Actes et Paroles, Volume 3

Part 8

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"Il y a des heures ou la destinee est aussi lache et aussi feroce que les hommes, ou elle se fait la complice des gouvernements et ou elle semble se venger de ceux qui font le bien. Il n'y a pas de plus sombre exemple de ces crimes du sort que le glorieux et douloureux pere de notre cher mort. Qu'a-t-il fait toute sa vie, que d'etre le meilleur comme le plus grand? Je ne parle pas seulement de sa bonte intime et privee; je parle surtout de sa bonte publique, de ses romans, si tendres a tous les miserables, de ses livres penches sur toutes les plaies, de ses drames dedies a tous les desherites. A quelle difformite, a quelle detresse, a quelle inferiorite a-t-il jamais refuse de venir en aide? Tout son genie n'a eu qu'une idee: consoler. Recompense: Charles n'est pas le premier de ses enfants qu'il perd de cette facon tragique. Aujourd'hui, c'est son fils qu'il perd brusquement, en pleine vie, en plein bonheur. Il y a trente ans, c'etait sa fille. Ordinairement un coup de foudre suffit. Lui, il aura ete foudroye deux fois.

"Qu'importe, citoyens, ces iniquites de la destinee! Elles se trompent si elles croient qu'elles nous decourageront. Jamais! Demandez a celui que nous venons d'apporter dans cette fosse. N'est-ce pas, Charles, que tu recommencerais?

"Et nous, nous continuerons. Sois tranquille, frere, nous combattrons comme toi jusqu'a notre dernier souffle. Aucune violence et aucune injustice ne nous fera renoncer a la verite, au bien, a l'avenir, pas plus celles des evenements que celles des gouvernements, pas plus la loi mysterieuse que la loi humaine, pas plus les malheurs que les condamnations, pas plus le tombeau que la prison!

"Vive la republique universelle, democratique et sociale!"

Voici egalement quelques-unes des paroles prononcees, au nom de la presse de province, par M. Louis Mie:

"Chers concitoyens,

"Si ma parole, au lieu d'etre celle d'un humble et d'un inconnu, avait l'autorite que donne le genie, qu'assurent d'eclatants services et que consacre un exil de vingt annees, j'apporterais a la tombe de Charles Hugo l'expression profondement vraie de la reconnaissance que la province republicaine tout entiere doit a cette armee genereuse qu'on nomme dans le monde, la presse republicaine de Paris. Charles marchait aux premiers rangs de ces intrepides du vrai, que tout frappe, mais que console le devoir accompli.

"C'est a l'heure ou d'etroites defiances semblent vouloir nous separer, nous qui habitons les departements, et nous isoler de la ville soeur ainee des autres cites de France, que nous sentons plus ardemment ce que nous lui devons d'amour a ce Paris qui, apres nous avoir donne la liberte, nous a conserve l'honneur.

"Je n'ai pas besoin de rappeler quelle large part revient a Charles Hugo dans cette infatigable et sainte predication de la presse parisienne. Je n'ai pas a retracer l'oeuvre de cette vie si courte et si pleine. Je n'en veux citer qu'une chose: c'est qu'il est entre dans la lutte en poussant un cri d'indignation contre un attentat a l'inviolabilite de la vie humaine. Il avait tout l'eclat de la jeunesse et toute la solidite de la conviction. Il avait les deux grandes puissances, celle que donne le talent et celle que donne la bonte.

"Charles Hugo, vous aviez partout, en province comme a Paris, des amis et des admirateurs. Il y a des fils qui rapetissent le nom de leur pere; ce sera votre eternel honneur a vous d'avoir ajoute quelque chose a un nom auquel il semblait qu'on ne put ajouter rien."

* * * *

On lit dans le _Rappel_ du 21 mars:

"Victor Hugo n'a guere fait que traverser Paris. Il est parti, des mercredi, pour Bruxelles, ou sa presence etait exigee par les formalites a remplir dans l'interet des deux petits enfants que laisse notre regrette collaborateur.

"On sait que c'est a Bruxelles que Charles Hugo a passe les dernieres annees de l'exil. C'est a Bruxelles qu'il s'est marie et que son petit garcon et sa petite fille sont nes.

"Aussitot que les prescriptions legales vont etre remplies, et que l'avenir des mineurs va etre regle, Victor Hugo reviendra immediatement a Paris."

BRUXELLES

I

UN CRI

M. Victor Hugo, retenu a Bruxelles par ses devoirs d'aieul et de tuteur de deux orphelins, suivait du regard avec anxiete la lutte entre Paris et Versailles. Il eleva la voix contre la guerre civile.

Quand finira ceci? Quoi! ne sentent-ils pas Que ce grand pays croule a chacun de leurs pas? Chatier qui? Paris? Paris veut etre libre. Ici le monde, et la Paris; c'est l'equilibre; Et Paris est l'abime ou couve l'avenir. Pas plus que l'ocean on ne peut le punir, Car dans sa profondeur et sous sa transparence On voit l'immense Europe ayant pour coeur la France. Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez? Vous etes comme un feu qui devore les bles, Et vous tuez l'honneur, la raison, l'esperance! Quoi! d'un cote la France et de l'autre la France! Arretez! c'est le deuil qui sort de vos succes. Chaque coup de canon de francais a francais Jette,--car l'attentat a sa source remonte,-- Devant lui le trepas, derriere lui la honte. Verser, meler, apres septembre et fevrier, Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier, Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines! Les latins contre Rome et les grecs contre Athenes! Qui donc a decrete ce sombre egorgement? Si quelque pretre dit que Dieu le veut, il ment! Mais quel vent souffle donc? Quoi! pas d'instants lucides? Se retrouver heros pour etre fratricides?

Horreur!

Mais voyez donc, dans le ciel, sur vos fronts, Flotter l'abaissement, l'opprobre, les affronts! Mais voyez donc la-haut ce drapeau d'ossuaire, Noir comme le linceul, blanc comme le suaire; Pour votre propre chute ayez donc un coup d'oeil; C'est le drapeau de Prusse et le drapeau du deuil! Ce haillon insolent, il vous a sous sa garde. Vous ne le voyez pas; lui, sombre, il vous regarde; Il est comme l'Egypte au-dessus des hebreux, Lourd, sinistre, et sa gloire est d'etre tenebreux. Il est chez vous. Il regne. Ah! la guerre civile. Triste apres Austerlitz, apres Sedan est vile!

Aventure, hideuse! ils se sont decides A jouer la patrie et l'avenir aux des! Insenses! n'est-il pas de choses plus instantes Que d'epaissir autour de ce rempart vos tentes! Recommencer la guerre ayant encore au flanc, O Paris, o lion blesse, l'epieu sanglant! Quoi! se faire une plaie avant de guerir l'autre! Mais ce pays meurtri de vos coups, c'est le votre! Cette mere qui saigne est votre mere! Et puis, Les miseres, la femme et l'enfant sans appuis, Le travailleur sans pain, tout l'amas des problemes Est la terrible, et vous, acharnes sur vous-memes, Vous venez, toi rheteur, toi soldat, toi tribun, Les envenimer tous sans en resoudre aucun!

Vous recreusez le gouffre au lieu d'y mettre un phare! Des deux cotes la meme execrable fanfare, Le meme cri: Mort! Guerre!--A qui? reponds, Cain! Qu'est-ce que ces soldats une epee a la main, Courbes devant la Prusse, altiers contre la France? Gardez donc votre sang pour votre delivrance! Quoi! pas de remords! quoi! le desespoir complet! Mais qui donc sont-ils ceux a qui la honte plait? O cieux profonds! opprobre aux hommes, quels qu'ils soient, Qui sur ce pavois d'ombre et de meurtre s'assoient, Qui du malheur public se font un piedestal, Qui soufflent, acharnes a ce duel fatal, Sur le peuple indigne, sur le reitre servile. Et sur les deux tisons de la guerre civile; Qui remettent la ville eternelle en prison, Rebatissent le mur de haine a l'horizon, Meditent on ne sait quelle victoire infame, Les droits brises, la France assassinant son ame, Paris mort, l'astre eteint, et qui n'ont pas fremi Devant l'eclat de rire affreux de l'ennemi!

Bruxelles, 15 avril 1871.

II

PAS DE REPRESAILLES

Cependant les hommes qui dominaient la Commune, la precipitent, sous pretexte de talion, dans l'arbitraire et dans la tyrannie. Tous les principes sont violes. Victor Hugo s'indigne, et sa protestation est reproduite par toute la presse libre de l'Europe. La voici:

Je ne fais point flechir les mots auxquels je crois, Raison, progres, honneur, loyaute, devoirs, droits. On ne va point au vrai par une route oblique. Sois juste; c'est ainsi qu'on sert la republique; Le devoir envers elle et l'equite pour tous; Pas de colere; et nul n'est juste s'il n'est doux. La Revolution est une souveraine; Le peuple est un lutteur prodigieux qui traine Le passe vers le gouffre et l'y pousse du pied; Soit. Mais je ne connais, dans l'ombre qui me sied, Pas d'autre majeste que toi, ma conscience. J'ai la foi. Ma candeur sort de l'experience. Ceux que j'ai terrasses, je ne les brise pas. Mon cercle c'est mon droit, leur droit est mon compas; Qu'entre mes ennemis et moi tout s'equilibre; Si je les vois lies, je ne me sens pas libre. A demander pardon j'userais mes genoux Si je versais sur eux ce qu'ils jetaient sur nous. Jamais je ne dirai:--Citoyens, le principe Qui se dresse pour nous contre nous se dissipe; Honorons la droiture en la congediant; La probite s'accouple avec l'expedient.-- Je n'irai point cueillir, tant je craindrais les suites, Ma logique a la levre impure des jesuites; Jamais je ne dirai:--Voilons la verite! Jamais je ne dirai:--Ce traitre a merite, Parce qu'il fut pervers, que, moi, je sois inique; Je succede a sa lepre; il me la communique; Et je fais, devenant le meme homme que lui, De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui. Il etait mon tyran, il sera ma victime.-- Le talion n'est pas un reflux legitime. Ce que j'etais hier, je veux l'etre demain. Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main En me disant:--Ce crime etait leur projectile; Je le trouvais infame et je le trouve utile; Je m'en sers; et je frappe, ayant ete frappe.-- Non, l'espoir de me voir petit sera trompe. Quoi! je serais sophiste ayant ete prophete! Mon triomphe ne peut renier ma defaite; J'entends rester le meme, ayant beaucoup vecu, Et qu'en moi le vainqueur soit fidele au vaincu.

Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses; Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices; Nos ennemis tombes sont la; leur liberte Et la notre, o, vainqueur, c'est la meme clarte. En eteignant leurs droits nous eteignons nos astres. Je veux, si je ne puis apres tant de desastres Faire de bien, du moins ne pas faire de mal.

La chimere est aux rois, le peuple a l'ideal.

Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles! Jamais! Quoi! declarer que les prisons, les grilles, Les barreaux, les geoliers et l'exil tenebreux, Ayant ete mauvais pour nous, sont bons pour eux! Non, je n'oterai, moi, la patrie a personne. Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;--On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas Faire en dehors du juste et de l'honnete un pas; J'ai paye de vingt ans d'exil ce droit austere D'opposer aux fureurs un refus solitaire Et de fermer mon ame aux aveugles courroux, Si je vois les cachots sinistres, les verrous, Les chaines menacer mon ennemi, je l'aime, Et je donne un asile a mon proscripteur meme; Ce qui fait qu'il est bon d'avoir ete proscrit. Je sauverais Judas si j'etais Jesus-Christ. Je ne prendrai jamais ma part d'une vengeance. Trop de punition pousse a trop d'indulgence, Et je m'attendrirais sur Cain torture. Non, je n'opprime pas! jamais je ne tuerai! Jamais, o Liberte, devant ce que je brise, On ne te verra faire un signe de surprise. Peuple, pour te servir en ce siecle fatal, Je veux bien renoncer a tout, au sol natal, A ma maison d'enfance, a mon nid, a mes tombes, A ce bleu ciel de France ou volent des colombes, A Paris, champ sublime ou j'etais moissonneur, A la patrie, au toit paternel, au bonheur; Mais j'entends rester pur, sans tache et sans puissance. Je n'abdiquerai pas mon droit a l'innocence.

Bruxelles, 2l avril.

III

LES DEUX TROPHEES

La guerre civile donne son fruit, la ruine. Des deux cotes on demolit Paris avec acharnement. Versailles bombarde l'Arc de l'Etoile, pendant que la Commune juge et condamne la Colonne.

Victor Hugo essaye d'arreter les destructeurs. Il publie les _Deux Trophees_.

Peuple, ce siecle a vu tes travaux surhumains, Il t'a vu repetrir l'Europe dans tes mains. Tu montras le neant du sceptre et des couronnes Par ta facon de faire et defaire des trones; A chacun de tes pas tout croissait d'un degre; Tu marchais, tu faisais sur le globe effare Un ensemencement formidable d'idees; Tes legions etaient les vagues debordees Du progres s'elevant de sommets en sommets; La Revolution te guidait; tu semais Danton en Allemagne et Voltaire en Espagne; Ta gloire, o peuple, avait l'aurore pour compagne, Et le jour se levait partout ou tu passais; Comme on a dit les grecs on disait les francais; Tu detruisais le mal, l'enfer, l'erreur, le vice, Ici le moyen age et la le saint-office; Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit; Ta clarte grandissante engloutissait la nuit; Toute la terre etait a tes rayons melee; Tandis que tu montais dans ta voie etoilee, Les hommes t'admiraient, meme dans tes revers; Parfois tu t'envolais planant; et l'univers, Vingt ans, du Tage a l'Elbe et du Nil a l'Adige, Fut la face eblouie et tu fus le prodige; Et tout disparaissait, Histoire, souviens-t'en, Meme le chef geant, sous le peuple titan.

De la deux monuments eleves a ta gloire, Le pilier de puissance et l'arche de victoire, Qui tous deux sont toi-meme, o peuple souverain, L'un etant de granit et l'autre etant d'airain.

Penser qu'on fut vainqueur autrefois est utile. Oh! ces deux monuments, que craint l'Europe hostile, Comme on va les garder, et comme nuit et jour On va veiller sur eux avec un sombre amour! Ah! c'est presque un vengeur qu'un temoin d'un autre age!

Nous les attesterons tous deux, nous qu'on outrage; Nous puiserons en eux l'ardeur de chatier. Sur ce hautain metal et sur ce marbre altier, Oh! comme on cherchera d'un oeil melancolique Tous ces fiers veterans, fils de la republique! Car l'heure de la chute est l'heure de l'orgueil; Car la defaite augmente, aux yeux du peuple en deuil, Le resplendissement farouche des trophees; Les ames de leur feu se sentent rechauffees; La vision des grands est salubre aux petits. Nous eterniserons ces monuments, batis Par les morts dont survit l'oeuvre extraordinaire; Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre, Et de leur marche encore on entend les eclats, Et les pales vivants d'a present sont, helas, Moins qu'eux dans la lumiere et plus qu'eux dans la tombe.

Ecoutez, c'est la pioche! ecoutez, c'est la bombe! Qui donc fait bombarder? qui donc fait demolir? Vous!

* * * * *

Le penseur fremit, pareil au vieux roi Lear Qui parle a la tempete et lui fait des reproches. Quels signes effrayants! d'affreux jours sont-ils proches? Est-ce que l'avenir peut etre assassine? Est-ce qu'un siecle meurt quand l'autre n'est pas ne? Vertige! de qui donc Paris est-il la proie? Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie. Ainsi deux ouragans luttent au Sahara. C'est a qui frappera, c'est a qui detruira. Peuple, ces deux chaos ont tort; je blame ensemble Le firmament qui tonne et la terre qui tremble.

* * * * *

Soit. De ces deux pouvoirs, dont la colere croit, L'un a pour lui la loi, l'autre a pour lui le droit; Versaille a la paroisse et Paris la commune; Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une! Et d'ailleurs, quand il faut l'un sur l'autre pleurer, Est-ce bien le moment de s'entre-devorer, Et l'heure pour la lutte est-elle bien choisie? O fratricide! Ici toute la frenesie Des canons, des mortiers, des mitrailles; et la Le vandalisme; ici Charybde, et la Scylla. Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs etouffees, Chacun ote a ta gloire un de tes deux trophees; Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux, Et de ces deux pouvoirs etrangement rivaux Par qui le marteau frappe et l'obus tourbillonne, L'un prend l'Arc de Triomphe et l'autre la Colonne!

* * * * *

Mais c'est la France!--Quoi, francais, nous renversons Ce qui reste debout sur les noirs horizons! La grande France est la! Qu'importe Bonaparte! Est-ce qu'on voit un roi quand on regarde Sparte? Otez Napoleon, le peuple reparait. Abattez l'arbre, mais respectez la foret. Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales, Peuplant les champs, les tours, les barques amirales, Franchissant murs et ponts, fosses, fleuves, marais, C'est la France montant a l'assaut du progres. Justice! otez de la Cesar, mettez-y Rome! Qu'on voie a cette cime un peuple et non un homme! Condensez en statue au sommet du pilier Cette foule en qui vit ce Paris chevalier, Vengeur des droits, vainqueur du mensonge feroce! Que le fourmillement aboutisse au colosse! Faites cette statue en un si pur metal Qu'on n'y sente plus rien d'obscur ni de fatal; Incarnez-y la foule, incarnez-y l'elite; Et que ce geant Peuple, et que ce grand stylite Du lointain ideal eclaire le chemin, Et qu'il ait au front l'astre et l'epee a la main!

Respect a nos soldats! Rien n'egalait leurs tailles; La Revolution gronde en leurs cent batailles; La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci, S'est faite pierre la, s'est faite bronze ici; De ces deux monuments sort un cri: Delivrance!

* * * * *

Quoi! de nos propres mains nous achevons la France! Quoi! c'est nous qui faisons cela! nous nous jetons Sur ce double trophee envie des teutons, Torche et massue aux poings, tous a la fois, en foule! C'est sous nos propres coups que notre gloire croule! Nous la brisons, d'en haut, d'en bas, de pres, de loin, Toujours, partout, avec la Prusse pour temoin! Ils sont la, ceux a qui fut livree et vendue Ton invincible epee, o patrie eperdue! Ils sont la, ceux par qui tomba l'homme de Ham! C'est devant Reichshoffen qu'on efface Wagram! Marengo rature, c'est Waterloo qui reste. La page altiere meurt sous la page funeste; Ce qui souille survit a ce qui rayonna;

Et, pour garder Forbach, on supprime Iena! Mac-Mahon fait de loin pleuvoir une rafale De feu, de fer, de plomb, sur l'arche triomphale. Honte! un drapeau tudesque etend sur nous ses plis, Et regarde Sedan souffleter Austerlitz! Ou sont les Charentons, France? ou sont les Bicetres? Est-ce qu'ils ne vont pas se lever, les ancetres, Ces dompteurs de Brunswick, de Cobourg, de Bouille, Terribles, secouant leur vieux sabre rouille, Cherchant au ciel la grande aurore evanouie? Est-ce que ce n'est pas une chose inouie Qu'ils soient violemment de l'histoire chasses, Eux qui se prodiguaient sans jamais dire: assez! Eux qui tinrent le pape et les rois, l'ombre noire Et le passe, captifs et cernes dans leur gloire, Eux qui de l'ancien monde avaient fait le blocus, Eux les peres vainqueurs, par nous les fils vaincus!

Helas! ce dernier coup, apres tant de miseres, Et la paix incurable ou saignent deux ulceres, Et tous ces vains combats, Avron, Bourget, l'Hay! Apres Strasbourg brulee! après Paris trahi! La France n'est donc pas encore assez tuee?

Si la Prusse, a l'orgueil sauvage habituee, Voyant ses noirs drapeaux enfles par l'aquilon, Si la Prusse, tenant Paris sous son talon, Nous eut crie:--Je veux que vos gloires s'enfuient. Francais, vous avez la deux restes qui m'ennuient, Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut M'en delivrer; ici, dressez un echafaud, La, braquez des canons; ce soin sera le votre; Vous demolirez l'un, vous mitraillerez l'autre. Je l'ordonne.--O fureur! comme on eut dit: Souffrons! Luttons! c'est trop! ceci passe tous les affronts! Plutot mourir cent fois! nos morts seront nos fetes! Comme on eut dit: Jamais! Jamais!

--Et vous le faites!

Bruxelles, 6 mai 1871.

IV

A MM. MEURICE ET VACQUERIE

La lettre suivante, qui n'a pu paraitre sous la Commune par des raisons que tout le monde sait, trouve naturellement sa place ici, a sa date:

Bruxelles, 28 avril.

Chers amis,

Nous traversons une crise.

Vous me demandez toute ma pensee, je pourrais me borner a ce seul mot: c'est la votre.

Ce qui me frappe, c'est a quel point nous sommes d'accord. Le public m'attribue dans le _Rappel_ une participation que je n'ai pas, et m'en croit, sinon le redacteur, du moins l'inspirateur; vous savez mieux que personne a quel point j'ai dit la verite quand j'ai ecrit dans vos colonnes memes que j'etais un simple lecteur du _Rappel_ et rien de plus. Eh bien, cette erreur du public a sa raison d'etre. Il y a, au fond, entre votre pensee et la mienne, entre votre appreciation et la mienne, entre votre conscience et la mienne, identite presque absolue. Permettez-moi de le constater et de m'en applaudir. Ainsi, dans l'heure decisive ou nous sommes, heure qui, si elle finit mal, pourrait etre irreparable, vous avez une pensee dominante que vous dites chaque matin dans le _Rappel_, la conciliation. Or, ce que vous ecrivez a Paris, je le pense a Bruxelles. La fin de la crise serait dans ce simple acces de sagesse: concessions mutuelles. Alors le denoument serait pacifique. Autrement il y aura guerre a outrance. On n'est pas quitte avec un probleme parce qu'on a sabre la solution.

J'ecrivais en avril 1869 les deux mots qui resoudraient les complications d'avril 1871, et j'ajoute toutes les complications. Ces deux mots, vous vous en souvenez, sont: Conciliation et Reconciliation. Le premier pour les idees, le second pour les hommes.

Le salut serait la.

Comme vous je suis pour la Commune en principe, et contre la Commune dans l'application.

Certes le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus necessaire de toutes, comme la plus illustre. Paris commune est la resultante de la France republique. Comment! Londres est une commune, et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et Paris, sous la democratie, n'existerait pas! La cite de Londres a de tels droits qu'elle arrete tout net devant sa porte le roi d'Angleterre. A Temple-Bar le roi finit et le peuple commence. La porte se ferme, et le roi n'entre qu'en payant l'amende. La monarchie respecte Londres, et la republique violerait Paris! Enoncer de telles choses suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France est de droit republique, comme je suis de droit citoyen. La vraie definition de la republique, la voici: moi souverain de moi. C'est ce qui fait qu'elle ne depend pas d'un vote. Elle est de droit naturel, et le droit naturel ne se met pas aux voix. Or une ville a un moi comme un individu; et Paris, parmi toutes les villes, a un moi supreme. C'est ce moi supreme qui s'affirme par la Commune. L'Assemblee n'a pas plus la faculte d'oter a Paris la Commune que la Commune n'a la faculte d'oter a la France l'Assemblee.

Donc aucun des deux termes ne pouvant exclure l'autre, il s'ensuit cette necessite rigoureuse, absolue, logique: s'entendre.

Le moi national prend cette forme, la republique; le moi local prend cette forme, la commune; le moi individuel prend cette forme, la liberte.