# Actes et Paroles, Volume 3

## Part 2

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Puis il ferma sa fenetre, ecrivit quelques mots, quelques vers, se deshabilla reveur, envoya encore une pensee de pitie aux vainqueurs aussi bien qu'aux vaincus, et, en paix avec Dieu, il s'endormit.

Il fut brusquement reveille. A travers les profonds reves du premier sommeil, il entendit un coup de sonnette; il se dressa. Apres quelques secondes d'attente, il pensa que c'etait quelqu'un qui se trompait de porte; peut-etre meme ce coup de sonnette etait-il imaginaire; il y a de ces bruits dans les reves; il remit sa tete sur l'oreiller.

Une veilleuse eclairait la chambre.

Au moment ou il se rendormait, il y eut un second coup de sonnette, tres opiniatre et tres prolonge. Cette fois il ne pouvait douter; il se leva, mit un pantalon a pied, des pantoufles et une robe de chambre, alla a la fenetre et l'ouvrit.

La place etait obscure, il avait encore dans les yeux le trouble du sommeil, il ne vit rien que de l'ombre, il se pencha sur cette ombre et demanda: Qui est la?

Une voix tres basse, mais tres distincte, repondit: Dombrowski.

Dombrowski etait le nom d'un des vaincus de Paris. Les journaux annoncaient, les uns qu'il avait ete fusille, les autres qu'il etait en fuite.

L'homme que la sonnette avait reveille pensa que ce fugitif etait la, qu'il avait lu sa lettre publiee le matin, et qu'il venait lui demander asile. Il se pencha un peu, et apercut en effet, dans la brume nocturne, au-dessous de lui, pres de la porte de la maison, un homme de petite taille, aux larges epaules, qui otait son chapeau et le saluait. Il n'hesita pas, et se dit: Je vais descendre et lui ouvrir.

Comme il se redressait pour fermer la fenetre, une grosse pierre, violemment lancee, frappa le mur a cote de sa tete. Surpris, il regarda. Un fourmillement de vagues formes humaines, qu'il n'avait pas remarque d'abord, emplissait le fond de la place. Alors il comprit. Il se souvint que la veille, on lui avait dit: Ne publiez pas cette lettre, sinon vous serez assassine. Une seconde pierre, mieux ajustee, brisa la vitre au-dessus de son front, et le couvrit d'eclats de verre, dont aucun ne le blessa. C'etait un deuxieme renseignement sur ce qui allait etre fait ou essaye. Il se pencha sur la place, le fourmillement d'ombres s'etait rapproche et etait masse sous sa fenetre; il dit d'une voix haute a cette foule: _Vous etes des miserables!_

Et il referma la croisee.

Alors des cris frenetiques s'eleverent: _A mort! A la potence! A la lanterne! A mort le brigand!_

Il comprit que "le brigand" c'etait lui. Pensant que cette heure pouvait etre pour lui la derniere, il regarda sa montre. Il etait minuit et demi.

Abregeons. Il y eut un assaut furieux. On en verra le detail dans ce livre. Qu'on se figure cette douce maison endormie, et ce reveil epouvante. Les femmes se leverent en sursaut, les enfants eurent peur, les pierres pleuvaient, le fracas des vitres et des glaces brisees etait inexprimable. On entendait ce cri: _A mort! A mort!_ Cet assaut eut trois reprises et dura sept quarts d'heure, de minuit et demi a deux heures un quart. Plus de cinq cents pierres furent lancees dans la chambre; une grele de cailloux s'abattit sur le lit, point de mire de cette lapidation. La grande fenetre fut defoncee; les barreaux du soupirail du couloir d'entree furent tordus; quant a la chambre, murs, plafond, parquet, meubles, cristaux, porcelaines, rideaux arraches par les pierres, qu'on se represente un lieu mitraille. L'escalade fut tentee trois fois, et l'on entendit des voix crier: Une echelle! L'effraction fut essayee, mais ne put disloquer la doublure de fer des volets du rez-de-chaussee. On s'efforca de crocheter la porte; il y eut un gros verrou qui resista. L'un des enfants, la petite fille, etait malade; elle pleurait, l'aieul l'avait prise dans ses bras; une pierre lancee a l'aieul passa pres de la tete de l'enfant. Les femmes etaient en priere; la jeune mere, vaillante, montee sur le vitrage d'une serre, appelait au secours; mais autour de la maison en danger la surdite etait profonde, surdite de terreur, de complicite peut-etre. Les femmes avaient fini par remettre dans leurs berceaux les deux enfants effrayes, et l'aieul, assis pres d'eux, tenait leurs mains dans ses deux mains; l'aine, le petit garcon, qui se souvenait du siege de Paris, disait a demi-voix, en ecoutant le tumulte sauvage de l'attaque: _C'est des prussiens_. Pendant deux heures les cris de mort allerent grossissant, une foule effrenee s'amassait dans la place. Enfin il n'y eut plus qu'une seule clameur: _Enfoncons la porte_!

Peu apres que ce cri fut pousse, dans une rue voisine, deux hommes portant une longue poutre, propre a battre les portes des maisons assiegees, se dirigeaient vers la place des Barricades, vaguement entrevus comme dans un crepuscule de la Foret-Noire.

Mais en meme temps que la poutre le soleil arrivait; le jour se leva. Le jour est un trop grand regard pour de certaines actions; la bande se dispersa. Ces fuites d'oiseaux de nuit font partie de l'aurore.

V

Quel est le but de ce double recit? le voici: mettre en regard deux facons differentes d'agir, resultant de deux educations differentes.

Voila deux foules, l'une qui envahit la maison n deg. 6 de la place Royale, a Paris; l'autre qui assiege la maison n deg. 3 de la place des Barricades, a Bruxelles; laquelle de ces deux foules est la populace?

De ces deux multitudes, laquelle est la vile?

Examinons-les.

L'une est en guenilles; elle est sordide, poudreuse, delabree, hagarde; elle sort d'on ne sait quels logis qui, si l'on pense aux betes craintives, font songer aux tanieres, et, si l'on pense aux betes feroces, font songer aux repaires; c'est la houle de la tempete humaine; c'est le reflux trouble et indistinct du bas-fond populaire; c'est la tragique apparition des faces livides; cela apporte l'inconnu. Ces hommes sont ceux qui ont froid et qui ont faim. Quand ils travaillent, ils vivent a peu pres; quand ils choment, ils meurent presque; quand l'ouvrage manque, ils revent accroupis dans des trous avec ce que Joseph de Maistre appelle leurs femelles et leurs petits, ils entendent des voix faibles et douces crier: Pere, du pain! ils habitent une ombre peu distincte de l'ombre penale; quand leur fourmillement, aux heures fatales comme juin 1845, se repand hors de cette ombre, un eclair, le sombre eclair social, sort de leur cohue; ayant tous les besoins, ils ont presque droit a tous les appetits; ayant toutes les souffrances, ils ont presque droit a toutes les coleres. Bras nus, pieds nus. C'est le tas des miserables.

L'autre multitude, vue de pres, est elegante et opulente; c'est minuit, heure d'amusement; ces hommes sortent des salons ou l'on chante, des cafes ou l'on soupe, des theatres ou l'on rit; ils sont bien nes, a ce qu'il parait, et bien mis; quelques-uns ont a leurs bras de charmantes femmes, curieuses de voir des exploits. Ils sont pares comme pour une fete; ils ont tous les necessaires, c'est-a-dire toutes les joies, et tous les superflus, c'est-a-dire toutes les vanites; l'ete ils chassent, l'hiver ils dansent; ils sont jeunes et, grace a ce bel age, ils n'ont pas encore ce commencement d'ennui qui est l'achevement des plaisirs. Tout les flatte, tout les caresse, tout leur sourit; rien ne leur manque. C'est le groupe des heureux.

En quoi, a l'heure ou nous les observons, ces deux foules, les miserables et les heureux, se ressemblent-elles? en ce qu'elles sont l'une et l'autre pleines de colere.

Les miserables ont en eux la sourde rancune sociale; les souffrants finissent par etre les indignes; ils ont toutes les privations, les autres ont toutes les jouissances. Les souffrants ont sur eux toutes ces sangsues, les parasitismes; cette succion les epuise. La misere est une fievre; de la ces aveugles acces de fureur qui, en haine de la loi passagere, blessent le droit eternel. Une heure vient ou ceux qui ont raison peuvent se donner tort. Ces affames, ces deguenilles, ces desherites deviennent brusquement tumultueux. Ils crient: Guerre! ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main, le fusil, la hache, la pique; ils se jettent sur ce qui est devant eux, sur l'obstacle, quel qu'il soit; c'est la republique, tant pis! ils sont eperdus; ils reclament leur droit au travail, determines a vivre et resolus a mourir. Ils sont exasperes et desesperes, et ils ont en eux l'outrance farouche de la bataille. Une maison se presente; ils l'envahissent; c'est la maison d'un homme que la violente langue du moment appelle "un aristocrate". C'est la maison d'un homme qui en cet instant-la meme leur resiste et leur tient tete; ils sont les maitres; que vont-ils faire? saccager la maison de cet homme? Une voix leur crie: Cet homme fait son devoir! Ils s'arretent, se taisent, se decouvrent, et passent.

Apres l'emeute des pauvres, voici l'emeute des riches. Ceux-ci aussi sont furieux! Contre un ennemi? non. Contre un combattant? non. Ils sont furieux contre une bonne action; action toute simple sans aucun doute, mais evidemment juste et honnete. Tellement simple cependant que, sans leur colere, ce ne serait pas la peine d'en parler. Cette chose juste a ete commise le matin meme. Un homme a ose etre fraternel; dans un moment qui fait songer aux autodafes et aux dragonnades, il a pense a l'evangile du bon samaritain; dans un instant ou l'on semble ne se souvenir que de Torquemada, il a ose se souvenir de Jesus-Christ; il a eleve la voix pour dire une chose clemente et humaine; il a entre-baille une porte de refuge a cote de la porte toute grande ouverte du sepulcre, une porte blanche a cote de la porte noire; il n'a pas voulu qu'il fut dit que pas un coeur n'etait misericordieux pour ceux qui saignent, que pas un foyer n'etait hospitalier pour ceux qui tombent; a l'heure ou l'on acheve les mourants, il s'est fait ramasseur de blesses; cet homme de 1871, qui est le meme que l'homme de 1848, pense qu'il faut combattre les insurrections debout et les amnistier tombees; c'est pourquoi il a commis ce crime, ouvrir sa maison aux vaincus, offrir un asile aux fugitifs. De la l'exasperation des vainqueurs. Qui defend les malheureux indigne les heureux. Ce forfait doit etre chatie. Et sur l'humble maison solitaire, ou il y a deux berceaux, une foule s'est ruee, criant tous les cris du meurtre, et ayant l'ignorance dans le cerveau, la haine au coeur, et aux mains des pierres, de la boue et des gants blancs.

L'assaut a manque, point par la faute des assiegeants. Si la porte n'a pas ete enfoncee, c'est que la poutre est arrivee trop tard; si un enfant n'a pas ete tue, c'est que la pierre n'a point passe assez pres; si l'homme n'a pas ete massacre, c'est que le soleil s'est leve.

Le soleil a ete le trouble-fete.

Concluons.

Laquelle de ces deux foules est la populace? Entre ces deux multitudes, les miserables de Paris et les heureux de Bruxelles, quels sont les miserables?

Ce sont les heureux.

Et l'homme de la place des Barricades avait raison de leur jeter ce mot meprisant au moment ou l'assaut commencait.

Maintenant, entre ces deux sortes d'hommes, ceux de Paris et ceux de Bruxelles, quelle difference y a-t-il?

Une seule.

L'education.

Les hommes sont egaux au berceau. A un certain point de vue intellectuel, il y a des exceptions, mais des exceptions qui confirment la regle. Hors de la, un enfant vaut un enfant. Ce qui, de tous ces enfants egaux, fait plus tard des hommes differents, c'est la nourriture. Il y a deux nourritures; la premiere, qui est bonne, c'est le lait de la mere; la deuxieme, qui peut etre mauvaise, c'est l'enseignement du maitre.

De la, la necessite de surveiller cet enseignement.

VI

On pourrait dire que dans notre siecle il y a deux ecoles. Ces deux ecoles condensent et resument en elles les deux courants contraires qui entrainent la civilisation en sens inverse, l'un vers l'avenir, l'autre vers le passe; la premiere de ces deux ecoles s'appelle Paris, l'autre s'appelle Rome. Chacune de ces deux ecoles a son livre; le livre de Paris, c'est la Declaration des Droits de l'Homme; le livre de Rome, c'est le Syllabus. Ces deux livres donnent la replique au Progres. Le premier lui dit Oui; le second lui dit Non.

Le progres, c'est le pas de Dieu.

Les revolutions, bien qu'elles aient parfois l'allure de l'ouragan, sont voulues d'en haut.

Aucun vent ne souffle que de la bouche divine.

Paris, c'est Montaigne, Rabelais, Pascal, Corneille, Moliere, Montesquieu, Diderot, Rousseau, Voltaire, Mirabeau, Danton.

Rome, c'est Innocent III, Pie V, Alexandre VI, Urbain VIII, Arbuez, Cisneros, Lainez, Grillandus, Ignace.

Nous venons d'indiquer les ecoles. A present voyons les eleves. Confrontons.

Regardez ces hommes; ils sont, j'y insiste, ceux qui n'ont rien; ils portent tout le poids de la societe humaine; un jour ils perdent patience, sombre revolte des cariatides; ils s'insurgent, ils se tordent sous le fardeau, ils livrent bataille. Tout a coup, dans la fauve ivresse du combat, une occasion d'etre injustes se presente; ils s'arretent court. Ils ont en eux ce grand instinct, la revolution, et cette grande lumiere, la verite; ils ne savent pas etre en colere au dela de l'equite; et ils donnent au monde civilise ce spectacle sublime qu'etant les accables, ils sont les moderes, et qu'etant les malheureux, ils sont les bons.

Regardez ces autres hommes; ils sont ceux qui ont tout. Les autres sont en bas, eux ils sont en haut. Une occasion se presente d'etre laches et feroces; ils s'y precipitent. Leur chef est le fils d'un ministre; leur autre chef est le fils d'un senateur; il y a un prince parmi eux. Ils s'engagent dans un crime, et ils y vont aussi avant que la brievete de la nuit le leur permet. Ce n'est pas leur faute s'ils ne reussissent qu'a etre des bandits, ayant reve d'etre des assassins. Qui a fait les premiers? Paris.

Qui a fait les seconds? Rome.

Et, je le repete, avant l'enseignement, ils se valaient. Enfants riches et enfants pauvres, ils etaient dans l'aurore les memes tetes blondes et roses; ils avaient le meme bon sourire; ils etaient cette chose sacree, les enfants; par la faiblesse presque aussi petits que la mouche, par l'innocence presque aussi grands que Dieu.

Et les voila changes, maintenant qu'ils sont hommes; les uns sont doux, les autres sont barbares. Pourquoi? c'est que leur ame s'est ouverte, c'est que leur esprit s'est sature d'influences dans des milieux differents; les uns ont respire Paris, les autres ont respire Rome.

L'air qu'on respire, tout est la. C'est de cela que l'homme depend. L'enfant de Paris, meme inconscient, meme ignorant, car, jusqu'au jour ou l'instruction obligatoire existera, il a sur lui une ignorance voulue d'en haut, l'enfant de Paris respire, sans s'en douter et sans s'en apercevoir, une atmosphere qui le fait probe et equitable. Dans cette atmosphere il y a toute notre histoire; les dates memorables, les belles actions et les belles oeuvres, les heros, les poetes, les orateurs, _le Cid_, _Tartuffe_, _le Dictionnaire philosophique_, _l'Encyclopedie_, la tolerance, la fraternite, la logique, l'ideal litteraire, l'ideal social, la grande ame de la France. Dans l'atmosphere de Rome il y a l'inquisition, l'index, la censure, la torture, l'infaillibilite d'un homme substituee a la droiture de Dieu, la science niee, l'enfer eternel affirme, la fumee des encensoirs compliquee de la cendre des buchers. Ce que Paris fait, c'est le peuple; ce que Rome fait, c'est la populace. Le jour ou le fanatisme reussirait a rendre Rome respirable a la civilisation, tout serait perdu; l'humanite entrerait dans de l'ombre.

C'est Rome qu'on respire a Bruxelles. Les hommes qu'on vient de voir travailler place des Barricades sont des disciples du Quirinal; ils sont tellement catholiques qu'ils ne sont plus chretiens. Ils sont tres forts; ils sont devenus merveilleusement reptiles et tortueux; ils savent le double itineraire de Mandrin et d'Escobar; ils ont etudie toutes les choses nocturnes, les procedes du banditisme et les doctrines de l'encyclique; ce serait des chauffeurs si ce n'etait des jesuites; ils attaquent avec perfection une maison endormie; ils utilisent ce talent au service de la religion; ils defendent la societe a la facon des voleurs de grand chemin; ils completent l'oraison jaculatoire par l'effraction et l'escalade; ils glissent du bigotisme au brigandage; et ils demontrent combien il est aise aux eleves de Loyola d'etre les plagiaires de Schinderhannes.

Ici une question.

Est-ce que ces hommes sont mechants?

Non.

Que sont-ils donc?

Imbeciles.

Etre feroce n'est point difficile; pour cela l'imbecillite suffit.

Sont-ils donc nes imbeciles?

Point.

On les a faits; nous venons de le dire.

Abrutir est un art.

Les pretres des divers cultes appellent cet art Liberte d'enseignement.

Ils n'y mettent aucune mauvaise intention, ayant eux-memes ete soumis a la mutilation d'intelligence qu'ils voudraient pratiquer apres l'avoir subie.

Le castrat faisant l'eunuque, cela s'appelle l'Enseignement libre.

Cette operation serait tentee sur nos enfants, s'il etait donne suite a la loi d'ailleurs peu viable qu'a votee l'assemblee defunte.

Le double recit qu'on vient de lire est une simple note en marge de cette loi.

VII

Qui dit education dit gouvernement; enseigner, c'est regner; le cerveau humain est une sorte de cire terrible qui prend l'empreinte du bien ou du mal selon qu'un ideal le touche ou qu'une griffe le saisit.

L'education par le clerge, c'est le gouvernement par le clerge. Ce genre de gouvernement est juge. C'est lui qui sur la cime auguste de la glorieuse Espagne a mis cet effroyable autel de Moloch, le quemadero de Seville. C'est lui qui a superpose a la Rome romaine la Rome papale, monstrueux etouffement de Caton sous Borgia.

La dialectique a une double loi, voir de haut et serrer de pres. Les gouvernements-pretres ne resistent a aucune de ces deux formes du raisonnement; de pres, on voit leurs defauts; de haut, on voit leurs crimes.

La griffe est sur l'homme et la patte est sur l'enfant. L'histoire faite par Torquemada est racontee par Loriquet.

Sommet, le despotisme; base, l'ignorance.

VIII

Rome a beaucoup de bras. C'est l'antique hecatonchire. On a cru cette bete fabuleuse jusqu'au jour ou la pieuvre est apparue dans l'ocean et la papaute dans le moyen age. La papaute s'est d'abord appelee Gregoire VII, et elle a fait esclaves les rois; puis elle s'est appelee Pie V, et elle a fait prisonniers les peuples. La revolution francaise lui a fait lacher prise; la grande epee republicaine a coupe toutes ces ligatures vivantes enroulees autour de l'ame humaine, et a delivre le monde de ces noeuds malsains, _arctis nodis relligionum_, dit Lucrece; mais les tentacules ont repousse, et aujourd'hui voila que de nouveau les cent bras de Rome sortent des profondeurs et s'allongent vers les agres frissonnants du navire en marche, saisissement redoutable qui pourrait faire sombrer la civilisation.

A cette heure, Rome tient la Belgique; mais qui n'a pas la France n'a rien. Rome voudrait tenir la France. Nous assistons a ce sinistre effort.

Paris et Rome sont aux prises.

Rome nous veut.

Les tenebres gonflent toutes leurs forces autour de nous.

C'est l'epouvantable rut de l'abime.

IX

Autour de nous se dresse toute la puissance multiple qui peut sortir du passe, l'esprit de monarchie, l'esprit de superstition, l'esprit de caserne et de couvent, l'habilete des menteurs, et l'effarement de ceux qui ne comprennent pas. Nous avons contre nous la temerite, la hardiesse, l'effronterie, l'audace et la peur.

Nous n'avons pour nous que la lumiere.

C'est pourquoi nous vaincrons.

Si etrange que semble le moment present, quelque mauvaise apparence qu'il ait, aucune ame serieuse ne doit desesperer. Les surfaces sont ce qu'elles sont, mais il y a une loi morale dans la destinee, et les courants sous-marins existent. Pendant que le flot s'agite, eux, ils travaillent. On ne les voit pas, mais ce qu'ils font finit toujours par sortir tout a coup de l'ombre, l'inapercu construit l'imprevu. Sachons comprendre l'inattendu de l'histoire. C'est au moment ou le mal croit triompher qu'il s'effondre; son entassement fait son ecroulement.

Tous les evenements recents, dans leurs grands comme dans leurs petits details, sont pleins de ces surprises. En veut-on un exemple? en voici un:

Si c'est une digression, qu'on nous la permette; car elle va au but.

X

Les Assemblees ont un meuble qu'on appelle la tribune. Quand les Assemblees seront ce qu'elles doivent etre, la tribune sera en marbre blanc, comme il sied au trepied de la pensee et a l'autel de la conscience, et il y aura des Phidias et des Michel-Ange pour la sculpter. En attendant que la tribune soit en marbre, elle est en bois, et, en attendant qu'elle soit un trepied et un autel, elle est, nous venons de le dire, un meuble. C'est moins encombrant pour les coups d'etat; un meuble, cela se met au grenier. Cela en sort aussi. La tribune actuelle du senat a eu cette aventure.

Elle est en bois; pas meme en chene; en acajou, avec pilastres et cuivres dores, a la mode du directoire, et au lieu de Michel-Ange et de Phidias elle a eu pour sculpteur Ravrio. Elle est vieille, quoiqu'elle semble neuve. Elle n'est pas vierge. Elle a ete la tribune du conseil des anciens, et elle a vu l'entree factieuse des grenadiers de Bonaparte. Puis, elle a ete la tribune du senat de l'empire. Elle l'a ete deux fois; d'abord apres le 18 Brumaire, ensuite apres le 2 Decembre. Elle a subi le defile des eloquences des deux empires; elle a vu se dresser au-dessus d'elle ces hautes et inflexibles consciences, d'abord l'inaccessible Cambaceres, puis l'infranchissable Troplong; elle a vu succeder la chastete de Baroche a la pudeur de Fouche; elle a ete le lieu ou l'on a pu, a cinquante ans d'intervalle, comparer a ces fiers senateurs, les Sieyes et les Fontanes, ces autres senateurs non moins altiers, les Merimee et les Sainte-Beuve. Sur elle ont rayonne Suin, Fould, Delangle, Espinasse, M. Nisard.

Elle a eu devant elle un banc d'eveques dont aurait pu etre Talleyrand, et un banc de generaux dont a ete Bazaine. Elle a vu le premier empire commencer par l'illusion d'Austerlitz, et le deuxieme empire s'achever par le reveil du demembrement. Elle a possede Fialin, Vieillard, Pelissier, Saint-Arnaud, Dupin. Aucune illustration ne lui a ete epargnee. Elle a assiste a des glorifications inouies, a la celebration de Puebla, a l'hosanna de Sadowa, a l'apotheose de Mentana. Elle a entendu des personnages competents affirmer qu'on sauvait la societe, la famille et la religion en mitraillant les promeneurs sur le boulevard. Elle a eu tel homme que la legion d'honneur n'a plus. Elle a, pour nous borner au dernier empire, ete, pendant dix-neuf ans, illuminee par la pleiade de toutes les hontes; elle a entendu une sorte de long cantique, psalmodie par les devots athees aussi bien que par les devots catholiques, en l'honneur du parjure, du guet-apens et de la trahison; pas une lachete ne lui a manque; pas une platitude ne lui a fait defaut; elle a eu l'inviolabilite officielle; elle a ete si parfaitement auguste qu'elle en a profite pour etre completement immonde; elle a entendu on ne sait qui confier l'epee de la France a un aventurier pour on ne sait quoi, qui etait Sedan; cette tribune a eu un tressaillement de gloire et de joie a l'approche des catastrophes; ce morceau de bois d'acajou a ete quelque chose comme le proche parent du trone imperial, qui du reste, on le sait, et l'on a l'aveu de Napoleon, n'etait que sapin; les autres tribunes sont faites pour parler, celle-ci avait ete faite pour etre muette; car c'est etre muet que de taire au peuple le devoir, le droit, l'honneur, l'equite. Eh bien! un jour est venu ou cette tribune a brusquement pris la parole, pour dire quoi? La realite.

