# Actes et Paroles, Volume 3

## Part 7

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Dans la defaillance universelle, il a leve la tete; quand il a vu que la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfigure en armee; il a espere, quand tout desesperait; apres Phalsbourg tombee, apres Toul tombee, apres Strasbourg tombee, apres Metz tombee, Paris est reste debout. Un million de vandales ne l'a pas etonne. Paris s'est devoue pour tous; il a ete la ville superbe du sacrifice. Voila ce qu'il vous a fait. Il a plus que sauve la vie a la France, il lui a sauve l'honneur.

Et vous vous defiez de Paris! et vous mettez Paris en suspicion!

Vous mettez en suspicion le courage, l'abnegation, le patriotisme, la magnifique initiative de la resistance dans le desespoir, l'intrepide volonte d'arracher a l'ennemi la France, toute la France! Vous vous defiez de cette cite qui a fait la philosophie universelle, qui envahit le monde a votre profit par son rayonnement et qui vous le conquiert par ses orateurs, par ses ecrivains, par ses penseurs; de cette cite qui a donne l'exemple de toutes les audaces et aussi de toutes les sagesses; de ce Paris qui fera l'univers a son image, et d'ou est sorti l'exemplaire nouveau de la civilisation! Vous avez peur de Paris, de Paris qui est la fraternite, la liberte, l'autorite, la puissance, la vie! Vous mettez en suspicion le progres! Vous mettez en surveillance la lumiere!

Ah! songez-y!

Cette ville vous tend les bras; vous lui dites: Ferme tes portes. Cette ville vient a vous, vous reculez devant elle. Elle vous offre son hospitalite majestueuse ou vous pouvez mettre toute la France a l'abri, son hospitalite, gage de concorde et de paix publique, et vous hesitez, et vous refusez, et vous avez peur du port comme d'un piege!

Oui, je le dis, pour vous, pour nous tous, Paris, c'est le port.

Messieurs, voulez-vous etre sages, soyez confiants. Voulez-vous etre des hommes politiques, soyez des hommes fraternels.

Rentrez dans Paris, et rentrez-y immediatement. Paris vous en saura gre et s'apaisera. Et quand Paris s'apaise, tout s'apaise.

Votre absence de Paris inquietera tous les interets et sera pour le pays une cause de fievre lente.

Vous avez cinq milliards a payer; pour cela il vous faut le credit; pour le credit, il vous faut la tranquillite, il vous faut Paris. Il vous faut Paris rendu a la France, et la France rendue a Paris.

C'est-a-dire l'assemblee nationale siegeant dans la ville nationale.

L'interet public est ici etroitement d'accord avec le devoir public.

Si le sejour de l'Assemblee en province, qui n'est qu'un accident, devenait un systeme, c'est-a-dire la negation du droit supreme de Paris, je le declare, je ne siegerais point hors de Paris. Mais ma resolution particuliere n'est qu'un detail sans importance. Je ferais ce que je crois etre mon devoir. Cela me regarde et je n'y insiste pas.

Vous, c'est autre chose. Votre resolution est grave. Pesez-la.

On vous dit:--N'entrez pas dans Paris; les prussiens sont la.--Qu'importe les prussiens! moi je les dedaigne. Avant peu, ils subiront la domination de ce Paris qu'ils menacent de leurs canons et qui les eclaire de ses idees.

La seule vue de Paris est une propagande. Desormais le sejour des prussiens en France est dangereux surtout pour le roi de Prusse.

Messieurs, en rentrant dans Paris, vous faites de la politique, et de la bonne politique.

Vous etes un produit momentane. Paris est une formation seculaire. Croyez-moi, ajoutez Paris a l'Assemblee, appuyez votre faiblesse sur cette force, asseyez votre fragilite sur cette solidite.

Tout un cote de cette assemblee, cote fort par le nombre et faible autrement, a la pretention de discuter Paris, d'examiner ce que la France doit faire de Paris, en un mot de mettre Paris aux voix. Cela est etrange.

Est-ce qu'on met Paris en question?

Paris s'impose.

Une verite qui peut etre contestee en France, a ce qu'il parait, mais qui ne l'est pas dans le reste du monde, c'est la suprematie de Paris.

Par son initiative, par son cosmopolitisme, par son impartialite, par sa bonne volonte, par ses arts, par sa litterature, par sa langue, par son industrie, par son esprit d'invention, par son instinct de justice et de liberte, par sa lutte de tous les temps, par son heroisme d'hier et de toujours, par ses revolutions, Paris est l'eblouissant et mysterieux moteur du progres universel.

Niez cela, vous rencontrez le sourire du genre humain. Le monde n'est peut-etre pas francais, mais a coup sur il est parisien.

Nous, consentir a discuter Paris? Non. Il est pueril de l'attaquer, il serait pueril de le defendre.

Messieurs, n'attentons pas a Paris.

N'allons pas plus loin que la Prusse.

Les prussiens ont demembre la France, ne la decapitons pas.

Et puis, songez-y.

Hors Paris il peut y avoir une Assemblee provinciale; il n'y a d'Assemblee nationale qu'a Paris.

Pour les legislateurs souverains qui ont le devoir de completer la Revolution francaise, etre hors de Paris, c'est etre hors de France. (_Interruption._)

On m'interrompt. Alors j'insiste.

Isoler Paris, refaire apres l'ennemi le blocus de Paris, tenir Paris a l'ecart, succeder dans Versailles, vous assemblee republicaine, au roi de France, et, vous assemblee francaise, au roi de Prusse, creer a cote de Paris on ne sait quelle fausse capitale politique, croyez-vous en avoir le droit? Est-ce comme representants de la France que vous feriez cela? Entendons-nous. Qui est-ce qui represente la France? c'est ce qui contient le plus de lumiere. Au-dessus de vous, au-dessus de moi, au-dessus de nous tous, qui avons un mandat aujourd'hui et qui n'en aurons pas demain, la France a un immense representant, un representant de sa grandeur, de sa puissance, de sa volonte, de son histoire, de son avenir, un representant permanent, un mandataire irrevocable; et ce representant est un heros, et ce mandataire est un geant; et savez-vous son nom? Il s'appelle Paris. Et c'est vous, representants ephemeres, qui voudriez destituer ce representant eternel!

Ne faites pas ce reve et ne faites pas cette faute.

* * * * *

Apres ces paroles, le onzieme bureau, ayant a choisir entre M. Victor Hugo et M. Lucien Brun un commissaire, a choisi M. Lucien Brun.

V

DEMISSION DE VICTOR HUGO

Le 8 mars, au moment ou le representant Victor Hugo se preparait a prendre la parole pour defendre Paris contre la droite, survint un incident inattendu. Un rapport fut fait a l'Assemblee sur l'election d'Alger. Le general Garibaldi avait ete nomme representant d'Alger par 10,600 voix. Le candidat qui avait apres lui le plus de voix n'avait eu que 4,973 suffrages. On proposa l'annulation de l'election de Garibaldi. Victor Hugo intervint.

SEANCE DU 8 MARS 1871

M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole. (_Mouvements divers._)

M. VICTOR HUGO.--Je ne dirai qu'un mot.

La France vient de traverser une epreuve terrible, d'ou elle est sortie sanglante et vaincue. On peut etre vaincu et rester grand; la France le prouve. La France accablee, en presence des nations, a rencontre la lachete de l'Europe. (_Mouvement._)

De toutes les puissances europeennes, aucune ne s'est levee pour defendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause de l'Europe... (_Bravo! a gauche_), pas un roi, pas un etat, personne! un seul homme excepte.... (_Sourires ironiques a droite.--Tres bien! a gauche._)

Ah! les puissances, comme on dit, n'intervenaient pas; eh bien, un homme est intervenu, et cet homme est une puissance. (_Exclamations sur plusieurs bancs a droite._)

Cet homme, messieurs, qu'avait-il? son epee. M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--Et Bordone! (_On rit._)

M. VICTOR HUGO.--Son epee, et cette epee avait deja delivre un peuple ... (_exclamations_) et cette epee pouvait en sauver un autre. (_Nouvelles exclamations._)

Il l'a pense; il est venu, il a combattu.

_A droite._--Non! non!

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--Ce sont des reclames qui ont ete faites; il n'a pas combattu.

M. VICTOR HUGO.--Les interruptions ne m'empecheront pas d'achever ma pensee.

Il a combattu.... (_Nouvelles interruptions._)

_Voix nombreuses a droite._--Non! non!

_A gauche._--Si! si!

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--Il a fait semblant!

_Un membre a droite._--Il n'a pas vaincu en tout cas!

M. VICTOR HUGO.--Je ne veux blesser personne dans cette assemblee, mais je dirai qu'il est le seul des generaux qui ont lutte pour la France, le seul qui n'ait pas ete vaincu. (_Bruyantes reclamations a droite.--Applaudissements a gauche._)

_Plusieurs membres a droite._--A l'ordre! a l'ordre!

M. DE JOUVENCEL.--Je prie M. le president d'inviter l'orateur a retirer une parole qui est antifrancaise.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--C'est un comparse de melodrame. (_Vives reclamations a gauche._) Il n'a pas ete vaincu parce qu'il ne s'est pas battu.

M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Lorgeril, veuillez garder le silence; vous aurez la parole ensuite. Mais respectez la liberte de l'orateur. (_Tres bien!_)

M. LE GENERAL DUCROT.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. LE PRESIDENT.--General, vous aurez la parole apres M. Victor Hugo.

(_Plusieurs membres se levent et interpellent vivement M. Victor Hugo._)

M. LE PRESIDENT _aux interrupteurs_. La parole est a M. Victor Hugo seul.

M. RICHIER.--Un francais ne peut pas entendre des paroles semblables a celles qui viennent d'etre prononcees. (_Agitation generale._)

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--L'Assemblee refuse la parole a M. Victor Hugo, parce qu'il ne parle pas francais. (_Oh! oh!--Rumeurs confuses._)

M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Lorgeril.... Vous l'aurez a votre tour.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--J'ai voulu dire que l'Assemblee ne veut pas ecouter parce qu'elle n'entend pas ce francais-la. (_Bruit._)

_Un membre._--C'est une insulte au pays!

M. LE GENERAL DUCROT.--J'insiste pour demander la parole.

M. LE PRESIDENT.--Vous aurez la parole si M. Victor Hugo y consent.

M. VICTOR HUGO.--Je demande a finir.

_Plusieurs membres a M. Victor Hugo._--Expliquez-vous! (_Assez! assez!_)

M. LE PRESIDENT.--Vous demandez a M. Victor Hugo de s'expliquer; il va le faire. Veuillez l'ecouter et garder le silence.... (_Non! non!--A l'ordre!_)

M. LE GENERAL DUCROT.--On ne peut pas rester la-dessus.

M. VICTOR HUGO.--Vous y resterez pourtant, general.

M. LE PRESIDENT.--Vous aurez la parole apres l'orateur.

M. LE GENERAL DUCROT.--Je proteste contre des paroles qui sont un outrage.... (_A la tribune! a la tribune!_)

M. VICTOR HUGO.--Il est impossible.... (_Les cris: A l'ordre! continuent._)

_Un membre._--Retirez vos paroles. On ne vous les pardonne pas.

(_Un autre membre a droite se leve et adresse a l'orateur des interpellations qui se perdent dans le bruit._)

M. LE PRESIDENT.--Veuillez vous asseoir!

_Le meme membre._--A l'ordre! Rappelez l'orateur a l'ordre!

M. LE PRESIDENT.--Je vous rappellerai vous-meme a l'ordre, si vous continuez a le troubler. (_Tres bien! tres bien!_) Je rappellerai a l'ordre ceux qui empecheront le president d'exercer sa fonction. Je suis le juge du rappel a l'ordre.

_Sur plusieurs bancs a droite._--Nous le demandons, le rappel a l'ordre!

M. LE PRESIDENT.--Il ne suffit pas que vous le demandiez. (_Tres bien!--Interpellations diverses et confuses._)

M. DE CHABAUD-LATOUR.--Paris n'a pas ete vaincu, il a ete affame. (_C'est vrai! c'est vrai!--Assentiment general._)

M. LE PRESIDENT.--Je donne la parole a M. Victor Hugo pour s'expliquer, et ceux qui l'interrompront seront rappeles a l'ordre. (_Tres bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Je vais vous satisfaire, messieurs, et aller plus loin que vous. (_Profond silence._)

Il y a trois semaines, vous avez refuse d'entendre Garibaldi....

_Un membre._--Il avait donne sa demission!

M. VICTOR HUGO.--Aujourd'hui vous refusez de m'entendre. Cela me suffit. Je donne ma demission. (_Longues rumeurs.--Non! non!--Applaudissements a gauche._)

_Un membre._--L'Assemblee n'accepte pas votre demission!

M. VICTOR HUGO.--Je l'ai donnee et je la maintiens.

(_L'honorable membre qui se trouve, en descendant de la tribune, au pied du bureau stenographique situe a l'entree du couloir de gauche, saisit la plume de l'un des stenographes de l'Assemblee et ecrit, debout, sur le rebord exterieur du bureau, sa lettre de demission au president._)

M. LE GENERAL DUCROT.--Messieurs, avant de juger le general Garibaldi, je demande qu'une enquete serieuse soit faite sur les faits qui ont amene le desastre de l'armee de l'est. (_Tres bien! tres bien!_)

Quand cette enquete sera faite, nous vous produirons des telegrammes emanant de M. Gambetta, et prouvant qu'il reprochait au general Garibaldi son inaction dans un moment ou cette inaction amenait le desastre que vous connaissez. On pourra examiner alors si le general Garibaldi est venu payer une dette de reconnaissance a la France, ou s'il n'est pas venu, plutot, defendre sa republique universelle. (_Applaudissements prolonges sur un grand nombre de bancs._)

M. LOCKROY.--Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo est-il present?

_Voix diverses._--Oui!--Non! il est parti!

M. LE PRESIDENT.--Avant de donner lecture a l'Assemblee de la lettre que vient de me remettre M. Victor Hugo, je voulais le prier de se recueillir et de se demander a lui-meme s'il y persiste.

M. VICTOR HUGO, _au pied de la tribune_.--J'y persiste.

M. LE PRESIDENT.--Voici la lettre de M. Victor Hugo; mais M. Victor Hugo.... (_Rumeurs diverses._)

M. VICTOR HUGO.--J'y persiste. Je le declare, je ne paraitrai plus dans cette enceinte.

M. LE PRESIDENT.--Mais M. Victor Hugo ayant ecrit cette lettre dans la vivacite de l'emotion que ce debat a soulevee, j'ai du en quelque sorte l'inviter a se recueillir lui-meme, et je crois avoir exprime l'impression de l'Assemblee. (_Oui! oui! Tres bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Monsieur le president, je vous remercie; mais je declare que je refuse de rester plus longtemps dans cette Assemblee. (_Non! non!_)

_De toutes parts./i>--A demain! a demain!

M. VICTOR HUGO.--Non! non! j'y persiste. Je ne rentrerai pas dans cette Assemblee!

(_M. Victor Hugo sort de la salle._)

M. LE PRESIDENT.--Si l'Assemblee veut me le permettre, je ne lui donnerai connaissance de cette lettre que dans la seance de demain. (_Oui! oui!--Assentiment general._)

Cet incident est termine, et je regrette que les elections de l'Algerie y aient donne lieu....

_Un membre a gauche._--C'est la violence de la droite qui y a donne lieu.

* * * * *

SEANCE DU 9 MARS

M. LE PRESIDENT.--Messieurs, je regrette profondement que notre illustre collegue, M. Victor Hugo, n'ait pas cru pouvoir se rendre aux instances d'un grand nombre de nos collegues, et, je crois pouvoir le dire, au sentiment general de l'Assemblee. (_Oui! oui!--Tres bien!_) Il persiste dans la demission qu'il m'a remise hier au soir, et dont il ne me reste, a mon grand regret, qu'a donner connaissance a l'Assemblee:

La voici:

"Il y a trois semaines, l'Assemblee a refuse d'entendre Garibaldi; aujourd'hui elle refuse de m'entendre. Cela me suffit.

"Je donne ma demission.

"VICTOR HUGO."

8 mars 1871.

La demission sera transmise a M. le ministre de l'interieur.

M. LOUIS BLANC.--Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.--M. Louis Blanc a la parole.

M. LOUIS BLANC.--Messieurs, je n'ai qu'un mot a dire.

A ceux d'entre nous qui sont plus particulierement en communion de sentiments et d'idees avec Victor Hugo, il est commande de dire bien haut de quelle douleur leur ame a ete saisie....

_Voix a gauche_.--Oui! oui! c'est vrai!

M. LOUIS BLANC.--En voyant le grand citoyen, l'homme de genie dont la France est fiere, reduit a donner sa demission de membre d'une Assemblee francaise....

_Voix a droite_.--C'est qu'il l'a bien voulu.

M. LE DUC DE MARMIER.--C'est par sa volonte!

M. LOUIS BLANC.--C'est un malheur ajoute a tant d'autres malheurs ... (_mouvements divers_) que cette voix puissante ait ete etouffee.... (_Reclamations sur un grand nombre de bancs._)

M. DE TILLANCOURT.--La voix de M. Victor Hugo a constamment ete etouffee!

_Plusieurs membres_.--C'est vrai! c'est vrai!

M. LOUIS BLANC.--Au moment ou elle proclamait la reconnaissance de la patrie pour d'eminents services.

Je me borne a ces quelques paroles. Elles expriment des sentiments qui, j'en suis sur, seront partages par tous ceux qui cherissent et reverent le genie combattant pour la liberte. (_Vive approbation sur plusieurs bancs a gauche._)

M. SCHOELCHER.--Louis Blanc, vous avez dignement exprime nos sentiments a tous.

_A gauche_.--Oui! oui!--Tres bien!

* * * * *

Caprera, 11 avril 1870.

"Mon cher Victor Hugo,

"J'aurais du plus tot vous donner un signe de gratitude pour l'honneur immense dont vous m'avez decore a l'Assemblee de Bordeaux.

"Sans manifestation ecrite, nos ames se sont cependant bien entendues, la votre par le bienfait, et la mienne par l'amitie et la reconnaissance que je vous consacre depuis longtemps.

"Le brevet que vous m'avez signe a Bordeaux suffit a toute une existence devouee a la cause sainte de l'humanite, dont vous etes le premier apotre.

"Je suis pour la vie,

"Votre devoue,

"GARIBALDI."

VI

MORT DE CHARLES HUGO

Ce qui suit est extrait du _Rappel_ du mercredi 15 mars:

"Une affreuse nouvelle nous arrive de Bordeaux: notre collaborateur, notre compagnon, notre ami Charles Hugo, y est mort lundi soir.

"Lundi matin, il avait dejeune gaiment avec son pere et Louis Blanc. Le soir, Victor Hugo donnait un diner d'adieu a quelques amis, au restaurant Lanta. A huit heures, Charles Hugo prend un fiacre pour s'y faire conduire, avec ordre de descendre d'abord a un cafe qu'il indique. Il etait seul dans la voiture. Arrive au cafe, le cocher ouvre la portiere et trouve Charles Hugo mort.

"Il avait eu une congestion foudroyante suivie d'hemorrhagie.

"On a rapporte ce pauvre cadavre a son pere, qui l'a couvert de baisers et de larmes.

"Charles Hugo etait souffrant depuis quelques semaines. Il nous ecrivait, le samedi 11, samedi dernier:

"Je vous envoie peu d'articles, mais ne m'accusez pas. Un excellent medecin que j'ai trouve ici m'a condamne au repos. J'ai, parait-il, un "emphyseme pulmonaire!" avec un petit point hypertrophie au coeur. Le medecin attribue cette maladie a mon sejour a Paris pendant le siege....

"Je vais mieux pourtant. Mais il faut que je me repose encore. J'irai passer une semaine a Arcachon. Je pense pouvoir retourner ensuite a Paris et reprendre mon travail...."

"Victor Hugo devait l'accompagner a Arcachon. Charles se faisait une joie de rester la quelques jours en famille avec son pere, sa jeune femme et ses deux petits enfants; le depart etait fixe au lendemain matin.... Et le voila mort! Le voila mort, ce vaillant et genereux Charles, si fort et si doux, d'un si haut esprit, d'un si puissant talent!

"Et Victor Hugo, apres ces dix-neuf ans d'exil et de lutte suivis de ces six mois de guerre et de siege, ne sera rentre en France que pour ensevelir son fils a cote de sa fille, et pour meler a son deuil patriotique son deuil paternel."

* * * * *

ENTERREMENT DE CHARLES HUGO

(18 mars.)

"Une foule considerable et profondement emue se pressait hier a la gare d'Orleans, ou, comme tous les journaux l'avaient annonce, le cercueil du collaborateur, de l'ami, que nous pleurons etait attendu vers midi.

"A l'heure dite, on a vu paraitre le corbillard, derriere lequel marchaient, le visage en larmes, Victor Hugo et son dernier fils, Francois-Victor, puis MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul Foucher et quelques amis intimes.

"Ceux qui etaient venus temoigner leur sympathie attristee au grand poete si durement frappe et au vaillant journaliste parti si jeune se sont joints a ce douloureux cortege, et le corbillard s'est dirige vers le cimetiere du Pere-Lachaise.

"Il va sans dire qu'il n'a passe par aucune eglise.

"D'instant en instant, le cortege grossissait. "Place de la Bastille, il y a eu une chose touchante. Trois gardes nationaux, reconnaissant Victor Hugo, se sont mis aussitot aux cotes du corbillard et l'ont escorte, fusil sous le bras. D'autres gardes nationaux ont suivi leur exemple, puis d'autres, et bientot ils ont ete plus d'une centaine, et ils ont forme une haie d'honneur qui a accompagne jusqu'au cimetiere notre cher et regrette camarade.

"Un moment apres, un poste de gardes nationaux, tres nombreux a cause des evenements de la journee, apprenant qui l'on enterrait, a pris les fusils, s'est mis en rang et a presente les armes; les clairons ont sonne, les tambours ont battu aux champs, et le drapeau a salue.

"C'a ete la meme chose sur tout le parcours. Rien n'etait touchant comme de voir, sur le canal, dans les rues et le long du boulevard, tous les postes accourir, et, spontanement, sans mot d'ordre, rendre hommage a quelqu'un qui n'etait ni le chef du pouvoir executif ni le president de l'Assemblee et qui n'avait qu'une autorite morale. Cet hommage etait aussi intelligent que cordial; quelques cris de _Vive la Republique! et de _Vive Victor Hugo! echappes involontairement, etaient vite contenus par le respect de l'immense malheur qui passait.

"Ca et la on entrevoyait des barricades. Et ceux qui les gardaient, venaient, eux aussi, presenter les armes a cette gloire desesperee. Et on ne pouvait s'empecher de se dire que ce peuple de Paris si deferent, si bon, si reconnaissant, etait celui dont les calomnies reactionnaires font une bande de pillards!

"A la porte du cimetiere et autour du tombeau, la foule etait tellement compacte qu'il etait presque impossible de faire un pas.

"Enfin on a pu arriver au caveau ou dormaient deja le general Hugo, la mere de Victor Hugo et son frere Eugene. Le cercueil a pris la quatrieme et derniere place, celle que Victor Hugo s'etait reservee, ne prevoyant pas que le fils s'en irait avant le pere!"

* * * * *

Deux discours ont ete prononces. Le premier par M. Auguste Vacquerie. Nous en avons retenu les passages suivants:

"Citoyens,

"Dans le groupe de camarades et de freres que nous etions, le plus robuste, le plus solide, le plus vivant etait celui qui est mort le premier. Il est vrai que Charles Hugo n'a pas economise sa vie. Il est vrai qu'il l'a prodiguee. A quoi? Au devoir, a la lutte pour le vrai, au progres, a la republique.

"Et, comme il n'a fait que les choses qui meritent d'etre recompensees, il en a ete puni.

"Il a commence par la prison. Cette fois-la, son crime etait d'avoir attaque la guillotine. Il faut bien que les republicains soient contre la peine de mort, pour etre des buveurs de sang. Alors, les juges l'ont condamne a je ne sais plus quelle amende et a six mois de Conciergerie, Il y etait pendant l'abominable crime de Decembre. Il n'en est sorti que pour sortir de France. Apres la prison, l'exil.

"Jersey, Guernesey et Bruxelles l'ont vu pendant vingt ans, debout entre son pere et son frere, exile volontaire, s'arrachant a sa patrie, mais ne l'oubliant pas, travaillant pour elle. Quel vaillant et eclatant journaliste il a ete, tous le savent. Un jour enfin, la cause qu'il avait si bravement servie a ete gagnee, l'empire a glisse dans la boue de Sedan, et la republique est ressuscitee. Celui qui avait dit:

Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-la.

a pu rentrer sans manquer a son serment. Charles est rentre avec son pere. On pouvait croire qu'il allait maintenant etre heureux; il avait tout, sa patrie, la republique, un nom illustre, un grand talent, la jeunesse, sa femme qu'il adorait, deux petits enfants; il voyait s'ouvrir devant lui le long avenir de bonheur, de bien-etre et de renommee qu'il avait si noblement gagne. Il est mort.

