# Actes et Paroles, Volume 3

## Part 23

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La justice belge n'ayant pu donner le change a l'opinion, et n'ayant pas reussi dans son essai de poursuivre un faux crime, a paru, au bout de trois mois, se souvenir qu'elle avait un vrai crime a poursuivre. Le 20 aout, M. Victor Hugo a recu, a Vianden, l'invitation de faire sa declaration sur l'assaut du 27 mai devant le juge d'instruction de Diekirch. Il l'a faite en ces termes:

Le 1er juin 1871, au moment de quitter la Belgique, j'ai publie la declaration que voici:

"L'assaut nocturne d'une maison est un crime qualifie. A six heures du matin, le procureur du roi devait etre dans ma maison; l'etat des lieux devait etre constate judiciairement, l'enquete de justice en regle devait commencer, cinq temoins devaient etre immediatement entendus, les trois servantes, Mme Charles Hugo et moi. Rien de tout cela n'a ete fait. Aucun magistrat instructeur n'est venu; aucune verification legale des degats, aucun interrogatoire. Demain toute trace aura a peu pres disparu, et les temoins seront disperses; l'intention de ne rien voir est ici evidente. Apres, la police sourde, la justice aveugle. Pas une deposition n'a ete judiciairement recueillie; et le principal temoin, qu'avant tout on devrait appeler, on l'expulse.

VICTOR HUGO."

Tout ce que j'ai indique dans ce qu'on vient de lire s'est realise.

Aujourd'hui, 20 aout 1871, je suis cite a faire, par-devant le juge d'instruction de Diekirch (Luxembourg), delegue par commission rogatoire, la declaration de l'acte tente contre moi dans la nuit du 27 mai.

Deux mois et vingt-quatre jours se sont ecoules.

Je suis en pays etranger.

Le gouvernement belge a laisse aux traces materielles le temps de disparaitre, et aux temoins le temps de se disperser et d'oublier.

Puis, quand il a fait tout ce qu'il a pu pour rendre l'enquete illusoire, il commence l'enquete.

Quand la justice belge pense qu'au bout de pres de trois mois le fait a eu le temps de s'evanouir judiciairement et est devenu insaisissable, elle se saisit du fait.

Pour commencer, au mepris du code, elle qualifie, dans la citation qui m'est remise, l'assaut d'une maison par une bande armee de pierres et poussant des cris de mort: "violation de domicile".

Pourquoi pas tapage nocturne?

A mes yeux, le crime qualifie de la place des Barricades a une circonstance attenuante. C'est un fait politique. C'est un acte sauvage et inconscient, un acte d'ignorance et d'imbecillite, du meme genre que les faits reproches aux agents de la Commune. Cette assimilation est acquise aux hommes de la place des Barricades. Ils ont agi aveuglement comme agissaient les instruments de la Commune. C'est pourquoi je les couvre de la meme exception. C'est pourquoi il ne m'a pas convenu d'etre plaignant.

C'est pourquoi, temoin, j'eusse plaide la circonstance attenuante qu'on vient d'entendre.

Mais je n'ai pas voulu etre plaignant, et le gouvernement belge n'a pas voulu que je fusse temoin.

Je serai absent.

Par le fait de qui?

Par le fait du gouvernement belge.

La conduite du ministere belge, dans cette affaire, a excite l'indignation de toute la presse libre d'Europe, que je remercie.

En resume,

Pres de trois mois s'etant ecoules,

Les traces materielles du fait etant effacees,

Les temoins etant disperses,

Le principal temoin, le controleur necessaire de l'instruction, etant ecarte,

L'enquete reelle n'etant plus possible,

Le debat contradictoire n'etant plus possible,

Il est evident que ce simulacre d'instruction ne peut aboutir qu'a un proces derisoire ou a une ordonnance de non-lieu, plus derisoire encore.

Je signale et je constate cette forme nouvelle du deni de justice.

Je proteste contre tout ce qui a pu se faire en arriere de moi.

L'audacieuse et inqualifiable tentative faite contre mon fils, a propos de ses tableaux, par la justice belge, montre surabondamment de quoi elle est capable.

Je maintiens contre le gouvernement belge et contre la justice belge toutes mes reserves.

Je fais juge de cette justice-la la conscience publique.

VICTOR HUGO.

Diekirch, 22 aout 1871.

* * * * *

Voici comment s'est terminee la velleite de justice qu'avait eue la justice: un juge d'instruction a mande M. Kerwyn de Lettenhove, fils du ministre de l'interieur local, et designe par toute la presse liberale belge comme un des coupables du 27 mai. Ce M. Kerwyn n'a pu nier qu'il n'eut fait partie de la bande qui avait assiege la nuit une maison habitee et failli tuer un petit enfant. L'honorable juge, sur cet aveu, lui a demande s'il voulait nommer ses complices. M. Kerwyn a refuse. Le juge l'a condamne a _cent francs d'amende_. Fin.

NOTE VI.

La lettre du 26 mai a l'_Independance belge_ disait primitivement:

"Johannard et La Cecilia ... font fusiller un enfant...."

Ce fait est inexact, comme le prouve la lettre suivante du general La Cecilia. Le general La Cecilia, disons-le a son honneur, a ete commandant des francs-tireurs de Chateaudun.

A M. VICTOR HUGO.

Geneve, 2 aout 1871.

Monsieur,

Dans une lettre, desormais historique, que vous ayez adressee a l'_Independance belge_, a la date du 26 mai, j'ai lu, avec une penible surprise, la phrase suivante:

"Ceux de la Commune, Johannard et La Cecilia, qui font fusiller un enfant de quinze ans, sont des criminels...."

Par suite de quelle erreur fatale votre voix illustre et veneree s'elevait-elle pour m'accuser d'une lachete aussi odieuse? C'est ce qu'il m'importait de rechercher, mais le soin de derober ma tete aux fureurs de la reaction m'a empeche jusqu'ici de le faire.

Sans attendre mes explications, plusieurs de mes amis ont pris ma defense dans la presse francaise et etrangere; je crois pourtant devoir profiter du premier instant de tranquillite pour vous fournir quelques details qui acheveront de dissiper vos doutes, si vous en avez encore.

Le _Journal officiel de la Commune_ du 20 mai contient le rapport ci-dessous que je transcris rigoureusement:

"LE CITOYEN JOHANNARD.--Je demande la parole pour une communication. Je me suis rendu hier au poste qu'on m'a fait l'honneur de me confier. On s'est battu toute la nuit. La presence d'un membre de la Commune a produit la meilleure influence parmi les combattants.--Je ne serais peut-etre pas venu sans un fait tres important, dont je crois de mon devoir de vous rendre compte.

On avait mis la main sur un GARCON qui passait pour un espion,--_toutes les preuves etaient contre lui et il a fini par avouer lui-meme qu'il avait recu de l'argent et qu'il avait fait passer des lettres aux Versaillais_.--J'ai declare qu'il fallait le fusiller sur-le-champ.--Le general La Cecilia et les officiers d'etat-major etant du meme avis, il a ete fusille a midi.

Cet acte m'ayant paru grave, j'ai cru de mon devoir d'en donner communication a la Commune et je dirai qu'en pareil cas j'agirai toujours de meme."

Vrai quant au fond, ce recit renferme cependant deux inexactitudes:

La premiere, c'est que l'individu que Johannard appelle un _garcon_ etait un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans; la seconde, c'est qu'il n'aurait pas suffi de l'avis de Johannard pour me determiner a ordonner, conformement aux lois de la guerre, l'execution d'un espion. Le rapport que j'ai adresse a ce sujet au delegue de la guerre temoigne que la sentence fut prononcee apres toutes les formalites d'usage en pareille circonstance.

Neanmoins j'ai reflechi que les paroles attribuees a Johannard par l'_Officiel_ ne vous permettaient pas de conclure que l'espion fusille par mon ordre etait un enfant de quinze ans.

J'ai donc continue mes recherches et j'ai fini par trouver que certains journaux belges, entre autres l'_Echo du Parlement_, avaient, en reproduisant le compte rendu de l'_Officiel_, eu le soin d'ajouter que la _victime de ma ferocite_ etait un enfant de quinze ans.

Or, je n'ai pas besoin de vous le dire, a cette assertion j'oppose le dementi le plus formel.

Et pour vous, monsieur, comme pour tous ceux qui me connaissent, mon affirmation suffira, car, je le dis avec orgueil, si l'on fouille dans ma vie, on trouvera que je n'ai rien a me reprocher, pas meme une faiblesse, pas meme une capitulation de conscience.

C'est donc comptant sur votre loyaute que je viens vous prier de vouloir bien effacer mon nom de votre lettre du 26 mai.

Veuillez agreer, monsieur, l'assurance de mon profond respect.

Votre devoue,

N. LA CECILIA.

_Ex-general de division, commandant en chef de la 2e armee de la Commune de Paris._

* * * * *

NOTE VII.

LE DEPORTE JULES RENARD.

_Aux redacteurs du_ Rappel.

Je recois aujourd'hui, 17 juin 1872, cette lettre du 27 mai. Jules Renard est cet homme resolu qui a pousse le respect de sa conscience jusqu'a se denoncer lui-meme. Il est en prison parce qu'il l'a voulu.

Je crois la publication de cette lettre necessaire.

La presse entiere s'empressera, je le pense, de la reproduire.

Cette lettre est remarquable a deux points de vue, l'extreme gravite des faits, l'extreme moderation de la plainte.

A l'heure qu'il est, certainement, j'en suis convaincu du moins, Jules Renard n'est plus au cachot, mais il y a ete, et cela suffit.

Une enquete est necessaire; je la reclame comme ecrivain, n'ayant pas qualite pour la reclamer comme representant.

Evidemment la gauche avisera.

VICTOR HUGO.

Prison de Noailles, cellule de correction, N deg. 74, le 27 mai 1872.

_A M. Victor Hugo_.

De profundis, clamo ad te.

Je suis au cachot depuis huit jours, pour avoir ecrit la lettre suivante a M. le general Appert, chef de la justice militaire:

Prison des Chantiers, 20 mai 1872.

"Monsieur le general,

Nous avons l'honneur de vous informer que depuis quelque temps le regime de la prison des Chantiers n'est plus supportable.--Des provocations directes sont adressees chaque jour aux detenus en des termes qui, si ces faits se prolongeaient, donneraient lieu a des appreciations non meritees sur tout ce qui porte l'uniforme de l'armee francaise. Les sous-officiers employes au service de la prison ne se font aucun scrupule de frapper a coups de baton sur la tete des prisonniers dont ils ont la garde. Les expressions les plus grossieres, les plus humiliantes, les plus blessantes, sont proferees contre nous et deviennent pour nous une continuelle excitation a la revolte.

Aujourd'hui encore, le marechal des logis D... a frappe avec la plus extreme violence un de nos codetenus, puis s'est promene dans les salles, un revolver dans une main, un gourdin dans l'autre, nous traitant tous de laches et de canailles. Ce meme sous-officier nous soumet depuis quelques jours a la formalite humiliante de la coupe des cheveux et profite de cette occasion pour nous accabler de vexations et d'injures.

Jusqu'ici, faisant effort sur nous-memes, nous avons contenu notre indignation, et nous avons repondu a ces faits, que nous ne voulons pas qualifier, par le silence et le dedain. Mais aujourd'hui la mesure est comble, et nous croyons de notre devoir rigoureux, monsieur le general, d'appeler votre haute attention sur ces faits que vous ignorez bien certainement, et de provoquer une enquete.

Il ne s'agit pas, croyez-le bien, monsieur le general, d'opposition de notre part.--Quelque dure que soit la consigne qui nous est imposee, nous sommes tous disposes a la respecter. Ce que nous avons l'honneur de vous soumettre, ce sont les excitations, les provocations, les voies de fait, dont le commandant de la prison donne l'exemple, et qui pourraient occasionner des malheurs. En un mot, il s'agit d'une question d'humanite, de dignite, a laquelle tout homme de coeur et d'honneur ne saurait rester insensible.

Nous avons l'honneur d'etre, monsieur le general, vos respectueux,

JULES RENARD, _et une cinquantaine d'autres signataires."

C'est pour avoir ecrit cette lettre que je suis _jusqu'a nouvel ordre_ dans un cachot infect, avec un forcat qui a les fers aux pieds, et cinq autres malheureux.

JULES RENARD, ancien secretaire de Rossel.

* * * * *

NOTE VIII.

VENTE DU POEME _LA LIBERATION DU TERRITOIRE_.

On lit dans les journaux de decembre 1873:

"Victor Hugo a publie en septembre dernier des vers intitules: _la Liberation du territoire_. Ce poeme de quelques pages a ete, selon la volonte de l'auteur, vendu au profit des alsaciens-lorrains.

Nous publions la note de MM. Michel Levy freres, qui donne en detail les chiffres relatifs a cette vente.

Il a ete vendu 23,986 exemplaires de _la Liberation du territoire_, qui ont produit, a 50 centimes l'exemplaire, une somme brute de

11.993 Papier et impression, 2.269 Remises aux libraires, 5.149 90 Affichage et publicite, 47 80 ________ 7.486 70 ________ Benefice net, 4.506 30

"Il existe trois societes de secours pour les alsaciens-lorrains: la societe presidee par M. Cremieux, la societe presidee par M. d'Haussonville, et la societe du boulevard Magenta. Victor Hugo a partage egalement entre ces trois comites le produit de la vente et a fait remettre a chacun d'eux la somme de 1,502 fr. 10 c. Total egal, 4,506 fr. 30 c."

* * * * *

NOTE IX.

PROCES-VERBAL DE L'ELECTION DU DELEGUE AUX ELECTIONS SENATORIALES

* * * * *

CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS

_Seance du dimanche 16 janvier 1876_. (Execution de la loi du 2 aout 1875, sur les elections senatoriales.)

L'an mil huit cent soixante-seize, le seize janvier, a une heure et demie de relevee, le conseil municipal de la ville de Paris s'est reuni dans le lieu ordinaire de ses seances, sous la presidence de M. Clemenceau, MM. Delzant et Sigismond Lacroix etant secretaires.

M. le prefet de la Seine a donne lecture:

1. De la loi constitutionnelle du 24 fevrier 1875 sur l'organisation du senat;

2. De la loi organique du 2 aout 1875 sur l'election des senateurs;

3. De la loi du 30 decembre 1875 fixant a ce jour l'election des delegues des conseils municipaux;

4. Du decret du 3 janvier 1876 convoquant les conseils municipaux et fixant la duree du scrutin.

_Election du delegue_

Il a ensuite invite le conseil a proceder, _sans debat_, au scrutin secret et a la majorite absolue des suffrages, a l'election d'un delegue.

Chaque conseiller municipal, a l'appel de son nom, a ecrit son bulletin de vote sur papier blanc et l'a remis au president.

Le depouillement du vote a commence a 2 heures et demie. Il a donne les resultats ci-apres:

Nombre de bulletins trouves dans l'urne......73 A deduire, bulletin blanc.....................1 -- Reste pour le nombre des suffrages exprimes..72 Majorite absolue.............................37

Ont obtenu:

MM. Victor Hugo.. 53 voix. Mignet............ 7 Gouin............. 7 Dehaynin.......... 1 Raspail pere...... 1 Naquet............ 1 De Freycine....... 1 Malarmet.......... 1

M. Victor Hugo, ayant obtenu la majorite absolue, a ete proclame delegue.

* * * * *

Le soir de ce jour, M. Clemenceau, president du conseil municipal de Paris, accompagne de plusieurs de ses collegues, s'est presente chez M. Victor Hugo.

Il a dit a M. Victor Hugo:

Mon cher et illustre concitoyen,

Mes collegues m'ont charge de vous faire connaitre que le conseil municipal vous a elu aujourd'hui, entre tous nos concitoyens, pour representer notre Paris, notre cher et grand Paris, dans le college senatorial du departement de la Seine.

C'est un grand honneur pour moi que cette mission. Permettez-moi de m'en acquitter sans phrases.

Le conseil municipal de la premiere commune de France, de la commune francaise par excellence, avait le devoir de choisir, pour representer cette laborieuse democratie parisienne qui est le sang et la chair de la democratie francaise, un homme dont la vie fut une vie de travail et de lutte, et qui fut en meme temps, s'il se pouvait rencontrer, la plus haute expression du genie de la France.

Il vous a choisi, mon cher et illustre concitoyen, vous qui parlez de Paris au monde, vous qui avez dit ses luttes, ses malheurs, ses esperances; vous qui le connaissez et qui l'aimez; vous enfin qui, pendant vingt ans d'abaissement et de honte; vous etes dresse inexorable devant le crime triomphant; vous qui avez fait taire l'odieuse clameur des louanges prostituees pour faire entendre au monde

La voix qui dit: Malheur, la bouche qui dit: Non!

Helas! le malheur que vous predisiez est venu. Il est venu trop prompt, et surtout trop complet.

Notre generation, notre ville, commencent a jeter vers l'avenir un regard d'esperance. Notre nef est de celles qui ne sombrent jamais. _Fluctuat nec mergitur_. Puisque les brumes du present ne vous obscurcissent pas l'avenir, quittez l'arche, vous qui planez sur les hauteurs, donnez vos grands coups d'aile, et puissions-nous bientot vous saluer rapportant a ceux qui douteraient encore le rameau vert de la republique!

M. Victor Hugo a repondu: Monsieur le president du conseil municipal de Paris,

Je suis profondement emu de vos eloquentes paroles. Y repondre est difficile, je vais l'essayer pourtant.

Vous m'apportez un mandat, le plus grand mandat qui puisse etre attribue a un citoyen. Cette mission m'est donnee de representer, dans un moment solennel, Paris, c'est-a-dire la ville de la republique, la ville de la liberte, la ville qui exprime la revolution par la civilisation, et qui, entre toutes les villes, a ce privilege de n'avoir jamais fait faire a l'esprit humain un pas en arriere.

Paris--il vient de me le dire admirablement par votre bouche--a confiance en moi. Permettez-moi de dire qu'il a raison. Car, si par moi-meme je ne suis rien, je sens que par mon devouement j'existe, et que ma conscience egale la confiance de Paris.

Il s'agit d'affermir la fondation de la republique. Nous le ferons; et la reussite est certaine. Quant a moi, arme de votre mandat, je me sens une force profonde. Sentir en soi l'ame de Paris, c'est quelque chose comme sentir en soi l'ame meme de la civilisation.

J'irai donc, droit devant moi, a votre but, qui est le mien. La fonction que vous me confiez est un grand honneur; mais ce qui s'appelle honneur en monarchie, s'appelle devoir en republique. C'est donc plus qu'un grand honneur que vous me conferez, c'est un grand devoir que vous m'imposez. Ce devoir, je l'accepte, et je le remplirai. Ce que veut Paris, je le dirai a la France. Comptez sur moi. Vive la republique!

* * * * *

NOTE X.

ELECTIONS SENATORIALES DE LA SEINE

REUNION DES ELECTEURS

21 janvier 1876.

M. LAURENT-PICHAT, _president_.--Je mets aux voix la candidature de M. Victor Hugo.

M. L. ASSELINE.--Je demande que le vote ait lieu sans debats pour rendre hommage a l'illustre citoyen. (_Assentiment general._)

La candidature de M. Victor Hugo est adoptee par acclamation.

M. VICTOR HUGO.--Je ne croyais pas utile de parler; mais, puisque l'assemblee semble le desirer, je dirai quelques mots, quelques mots seulement, car votre temps est precieux.

Mes concitoyens, le mandat que vous me faites l'honneur de me proposer n'est rien a cote du mandat que je m'impose. (_Mouvement_.)

Je vais bien au dela.

Les verites dont la formule a ete si fermement etablie par notre eloquent president sont les verites memes pour lesquelles je combats depuis trente-six ans. Je les veux, ces verites absolues, et j'en veux d'autres encore. (_Oui! oui!_) Vous le savez, lutter pour la liberte est quelquefois rude, mais toujours doux, et cette lutte pour les choses vraies est un bonheur pour l'homme juste. Je lutterai.

A mon age, on a beaucoup de passe et peu d'avenir, et il n'est pas difficile a mon passe de repondre de mon avenir.

Je ne doute pas de l'avenir. J'ai foi dans le calme et prospere developpement de la republique; je crois profondement au bonheur de ma patrie; le temps des grandes epreuves est fini, je l'espere. Si pourtant il en etait autrement, si de nouvelles commotions nous etaient reservees, si le vent de tempete devait souffler encore, eh bien! quant a moi, je suis pret, (_Bravos_.) Le mandat que je me donne a moi-meme est sans limite. Ces verites supremes qui sont plus que la base de la politique, qui sont la base de la conscience humaine, je les defendrai, je ne m'epargnerai pas, soyez tranquilles! (_Applaudissements._)

Je prendrai la parole au senat, aux assemblees, partout; je prendrai la parole la ou je l'aurai, et, la ou je ne l'aurai pas, je la prendrai encore. Je n'ai recule et je ne reculerai devant aucune des extremites du devoir, ni devant les barricades, ni devant le tyran; j'irais ... cela va sans dire, et votre emotion me dit que la pensee qui est dans mon coeur est aussi dans le votre, et je lis dans vos yeux les paroles que je vais prononcer ...--pour la defense du peuple et du droit, j'irais jusqu'a la mort, si nous etions condamnes a combattre, et jusqu'a l'exil si nous etions condamnes a survivre. (_Acclamations._)

* * * * *

NOTE XI.

APRES LE DISCOURS POUR L'AMNISTIE

Un groupe maconnique de Toulouse a ecrit a Victor Hugo.

Toulouse, 26 mai 1876.

Maitre et citoyen,

La cause que vous avez plaidee lundi au senat est noble et belle; juste au point de vue humanitaire, juste au point de vue politique. Le senat n'a voulu comprendre ni l'un ni l'autre; il avait le parti pris de ne pas se laisser emouvoir; et pourtant, vos sublimes accents ont fait vibrer tous les coeurs francais et veritablement humains. Mais vos collegues avaient revetu leurs poitrines de la triple cuirasse du poete latin; sous pretexte de politique, ils sont demeures sourds a la voix de l'humanite. Souvent trop d'habilete nuit, car, en etouffant celle-ci, ils ont compromis celle-la.

Dans la question de l'amnistie, les interets de la politique et de l'humanite sont les memes. Qu'importe que le senat n'ait point voulu prendre leur defense? Il a cru etouffer la question en la rejetant, il n'a reussi qu'a lui donner une impulsion plus vive, qu'a l'imposer aux meditations de tous. Les deux Chambres ont rejete la cause de l'amnistie, de l'humanite, de la justice; le pays la prend en main, et il faudra bien que le pays finisse par avoir raison de toutes les fausses peurs, de toutes les mauvaises volontes, de tous les calculs egoistes.

Maitre, la France ne se faisait pas d'illusion; elle savait que l'amnistie etait condamnee d'avance et qu'elle se heurterait a un parti pris; elle savait que les puissants du jour ne consentiraient pas a ouvrir les portes de la patrie a ces milliers de malheureux qui expient, depuis cinq annees, loin du sol natal, le crime de s'etre laisse egarer un moment apres les souffrances et les privations du siege et du bombardement, apres avoir defendu et sauve l'honneur national compromis par ... d'autres. Cela etait prevu, la France n'avait aucune illusion; elle n'applaudit qu'avec plus d'attendrissement et d'enthousiasme a votre patriotisme, a votre courage civique. En vous lisant, elle a cru entendre la voix de la Patrie desolee qui pleure l'exil de ses enfants; elle a cru entendre la voix de l'Humanite faisant appel a l'union des coeurs, a la fraternite des membres d'une meme famille. Et, quant a la page eloquente, digne des plus belles des _Chatiments_, ou vous prenez au collet le sinistre aventurier de Boulogne et de Decembre, le demoralisateur de la France, le lache et le traitre de Sedan, pour le fletrir et le condamner, nous avons cru entendre la sentence vengeresse de l'impartiale Histoire.

