Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885
Part 15
«Les membres du comité d'organisation ont compris ce que doit être le caractère de cette fête, lorsqu'ils ont appelé à y concourir des hommes appartenant à des opinions diverses. Que la pratique de la vie publique donne naissance à des divisions profondes, il ne faut ni s'en étonner ni s'en plaindre; la justice et la vérité ont plus à y gagner qu'à y perdre. Mais c'est la puissance du génie employé au bien, de réunir dans un même sentiment d'admiration reconnaissante les hommes qui, sous d'autres rapports, auraient le plus de peine à s'accorder, et rien n'est plus propre à mettre en relief cette puissance que des solennités semblables à celle d'aujourd'hui.
«L'idée d'union est, en effet, inséparable de toute grande fête.
«C'est cette idée qu'exprimaient dans la Grèce antique les fêtes de Minerve, de Cérès, de Bacchus, et ces jeux célèbres dont les Grecs firent le signal de la _trêve olympique_, et qui étaient considérés comme un lien presque aussi fort que la race et le langage.
«C'est cette idée d'union qui rendit si touchante la plus mémorable des fêtes de la Révolution française: la Fédération. Assez de jours dans l'année sont donnés à ce qui sépare les hommes; il est bon qu'on donne quelques heures à ce qui les rapproche. Et quelle plus belle occasion pour cela que la fête de celui qui est, en même temps qu'un poète sans égal, le plus éloquent apôtre de la fraternité humaine! Car, si grand que soit le génie de Victor Hugo, il y a quelque chose de plus grand encore que son génie, c'est l'emploi qu'il en a fait, et l'unité de sa vie est dans l'ascension continuelle de son esprit vers la lumière.»
M. Coquelin dit alors, ces belles strophes de Théodore de Banville:
Père! doux au malheur, au deuil, à la souffrance! A l'ombre du laurier dans la lutte conquis, Viens sentir sur tes mains le baiser de la France, Heureuse de fêter le jour où tu naquis!
Victor Hugo! la voix de la Lyre étouffée Se réveilla par toi, plaignant les maux soufferts, Et tu connus, ainsi que ton aïeul Orphée, L'âpre exil, et ton chant ravit les noirs enfers.
Mais tu vis à présent dans la sereine gloire, Calme, heureux, contemplé par le ciel souriant, Ainsi qu'Homère assis sur son trône d'ivoire, Rayonnant et les yeux tournés vers l'orient.
Et tu vois à tes pieds la fille de Pindare, L'Ode qui vole et plane au fond des firmaments, L'Épopée et l'éclair de son glaive barbare, Et la Satire, aux yeux pleins de fiers châtiments;
Et le Drame, charmeur de la foule pensive, Qui, du peuple agitant et contenant les flots, Sur tous les parias répand, comme une eau vive, Sa plainte gémissante et ses amers sanglots.
Mais, ô consolateur de tous les misérables! Tu détournes les yeux du crime châtié, Pour ne plus voir que l'Ange aux larmes adorables Qu'au ciel et sur la terre on nomme: la Pitié!
O Père! s'envolant sur le divin Pégase A travers l'infini sublime et radieux, Ce génie effrayant, ta Pensée en extase, A tout vu, le passé, les mystères, les Dieux;
Elle a vu le charnier funèbre de l'Histoire, Les sages poursuivant le but essentiel, Et les démons forgeant dans leur caverne noire, Les brasiers de l'aurore et les saphirs du ciel;
Elle a vu les combats, les horreurs, les désastres, Les exilés pleurant les paradis perdus, Et les fouets acharnés sur le troupeau des astres; Et, lorsqu'elle revient des gouffres éperdus,
Lorsque nous lui disons: «Parle. Que faut-il faire? Enseigne-nous le vrai chemin. D'où vient le jour? Pour nous sauver, faut-il qu'on lutte ou qu'on diffère?» Elle répond: «Le mot du problème est Amour!
«Aimez-vous!» Ces deux mots qui changèrent le monde Et vainquirent le Mal et ses rébellions, Comme autrefois, redits avec ta voix profonde, Émeuvent les rochers et domptent les lions.
Oh! parle! que ton chant merveilleux retentisse! Dis-nous en tes récits, pleins de charmants effrois, Comment quelque Roland armé pour la justice Pour sauver un enfant égorge un tas de rois!
O maître bien-aimé, qui sans cesse t'élèves, La France acclame en toi le plus grand de ses fils! Elle bénit ton front plein d'espoir et de rêves! Et tes cheveux pareils à la neige des lys!
Ton oeuvre, dont le Temps a soulevé les voiles, S'est déroulée ainsi que de riches colliers, Comme, après des milliers et des milliers d'étoiles, Des étoiles au ciel s'allument par milliers.
Oh! parle! ravis-nous, poète! chante encore, Effaçant nos malheurs, nos deuils, l'antique affront; Et donne-nous l'immense orgueil de voir éclore Les chefs-d'oeuvre futurs qui germent sous ton front!
Mmes Croizette, Bartet, Barretta, Dudlay, MM. Mounet-Sully, Lafontaine, Worms, Maubant, Porel, Albert Lambert, lisent des vers de Victor Hugo. M. Faure chante le _Crucifix_. Et ce sont des acclamations et des rappels sans fin.
Dans la soirée, la louange du poète a retenti sur toutes les grandes scènes de Paris: poésie d'Ernest d'Hervilly à l'Odéon, d'Émile Blémont à la Gaîté, de Gustave Rivet au Châtelet, de Bertrand Millanvoye au théâtre des Nations.
A la maison de Victor Hugo, ce sont des vers d'Armand Silvestre et d'Henri de Bornier qui arrivent, avec les adresses de toutes les villes de la France, de l'Europe et du Nouveau-Monde.
NOTE XVII.
PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES
DU SÉNAT, DE LA CHAMBRE ET DD CONSEIL MUNICIPAL.
SÉNAT
_Séance du_ 22 _mai_ 1883.
PRÉSIDENCE DE M. LE ROYER
La nouvelle de la mort de Victor Hugo était connue au Luxembourg un peu avant l'ouverture de la séance.
M. le président se lève et dit:
Messieurs les sénateurs, Victor Hugo n'est plus! (_Mouvement prolongé_.)
Celui qui, depuis soixante années, provoquait l'admiration du monde et le légitimé orgueil de la France, est entré dans l'immortalité. (_Très bien! très bien_!)
Je ne vous retracerai pas sa vie; chacun de vous la connaît; sa gloire, elle n'appartient à aucun parti, à aucune opinion (_Vive approbation sur tous les bancs_); elle est l'apanage et l'héritage de tous. (_Nouvelle approbation_.)
Je n'ai qu'à constater la profonde et douloureuse émotion de tous et, en même temps, l'unanimité de nos regrets.
En signe de deuil, j'ai l'honneur de proposer au Sénat de lever la séance. (_Approbation unanime_.)
M. BRISSON, président du conseil, garde des sceaux, ministre de la justice.--Je demande la parole.
M. LE PRESIDENT.--La parole est à M. le président du conseil.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.--Messieurs, le gouvernement s'associe aux nobles paroles qui viennent d'être prononcées par M. le président du Sénat.
Comme il l'a dit, c'est la France entière qui est en deuil. Demain, le gouvernement aura l'honneur de présenter aux chambres un projet de loi pour que des funérailles nationales soient faites à Victor Hugo. (_Très bien! très bien_!)
La séance est immédiatement levée.
_Séance du 23 mai_.
M. HENRI BRISSON, président du conseil:
Messieurs, Victor Hugo n'est plus. Il était entré vivant dans l'immortalité. La mort elle-même, qui grandit souvent les hommes, ne pouvait plus rien pour sa gloire.
Son génie domine notre siècle. La France, par lui, rayonnait sur le monde. Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie et l'humanité, quiconque lit et pense dans l'univers entier.
Pour nous, Français, depuis soixante-cinq ans, sa voix se mêle à notre vie morale intérieure et à notre existence nationale, à ce qu'elle eut de plus doux ou de plus brillant, de plus poignant et de plus haut, à l'histoire intime et à l'histoire publique de cette longue série de générations qu'il a charmées, consolées, embrasées de pitié ou d'indignation, éclairées et échauffées de sa flamme. (_Applaudissements_.) Quelle âme en notre temps, ne lui a été redevable et des plus nobles jouissances de l'art et des plus fortes émotions?
Notre démocratie le pleure: il a chanté toutes ses grandeurs, il s'est attendri sur toutes ses misères. Les petits et les humbles chérissaient et vénéraient son nom; ils savaient que ce grand homme les portait dans son coeur. (_Nouveaux applaudissements_.) C'est tout un peuple qui conduira ses funérailles. (_Applaudissements_.)
Le gouvernement de la République a l'honneur de vous présenter le projet de loi suivant:
PROJET DE LOI
Le président de la République française,
Décrète:
Le projet de loi dont la teneur suit sera présenté à la chambre des députés par le président du conseil, ministre de la justice, et par les ministres de l'intérieur et des finances, qui sont chargés d'en exposer les motifs et d'en soutenir la discussion.
Art. premier.--Des funérailles nationales seront faites à Victor Hugo.
Art. 2.--Un crédit de vingt mille francs est ouvert à cet effet au budget du ministère de l'intérieur sur l'exercice 1885.
Fait à Paris, le 23 mai 1885.
_Le président de la République_, Signé: JULES GREVY.
Par le président de la République: _Le président du conseil, ministre de la justice_, Signé: HENRI BRISSON.
_Le ministre de l'intérieur_, Signé: ALLAIN-TARGÉ.
_Le ministre des finances_, Signé: SADI CARNOT.
Le président du conseil demande l'urgence et la discussion immédiate.
La commission des finances se réunit immédiatement.
Quelques instants après, elle revient, et M. Dauphin fait en son nom le rapport suivant:
Messieurs, le génie qui fut et qui restera la grande gloire du dix-neuvième siècle vient, suivant la belle expression de M. le président du conseil, d'entrer dans l'immortalité.
Le gouvernement vous propose de décider que des funérailles nationales seront faites à Victor Hugo aux frais l'État.
Ce n'est qu'un faible témoignage du double sentiment de douleur et de fierté qui anime le pays.
Mais la France, plus puissante que ses représentants, rend à cette heure, par un deuil public, un solennel hommage au poète inimitable, au profond penseur, au grand patriote qu'elle a perdu. (_Vive approbation_.)
Votre commission des finances vous propose à l'unanimité de voter le projet de loi dont lecture a été donnée par M. le président du conseil.
Le projet est voté par 219 voix sur 220 votants.
M. DE FREYCINET, ministre des affaires étrangères:
Je crois devoir donner lecture au Sénat d'un télégramme que j'ai reçu hier de notre ambassadeur à Rome à l'occasion de notre deuil national.
«Rome, 22 mai 1885.
«La mort de Victor Hugo a donné lieu, à la Chambre des députés d'Italie, à une imposante manifestation.
«M. Crispi, après avoir fait l'éloge du grand poète que la France a perdu, a dit que la mort de Victor Hugo était un deuil pour toutes les nations civilisées. (_Applaudissements_.) Il a demandé que M. le président de la Chambre voulût bien associer la nation italienne au deuil de la France.
«M. Biancheri, président de la Chambre, a dit que le génie de Victor Hugo n'illustre pas seulement la France, mais honore aussi l'humanité, et que la douleur de la France est commune à toutes les nations. Il a ajouté que ce ne serait pas le dernier titre de gloire de Victor Hugo d'avoir été toujours le défenseur de la liberté et de l'indépendance des peuples, et que l'Italie n'oubliera pas que, dans ses jours de malheur, elle eut toujours en Victor Hugo un ami bienveillant et un ardent défenseur de la sainteté de ses droits.» (_Applaudissements_.)
Je crois être l'interprète du Sénat et du Parlement tout entier, en déclarant que la France est profondément sensible à ces témoignages de sympathie de l'Italie et qu'elle l'en remercie solennellement. (_Acclamations prolongées_.)
CHAMBRE DES DÉPUTÉS
_Séance du 23 mai_.
A l'ouverture de la séance, M. Charles Floquet, président de la Chambre, se lève et dit:
Mes chers collègues, le monde vient de perdre un grand homme; la France pleure un de ses meilleurs citoyens, un fils qui a enrichi l'antique trésor de notre gloire nationale. (_Très bien! très bien_!) Le dix-neuvième siècle n'entendra plus la voix de son contemporain, de celui qui a été l'écho sonore de ses joies et de ses douleurs, le témoin passionné de ses grandeurs et de ses désastres.
Le poète, celui qu'on appelait l'enfant sublime, avait charmé jusqu'au ravissement la jeunesse brillante de ce siècle. Aux heures sombres, le penseur avait soutenu les consciences, relevé les courages. (_Applaudissements_.) Et, dans les dernières années, le vieillard auguste nous était revenu, apportant au milieu de nos malheurs et de nos luttes l'esprit de concorde et la tolérance de celui qui peut tout comprendre et tout concilier, ayant tout souffert pour la République. (_Vifs applaudissements_.)
Nous nous étions habitués à le croire immortel dans sa laborieuse et indomptable vieillesse; désormais il vivra dans l'éternelle admiration de la postérité, dans le cercle lumineux des esprits souverains qui imposent leur nom à leur âge. (_Applaudissements_.)
Victor Hugo n'a pas seulement ciselé et fait resplendir notre langue comme une merveille de l'art; il l'a forgée comme une arme de combat, comme un outil de propagande. (_Nouveaux et vifs applaudissements_.)
Cette arme, il l'a vaillamment tournée, pendant plus de soixante années, contre toutes les tyrannies de la force. (_Applaudissements_.) Pendant plus de soixante années, la propagande de ce héros de l'humanité a été en faveur des faibles, des humbles, des déshérités, pour la défense du pauvre, de la femme, de l'enfant, pour le respect inviolable de la vie, pour la miséricorde envers ceux qui s'égarent et qu'il appelait à la lumière et au devoir. (_Applaudissements répétés_.)
C'est pourquoi le nom de Victor Hugo doit être proclamé, non seulement dans l'enceinte des académies où s'inscrit la renommée des artistes, des poètes, des philosophes, mais dans toutes les assemblées où s'élabore la loi moderne, à laquelle l'illustre élu de Paris voulait donner pour règles supérieures les inspirations de son génie prodigieux fait de toute puissance et de toute bonté. (_Double salve d'applaudissements.--Acclamations prolongées_.)
Je vais donner la parole au gouvernement qui l'a demandée et, après que la Chambre aura statué sur les résolutions qui lui seront proposées, je pense que je répondrai au voeu de toute la Chambre en lui demandant de lever la séance en signe de deuil national. (_Applaudissements_.)
Le président du conseil présente, dans les mêmes termes qu'au Sénat, la proposition de funérailles nationales.
Elle est votée par 415 voix contre 3.
M. Anatole de La Forge dépose alors la proposition qui suit:
«Le Panthéon est rendu à sa destination première et légale.
«Le corps de Victor Hugo sera transporté au Panthéon.»
Il demande l'urgence, qui est votée.
La discussion est remise à mardi.
CONSEIL MUNICIPAL DU PARIS
_Séance du 22 mai_.
La nouvelle de la mort de Victor Hugo est apportée au milieu de la séance.
M. LE PRÉSIDENT.--Messieurs, j'apprends comme vous tous, le deuil que frappe la patrie.
Victor Hugo est mort! Je vous propose de lever la séance. (_Assentiment unanime_.)
M. PICHON.--Messieurs, je n'ajoute qu'un mot aux paroles que vous venez d'entendre.
Je demande que le conseil municipal décide qu'il se rendra en corps, et immédiatement, à la demeure de Victor Hugo, pour exprimer à la famille du plus grand de tous les poètes les sentiments de sympathie et de condoléance profonde des représentants de la ville de Paris. (_Très bien! très bien_!)
La proposition de M. Pichon est adoptée.
M. DESCHAMPS.--J'ai l'honneur, au nom de plusieurs de mes amis et au mien de déposer la proposition suivante:
«Le conseil,
«Émet le voeu:
«Que le Panthéon soit rendu à sa destination primitive et que le corps de Victor Hugo y soit inhumé. (_Assentiment sur un grand nombre de bancs_.)
«Signé: Deschamps, Cattiaux, Boué, Rousselle, Chassaing, Guichard, Muzet, Voisin, Mesureur, Jacques, Maillard, Mayer, Cernesson, Simoneau, Dujarrier, Braleret, Songeon, Delhomme, Hubbard, Navarre, Marsoulan, Millerand, Dreyfus, Curé, Chantemps, Darlot, Monteil, Strauss, Pichon.»
Je demande l'urgence.
L'urgence, mise aux voix, est adoptée.
La proposition de M. Deschamps est adoptée.
M. MONTEIL.--J'ai l'honneur de déposer la proposition suivante, pour laquelle je demande l'urgence:
«Le conseil délibère:
«Article premier.--Le nom de Victor Hugo sera donné à la place d'Eylau jusqu'à l'Arc de Triomphe.
«Art. 2.--Les plaques seront posées immédiatement. (_Approbation_.)
«Signé: Monteil Deschamps, G. Hubbard, Strauss, Michelin.»
L'urgence, mise aux voix, est adoptée.
La proposition de M. Monteil est adoptée.
M. SONGEON.--Messieurs, vous venez d'arrêter que vous vous rendriez immédiatement en corps auprès de la famille du grand citoyen qui vient de disparaître. Je vous propose de décider que tous, également en corps, vous assisterez aux obsèques.
Cette proposition est adoptée.
La séance est levée et le conseil municipal se rend en corps à la maison mortuaire.
NOTE XVIII.
LES DÉCRETS SUR LE PATHÈON.
Le _Journal officiel_ du 28 mai 1885 publie le rapport suivant adressé au président de la République par les ministres de l'intérieur, de l'instruction publique et des finances:
Monsieur le président,
Le Panthéon, commencé sous le règne de Louis XV et terminé seulement sous la Restauration, a subi, même avant son achèvement définitif, des affectations diverses.
Par le décret-loi des 4-10 avril 1791, l'Assemblée nationale décida que «le nouvel édifice serait destiné à recevoir les cendres des grands hommes à dater de l'époque de la liberté française»; elle décerna immédiatement cet honneur à Mirabeau.
En 1806, le décret du 20 février décida que l'église Sainte-Geneviève serait affectée au culte et confia au chapitre de Notre-Dame, augmenté à cet effet de six chapelains, le soin de desservir cette église. Il en remit la garde à un archiprêtre choisi par les chanoines. Il ordonnait la célébration de services solennels à certains anniversaires, notamment à la date de la bataille d'Austerlitz. Toutefois, ce décret, qui ne devait entrer en vigueur qu'après l'achèvement complet de la construction, ne fut pas exécuté.
L'ordonnance du 12 décembre 1821 rendit l'église au culte public et la mit à la disposition de l'archevêque de Paris pour être provisoirement desservie par des prêtres que ce prélat était chargé de désigner. La même ordonnance portait qu'il serait ultérieurement statué sur le service régulier et perpétuel qui devrait être fait dans ladite église et sur la nature de ce service. Cependant aucune décision n'intervint à cet égard, et l'église ne fut érigée ni en cure ni en succursale de la cure voisine. Elle n'avait donc encore reçu aucun titre légal lors de la révolution de 1830.
L'ordonnance du 26 août 1830 statua en ces termes:
«Louis-Philippe,
«Vu la loi des 4-10 avril 1791;
«Vu le décret du 20 février 1806 et l'ordonnance du 12 décembre 1821;
«Notre conseil entendu,
«Considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes qui ont bien mérité de la patrie, en contribuant à sa gloire, reçoivent après leur mort un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publiques;
«Considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur,
«Décrète:
«Article premier.--Le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale; l'inscription: _Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante_, sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui ont bien mérité de la patrie y seront déposés.
«Art. 2.--Il sera pris des mesures pour déterminer à quelles conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance nationale sera décerné au nom de la patrie.
«Une commission sera immédiatement chargée de préparer un projet de loi à cet effet.
«Art. 3.--Le décret du 20 février 1806 et l'ordonnance du 12 décembre 1821 sont rapportés.»
Ainsi, l'ordonnance qui précède faisait du Panthéon un lieu de sépulture non confessionnel, comme l'avait voulu l'Assemblée nationale. L'édifice était laïcisé.
Au lendemain du coup d'État, le décret du 6 décembre 1851 vint encore une fois rendre au culte l'ancienne église.
Ce décret porte:
«L'ancienne église de Sainte-Geneviève est rendue au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de sainte Geneviève, patronne de Paris.
«Il sera pris ultérieurement des mesures pour régler l'exercice permanent du culte catholique dans cette église.»
Un décret du 22 mars 1852 remit en vigueur les dispositions de celui de 1806 et reconstitua la communauté des chapelains de Sainte-Geneviève recrutée au concours avec traitement alloué par l'État.
A la suite de la loi de finances du 29 juillet 1831, qui supprima cette allocation, le chapitre a cessé de se compléter lors des vacances et ne contient plus que trois membres, lesquels ne reçoivent aucun traitement de l'État.
En résumé, le Panthéon n'est, comme la basilique de Saint-Denis, ni un édifice diocésain, ni un édifice paroissial. Il ne rentre pas dans la catégorie de ceux qui, aux termes de l'article 75 de la loi du 18 germinal an X, ont dû être mis à la disposition des évêques à raison d'un édifice par cure et par succursale. Le culte ne s'y célèbre pas d'une manière régulière et légale. Ce n'est la paroisse d'aucun citoyen français. Il n'a aucune existence comme circonscription ecclésiastique.
Comme monument, il appartient incontestablement au domaine de l'État et, dès lors, il rentre dans vos attributions, monsieur le président, conformément aux dispositions de l'arrêté des consuls du 13 messidor an X et à l'ordonnance du 14 juin 1833, d'affecter cet édifice à un nouveau service public.
Il nous a paru que le moment était venu de donner satisfaction au voeu déjà formulé par le Parlement en 1881 et de restituer au Panthéon sa destination première. Si ces vues sont agréées par vous, monsieur le président, nous avons l'honneur de vous prier de vouloir bien revêtir de votre signature le décret ci-joint.
Nous vous prions d'agréer, monsieur le président, l'hommage de notre profond respect.
Le ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, RENÉ GOBLET.
Le ministre de l'intérieur, H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances, SADI CARNOT.
A la suite de ce rapport, le _Journal officiel_ publie le décret suivant, rendu sur les conclusions conformes des ministres:
Le président de la République française,
Sur le rapport des ministres de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, de l'intérieur et des finances,
Vu la loi des 4-10 avril 1791;
Vu le décret du 20 février 1806;
Vu l'ordonnance du 12 décembre 1821;
Vu l'ordonnance du 26 août 1830;
Vu le décret des 6-12 décembre 1851;
Vu les décrets des 22 mars 1852 et 26 juillet 1867;
Vu l'arrêté du gouvernement du 13 messidor an X et l'ordonnance du 4 juin 1833;
Considérant que la France a le devoir de consacrer, par une sépulture nationale, la mémoire des grands hommes qui ont honoré la patrie, et qu'il convient, à cet effet, de rendre le Panthéon à la destination que lui avait donnée la loi des 4-10 avril 1791,
Décrète:
Article premier.--Le Panthéon est rendu à sa destination primitive et légale. Les restes des grands hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale y seront déposés.
Art. 2.--La proposition qui précède est applicable aux citoyens à qui une loi aura décerné les funérailles nationales. Un décret du président de la République ordonnera la translation de leurs restes au Panthéon.
Art. 3.--Sont rapportés le décret des 6-12 décembre 1851, le décret du 26 février 1806, l'ordonnance du 12 décembre 1821, les décrets des 23 mars 1852 et 26 juillet 1867, ainsi que toutes les dispositions réglementaires contraires au présent décret.
Art. 4.--Les ministres de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, de l'intérieur et des finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret,
Fait à Paris, le 26 mai 1885.
JULES GRÉVY,