# Actes et Paroles, Volume 3

## Part 5

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L'Expiation M. BERTON. Chansons Mme V. LAFONTAINE. Orientale M. LACRESSONNIERE. Pauline Rolland Mlle PERIGA. Paroles d'un conservateur M. COQUELIN. Stella Mlle FAVART. Au moment de rentrer en France M. MAUBANT.

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COMITE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES

_Proces-verbal de la seance du 14 novembre_

Rapport de M. Charles Valois sur le resultat de la deuxieme audition des _Chatiments_.

Recette et quete, 8,281 fr. 90 c.; frais, 892 fr. 30 c.

Le produit net, 7,389 fr., ajoute a celui du 6 novembre, forme pour les deux auditions un total de 14,272 fr. 50 c.

Une commission est nommee pour aller officiellement remercier M. Victor Hugo.

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TROISIEME AUDITION DES _Chatiments_

_Seance du 17 novembre_

La Societe des gens de lettres demande a M. Victor Hugo, par l'intermediaire de son Comite, une troisieme audition des _Chatiments_. M. Victor Hugo repond:

Mes chers confreres, donnons-la au peuple cette troisieme lecture des _Chatiments_, donnons-la-lui gratuitement; donnons-la-lui dans la vieille salle royale et imperiale, dans la salle de l'Opera, que nous eleverons a la dignite de salle populaire. On fera la quete dans des casques prussiens, et le cuivre des gros sous du peuple de Paris fera un excellent bronze pour nos canons contre la Prusse.

Votre confrere et votre ami,

VICTOR HUGO.

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NOTE PUBLIEE PAR LES JOURNAUX DES 26 ET 27 NOVEMBRE:

"La Societe des gens de lettres, d'accord avec M. Victor Hugo, organise pour lundi 28 novembre, a une heure, dans la salle de l'Opera, une audition des _Chatiments_, a laquelle ne seront admis que des spectateurs _non payants_.

"Sans nul doute la foule s'empressera d'assister a cette solennite populaire offerte par l'illustre poete, avec l'autorisation du ministre qui dispose du theatre de l'Opera.

"Cette affluence pourrait occasionner une grande fatigue a ceux qui ne parviendraient a entrer qu'apres une longue attente, en meme temps qu'un plus grand nombre devraient se retirer desappointes apres avoir fait queue pendant plusieurs heures.

"Pour eviter ces inconvenients et assurer neanmoins aux plus diligents la satisfaction d'entendre reciter par d'eminents artistes les vers qui ont deja ete acclames dans plusieurs representations, la distribution des 2,400 billets, a raison de 120 par mairie, sera faite dans les vingt mairies de Paris, le dimanche 27, a midi, par les societaires delegues du comite des gens de lettres.

"Ces billets ne pourront etre l'objet d'aucune faveur et seront rigoureusement attribues a ceux qui viendront, les premiers, les prendre le dimanche aux mairies. Le lundi, jour de la solennite, il ne sera delivre aucun billet au theatre. La salle ne sera ouverte qu'aux seuls porteurs de billets pris la veille aux mairies; les places appartiendront, sans distinction, aux premiers occupants, porteurs de billets."

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THEATRE NATIONAL DE L'OPERA

AUDITION GRATUITE DES _Chatiments_

PROGRAMME

PREMIERE PARTIE

Ouverture de la _Muette_, d'AUBER

Les _Chatiments_ TONY REVILLON. Pauline Rolland Mlle PERIGA. Cette nuit-la M. DESRIEUX. Aux Femmes Mlle ROUSSEIL. Floreal Mlle SARAH BERNHARDT. Hymne des transportes M. LAFONTAINE. Le Manteau imperial Mme MARIE LAURENT. La nuit du 4 Decembre M. FREDERICK-LEMAITRE.

DEUXIEME PARTIE

Ouverture de _Zampa_, d'HEROLD

Stella Mlle FAVART. Joyeuse vie M. DUMAINE. Il faut qu'il vive Mme LIA FELIX. Paroles d'un conservateur M. COQUELIN. Chansons Mme V. LAFONTAINE. _Patria_, musique de BEETHOVEN Mme UGALDE. L'Expiation M. TAILLADE. Lux Mme MARIE-LAURENT.

L'orchestre de l'Opera sera dirige par M. GEORGES HAINL

Pendant les entr'actes de la representation populaire, les belles et genereuses artistes qui y contribuaient ont fait la quete, comme Victor Hugo l'avait annonce, dans des casques pris aux prussiens. Les sous du peuple sont tombes dans ces casques et ont produit la somme de _quatre cent soixante-huit francs cinquante centimes_.

A la fin de la representation, il a ete jete sur la scene une couronne de laurier doree avec un papier portant cette inscription: _A notre poete, qui a voulu donner aux pauvres le pain de l'esprit_.

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COMITE DES GENS DE LETTRES

_Seances des 18 et 19 novembre_

Il est verse au Tresor, par les soins de la commission, 10,600 francs, somme indiquee par M. Dorian comme prix de deux canons. La commission informe le comite de la difficulte qui s'oppose a ce que le nom de _Chateaudun_ soit donne a l'une de nos deux pieces, ce nom ayant ete anterieurement retenu par d'autres souscripteurs. Le comite decide que le nom _Victor Hugo_ sera substitue a celui de _Chateaudun_, et qu'en outre les deux canons porteront pour exergue: _Societe des gens de lettres_.

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En reponse a l'envoi fait au ministre des travaux publics du recu des 10,600 francs verses au Tresor, M. Dorian ecrit au comite:

Paris, 22 novembre 1870.

"Messieurs, par une lettre du 17 de ce mois, repondant a celle que j'ai eu l'honneur de vous ecrire le 14 novembre precedent, vous m'adressez le recepisse du versement, fait par vous a la caisse centrale du Tresor public, d'une somme de 10,600 francs destinee a la confection de deux canons offerts par la Societe des gens de lettres au gouvernement de la defense nationale; vous m'exprimez en meme temps le desir que sur l'un de ces canons soit grave le mot "Chatiment", sur l'autre "Victor Hugo", et sur tous les deux, en exergue, les mots "Societe des gens de "lettres".

"Je vous renouvelle, messieurs, au nom du gouvernement, l'expression de ses remerciments pour cette souscription patriotique.

"Des mesures vont etre prises pour que les canons dont il s'agit soient mis immediatement en fabrication, et je n'ai pas besoin d'ajouter que le desir de la Societe, en ce qui concerne les inscriptions a graver, sera ponctuellement suivi.

"Vous serez informes, ainsi que je vous l'ai promis, du jour ou auront lieu les essais, afin que la Societe puisse s'y faire representer si elle le desire.

"Enfin, j'aurai l'honneur de vous faire parvenir un duplicata de la facture du fondeur.

"Recevez, messieurs, l'assurance de ma consideration distinguee.

"_Le ministre des travaux publics_,

"DORIAN."

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SOCIETE DES GENS DE LETTRES

A VICTOR HUGO

Paris, le 26 janvier 1871.

"Illustre et cher collegue,

"Le comite, deduction faite des frais et de la somme de 10,600 francs employee a la fabrication des deux canons le _Victor Hugo_ et le _Chatiment_, offerts a la defense nationale, est depositaire de la somme de 3,470 francs, reliquat de la recette produite par les lectures publiques des _Chatiments_.

"Le comite a cherche, sans y reussir, l'application de ce reliquat a des engins de guerre.

"Il ne croit pas pouvoir conserver cette somme dans la caisse sociale. En consequence, il m'a charge de la remettre entre vos mains, parce que vous avez seul le droit d'en disposer.

"Veuillez agreer, cher et illustre collegue, l'expression respectueuse de notre cordiale affection.

"Pour le comite:

"_Le president de la seance_,

"ALTAROCHE.

"_Le delegue du comite_,

"EMMANUEL GONZALES."

AUDITIONS DES _CHATIMENTS_

COMPTE RENDU

1re, 2e et 3e seances 16,817 fr. 90

_Depenses:_

Frais generaux des representations, suivant detail 2,747 fr. 90} 13,347 90 Versement au Tresor pour deux canons, suivant recu 10,600 fr. } ______________ Solde 3,470 fr."

M. Victor Hugo a prie le comite de garder cette somme et de l'employer a secourir les victimes de la guerre, nombreuses parmi les gens de lettres que le comite represente.

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Concurremment avec ces representations, le Theatre-Francais a donne, le 25 novembre, une matinee litteraire, dramatique et musicale, ou Mlle Favart a joue dona Sol (cinquieme acte d'_Hernani_), et Mme Laurent, Lucrece Borgia (cinquieme acte de _Lucrece Borgia_), ou Mme Ugalde a chante _Patria_.--_Booz endormi (Legende des siecles); le Revenant (Contemplations)_, les _Paroles d'un conservateur a propos d'un perturbateur (Chatiments)_ ont complete cette seance, qui a produit, au benefice des victimes de la guerre, une recette de 6,000 francs.

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M. Victor Hugo n'a assiste a aucune de ces representations.

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Independamment des representations et des lectures dont on vient de voir le detail et le resultat, les _Chatiments_ et toutes les oeuvres de Victor Hugo furent pour les theatres, pendant le siege de Paris, une sorte de propriete publique. Quiconque voulait organiser une lecture pour une caisse de secours quelconque n'avait qu'a parler, et l'auteur abandonnait immediatement son droit. Les representations et les lectures des _Chatiments_, de _Napoleon le Petit_, des _Contemplations_, de la _Legende des siecles_, etc., au benefice des canons ou des ambulances, durerent sans interruption et tous les jours, sur tous les theatres a la fois, jusqu'au moment ou il ne fut plus possible d'eclairer et de chauffer les salles.

On n'a pu noter ces innombrables representations. Parmi celles dont le souvenir est reste, on peut citer le concert Pasdeloup, ou M. Taillade disait les _Volontaires de l'an II (Chatiments); les Pauvres Gens (Legende des siecles)_ dits par M. Noel Parfait, au benefice de la ville de Chateaudun; les deux soirees de lectures organisees par M. Bonvalet, maire du 5e arrondissement, l'une pour les blesses, l'autre pour les orphelins et les veuves; la soiree de Mlle Thurel, directrice d'une ambulance, pour les malades; les representations donnees par le club Drouot pour les orphelins et les veuves; par le commandant Fourdinois pour les blesses; par les carabiniers parisiens pour les blesses; les soirees ou Mlle Suzanne Lagier chantait, sur la musique de M. Darcier, _Petit, petit (Chatiments)_ au profit des ambulances; la representation du Comite des artistes dramatiques pour un canon; celle du 18e arrondissement pour la bibliotheque populaire; celle de M. Dumaine, a la Gaite, pour les blesses; celle de Mme Raucourt, au theatre Beaumarchais, pour contribuer a l'equipement des compagnies de marche; celle de la mairie de Montmartre, pour les pauvres; celle de la mairie de Neuilly, pour les pauvres; celle du 5e arrondissement, pour son ouvroir municipal; la soiree donnee le 25 decembre au Conservatoire pour la caisse de secours de la Societe des victimes de la guerre; les diverses lectures des _Chatiments_ organisees, pour les canons et les blesses, par la legion d'artillerie et par dix-huit bataillons de la garde nationale, qui sont les 7e, 24e, 64e, 90e, 92e, 93e, 95e, 96e, 100e, 109e, 134e, 144e, (deux representations), 152e, 153e, 166e, 194e, 239e, 247e.

Pour toutes ces representations, M. Victor Hugo a fait l'abandon de son droit d'auteur.

Ces representations ont cesse par la force majeure en janvier, les theatres n'ayant plus de bois pour le chauffage ni de gaz pour l'eclairage.

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Le 30 octobre, vers minuit, M. Victor Hugo, rentrant chez lui, rencontra, rue Drouot, M. Gustave Chaudey, sortant de la mairie dont il etait adjoint. Il etait accompagne de M. Philibert Audebrand. M. Victor Hugo avait connu M. Gustave Chaudey a Lausanne, au congres de la Paix, tenu en septembre 1869; ils se serrerent la main.

Quelques semaines apres, M. Gustave Chaudey vint avenue Frochot pour voir M. Victor Hugo, et, ne l'ayant pas trouve, lui laissa deux mots par ecrit pour lui demander l'autorisation de faire dire les _Chatiments_ au profit de la caisse de secours de la mairie Drouot.

M. Victor Hugo repondit par la lettre qu'on va lire:

A M. GUSTAVE CHAUDEY.

22 novembre. Mon honorable concitoyen, quand notre eloquent et vaillant Gambetta, quelques jours avant son depart, est venu me voir, croyant que je pouvais etre de quelque utilite a la republique et a la patrie, je lui ai dit: _Usez de moi comme vous voudrez pour l'interet public. Depensez-moi comme l'eau._

Je vous dirai la meme chose. Mon livre comme moi, nous appartenons a la France. Qu'elle fasse du livre et de l'auteur ce qu'elle voudra.

C'est du reste ainsi que je parlais a Lausanne, vous en souvenez-vous? Vous ne pouvez avoir oublie Lausanne, ou vous avez laisse, vous personnellement, un tel souvenir. Je ne vous avais jamais vu, je vous entendais pour la premiere fois, j'etais charme. Quelle loyale, vive et ferme parole! laissez-moi vous le dire. Vous vous etes montre a Lausanne un vrai et solide serviteur du peuple, connaissant a fond les questions, socialiste et republicain, voulant le progres, tout le progres, rien que le progres, et voulant cela comme il faut le vouloir; avec resolution, mais avec lucidite.

En ce moment-ci, soit dit en passant, j'irais plus loin que vous, je le crois, dans le sens des aspirations populaires, car le probleme s'elargit et la solution doit s'agrandir. Mais vous etes de mon avis et je suis absolument du votre sur ce point que, tant que la Prusse sera la, nous ne devons songer qu'a la France. Tout doit etre ajourne. A cette heure pas d'autre ennemi que l'ennemi. Quant a la question sociale, c'est un probleme insubmersible, et nous la retrouverons plus tard. Selon moi, il faudra la resoudre dans le sens a la fois le plus sympathique et le plus pratique. La disparition de la misere, la production du bien-etre, aucune spoliation, aucune violence, le credit public sous la forme de monnaie fiduciaire a rente creant le credit individuel, l'atelier communal et le magasin communal assurant le droit au travail, la propriete non collective, ce qui serait un retour au moyen age, mais democratisee et rendue accessible a tous, la circulation, qui est la vie decuplee, en un mot l'assainissement des hommes par le devoir combine avec le droit; tel est le but. Le moyen, je suis de ceux qui croient l'entrevoir. Nous en causerons.

Ce qui me plait en vous, c'est votre haute et simple raison. Les hommes tels que vous sont precieux. Vous marcherez un peu plus de notre cote, parce que votre coeur le voudra, parce que votre esprit le voudra, et vous etes appele a rendre aux idees et aux faits de tres grands services.

Pour moi l'homme n'est complet que s'il reunit ces trois conditions, science, prescience, conscience.

Savoir, prevoir, vouloir. Tout est la.

Vous avez ces dons. Vous n'avez qu'un pas de plus a faire en avant. Vous le ferez.

Je reviens a la demande que vous voulez bien m'adresser.

Ce n'est pas une lecture des _Chatiments_ que je vous concede. C'est autant de lectures que vous voudrez.

Et ce n'est pas seulement dans les _Chatiments_ que vous pourrez puiser, c'est dans toutes mes oeuvres.

Je vous redis a vous la declaration que j'ai deja faite a tous.

Tant que durera cette guerre, j'autorise qui le veut a dire ou a representer tout ce qu'on voudra de moi, sur n'importe quelle scene et n'importe de quelle facon, pour les canons, les combattants, les blesses, les ambulances, les municipalites, les ateliers, les orphelinats, les veuves et les enfants, les victimes de la guerre, les pauvres, et j'abandonne tous mes droits d'auteur sur ces lectures et sur ces representations.

C'est dit, n'est-ce pas? Je vous serre la main.

V. H.

Quand vous verrez votre ami M. Cernuschi, dites-lui bien combien j'ai ete touche de sa visite. C'est un tres noble et tres genereux esprit. Il comprend qu'en ce moment ou la grande civilisation latine est menacee, les italiens doivent etre francais. De meme que demain, si Rome courait les dangers que court aujourd'hui Paris, les francais devraient etre italiens. D'ailleurs, de meme qu'il n'y a qu'une seule humanite, il n'y a qu'un seul peuple. Defendre partout le progres humain en peril, c'est l'unique devoir. Nous sommes les nationaux de la civilisation.

VI

ELECTIONS A L'ASSEMBLEE NATIONALE

SCRUTIN DU 8 FEVRIER 1871

SEINE

M. Victor Hugo est elu par 214,169 suffrages

BORDEAUX

I

ARRIVEE A BORDEAUX

Le 14 fevrier, lendemain de son arrivee a Bordeaux, M. Victor Hugo, a sa sortie de l'Assemblee, invite a monter sur un balcon qui domine la grande place, pour parler a la foule qui l'entourait, s'y est refuse. Il a dit a ceux qui l'en pressaient:

A cette heure, je ne dois parler au peuple qu'a travers l'Assemblee. Vous me demandez ma pensee sur la question de paix ou de guerre. Je ne puis agiter cette question ici. La prudence fait partie du devouement. C'est la question meme de l'Europe qui est pendante en ce moment. La destinee de l'Europe adhere a la destinee de la France. Une redoutable alternative est devant nous, la guerre desesperee ou la paix plus desesperee encore. Ce grand choix, le desespoir avec la gloire ou le desespoir avec la honte, ce choix terrible ne peut se faire que du haut de la tribune. Je le ferai. Je ne manquerai, certes, pas au devoir. Mais ne me demandez pas de m'expliquer ici. Une parole de trop serait grave dans la place publique. Permettez-moi de garder le silence. J'aime le peuple, il le sait. Je me tais, il le comprendra.

Puis, se tournant vers la foule, Victor Hugo a jete ce cri: Vive la Republique! Vive la France!

II

POUR LA GUERRE DANS LE PRESENT ET POUR LA PAIX DANS L'AVENIR

ASSEMBLEE NATIONALE

SEANCE DU 1er MARS 1871

Presidence de M. JULES GREVY

M. LE PRESIDENT.--La parole est a M. Victor Hugo. (_Mouvement d'attention_.)

M. VICTOR HUGO.--L'empire a commis deux parricides, le meurtre de la republique, en 1851, le meurtre de la France, en 1871. Pendant dix-neuf ans, nous avons subi--pas en silence--l'eloge officiel et public de l'affreux regime tombe; mais, au milieu des douleurs de cette discussion poignante, une stupeur nous etait reservee, c'etait d'entendre ici, dans cette assemblee, begayer la defense de l'empire, devant le corps agonisant de la France, assassinee. (_Mouvement_.)

Je ne prolongerai pas cet incident, qui est clos, et je me borne a constater l'unanimite de l'Assemblee....

_Quelques voix_.--Moins cinq!

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, Paris, en ce moment, est sous le canon prussien; rien n'est termine et Paris attend; et nous, ses representants, qui avons pendant cinq mois vecu de la meme vie que lui, nous avons le devoir de vous apporter sa pensee.

Depuis cinq mois, Paris combattant fait l'etonnement du monde; Paris, en cinq mois de republique, a conquis plus d'honneur qu'il n'en avait perdu en dix-neuf ans d'empire. (_Bravo! bravo!_)

Ces cinq mois de republique ont ete cinq mois d'heroisme. Paris a fait face a toute l'Allemagne; une ville a tenu en echec une invasion; dix peuples coalises, ce flot des hommes du nord qui, plusieurs fois deja, a submerge la civilisation, Paris a combattu cela. Trois cent mille peres de famille se sont improvises soldats. Ce grand peuple parisien a cree des bataillons, fondu des canons, eleve des barricades, creuse des mines, multiplie ses forteresses, garde son rempart; et il a eu faim, et il a eu froid; en meme temps que tous les courages, il a eu toutes les souffrances. Les enumerer n'est pas inutile, l'histoire ecoute.

Plus de bois, plus de charbon, plus de gaz, plus de feu, plus de pain! Un hiver horrible, la Seine charriant, quinze degres de glace, la famine, le typhus, les epidemies, la devastation, la mitraille, le bombardement. Paris, a l'heure qu'il est, est cloue sur sa croix et saigne aux quatre membres. Eh bien, cette ville qu'aucune n'egalera dans l'histoire, cette ville majestueuse comme Rome et stoique comme Sparte, cette ville que les prussiens peuvent souiller, mais qu'ils n'ont pas prise (_Tres bien! tres bien!_),--cette cite auguste, Paris, nous a donne un mandat qui accroit son peril et qui ajoute a sa gloire, c'est de voter contre le demembrement de la patrie (_bravos sur les bancs de la gauche_); Paris a accepte pour lui les mutilations, mais il n'en veut pas pour la France.

Paris se resigne a sa mort, mais non a notre deshonneur (_Tres bien! tres bien!_), et, chose digne de remarque, c'est pour l'Europe en meme temps que pour la France que Paris nous a donne le mandat d'elever la voix. Paris fait sa fonction de capitale du continent.

Nous avons une double mission a remplir, qui est aussi la votre:

Relever la France, avertir l'Europe. Oui, la cause de l'Europe, a l'heure qu'il est, est identique a la cause de la France. Il s'agit pour l'Europe de savoir si elle va redevenir feodale; il s'agit de savoir si nous allons etre rejetes d'un ecueil a l'autre, du regime theocratique au regime militaire.

Car, dans cette fatale annee de concile et de carnage.... (_Oh! oh!_)

_Voix a gauche_: Oui! oui! tres bien!

M. VICTOR HUGO.--Je ne croyais pas qu'on put nier l'effort du pontificat pour se declarer infaillible, et je ne crois pas qu'on puisse contester ce fait, qu'a cote du pape gothique, qui essaye de revivre, l'empereur gothique reparait. (_Bruit a droite.--Approbation sur bancs de la gauche._)

_Un membre a droite._--Ce n'est pas la question!

_Un autre membre a droite._--Au nom des douleurs de la patrie, laissons tout cela de cote. (_Interruption_.)

M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Continuez, monsieur Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--Si l'oeuvre violente a laquelle on donne en ce moment le nom de traite s'accomplit, si cette paix inexorable se conclut, c'en est fait du repos de l'Europe; l'immense insomnie du monde va commencer. (_Assentiment a gauche._)

Il y aura desormais en Europe deux nations qui seront redoutables; l'une parce qu'elle sera victorieuse, l'autre parce qu'elle sera vaincue. (_Sensation_.)

M. LE CHEF DU POUVOIR EXECUTIF.--C'est vrai!

M. DUFAURE, _ministre de la justice_.--C'est tres vrai!

M. VICTOR HUGO.--De ces deux nations, l'une, la victorieuse, l'Allemagne, aura l'empire, la servitude, le joug soldatesque, l'abrutissement de la caserne, la discipline jusque dans les esprits, un parlement tempere par l'incarceration des orateurs.... (_Mouvement_.)

Cette nation, la nation victorieuse, aura un empereur de fabrique militaire en meme temps que de droit divin, le cesar byzantin double du cesar germain; elle aura la consigne a l'etat de dogme, le sabre fait sceptre, la parole muselee, la pensee garrottee, la conscience agenouillee; pas de tribune! pas de presse! les tenebres!

L'autre, la vaincue, aura la lumiere. Elle aura la liberte, elle aura la republique; elle aura, non le droit divin, mais le droit humain; elle aura la tribune libre, la presse libre, la parole libre, la conscience libre, l'ame haute! Elle aura et elle gardera l'initiative du progres, la mise en marche des idees nouvelles et la clientele des races opprimees! (_Tres bien! tres bien!_) Et pendant que la nation victorieuse, l'Allemagne, baissera le front sous son lourd casque de horde esclave, elle, la vaincue sublime, la France, elle aura sur la tete sa couronne de peuple souverain. (_Mouvement_.)

Et la civilisation, remise face a face avec la barbarie, cherchera sa voie entre ces deux nations, dont l'une a ete la lumiere de l'Europe et dont l'autre en sera la nuit.

De ces deux nations, l'une triomphante et sujette, l'autre vaincue et souveraine, laquelle faut-il plaindre? Toutes les deux. (_Nouveau mouvement_.)

