Actes et Paroles, Volume 3

Part 17

Chapter 17 3,787 words Public domain Markdown

Dans les relations ordinaires de la vie, il apportait un calme que son age rendait tout a fait caracteristique. On aurait pu croire qu'en cela il etait different de son frere, nature ardente et passionnee; mais ce calme cachait un pouvoir singulier d'emotion et d'indignation, qui se revelait toutes les fois qu'il y avait le mal a combattre, l'iniquite a fletrir, la verite et le peuple a venger. (_Applaudissements_.)

Il etait alors eloquent et d'une eloquence qui partait des entrailles. Rien de plus vehement, rien de plus pathetique, que les articles publies par lui dans le _Rappel_ sur l'impunite des coupables d'en haut comparee a la rigueur dont on a coutume de s'armer contre les coupables d'en bas. (_Profonde emotion._)

L'amour de la justice, voila ce qui remuait dans ses plus intimes profondeurs cette ame genereuse, vaillante et tendre.

Il est des hommes a qui l'occasion manque pour montrer dans ce qu'ils ont fait ce qu'ils ont ete. Cela ne peut pas se dire de Francois-Victor Hugo. Ses actes le definissent. Une invocation genereuse au genie hospitalier de la France lui valut neuf mois de prison avant le 2 decembre; apres le 2 decembre, il a eu dix-huit annees d'exil, et, dans sa derniere partie, d'exil volontaire....

Volontaire? je me trompe!

Danton disait: "On n'emporte pas la patrie a la semelle de ses souliers." Mais c'est parce qu'on l'emporte au fond de son coeur que l'exil a tant d'amertume. Oh! non, il n'y a pas d'exil volontaire. L'exil est toujours force; il l'est surtout quand il est prescrit par la seule autorite qui ait un droit absolu de commandement sur les ames fieres, c'est-a-dire la conscience. (_Applaudissements._)

Francois-Victor aimait la France, comme son pere; comme son pere, il l'a quittee le jour ou elle cessa d'etre libre, et, comme lui, ce fut en la servant qu'il acquit la force de vivre loin d'elle. Je dis en la servant, parce que, suivant une belle remarque de Victor Hugo, traduire un poete etranger, c'est accroitre la poesie nationale. Et quel poete que celui que Francois-Victor Hugo entreprit de faire connaitre a la France!

Pour y reussir pleinement, il fallait pouvoir transporter dans notre langue, sans offenser la pruderie de notre gout, tout ce que le style de Shakespeare a de hardi dans sa vigueur, d'etrange dans sa sublimite; il fallait pouvoir decouvrir et devoiler les procedes de ce merveilleux esprit, montrer l'etonnante originalite de ses imitations, indiquer les sources ou il puisa tant de choses devenues si completement siennes; etudier, comparer, juger ses nombreux commentateurs; en un mot, il fallait pouvoir prendre la mesure de ce genie universel. Eh bien, c'est cet effrayant labeur que Francois-Victor Hugo, que le fils de notre Shakespeare a nous ... (_applaudissements_) aborda et sut terminer a un age ou la plupart des hommes, dans sa situation, ne s'occupent que de leurs plaisirs. Les trente-six introductions aux trente-six drames de Shakespeare suffiraient pour lui donner une place parmi les hommes litteraires les plus distingues de notre temps.

Elles disent assez, a part meme le merite de sa traduction, la meilleure qui existe, quelle perte le monde des lettres et le monde de la science ont faite en le perdant.

Et la republique! Elle a aussi le droit de porter son deuil. Car ce fut au signal donne par elle qu'il accourut avec son pere et son frere,--d'autant plus impatients de venir s'enfermer dans la capitale, qu'il y avait la, en ce moment, d'affreuses privations a subir et le peril a braver. On sait avec quelle fermete ils traverserent les horreurs d'un siege qui sera l'eternelle gloire de ce grand peuple de Paris.

Mais d'autres epreuves les attendaient. Bientot, l'auteur de l'_Annee terrible_ eut a pleurer la mort d'un de ses fils et a trembler pour la vie de l'autre. Pendant seize mois, Francois-Victor Hugo a ete torture par la maladie qui nous l'enleve. Entoure par l'affection paternelle de soins assidus, dispute a la mort chaque jour, a chaque heure, par un ange de devouement, la veuve de son frere, son energie secondait si bien leurs efforts, qu'il aurait ete sauve s'il avait pu l'etre.

Sa tranquillite etait si constante, sa serenite avait quelque chose de si indomptable, que, malgre l'empreinte de la mort, depuis longtemps marquee sur son visage, nous nous prenions quelquefois a esperer....

Esperait-il lui-meme, lorsqu'il nous parlait de l'avenir, et qu'il s'efforcait de sourire? Ou bien voulait-il, par une inspiration digne de son ame, nous donner des illusions qu'il n'avait pas, et tromper nos inquietudes? Ce qui est certain, c'est que, pendant toute une annee, il a, selon le mot de Montaigne, "vecu de la mort", jusqu'au moment ou, toujours calme, il s'est endormi pour la derniere fois, laissant apres lui ce qui ne meurt pas, le souvenir et l'exemple du devoir accompli.

Quant au vieillard illustre que tant de malheurs accablent, il lui reste, pour l'aider a porter jusqu'a la fin le poids des jours, la conviction qu'il a si bien formulee dans ces beaux vers:

C'est un prolongement sublime que la tombe. On y monte, etonne d'avoir cru qu'on y tombe.

Dans la derniere lettre que j'ai recue de lui, qui fut la derniere ecrite par lui, Barbes me disait: "Je vais mourir, et toi tu vas avoir de moins un ami sur la terre. Je voudrais que le systeme de Reynaud fut vrai, pour qu'il nous fut donne de nous revoir ailleurs."

Nous revoir ailleurs! De l'espoir que ces mots expriment venait la foi de Barbes dans la permanence de l'etre, dans la continuite de son developpement progressif. Il n'admettait pas l'idee des separations absolues, definitives. Victor Hugo ne l'admet pas, lui non plus, cette idee redoutable. Il croit a Dieu eternel, il croit a l'ame immortelle. C'est la ce qui le rendra capable, tout meurtri qu'il est, de vivre pour son autre famille, celle a qui appartient la vie des grands hommes, l'humanite. (_Applaudissements prolonges._)

Apres ce discours, d'une eloquence si forte et si emue, et qui a profondement touche toute cette grande foule, Victor Hugo a embrasse Louis Blanc; puis ses amis l'ont enleve de la fosse. Alors c'a ete a qui se precipiterait vers lui et lui prendrait la main. Amis connus ou inconnus, hommes, femmes, tous se pressaient sur son passage; on voyait la quel coeur est celui de ce peuple de Paris, si reconnaissant a ceux qui l'aiment; les femmes pleuraient; et tout a coup le sentiment de tous a eclate dans l'explosion de ce cri prolonge et repete: Vive Victor Hugo! Vive la republique!

Victor Hugo a pu enfin monter en voiture, avec Louis Blanc. Mais pendant longtemps encore la voiture n'a pu aller qu'au pas, a cause de la foule, et les mains continuaient a se tendre par la portiere. Louis Blanc avait sa part de ces touchantes manifestations.

Et, en revenant, nous nous redisions la strophe des _Feuilles d'automne_:

Seigneur! preservez-moi, preservez ceux que j'aime, Mes parents, mes amis, et mes ennemis meme Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'ete sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants!

Dieu n'a pas exauce le poete. Les oiseaux sont envoles, la maison est vide. Mais Louis Blanc a raison, il reste au malheureux pere encore une famille. Il l'a vue aujourd'hui, elle l'a accompagne et soutenu, elle a pleure avec lui. Et, s'il n'y a pas de consolations a de telles douleurs, c'est un adoucissement pourtant que de sentir autour de soi tant de respect affectueux et cette admiration universelle.

Malgre l'enormite de la foule, il n'y a pas eu le moindre desordre, ni le moindre accident. Cette manifestation imposante s'est faite avec une gravite et une tranquillite profondes.

Il est impossible d'enumerer tous les noms connus des ecrivains, des hommes politiques, des artistes qui se pressaient dans la foule.

Les anciens collegues de Victor Hugo a l'Assemblee nationale etaient venus en grand nombre. Citons parmi eux MM. Louis Blanc, Gambetta, Cremieux, Emmanuel Arago, Jules Simon, Victor Schoelcher, Peyrat, Edmond Adam, Eugene Pelletan, Lepere, Laurent Pichat, Henri de Lacretelle, Noel Parfait, Alfred Naquet, Tirard, Henri Martin, Georges Perin, Jules Ferry, Germain Casse, Henri Brisson, Arnaud (de l'Ariege), Millaud, Martin-Bernard, Ordinaire, Melvil-Bloncourt, Eugene Farcy, Bamberger, Charles Rolland, Escarguel, Caduc, Daumas, Jules Barni, Lefevre, Corbon, Simiot, Greppo, Lafon de Fongaufier, etc., etc.

Nommons ensuite, au hasard, MM. Alexandre Dumas fils, Gustave Flaubert, Felicien David, Charles Blanc, Louis Ulbach, Monselet, Theodore de Banville; Leon Valade, Philippe Burty, Nefftzer, docteur See, Emile Perrin, Ritt, Larochelle, Duquesnel, Aime Millet, Edouard Manet, Bracquemond, Jacquemart, Andre Gill, Carjat, Nadar, Henri Roger de Beauvoir, les freres Lionnet, Delaunay, Dumaine, Taillade, Pierre Berton, Andre Lefevre, Mario Proth, E. Tarbe, Frederic Thomas, docteur Mandl, Ernest Hamel, Pierre Veron, Edouard Plouvier, Alfred Quidant, Pradilla Para, consul de Colombie, Etienne Arago, Lecanu, Mario Uchard, Hippolyte Lucas, Amedee Pommier, Mme Blanchecotte, Kaempfen, Lechevalier, Hetzel, Michel Levy freres, Emile de la Bedolliere, Robert Mitchell, Catalan, professeur a l'universite de Liege, E. Deschanel, Jules Claretie, Eugene Manuel, duc de Bellune, Edouard Laferriere, Paul Arene, docteur Faivre, Leon Dierx, Catulle Mendes, Emile Daclin, Victor Cochinat, Mayrargue, Louis Leroy, Maurice Bixio, Adolphe Michel, Michaelis, Antonin Proust, Louis Asseline, A. de la Fizeliere, Maracineano de Bucharest, Louis Lacombe, Armand Lapointe, Denis de la Garde, Louis Ratisbonne, Leon Cladel, Tony Revillon, Charles Chassin, Emmanuel Gonzales, Louis Koch, Agricol Perdiguier, Andre Roussel, Ferdinand Dugue, Schiller, P. Deloir, Dommartin, Habeneck, Ginesta, Lepelletier, Rollinat, Richard Lesclide, Coedes, Busnach, Edg. Hement, Yves Guyot, Valbregue, Elzear Bornier, Pothay, Barbieux, Montrosier, Lacroix, Adrien Huart, George Richard, Rey (de l'Odeon), Balitout, Allain-Targe, Spuller, Nadaud, Ollive, Perrinelle, conseiller general de la Seine, J.-A. Lafont, Gabriel Guillemot, etc., etc.

Le _Rappel_ etait la tout entier: MM. Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Edouard Lockroy, Frederic Morin, Gaulier, Camille Pelletan, C. Quentin, Victor Meunier, Ernest Lefevre; Ernest Blum, d'Hervilly, Emile Blemont, L. Constant, Barberet, Lemay, Luthereau, Feron, Pelleport, Destrem, Am. Blondeau, etc., les compositeurs et imprimeurs du _Rappel_.

(Le _Rappel_ du 30 decembre 1873.)

XVIII

LE CENTENAIRE DE PETRARQUE

Victor Hugo, a l'occasion des fetes du centenaire de Petrarque, a recu l'invitation suivante:

Avignon, 14 juillet 1874.

Cher et grand citoyen,

Le 18 juillet, Avignon officiel va donner de grandes fetes en l'honneur de Petrarque, a l'occasion du cinquieme centenaire de sa mort.

Plusieurs villes et plusieurs societes savantes de l'Italie se font representer a ces fetes par des delegues. M. Nigra sera parmi nous.

Or, dans notre ville, le conseil municipal elu a ete remplace par une commission municipale triee, selon l'usage, par un des plus celebres prefets de l'ordre moral. C'est ce monde-la qui va recevoir les patriotes que l'Italie nous envoie.

Il importe donc, selon nous, qu'une main glorieuse et veritablement fraternelle puisse, au nom des republicains de France, serrer la main que vont nous tendre les enfants d'une nation a laquelle nous voudrions temoigner de sinceres sentiments de sympathie.

Nous serions fiers qu'Avignon put parler par la voix de notre plus grand poete aux concitoyens du poete et du patriote Petrarque.

L'Italie, alors, entendrait un langage veritablement francais, et l'echange des sentiments qui doivent unir les deux grandes nations serait dignement exprime.

C'est dans ces circonstances, c'est dans cette pensee, et pour donner, nous, a ces fetes officielles leur veritable portee, qu'un groupe considerable d'amis,--qui representent toute la democratie avignonnaise et la jeunesse republicaine du pays,--m'ont charge de vous adresser la presente lettre, pour vous inviter a venir passer au milieu de nous les journees des 18, 19 et 20 juillet. La vraie fete aura lieu si vous daignez accepter cette invitation, et votre visite aurait, pour tout le midi de la France, une grande, une feconde signification.

Permettez-nous d'esperer que notre invitation sera par vous acceptee, et de nous en rejouir d'avance; et veuillez, cher et grand citoyen, recevoir, au nom de mes amis ainsi qu'en mon nom personnel, l'expression de notre respectueuse et profonde admiration.

SAINT-MARTIN,

Conseiller general de Vaucluse, ex-redacteur en chef de la _Democratie du Midi_.

* * * * *

Victor Hugo a repondu:

Paris, 18 juillet 1874.

Mon honorable concitoyen,

La noble et glorieuse invitation que vous voulez bien me transmettre me touche profondement. J'ai le chagrin de ne pouvoir m'y rendre, etant en ce moment retenu pres de mon petit-fils, convalescent d'une grave maladie.

Je suis heureux du souvenir que veut bien me garder cette vaillante democratie du midi, qui est comme l'avant-garde de la democratie universelle, et a laquelle le monde pense toutes les fois qu'il entend la _Marseillaise_.

La _Marseillaise_, c'est la voix du midi; c'est aussi la voix de l'avenir.

Je regrette d'etre absent du milieu de vous. J'eusse ete fier de souhaiter, en votre nom a tous, la bienvenue a ces freres, a ces genereux italiens, qui viennent feter Petrarque dans le pays de Voltaire. Mais de loin j'assisterai, emu, a vos solennites. Elles fixeront l'attention du monde civilise. Petrarque, qui a ete l'aureole d'un siecle tenebreux, ne perd rien de sa clarte dans ce plein midi du progres qu'on nomme le dix-neuvieme siecle.

Je felicite Avignon. Avignon, pendant ces trois jours memorables, va donner un illustre spectacle. On pourrait dire que Rome et Paris vont s'y rencontrer; Rome qui a sacre Petrarque, Paris qui a jete bas la Bastille; Rome qui couronne les poetes, Paris qui detrone les rois; Rome qui glorifie la pensee humaine, Paris qui la delivre.

Cette accolade des deux cites meres est superbe. C'est l'embrassement de deux idees. Rien de plus pathetique et de plus rassurant. Rome et Paris fraternisant dans la sainte communion democratique, c'est beau. Vos acclamations donneront a cette rencontre toute sa signification. Avignon, ville pontificale et ville populaire, est un trait d'union entre les deux capitales du passe et de l'avenir.

Nous nous sentons tous bien representes par vous, hommes de Vaucluse, dans cette fete, nationale pour deux nations. Vous etes dignes de faire a l'Italie la salutation de la France.

Ainsi s'ebauche la majestueuse Republique federale du continent. Ces magnifiques melanges de peuples commencent les Etats-Unis d'Europe.

Petrarque est une lumiere dans son temps, et c'est une belle chose qu'une lumiere qui vient de l'amour. Il aima une femme et il charma le monde. Petrarque est une sorte de Platon de la poesie; il a ce qu'on pourrait appeler la subtilite du coeur, et en meme temps la profondeur de l'esprit; cet amant est un penseur, ce poete est un philosophe. Petrarque en somme est une ame eclatante.

Petrarque est un des rares exemples du poete heureux. Il fut compris de son vivant, privilege que n'eurent ni Homere, ni Eschyle, ni Shakespeare. Il n'a ete ni calomnie, ni hue, ni lapide. Petrarque a eu sur cette terre toutes les splendeurs, le respect des papes, l'enthousiasme des peuples, les pluies de fleurs sur son passage dans les rues, le laurier d'or au front comme un empereur, le Capitole comme un dieu. Disons virilement la verite, le malheur lui manque. Je prefere a cette robe de pourpre le baton d'Alighieri errant. Il manque a Petrarque cet on ne sait quoi de tragique qui ajoute a la grandeur des poetes une cime noire, et qui a toujours marque le plus haut sommet du genie. Il lui manque l'insulte, le deuil, l'affront, la persecution. Dans la gloire Petrarque est depasse par Dante, et le triomphe par l'exil.

XIX

LA QUESTION DE LA PAIX REMPLACEE PAR LA QUESTION DE LA GUERRE

A MM. LES MEMBRES DU CONGRES DE LA PAIX A GENEVE.

Paris, 4 septembre 1874.

Chers concitoyens de la republique d'Europe,

Vous avez bien voulu desirer ma presence a votre congres de Geneve. C'est un regret pour moi de ne pouvoir me rendre a votre invitation qui m'honore. S'il m'etait donne de prononcer a cette heure quelques paroles parmi vous, j'ajouterais, et, je le pense, sans protestation de votre part, au sujet de cette grande question de la paix universelle, de nouvelles reserves a celles que j'indiquais, il y a cinq ans, au congres de Lausanne. Aujourd'hui, ce qui alors etait le mal est devenu le pire; une aggravation redoutable a eu lieu; le probleme de la paix se complique d'une immense enigme de guerre.

Le _quidquid delirant reges_ a produit son effet.

Ajournement de toutes les fraternites; ou il y avait l'esperance, il y a la menace; on a devant soi une serie de catastrophes qui s'engendrent les unes des autres et qu'il est impossible de ne pas epuiser; il faudra aller jusqu'au bout de la chaine.

Cette chaine, deux hommes l'ont forgee, Louis Bonaparte et Guillaume, pseudonymes tous les deux, car derriere Guillaume il y a Bismarck et derriere Louis Bonaparte il y a Machiavel. La logique des faits violents ne se dement jamais, le despotisme s'est transforme, c'est-a-dire renouvele, et s'est deplace, c'est-a-dire fortifie; l'empire militaire a abouti a l'empire gothique, et de France a passe en Allemagne. C'est la qu'est aujourd'hui l'obstacle. Tout ce qui a ete fait doit etre defait. Necessite funeste. Il y a entre l'avenir et nous une interposition fatale. On ne peut plus entrevoir la paix qu'a travers un choc et au dela d'un inexorable combat. La paix, helas, c'est toujours l'avenir, mais ce n'est plus le present. Toute la situation actuelle est une sombre et sourde haine.

Haine du soufflet recu.

Qui a ete soufflete? Le monde entier. La France frappee a la face, c'est la rougeur au front de tous les peuples. C'est l'affront fait a la mere. De la la haine.

Haine de vaincus a vainqueurs, vieille haine eternelle; haine de peuples a rois, car les rois sont des vainqueurs dont les vaincus sont les peuples; haine reciproque, et sans autre issue qu'un duel.

Duel entre deux nations? Non. La France et l'Allemagne sont soeurs; mais duel entre deux principes, la republique et l'empire.

La question est posee: d'un cote la monarchie germanique, de l'autre, les Etats-Unis d'Europe; la rencontre des deux principes est inevitable; et des a present on distingue dans le profond avenir les deux fronts de bataille, d'un cote tous les royaumes, de l'autre toutes les patries.

Ce duel terrible, puisse-t-il etre longtemps retarde! Puisse une autre solution se faire jour! Si la grande bataille se livre, ce qu'il y aura des deux cotes, helas, ce sera des hommes. Conflit lamentable! Quelle extremite pour le genre humain! La France ne peut attaquer un peuple sans etre fratricide; un peuple ne peut attaquer la France sans etre parricide. Inexprimable serrement de coeur!

Nous, preparateurs des faits futurs, nous eussions desire une autre issue; mais les evenements ne nous ecoutent pas; ils vont au meme but que nous, mais par d'autres moyens. Ou nous emploierions la paix, ils emploient la guerre. Pour des motifs inconnus, ils preferent les solutions de haute lutte. Ce que nous ferions a l'amiable, ils le font par effraction. La providence a de ces brusqueries.

Mais il est impossible que le philosophe n'en soit pas profondement attriste.

Ce qu'il constate douloureusement, ce qu'il ne peut nier, c'est l'enchainement des faits, c'est leur necessite, c'est leur fatalite. II y a une algebre dans les desastres.

Ces faits, je les resume en quelques mots.

La France a ete diminuee. A cette heure, elle a une double plaie, plaie au territoire, plaie a l'honneur. Elle ne peut en rester la. On ne garde pas Sedan. On ne se rendort pas la-dessus.

Pas plus qu'on ne se rendort sur l'arrachement de Metz et de Strasbourg.

La guerre de 1870 a debute par un guet-apens et s'est terminee par une voie de fait. Ceux qui ont fait le coup n'ont pas vu le contre-coup. Ce sont la des fautes d'hommes d'etat. On se perd par l'eblouissement de sa victoire. Qui voit trop la force est aveugle au droit. Or la France a droit a l'Alsace et a la Lorraine. Pourquoi? parce que l'Alsace et la Lorraine ont droit a la France. Parce que les peuples ont droit a la lumiere et non a la nuit. Tout verse en ce moment du cote de l'Allemagne. Grave desordre. Cette rupture d'equilibre doit cesser. Tous les peuples le sentent et s'en inquietent. De la un malaise universel. Comme je l'ai dit a Bordeaux, a partir du traite de Paris, l'insomnie du monde a commence.

Le monde ne peut accepter la diminution de la France. La solidarite des peuples, qui eut fait la paix, fera la guerre. La France est une sorte de propriete humaine. Elle appartient a tous, comme autrefois Rome, comme autrefois Athenes. On ne saurait trop insister sur ces realites. Voyez comme la solidarite eclate. Le jour ou la France a du payer cinq milliards, le monde lui en a offert quarante-cinq. Ce fait est plus qu'un fait de credit, c'est un fait de civilisation. Apres les cinq milliards payes, Berlin n'est pas plus riche et Paris n'est pas plus pauvre. Pourquoi? Parce que Paris est necessaire et que Berlin ne l'est pas. Celui-la seul est riche qui est utile.

En ecrivant ceci, je ne me sens pas francais, je me sens homme.

Voyons sans illusion comme sans colere la situation telle qu'elle est. On a dit: _Delenda Carthago_; il faut dire: _Servanda Gallia._

Quand une plaie est faite a la France, c'est la civilisation qui saigne. La France diminuee, c'est la lumiere amoindrie. Un crime contre la France a ete commis; les rois ont fait subir a la France toute la quantite de meurtre possible contre un peuple. Cette mauvaise action des rois, il faut que les rois l'expient, et c'est de la que sortira la guerre; et il faut que les peuples la reparent, et c'est de la que sortira la fraternite. La reparation, ce sera la federation. Le denoument, le voici: Etats-Unis d'Europe. La fin sera au peuple, c'est-a-dire a la Liberte, et a Dieu, c'est-a-dire a la Paix.

Esperons.

Chers concitoyens de la patrie universelle, recevez mon salut cordial.

VICTOR HUGO.

XX

OBSEQUES DE MADAME PAUL MEURICE

On lit dans le _Rappel_ du 16 novembre 1874:

"Une foule considerable a conduit, hier, Mme Paul Meurice, a sa derniere demeure. Derriere le char funebre marchaient, d'abord celui qui reste seul, et a sa droite Victor Hugo, puis des deputes, des journalistes, des litterateurs, des artistes, en trop grand nombre pour que nous puissions les nommer, puis des milliers d'amis inconnus, car on aura beau faire, on n'empechera jamais ce genereux peuple de Paris d'aimer ceux qui l'aiment, et de le leur temoigner.

"On est alle directement de la maison mortuaire au Pere-Lachaise.

"Quand le corps a ete descendu dans le caveau, Victor Hugo a prononce les paroles suivantes:

La femme a laquelle nous venons faire la salutation supreme a honore son sexe; elle a ete vaillante et douce; elle a eu toutes les graces pour aimer, elle a eu toutes les forces pour souffrir. Elle laisse derriere elle le compagnon de sa vie, Paul Meurice, un esprit lumineux et fier, un des plus nobles hommes de notre temps. Inclinons-nous devant cette tombe venerable.