Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885
Part 16
Par le président de la République: Le ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, RENÉ GOBLET.
Le ministre de l'intérieur, H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances, SADI CARNOT.
Le _Journal officiel publie également le décret suivant:
Le président de la République française,
Sur le rapport des ministres de l'intérieur, de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes,
Vu le décret du 26 mai 1885;
Vu la loi du 24 mai 1885, décernant à Victor Hugo des funérailles nationales,
Décrète:
Article premier.--A la suite des obsèques ordonnées par la loi du 21 mai 1885, le corps de Victor Hugo sera déposé au Panthéon.
Art. 2:--Le ministre de l'intérieur et le ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret.
Fait à Paris, le 26 mai 1885.
JULES GRÉVY.
Par le président de la République: Le ministre de l'intérieur, H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, RENÉ GOBLET.
NOTE XIX.
DISCOURS PRONONCÉS AUX FUNÉRAILLES
A l'Arc de Triomphe.
DISCOURS DE M. LE ROYER
PRÉSIDENT DU SÉNAT.
Messieurs,
En présence du spectacle grandiose de cette foule immense, de toute une nation respectueusement inclinée devant ce cercueil, aux échos retentissants de la commotion éprouvée, à la nouvelle de la mort de Victor Hugo, par tout ce qui pense et lit dans le monde civilisé, je me demande ce que le langage humain, dans son expression la plus élevée, peut ajouter aux témoignages de regret et d'admiration prodigués à ce prodigieux génie.
Le sénat, dont Victor Hugo a été le plus illustre membre, qu'il a honoré d'un reflet de sa gloire, ne saurait cependant rester muet. D'autres, mieux qualifiés, vous diront ce qu'a été l'oeuvre littéraire et poétique de Victor Hugo. A moi, un rôle plus modeste: celui de rappeler en quelques paroles la marche ascensionnelle et progressive de ce grand esprit dans son évolution politique, son influence sur ses contemporains et les services qu'il a rendus.
Victor Hugo vint au monde à l'heure où la France, après une longue et douloureuse lutte entre le passé et l'avenir, s'était donné un maître, à l'heure où elle avait abdiqué sa volonté et ses destinées entre des mains puissantes et implacables. Un compromis tacite et fatal était intervenu entre les entraînements de la veille et les nécessités du jour. Victor Hugo grandit dans une famille où régnaient les traditions monarchiques unies au souvenir tragique, mais imposant, de l'épopée révolutionnaire. L'enfant subit nécessairement l'influence de cette atmosphère. Aussi voua-t-il une admiration de poète au génie de Napoléon; puis, par une pente naturelle, il célébra le retour des Bourbons comme une espérance de repos, comme une promesse d'épanouissement intellectuel et libéral.
A ce moment, commencèrent pour Victor Hugo ces mémorables luttes littéraires qu'il ne m'appartient pas de vous décrire. Il n'entra dans la vie politique active que vers les dernières années du régime de Juillet. Dans les remarquables harangues qu'il prononça alors devant la Chambre des Pairs, on discerne facilement la transformation qui devait le conduire à des croyances démocratiques et républicaines s'affermissant à chaque pas pour ne plus se démentir jusqu'à son dernier soupir. On sent déjà dans la parole de Victor Hugo un amour passionné de la patrie, un esprit altéré d'idéal et de grandeur, s'enivrant des gloires de la France, pleurant ses défaites, élevant toujours la voix en faveur des opprimés, des exilés et des vaincus.
A son tour, il fut proscrit et c'est surtout dans les douleurs de l'exil qu'il se montra vaillant et superbe. Sous les humiliations qui accablaient la France, son vers vengeur retentit comme le clairon de ralliement et d'espérance.
Rentré le 4 septembre, Victor Hugo partagea toutes les angoisses de la lutte gigantesque qui aboutit au démembrement de la patrie; mais, après la paix, le poète rendit à nos morts un solennel hommage et releva les courages par ce cri de suprême consolation: Gloire aux vaincus!
Lorsqu'il vint siéger au sénat, l'apaisement s'était fait en lui. De grands malheurs intimes avaient ajouté leur fardeau au poids de ses tristesses nationales; la sérénité était cependant rentrée dans son âme. Lui qui avait prophétisé que «la République était la terre ferme», il la tenait, victorieuse et vivante. Son idéal était réalisé! Vous le voyez encore, messieurs les sénateurs, sur ce fauteuil que la piété de ses collègues veut consacrer, les mains croisées sur la poitrine, son front olympien incliné; attirant tous les regards et tous les hommages, déjà dans sa pose d'immortalité! La dernière fois qu'il monta à la tribune, ce fut pour soutenir la cause qui lui était chère entre toutes, celle du pardon et de l'oubli.
A travers d'apparentes hésitations, il ne faut voir que le travail de l'esprit en quête des formules définitives de sa foi. Victor Hugo a constamment poursuivi un idéal supérieur de justice et d'humanité. Donner la liberté et la lumière à tous, prêcher la fraternité pour les déshérités et les faibles, revendiquer l'autorité du droit contre la force, tel fut le labeur de ce noble coeur, de cette grande intelligence. Son action fut immense sur le moral de la France. Il dévoila et détruisit les sophismes du crime couronné, releva les coeurs affolés et rendit aux honnêtes gens dévoyés la notion de la loi morale un instant méconnue. Sous son souffle inspiré, les âmes renaissaient à l'espérance: par deux fois, après le 2 décembre, après 1871, il réveilla la conscience de la patrie.
Gloire à ce puissant génie, dont le patriotisme et l'amour du bien illuminent toutes les oeuvres! Gloire à celui que nous saluons tous d'une égale reconnaissance et d'une égale admiration! Gloire à Victor Hugo le Grand!
DISCOURS DE M. FLOQUET
PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
Quelles paroles pourraient égaler la grandeur du spectacle auquel nous assistons et que l'histoire enregistrera!
Sous cette voûte toute constellée des noms légendaires de tant de héros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse, apparaît la dépouille mortelle, je me trompe, l'image toujours sereine du grand homme qui a si longtemps chanté pour la gloire de notre patrie, combattu pour sa liberté!
Autour de nous les maîtres de tous les arts et de toutes les sciences, les représentants du peuple français, les délégués de nos départements, de nos communes, les ambassadeurs volontaires et les missionnaires spontanés de l'univers civilisé s'inclinent pieusement devant celui qui fut un souverain de la pensée, un proscrit pour le droit vaincu et la république trahie, un protecteur persévérant de toute faiblesse contre toute oppression, le défenseur en titre de l'humanité dans notre siècle.
Au nom de la nation nous le saluons aujourd'hui non plus dans l'humble attitude du deuil, mais dans la fierté de la glorification.
Nous le redirons sans cesse, ce ne sont pas des funérailles qui commencent ici, c'est une apothéose.
Nous pleurons l'homme qui finit, mais nous acclamons l'apôtre impérissable qui demeure parmi nous et dont le verbe survivant d'âge en âge nous conduira à la conquête définitive de la liberté, de l'égalité, de la fraternité dans le monde.
Ce géant immortel aurait été mal à l'aise dans la solitude et l'obscurité des cryptes souterraines; nous l'avons exposé là-haut au jugement des hommes et de la nature, sous le grand soleil qui illuminait sa conscience auguste.
Tout un peuple a voulu réaliser le rêve poétique de ce doux génie:
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher.
Que ce cercueil entouré de ces fleurs amies et de ce peuple reconnaissant entre dans le grand Paris que Victor Hugo appelait de ce nom sacré: la «cité-mère» et dont il a été véritablement le fils respectueux, le serviteur fidèle et l'élu bien-aimé; que ce cercueil vénérable qui va à la gloire apporte parmi nous, avec toutes les lumières qui sortaient d'un cerveau si puissant, toutes les douceurs que caressait un coeur si tendre; qu'il enseigne à la multitude émue sur son passage le devoir, la concorde, la paix; que devant lui se lèvent pour nous éclairer et nous guider les méditations austères du jeune voyant de 1831, cet acte de foi qui pourrait résumer le testament du vieux républicain de 1885 et qui constitue l'unité morale la cette grande vie.
Je hais l'oppression d'une haine profonde! Je suis fils de ce siècle. Une erreur chaque année S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée, Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté Qu'à vous, sainte patrie, et sainte liberté.
DISCOURS DE M. GOBLET
MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
Messieurs,
Le monde entier honore Victor Hugo, mais c'est à la France qu'il appartient. Quel que soit le caractère universel de son génie, il est le nôtre d'abord. Il vient de nous, de nos traditions, de notre race, et, si nous accueillons avec une émotion reconnaissante les témoignages d'admiration et de respect que lui envoient à l'envi tous les peuples, cependant la France justement orgueilleuse le revendique; elle se glorifie en lui et s'illustre elle-même en lui faisant aujourd'hui ces funérailles nationales.
Dans le concert d'hommages qui monte vers Victor Hugo, le gouvernement réclame l'honneur de faire entendre sa voix. Ce ne peut être ni pour retracer sa carrière, ni pour résumer son oeuvre immense, encore moins pour le louer comme il convient. Il semble, à la première vue, que cette oeuvre soit si multiple et si grande, la carrière si vaste et si diverse, qu'il faille pour une pareille tâche autant d'orateurs que son art a compté de genres et qu'il y a de phases diverses dans son existence.
Roman, poème, drame, histoire, philosophie, il a tout abordé; et son rôle politique et social n'est pas moins considérable que celui qu'il a occupé dans la littérature moderne.
Et pourtant, messieurs, ce que je voudrais pouvoir montrer ici, comme je le sens, c'est l'unité du plan qui a présidé à cette vie et à cette oeuvre, si complexe en apparence.
Je ne sais s'il est vrai que notre siècle portera son nom et qu'on dira: «le siècle de Victor Hugo» comme on a dit le «siècle de Voltaire»; mais ce qui nous apparaît dès aujourd'hui avec une pleine certitude, c'est qu'il en restera la plus haute personnification, parce qu'il est celui qui résume le mieux l'histoire de ce siècle, ses contradictions et ses doutes, ses idées et ses aspirations.
Victor Hugo en a été le témoin attentif et passionné. Il en a vu et jugé les événements avec son génie, il en a suivi toutes les évolutions; ébloui d'abord par les gloires éphémères des premières années, séduit par la résurrection de la Liberté que l'ancienne monarchie semblait ramener avec elle, progressant vers la démocratie avec la royauté de juillet, maudissant et frappant d'une condamnation inexorable l'Empire qui, pour la seconde fois, venait faire violence à ce grand mouvement, jaloux de demeurer exilé pour rendre sa protestation plus forte, trouvant enfin dans la République triomphante le refuge et le couronnement de sa vie.
Dans cette longue et constante ascension, son oeuvre l'accompagne. Poète, Victor Hugo n'a pas seulement chanté ce que chantent les poètes. Il ne s'est pas contenté de célébrer les harmonies de la nature, les joies et les tristesses humaines; il ne s'est pas uniquement appliqué à disséquer son coeur pour en exprimer toutes les voluptés et les amertumes de la jeunesse en proie à la passion et au doute. Combien son oeuvre est plus virile, plus haute et plus impersonnelle!
Ce n'est pas en lui tout d'abord, c'est autour de lui qu'il regarde, curieux de notre passé, habile à restituer les souvenirs des temps qui nous ont précédés, à nous faire revivre en plein Paris du moyen âge, parmi ses monuments et ses rues, comme avec les moeurs, les fêtes, les gaietés et les colères de nos aïeux.
Puis le poète embrasse tout ce qu'il rencontre sur son chemin, la gloire des batailles et la pompe des sacres, la liberté, l'amour du droit, de la justice, la haine de la violence et du parjure, les malheurs comme les triomphes de la patrie. Rien n'échappe à son regard dans le domaine des sentiments comme dans celui de la nature. Comme Homère, il admire les merveilles de l'univers, «la terre, ce poème éternel», «le ciel superbe et l'océan qui chantent les beautés de la création». Comme Shakespeare, il pénètre dans les plus profonds replis de l'âme humaine; il en a scruté toutes les faiblesses et toutes les grandeurs.
Ainsi va son poème depuis les _Odes et Ballades_, les _Voix intérieures_, par les _Contemplations_ et par les _Châtiments_, jusqu'à la _Légende des Siècles_, cette épopée du genre humain, jusqu'à l'_Année terrible_, ce cri d'amour filial et de pitié.
Le drame s'y vient mêler à la poésie, drame étrange qui semble inventé en pleine fantaisie, en dehors de toute réalité et de toute convention.
Quel drame cependant s'empare plus violemment de nos âmes! Où trouver à la fois des situations plus hardies et plus fortes, plus de charme ou de grandeur dans les sentiments et dans la pensée, plus de grâce ou de noblesse dans le langage?
Pour cette oeuvre, il a fait sa langue, ou plutôt il a renouvelé et transformé notre vieille langue française. En l'arrachant aux anciennes formules, en la démocratisant, il y a découvert de nouvelles ressources et lui a donné une souplesse, une vigueur, une magnificence inconnue jusqu'à lui.
Et c'est pourquoi, malgré les prétentions révolutionnaires de sa jeunesse, bien qu'il se soit vanté «d'avoir tout saccagé, tout secoué du haut jusques en bas», Victor Hugo de son vivant est devenu classique. Il figurait déjà dans la glorieuse pléiade des grands poètes avec Corneille, Molière, Racine, Voltaire.... Permettez-moi de ne citer que des gloires françaises; elles suffisent à remplir ce cénacle d'élus.
Mais il n'est pas seulement égal à eux, il les dépasse par tout ce que son âme a de plus grand et de plus vaste, cette âme «où sa pensée habite comme un monde». Le poète en Victor Hugo n'est plus qu'une partie de l'homme, ou plutôt l'homme a compris à sa manière le rôle du poète, et cette conception supérieure l'élève et le conduit.
Lui-même l'a dit: «Dans cette mêlée d'hommes, de destinées et d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des oeuvres qu'il est donné à ce siècle de faire, le poète a une fonction supérieure. Il faut qu'il jette sur ses contemporains le tranquille regard que l'histoire jette sur le passé. Il faut qu'il sache se maintenir au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant, sachant être tout à la fois irrité comme homme et calme comme poète.»
Ce rôle grandiose, Victor Hugo l'a rempli en effet. Il a été le grand justicier de son temps. Il a été aussi le témoin auguste de la marche de ce siècle «que mène un noble instinct....»
Où le bruit du travail, plein de parole humaine, Se mêle au bruit divin de la création.
Victor Hugo est l'homme de notre temps qui a le mieux compris, le plus aimé l'humanité dans l'ensemble et dans l'individu. Charitable avant tout aux petits, aux humbles, aux opprimés, aucune misère morale ou physique, le vice même ni le crime, ne peuvent rebuter sa magnanimité, et l'amélioration de la nature humaine, contre les destinées de l'humanité tout entière, fait l'objet principal de sa contemplation.
«Dans ses drames, vers et prose, pièces et romans, le poète, a-t-il dit, mettra l'histoire et l'invention, la vie des peuples et des individus ... il relèvera partout la dignité de la créature humaine en faisant voir qu'au fond de tout homme, si désespéré et si perdu qu'il soit, Dieu a mis une étincelle qu'un souffle d'en haut peut toujours raviver, que la cendre ne cache point, que la fange même n'éteint pas: l'âme!»
Et maintenant, si l'on demande où est le lien de cette oeuvre et de cette vie, ce qui en fait l'unité, je répondrai, avec ses propres vers:
Qu'il fut toujours celui Qui va droit au devoir dès que l'honnête a lui, Qui veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.
Messieurs, c'est par ce côté profondément humain de sa nature que Victor Hugo a mérité d'être considéré comme le citoyen de toutes les nations.
C'est par là aussi qu'il s'est élevé à cette idée de Dieu qui emplit tout son ouvrage. Il croyait à l'âme immortelle. Le génie a des lumières supérieures. Peut-être a-t-il connu la vérité? Nous qui demeurons, nous savons seulement qu'il avait conquis l'immortalité sur la terre, et c'est pourquoi nous le conduisons aujourd'hui avec ce cortège triomphal dans le temple que la Révolution française avait consacré aux grands hommes.
N'était-il pas juste et nécessaire, en effet, qu'il fût rouvert par lui? La postérité, ratifiant nos hommages, l'y honorera éternellement.
Non, en vérité ses cendres ne sauraient redouter ces retours funestes dont on les menace. Après plus de cent ans, les noms de Voltaire et de Rousseau excitent encore les haines et les colères. Mais, depuis bien des années déjà, Victor Hugo, revenu de l'exil, vivait devant l'opinion dans une région sereine bien au-dessus de nos passions et de nos disputes: le grand vieillard, sorti des «jours changeants», représentait au milieu de nous l'esprit de tolérance et de paix entre les hommes, et le respect universel de ses contemporains lui donnait l'avant-goût de la vénération dont sera entourée sa mémoire.
C'est cette majesté sublime dans laquelle il a terminé sa carrière qui restera le trait dominant de cette belle vie. Toujours on rejouera quelques-uns de ces drames, on relira ces poèmes où il a su mettre «avec les conseils au temps présent les esquisses rêveuses de l'avenir, le reflet, tantôt éblouissant, tantôt sinistre, des événements contemporains, le panthéon, les tombeaux, les ruines, les souvenirs, la charité pour les pauvres, la tendresse pour les misérables, les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes, et les coups d'oeil furtifs dans le sanctuaire de l'âme où l'on aperçoit sur un autel mystérieux, comme par la porte entr'ouverte d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, l'espérance, la poésie, l'amour!»
Mais quelle que soit la gloire du poète, la postérité la connaîtra sous un plus haut aspect. Elle se rappellera surtout qu'il a dit:
Je suis ... celui qui hâte l'heure De ce grand lendemain, l'humanité meilleure.
Et s'il est vrai, comme il le croyait et comme nous devons le croire, que ce monde mû par une force dont il n'a pas conscience, marche invinciblement vers le progrès, Victor Hugo ira en grandissant dans la mémoire des hommes, et, à mesure que son image reculera dans le lointain des temps, il leur apparaîtra de plus en plus comme le précurseur du règne de la justice et de l'humanité.
DISCOURS DE M. ÉMILE AUGIER
AU NOM DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Messieurs,
Le grand poète que la France vient de perdre voulait bien m'accorder une place dans son amitié; c'est à quoi j'ai dû l'honneur d'être choisi par l'Académie française pour apporter ici l'expression d'une douleur partagée par l'Institut tout entier.
Mais qu'est-ce que notre deuil de famille devant le deuil national qui fait cortège à notre illustre confrère?
Toute la France est là, cette France dont Victor Hugo restait après nos désastres le plus légitime orgueil et la plus fière consolation, car il l'a dit lui-même:
Rien de ces noirs débris ne sort que toi, pensée. Poésie immortelle, à tous les vents bercée.
Et la sienne est immortelle en effet!
Faut-il vous parler de l'éclat incomparable de son oeuvre? de cette imagination merveilleuse, de cette magnificence de style, de cette hauteur de pensée qui font de lui un maître sans pareil? Ses droits à l'admiration des siècles sont proclamés plus éloquemment que je ne le saurais faire par cette cérémonie sans précédent, par cette affluence de populations accourues des quatre points cardinaux à ce pèlerinage du Génie.
Grand et salutaire spectacle, messieurs. Il est juste, il est beau qu'une patrie rende en honneurs à ses fils ce qu'elle reçoit d'eux en illustration.
Au souverain poète, la France rend aujourd'hui les honneurs souverains.
Elle dresse son catafalque sous cet Arc de Triomphe qu'il a chanté et sous lequel jusqu'ici elle n'avait encore fait passer qu'un triomphateur, celui qu'elle a entre tous surnommé le Grand.
Elle n'est pas prodigue de ce beau surnom. Elle en fait presque l'apanage exclusif des conquérants. Il n'y avait qu'un poète couronné par elle de cette auréole: il y en aura deux désormais, et comme on dit le Grand Corneille, on dira le Grand Hugo.
Il y a dans la plus haute renommée une partie caduque dont elle se dégage par la mort.
Il semble alors qu'elle s'élance avec l'âme du mourant, secouant ainsi une sorte de dépouille mortelle, pour planer radieuse au dessus de la dispute humaine.
La renommée, ce jour-là s'appelle la Gloire, et la postérité commence. Elle a commencé pour Victor Hugo. Ce n'est pas à des funérailles que nous assistons, c'est à un sacre. On est tenté d'appliquer au poète ces beaux vers qu'il adressait à son glorieux prédécesseur sous l'arche triomphale:
Maître, en ce moment-là vous aurez pour royaume Tous les fronts, tous les coeurs qui battront sous le ciel; Les nations feront asseoir votre fantôme Au trône universel.
Les nuages auront passé dans votre gloire. Rien ne troublera plus son rayonnement pur; Elle se posera sur toute notre histoire Comme un dôme d'azur.
DISCOURS DE M. MICHELIN
PRÉSIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS.
Au nom de la Ville de Paris, je viens devant cet Arc de Triomphe,
Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire,
saluer Victor Hugo et adresser un suprême adieu au poète incomparable, à l'homme bon et humain entre tous, au grand citoyen dont la vie a été si bien remplie au profit de l'humanité.
Je laisse à d'autres le soin de célébrer le génie littéraire du poète de _la Légende des Siècles_, d'_Hernani_ et des _Châtiments_.
Il ne m'appartient pas de retracer le rôle politique de Victor Hugo. Je me contente de rappeler que l'auteur de _Napoléon le Petit_ et des _Misérables_ a désiré et poursuivi ardemment, pendant toute sa vie, le triomphe de la liberté, de la vérité et de la justice.
Je veux simplement et en quelques mots constater le lien indissoluble qui unit Paris à Victor Hugo.
Notre grand poète national professait pour notre grande cité un sentiment d'admiration qui se manifesta, pour ainsi dire, dans chacune de ses oeuvres.
Rappelons-nous ces vers admirables sur Paris:
Oh! Paris est la Cité mère! Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel
Frère des Memphis et des Romes, Il bâtit au siècle où nous sommes Une Babel pour tous les hommes, Un Panthéon pour tous les dieux.
Toujours Paris s'écrie et gronde. Nul ne sait, question profonde, Ce que perdrait le bruit du monde Le jour où Paris se tairait.