Actes et Paroles, Volume 3

Part 6

Chapter 6 3,742 words Public domain Markdown

Permis a l'Allemagne de se trouver heureuse et d'etre fiere avec deux provinces de plus et la liberte de moins. Mais nous, nous la plaignons; nous la plaignons de cet agrandissement, qui contient tant d'abaissement, nous la plaignons d'avoir ete un peuple et de n'etre plus qu'un empire. (_Bravo! bravo!_)

Je viens de dire: l'Allemagne aura deux provinces de plus.--Mais ce n'est pas fait encore, et j'ajoute:--cela ne sera jamais fait. Jamais, jamais! Prendre n'est pas posseder. Possession suppose consentement. Est-ce que la Turquie possedait Athenes? Est-ce que l'Autriche possedait Venise? Est-ce que la Russie possede Varsovie? (_Mouvement_.) Est-ce que l'Espagne possede Cuba? Est-ce que l'Angleterre possede Gibraltar? (_Rumeurs diverses._) De fait, oui; de droit, non! (_Bruit_.)

_Voix a droite_.--Ce n'est pas la question!

M. VICTOR HUGO.--Comment, ce n'est-pas la question!

_A gauche_.--Parlez! parlez!

M. LE PRESIDENT.--Veuillez continuer, monsieur Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--La conquete est la rapine, rien de plus. Elle est un fait, soit; le droit ne sort pas du fait. L'Alsace et la Lorraine--suis-je dans la question?--veulent rester France; elles resteront France malgre tout, parce que la France s'appelle republique et civilisation; et la France, de son cote, n'abandonnera rien de son devoir envers l'Alsace et la Lorraine, envers elle-meme, envers le monde.

Messieurs, a Strasbourg, dans cette glorieuse Strasbourg ecrasee sous les bombes prussiennes, il y a deux statues, Gutenberg et Kleber. Eh bien, nous sentons en nous une voix qui s'eleve, et qui jure a Gutenberg de ne pas laisser etouffer la civilisation, et qui jure a Kleber de ne pas laisser etouffer la republique. (_Bravo! bravo!--Applaudissements_.)

Je sais bien qu'on nous dit: Subissez les consequences de la situation faite par vous. On nous dit encore: Resignez-vous, la Prusse vous prend l'Alsace et une partie de la Lorraine, mais c'est votre faute et c'est son droit; pourquoi l'avez-vous attaquee? Elle ne vous faisait rien; la France est coupable de cette guerre et la Prusse en est innocente.

La Prusse innocente!... Voila plus d'un siecle que nous assistons aux actes de la Prusse, de cette Prusse qui n'est pas coupable, dit-on, aujourd'hui. Elle a pris.... (_Bruit dans quelques parties de la salle._)

M. LE PRESIDENT.--Messieurs, veuillez faire silence. Le bruit interrompt l'orateur et prolonge la discussion.

M. VICTOR HUGO.--Il est extremement difficile de parler a l'Assemblee, si elle ne veut pas laisser l'orateur achever sa pensee.

_De tous cotes_.--Parlez! parlez! continuez!

M. LE PRESIDENT.--Monsieur Victor Hugo, les interpellations n'ont pas la signification que vous leur attribuez.

M. VICTOR HUGO.--J'ai dit que la Prusse est sans droit. Les prussiens sont vainqueurs, soit; maitriseront-ils la France? non! Dans le present, peut-etre; dans l'avenir, jamais! (_Tres bien!--Bravo!_)

Les anglais ont conquis la France, ils ne l'ont pas gardee; les prussiens investissent la France, ils ne la tiennent pas. Toute main d'etranger qui saisira ce fer rouge, la France, le lachera. Cela tient a ce que la France est quelque chose de plus qu'un peuple. La Prusse perd sa peine; son effort sauvage sera un effort inutile.

Se figure-t-on quelque chose de pareil a ceci: la suppression de l'avenir par le passe? Eh bien, la suppression de la France par la Prusse, c'est le meme reve. Non! la France ne perira pas! Non! quelle que soit la lachete de l'Europe, non! sous tant d'accablement, sous tant de rapines, sous tant de blessures, sous tant d'abandons, sous cette guerre scelerate, sous cette paix epouvantable, mon pays ne succombera pas! Non!

M. THIERS, _chef du pouvoir executif_.--Non!

_De toutes parts_.--Non! non!

M. VICTOR HUGO.--Je ne voterai point cette paix, parce que, avant tout, il faut sauver l'honneur de son pays; je ne la voterai point, parce qu'une paix infame est une paix terrible. Et pourtant, peut-etre aurait-elle un merite a mes yeux: c'est qu'une telle paix, ce n'est plus la guerre, soit, mais c'est la haine. (_Mouvement_.) La haine contre qui? Contre les peuples? non! contre les rois! Que les rois recueillent ce qu'ils ont seme. Faites, princes; mutilez, coupez, tranchez, volez, annexez, demembrez! Vous creez la haine profonde; vous indignez la conscience universelle. La vengeance couve, l'explosion sera en raison de l'oppression. Tout ce que la France perdra, la Revolution le gagnera. (_Approbation sur les bancs de la gauche_.)

Oh! une heure sonnera--nous la sentons venir--cette revanche prodigieuse. Nous entendons des a present notre triomphant avenir marcher a grands pas dans l'histoire. Oui, des demain, cela va commencer; des demain, la France n'aura plus qu'une pensee: se recueillir, se reposer dans la reverie redoutable du desespoir; reprendre des forces; elever ses enfants, nourrir de saintes coleres ces petits qui deviendront grands; forger des canons et former des citoyens, creer une armee qui soit un peuple; appeler la science au secours de la guerre; etudier le procede prussien, comme Rome a etudie le procede punique; se fortifier, s'affermir, se regenerer, redevenir la grande France, la France de 92, la France de l'idee et la France de l'epee. (_Tres bien! tres bien!_)

Puis, tout a coup, un jour, elle se redressera! Oh! elle sera formidable; on la verra, d'un bond, ressaisir la Lorraine, ressaisir l'Alsace!

Est-ce tout? non! non! saisir,--ecoutez-moi,--saisir Treves, Mayence, Cologne, Coblentz...

_Sur divers bancs_.--Non! non!

M. VICTOR HUGO.--Ecoutez-moi, messieurs. De quel droit une assemblee francaise interrompt-elle l'explosion du patriotisme?

_Plusieurs membres_.--Parlez, achevez l'expression de votre pensee.

M. VICTOR HUGO.--On verra la France se redresser, on la verra ressaisir la Lorraine, ressaisir l'Alsace. (_Oui! oui!--Tres bien!_) Et puis, est-ce tout? Non... saisir Treves, Mayence, Cologne, Coblentz, toute la rive gauche du Rhin... Et on entendra la France crier: C'est mon tour! Allemagne, me voila! Suis-je ton ennemie? Non! je suis ta soeur. (_Tres bien! tres bien!_) Je t'ai tout repris, et je te rends tout, a une condition: c'est que nous ne ferons plus qu'un seul peuple, qu'une seule famille, qu'une seule republique. (_Mouvements divers._) Je vais demolir mes forteresses, tu vas demolir les tiennes. Ma vengeance, c'est la fraternite! (_A gauche: Bravo! bravo!_) Plus de frontieres! Le Rhin a tous! Soyons la meme republique, soyons les Etats-Unis d'Europe, soyons la federation continentale, soyons la liberte europeenne, soyons la paix universelle! Et maintenant serrons-nous la main, car nous nous sommes rendu service l'une a l'autre; tu m'as delivree de mon empereur, et je te delivre du tien. (_Bravo! bravo!--Applaudissements._)

* * * * *

M. TACHARD.--Messieurs, au nom des representants de ces provinces malheureuses dont on discute le sort, je viens expliquer a l'Assemblee l'interruption que nous nous sommes permise au moment meme ou nous etions tous haletants, ecoutant avec enthousiasme l'eloquente parole qui nous defendait.

Ces deux noms de Mayence et de Coblentz ont ete prononces naguere par une bouche qui n'etait ni aussi noble ni aussi honnete que celle que nous venons d'entendre. Ces deux noms nous ont perdus, c'est pour eux que nous subissons le triste sort qui nous attend. Eh bien, nous ne voulons plus souffrir pour ce mot et pour cette idee. Nous sommes francais, messieurs, et, pour nous, il n'y a qu'une patrie, la France, sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. (_Tres bien! tres bien!_) Mais nous sommes justes parce que nous sommes francais, et nous ne voulons pas qu'on fasse a autrui ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fut fait. (_Bravo!--Applaudissements._)

III

DEMISSION DES REPRESENTANTS D'ALSACE ET DE LORRAINE

Apres le vote du traite, les representants d'Alsace et de Lorraine envoyerent a l'Assemblee leur demission.

Les journaux de Bordeaux publierent la note qu'on va lire:

"Victor Hugo a annonce hier jeudi, dans la reunion de la gauche radicale, qu'il proposerait a l'Assemblee la declaration suivante:

"Les representants de l'Alsace et des Vosges conservent tous indefiniment leurs sieges a l'Assemblee. Ils seront, a chaque election nouvelle, consideres comme reelus de droit. S'ils ne sont plus les representants de l'Alsace et de la Lorraine, ils restent et resteront toujours les representants de la France."

"Le soir meme, la gauche radicale eut une reunion speciale dans la salle Sieuzac. La demission des representants lorrains et alsaciens fut mise a l'ordre du jour. Le representant Victor Hugo se leva et dit:

Citoyens, les representants de l'Alsace et de la Lorraine, dans un mouvement de genereuse douleur, ont donne leur demission. Nous ne devons pas l'accepter. Non seulement nous ne devons pas l'accepter, mais nous devrions proroger leur mandat. Nous partis, ils devraient demeurer. Pourquoi? Parce qu'ils ne peuvent etre remplaces.

A cette heure, du droit de leur heroisme, du droit de leur malheur, du droit, helas! de notre lamentable abandon qui les laisse aux mains de l'ennemi comme rancon de la guerre, a cette heure, dis-je, l'Alsace et la Lorraine sont France plus que la France meme.

Citoyens, je suis accable de douleur; pour me faire parler en ce moment, il faut le supreme devoir; chers et genereux collegues qui m'ecoutez, si je parle avec quelque desordre, excusez et comprenez mon emotion. Je n'aurais jamais cru ce traite possible. Ma famille est lorraine, je suis fils d'un homme qui a defendu Thionville. Il y a de cela bientot soixante ans. Il eut donne sa vie plutot que d'en livrer les clefs. Cette ville qui, defendue par lui, resista a tout l'effort ennemi et resta francaise, la voila aujourd'hui prussienne. Ah! je suis desespere. Avant-hier, dans l'Assemblee, j'ai lutte pied a pied pour le territoire; j'ai defendu la Lorraine et l'Alsace; j'ai tache de faire avec la parole ce que mon pere faisait avec l'epee. Il fut vainqueur, je suis vaincu. Helas! vaincus, nous le sommes tous. Nous avons tous au plus profond du coeur la plaie de la patrie. Voici le vaillant maire de Strasbourg qui vient d'en mourir. Tachons de vivre, nous: Tachons de vivre pour voir l'avenir, je dis plus, pour le faire. En attendant, preparons-le. Preparons-le. Comment?

Par la resistance commencee des aujourd'hui.

N'executons l'affreux traite que strictement.

Ne lui accordons expressement que ce qu'il stipule.

Eh bien, le traite ne stipule pas que l'Assemblee se retranchera les representants de la Lorraine et de l'Alsace; gardons-les.

Les laisser partir, c'est signer le traite deux fois. C'est ajouter a l'abandon force l'abandon volontaire.

Gardons-les.

Le traite n'y fait aucun obstacle. Si nous allions au dela de ce qu'exige le vainqueur, ce serait un irreparable abaissement. Nous ferions comme celui qui, sans y etre contraint, mettrait en terre le deuxieme genou.

Au contraire, relevons la France.

Le refus des demissions des representants alsaciens et lorrains la relevera. Le traite vote est une chose basse; ce refus sera une grande chose. Effacons l'un par l'autre.

Dans ma pensee, a laquelle certes je donnerai suite, tant que la Lorraine et l'Alsace seront separees de la France, il faudrait garder leurs representants, non seulement dans cette assemblee, mais dans toutes les assemblees futures.

Nous, les representants du reste de la France, nous sommes transitoires; eux seuls sont necessaires.

La France peut se passer de nous, et pas d'eux. A nous, elle peut donner des successeurs; a eux, non.

Son vote en Alsace et en Lorraine est paralyse.

Momentanement, je l'affirme; mais, en attendant, gardons les representants alsaciens et lorrains.

La Lorraine et l'Alsace sont prisonnieres de guerre. Conservons leurs representants. Conservons-les indefiniment, jusqu'au jour de la delivrance des deux provinces, jusqu'au jour de la resurrection de la France. Donnons au malheur heroique un privilege. Que ces representants aient l'exception de la perpetuite, puisque leurs nobles pays ont l'exception de l'asservissement.

J'avais d'abord eu l'idee de condenser tout ce que je viens de vous dire dans le projet de decret que voici:

(_M. Victor Hugo lit_)

DECRET

ARTICLE UNIQUE

Les representants actuels de l'Alsace et de la Lorraine gardent leurs sieges dans l'Assemblee, et continueront de sieger dans les futures assemblees nationales de France jusqu'au jour ou ils pourront rendre a leurs commettants leur mandat dans les conditions ou ils l'ont recu.

(_M. Victor Hugo reprend_)

Ce decret exprimerait le vrai absolu de la situation. Il est la negation implicite du traite, negation qui est dans tous les coeurs, meme dans les coeurs de ceux qui l'ont vote. Ce decret ferait sortir cette negation du sous-entendu, et profiterait d'une lacune du traite pour infirmer le traite, sans qu'on puisse l'accuser de l'enfreindre. Il conviendrait, je le crois, a toutes nos consciences. Le traite pour nous n'existe pas. Il est de force; voila tout. Nous le repudions. Les hommes de la republique ont pour devoir etroit de ne jamais accepter le fait qu'apres l'avoir confronte avec le droit. Quand le fait se superpose au principe, nous l'admettons. Sinon, nous le refusons. Or le traite prussien viole tous les principes. C'est pourquoi nous avons vote contre. Et nous agirons contre. La Prusse nous rend cette justice qu'elle n'en doute pas.

Mais ce projet de decret que je viens de vous lire, et que je me proposais de soutenir a la tribune, l'Assemblee l'accepterait-elle? Evidemment non. Elle en aurait peur. D'ailleurs cette assemblee, nee d'un malentendu entre la France et Paris, a dans sa conscience le faux de sa situation. Il suffit d'y mettre le pied pour comprendre qu'elle n'admettra jamais une verite entiere. La France a un avenir, la republique, et la majorite de l'Assemblee a un but, la monarchie. De la un tirage en sens inverse, d'ou, je le crains, sortiront des catastrophes. Mais restons dans le moment present. Je me borne a dire que la majorite obliquera toujours et qu'elle manque de ce sens absolu qui, en toute occasion et a tout risque, prefere aux expedients les principes. Jamais la justice n'entrera dans cette assemblee que de biais, si elle y entre.

L'Assemblee ainsi faite ne voterait pas le projet de decret que je viens de vous lire. Alors ce serait une faute de le presenter. Je m'en abstiens. Il serait bon, certes, qu'il fut vote, mais il serait facheux qu'il fut rejete. Ce rejet soulignerait le traite et accroitrait la honte.

Mais faut-il pour cela, devant la demission des representants de l'Alsace et de la Lorraine, se taire et s'abstenir absolument?

Non.

Que faire donc?

Selon moi, ceci:

Inviter les representants de l'Alsace et de la Lorraine a garder leurs sieges. Les y inviter solennellement par une declaration motivee que nous signerons tous, nous qui avons vote contre le traite, nous qui ne reconnaissons pas le droit de la force. Un de nous, moi si vous voulez, lira cette declaration a la tribune. Cela fait, nos consciences seront tranquilles, l'avenir sera reserve.

Citoyens, gardons-les, ces collegues. Gardons-les, ces compatriotes.

Qu'ils nous restent.

Qu'ils soient parmi nous, ces vaillants hommes, la protestation et l'avertissement; protestation contre la Prusse, avertissement a l'Europe. Qu'ils soient le drapeau d'Alsace et de Lorraine toujours leve. Que leur presence parmi nous encourage et console, que leur parole conseille, que leur silence meme parle. Les voir la, ce sera voir l'avenir. Qu'ils empechent l'oubli. Au milieu des idees generales qui embrassent l'interet de la civilisation, et qui sont necessaires a une assemblee francaise, toujours un peu tutrice de tous les peuples, qu'ils personnifient, eux, l'idee etroite, haute et terrible, la revendication speciale, le devoir vis-a-vis de la mere. Tandis que nous representerons l'humanite, qu'ils representent la patrie. Que chez nous ils soient chez eux. Qu'ils soient le tison sacre, rallume toujours. Que, par eux, les deux provinces etouffees sous la Prusse continuent de respirer l'air de France; qu'ils soient les conducteurs de l'idee francaise au coeur de l'Alsace et de la Lorraine et de l'idee alsacienne et lorraine au coeur de la France; que, grace a leur permanence, la France, mutilee de fait, demeure entiere de droit, et soit, dans sa totalite, visible dans l'Assemblee; que si, en regardant la-bas, du cote de l'Allemagne, on voit la Lorraine et l'Alsace mortes, en regardant ici, on les voie vivantes!

* * * * *

La reunion, a l'unanimite, a accepte la proposition du representant Victor Hugo, et lui a demande de rediger la declaration qui devra etre signee de tous et lue par lui-meme a la tribune.

M. Victor Hugo a immediatement redige cette declaration, qui a ete acceptee par la reunion de la gauche, mais a laquelle il n'a pu etre donne la publicite de la tribune, par suite de la seance du 8 mars et de la demission de M. Victor Hugo.

En voici le texte:

DECLARATION

En presence de la demission que les representants alsaciens et lorrains ont offerte, mais que l'Assemblee n'a acceptee par aucun vote.

Les representants soussignes declarent qu'a leurs yeux l'Alsace et la Lorraine ne cessent pas et ne cesseront jamais de faire partie de la France.

Ces provinces sont profondement francaises. L'ame de la France reste avec elles.

L'Assemblee nationale ne serait plus l'Assemblee de la France si ces deux provinces n'y etaient pas representees.

Que desormais, et jusqu'a des jours meilleurs, il y ait sur la carte de France un vide, c'est la la violence que nous fait le traite. Mais pourquoi un vide dans cette Assemblee?

Le traite exige-t-il que les representants alsaciens et lorrains disparaissent de l'Assemblee francaise?

Non.

Pourquoi donc aller plus loin que le traite? Pourquoi faire ce qu'il n'impose pas? Pourquoi lui donner ce qu'il ne demande pas?

Que la Prusse prenne les territoires. Que la France garde les representants.

Que leur presence dans l'Assemblee nationale de France soit la protestation vivante et permanente de la justice contre l'iniquite, du malheur contre la force, du droit vrai de la patrie contre le droit faux de la victoire.

Que les alsaciens et les lorrains, elus par leurs departements, restent dans l'Assemblee francaise et qu'ils y personnifient, non le passe, mais l'avenir.

Le mandat est un depot. C'est au mandant lui-meme que le mandataire est tenu de rapporter son mandat. Aujourd'hui, dans la situation faite a l'Alsace et a la Lorraine, le mandant est prisonnier, mais le mandataire est libre. Le devoir du mandataire est de garder a la fois sa liberte et son mandat.

Et cela jusqu'au jour ou, ayant coopere avec nous a l'oeuvre liberatrice, il pourra rendre a ceux qui l'ont elu le mandat qu'il leur doit et la patrie que nous leur devons.

Les representants alsaciens et lorrains des departements cedes sont aujourd'hui dans une exception qu'il importe de signaler. Tous les representants du reste de la France peuvent etre reelus ou remplaces; eux seuls ne le peuvent pas. Leurs electeurs sont frappes d'interdit.

En ce moment, et sans que le traite puisse l'empecher, l'Alsace et la Lorraine sont representees dans l'Assemblee nationale de France. Il depend de l'Assemblee nationale de continuer cette representation. Cette continuation du mandat, nous devons la declarer. Elle est de droit. Elle est de devoir.

Il ne faut pas que les sieges de la representation alsacienne et lorraine, actuellement occupes, soient vides et restent vides par notre volonte. Pour toutes les populations de France, le droit d'etre representees est un droit absolu; pour la Lorraine et pour l'Alsace c'est un droit sacre.

Puisque la Lorraine et l'Alsace ne peuvent desormais nommer d'autres representants, ceux-ci doivent etre maintenus. Ils doivent etre maintenus indefiniment, dans les assemblees nationales qui se succederont, jusqu'au jour, prochain nous l'esperons, ou la France reprendra possession de la Lorraine et de l'Alsace, et ou cette moitie de notre coeur nous sera rendue.

En resume,

Si nous souffrons que nos honorables collegues alsaciens et lorrains se retirent, nous aggravons le traite.

La France va dans la concession plus loin que la Prusse dans l'extorsion. Nous offrons ce qu'on n'exige pas. Il importe que dans l'execution forcee du traite rien de notre part ne ressemble a un consentement. Subir sans consentir est la dignite du vaincu.

Par tous ces motifs, sans prejuger les resolutions ulterieures que pourra leur commander leur conscience,

Croyant necessaire de reserver les questions qui viennent d'etre indiquees,

Les representants soussignes invitent leurs collegues de l'Alsace et de la Lorraine a reprendre et a garder leurs sieges dans l'Assemblee.

IV

LA QUESTION DE PARIS

Par le traite vote, l'Assemblee avait dispose de la France; il s'agissait maintenant de savoir ce qu'elle allait faire de Paris. La droite ne voulait plus de Paris; il lui fallait autre chose. Elle cherchait une capitale; les uns proposaient Bourges, les autres Fontainebleau, les autres Versailles. Le 6 mars, l'Assemblee discuta la question dans ses bureaux. Rentrerait-elle ou ne rentrerait-elle pas dans Paris?

M. Victor Hugo faisait partie du onzieme bureau. Voici ses paroles, telles qu'elles ont ete reproduites par les journaux:

Nous sommes plusieurs ici qui avons ete enfermes dans Paris et qui avons assiste a toutes les phases de ce siege, le plus extraordinaire qu'il y ait dans l'histoire. Ce peuple a ete admirable. Je l'ai dit deja et je le dirai encore. Chaque jour la souffrance augmentait et l'heroisme croissait. Rien de plus emouvant que cette transformation; la ville de luxe etait devenue ville de misere; la ville de mollesse etait devenue ville de combat; la ville de joie etait devenue ville de terreur et de sepulcre. La nuit, les rues etaient toutes noires, pas un delit. Moi qui parle, toutes les nuits, je traversais, seul, et presque d'un bout a l'autre, Paris tenebreux et desert; il y avait la bien des souffrants et bien des affames, tout manquait, le feu et le pain; eh bien, la securite etait absolue. Paris avait la bravoure au dehors et la vertu au dedans. Deux millions d'hommes donnaient ce memorable exemple. C'etait l'inattendu dans la grandeur. Ceux qui l'ont vu ne l'oublieront pas. Les femmes etaient aussi intrepides devant la famine que les hommes devant la bataille. Jamais plus superbe combat n'a ete livre de toutes parts a toutes les calamites a la fois. Oui, l'on souffrait, mais savez-vous comment? on souffrait avec joie, parce qu'on se disait: Nous souffrons pour la patrie.

Et puis, on se disait: Apres la guerre finie, apres les prussiens partis, ou chasses,--je prefere chasses,--on se disait: comme ce sera beau la recompense! Et l'on s'attendait a ce spectacle sublime, l'immense embrassement de Paris et de la France.

On s'attendait a quelque chose comme ceci: la mere se jetant eperdue dans les bras de sa fille! la grande nation remerciant la grande cite!

On se disait: Nous sommes isoles de la France; la Prusse a eleve une muraille entre la France et nous; mais la Prusse s'en ira, et la muraille tombera.

Eh bien! non, messieurs. Paris debloque reste isole. La Prusse n'y est plus, et la muraille y est encore.

Entre Paris et la France il y avait un obstacle, la Prusse; maintenant il y en a un autre, l'Assemblee.

Reflechissez, messieurs.

Paris esperait votre reconnaissance, et il obtient votre suspicion!

Mais qu'est-ce donc qu'il vous a fait?

Ce qu'il vous a fait, je vais vous le dire: