Actes et Paroles, Volume 3

Part 16

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"On se souvient qu'il y a deux ans, Victor Hugo fut expulse de Belgique pour avoir offert sa maison aux refugies francais. A cette occasion, une adresse lui fut envoyee de Trieste pour le feliciter d'avoir defendu le droit d'asile. Cette adresse et la liste des signataires emplissaient un elegant cahier artistement relie en velours, et sur la premiere page duquel etaient peintes les armes de Trieste. Par un long retard qu'explique le va-et-vient de Victor Hugo de Bruxelles a Guernesey, de Guernesey a Paris, l'envoi n'est arrive a sa destination que ces jours derniers. Le destinataire n'a pas cru que ce fut une raison de ne pas remercier les signataires, et il vient d'ecrire au maire de Trieste la lettre suivante:

Paris, 17 aout 1873.

Monsieur le maire de la ville de Trieste,

Je trouve en rentrant a Paris, apres une longue absence, une adresse de vos honorables concitoyens. Cette adresse, envoyee d'abord a Guernesey, puis a Paris, ne me parvient qu'aujourd'hui. Cette adresse, revetue de plus de trois cents signatures, est datee de juin 1871. Je suis penetre de l'honneur et confus du retard. Il est neanmoins toujours temps d'etre reconnaissant. Aucune lettre d'envoi n'accompagnait cette adresse. C'est donc a vous, monsieur le maire, que j'ai recours pour exprimer aux signataires, vos concitoyens, ma gratitude et mon emotion.

C'est a l'occasion de mon expulsion de Belgique que cette manifestation a ete faite par les genereux hommes de Trieste. Avoir offert un asile aux vaincus, c'etait la tout mon merite; je n'avais fait qu'une chose bien simple; vos honorables concitoyens m'en recompensent magnifiquement. Je les remercie.

Cette manifestation eloquente sera desormais toujours presente a ma pensee. J'oublie aisement les haines, mais je n'oublie jamais les sympathies. Elle est digne d'ailleurs de votre illustre cite, qu'illumine le soleil de Grece et d'Italie. Vous etes trop le pays de la lumiere pour n'etre pas le pays de la liberte.

Je salue en votre personne, monsieur le maire, la noble ville de Trieste.

VICTOR HUGO.

XVI

LA LIBERATION DU TERRITOIRE

Je ne me trouve pas delivre. Non, j'ai beau Me dresser, je me heurte au plafond du tombeau, J'etouffe, j'ai sur moi l'enormite terrible. Si quelque soupirail blanchit la nuit visible, J'apercois la-bas Metz, la-bas Strasbourg, la-bas Notre honneur, et l'approche obscure des combats, Et les beaux enfants blonds, berces dans les chimeres, Souriants, et je songe a vous, o pauvres meres. Je consens, si l'on veut, a regarder; je vois Ceux-ci rire, ceux-la chanter a pleine voix, La moisson d'or, l'ete, les fleurs, et la patrie Sinistre, une bataille etant sa reverie. Avant peu l'Archer noir embouchera le cor; Je calcule combien il faut de temps encor; Je pense a la melee affreuse des epees. Quand des frontieres sont par la force usurpees, Quand un peuple gisant se voit le flanc ouvert, Avril peut rayonner, le bois peut etre vert, L'arbre peut etre plein de nids et de bruits d'ailes; Mais les tas de boulets, noirs dans les citadelles, Ont l'air de faire un songe et de fremir parfois, Mais les canons muets ecoutent une voix Leur parler bas dans l'ombre, et l'avenir tragique Souffle a tout cet airain farouche sa logique.

Quoi! vous n'entendez pas, tandis que vous chantez, Mes freres, le sanglot profond des deux cites! Quoi, vous ne voyez pas, foule aisement sereine, L'Alsace en frissonnant regarder la Lorraine! O soeur, on nous oublie! on est content sans nous! Non, nous n'oublions pas! nous sommes a genoux Devant votre supplice, o villes! Quoi! nous croire Affranchis, lorsqu'on met au bagne notre gloire, Quand on coupe a la France un pan de son manteau, Quand l'Alsace au carcan, la Lorraine au poteau, Pleurent, tordent leurs bras sacres, et nous appellent, Quand nos frais ecoliers, ivres de rage, epellent Quatrevingt-douze, afin d'apprendre quel eclair Jaillit du coeur de Hoche et du front de Kleber, Et de quelle facon, dans ce siecle, ou nous sommes, On fait la guerre aux rois d'ou sort la paix des hommes! Non, remparts, non, clochers superbes, non jamais Je n'oublierai Strasbourg et je n'oublierai Metz. L'horrible aigle des nuits nous etreint dans ses serres, Villes! nous ne pouvons, nous francais, nous vos freres, Nous qui vivons par vous, nous par qui vous vivrez, Etre que par Strasbourg et par Metz delivres! Toute autre delivrance est un leurre; et la honte, Tache qui croit sans cesse, ombre qui toujours monte, Reste au front rougissant de notre histoire en deuil, Peuple, et nous avons tous un pied dans le cercueil, Et pas une cite n'est entiere, et j'estime Que Verdun est aux fers, que Belfort est victime, Et que Paris se traine, humble, amoindri, plaintif, Tant que Strasbourg est pris et que Metz est captif. Rien ne nous fait le coeur plus rude et plus sauvage Que de voir cette voute infame, l'esclavage, S'etendre et remplacer au-dessus de nos yeux Le soleil, les oiseaux chantants, les vastes cieux! Non, je ne suis pas libre. 0 tremblement de terre! J'entrevois sur ma tete un nuage, un cratere, Et l'apre eruption des peuples, fleuve ardent; Je rale sous le poids de l'avenir grondant, J'ecoute bouillonner la lave sous-marine, Et je me sens toujours l'Etna sur la poitrine!

* * * * *

Et puisque vous voulez que je vous dise tout, Je dis qu'on n'est point grand tant qu'on n'est pas debout, Et qu'on n'est pas debout tant qu'on traine une chaine; J'envie aux vieux romains leurs couronnes de chene; Je veux qu'on soit modeste et hautain; quant a moi, Je declare qu'apres tant d'opprobre et d'effroi, Lorsqu'a peine nos murs chancelants se soutiennent, Sans me preoccuper si des rois vont et viennent, S'ils arrivent du Caire ou bien de Teheran, Si l'un est un bourreau, si l'autre est un tyran, Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurent Dans une ombre hideuse ou des nations meurent, Si c'est au diable ou bien a Dieu qu'ils sont devots, S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux, Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire, Tant que je ne pourrais faire au soleil reluire Que des guidons qu'agite un lugubre frisson, Et des clairons sortis a peine de prison, Tant que je n'aurais pas, rugissant de colere, Lave dans un immense Austerlitz populaire Sedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux fremissants, Je ne montrerais point notre armee aux passants!

O peuple, toi qui fus si beau, toi qui, naguere, Ouvrais si largement tes ailes dans la guerre, Toi de qui l'envergure effrayante couvrit Berlin, Rome, Memphis, Vienne, Moscou, Madrid, Toi qui soufflas le vent des tempetes sur l'onde Et qui fis du chaos naitre l'aurore blonde, Toi qui seul eus l'honneur de tenir dans ta main Et de pouvoir lacher ce grand oiseau, Demain, Toi qui balayas tout, l'azur, les etendues, Les espaces, chasseur des fuites eperdues, Toi qui fus le meilleur, toi qui fus le premier, O peuple, maintenant, assis sur ton fumier, Racle avec un tesson le pus de tes ulceres, Et songe.

La defaite a des conseils sinceres; La beaute du malheur farouche, c'est d'avoir Une fraternite sombre avec le devoir; Le devoir aujourd'hui, c'est de se laisser croitre Sans bruit, et d'enfermer, comme une vierge au cloitre, Sa haine, et de nourrir les noirs ressentiments. A quoi bon etaler deja nos regiments? A quoi bon galoper devant l'Europe hostile? Ne point faire envoler de poussiere inutile Est sage; un jour viendra d'eclore et d'eclater; Et je crois qu'il vaut mieux ne pas tant se hater.

Car il faut, lorsqu'on voit les soldats de la France, Qu'on dise:--C'est la gloire et c'est la delivrance! C'est Jemmapes, l'Argonne, Ulm, Iena, Fleurus! C'est un tas de lauriers au soleil apparus! Regardez. Ils ont fait les choses impossibles. Ce sont les bienfaisants, ce sont les invincibles. Ils ont pour murs les monts et le Rhin pour fosse. En les voyant, il faut qu'on dise:--Ils ont chasse Les rois du nord, les rois du sud, les rois de l'ombre, Cette armee est le roc vainqueur des flots sans nombre, Et leur nom resplendit du zenith au nadir! --Il faut que les tyrans tremblent, loin d'applaudir. Il faut qu'on dise:--Ils sont les amis venerables Des pauvres, des damnes, des serfs, des miserables, Les grands spoliateurs des trones, arrachant Sceptre, glaive et puissance a quiconque est mechant; Ils sont les bienvenus partout ou quelqu'un souffre. Ils ont l'aile de flamme habituee au gouffre. Ils sont l'essaim d'eclairs qui traverse la nuit. Ils vont, meme quand c'est la mort qui les conduit. Ils sont beaux, souriants, joyeux, pleins de lumiere; Athene en serait folle et Sparte en serait fiere. --Il faut qu'on dise:--Ils sont d'accord avec les cieux! Et que l'homme, adorant leur pas audacieux, Croie entendre, au-dessus de ces legionnaires Qui roulent leurs canons, Dieu rouler ses tonnerres!

C'est pourquoi j'attendrais.

* * * * *

Qu'attends-tu?--Je reponds: J'attends l'aube; j'attends que tous disent:--Frappons! Levons-nous! et donnons a Sedan pour replique L'Europe en liberte!--J'attends la republique! J'attends l'emportement de tout le genre humain! Tant qu'a ce siecle auguste on barre le chemin, Tant que la Prusse tient prisonniere la France, Penser est un affront, vivre est une souffrance.

Je sens, comme Isaie insurge pour Sion, Gronder le profond vers de l'indignation, Et la colere en moi n'est pas plus epuisable Que le flot dans la mer immense et que le sable Dans l'orageux desert remue par les vents.

Ce que j'attends? J'attends que les os soient vivants! Je suis spectre, et je reve, et la cendre me couvre, Et j'ecoute; et j'attends que le sepulcre s'ouvre. J'attends que dans les coeurs il s'eleve des voix, Que sous les conquerants s'ecroulent les pavois, Et qu'a l'extremite du malheur, du desastre, De l'ombre et de la honte, on voie un lever d'astre!

Jusqu'a cet instant-la, gardons superbement, O peuple, la fureur de notre abaissement, Et que tout l'alimente et que tout l'exaspere. Etant petit, j'ai vu quelqu'un de grand, mon pere. Je m'en souviens; c'etait un soldat, rien de plus, Mais il avait mele son ame aux fiers reflux, Aux revanches, aux cris de guerre, aux nobles fetes, Et l'eclair de son sabre etait dans nos tempetes. Oh! je ne vous veux pas dissimuler l'ennui, A vous, fameux hier, d'etre obscurs aujourd'hui, O nos soldats, lutteurs infortunes, phalange Qu'illumina jadis la gloire sans melange; L'etranger a cette heure, helas! heros trahis, Marche sur votre histoire et sur votre pays; Oui, vous avez laisse ces reitres aux mains viles Voler nos champs, voler nos murs, voler nos villes, Et completer leur gloire avec nos sacs d'ecus; Oui, vous futes captifs; oui, vous etes vaincus; Vous etes dans le puits des chutes insondables. Mais c'est votre destin d'en sortir formidables, Mais vous vous dresserez, mais vous vous leverez, Mais vous serez ainsi que la faulx dans les pres; L'hercule celte en vous, la hache sur l'epaule, Revivra, vous rendrez sa frontiere a la Gaule, Vous foulerez aux pieds Fritz, Guillaume, Attila, Schinderhanne et Bismarck, et j'attends ce jour-la!

Oui, les hommes d'Eylau vous diront: Camarades!

Et jusque-la soyez pensifs loin des parades, Loin des vaines rumeurs, loin des faux cliquetis, Et regardez grandir nos fils encor petits.

* * * * *

Je vis desormais, l'oeil fixe sur nos deux villes.

Non, je ne pense pas que les rois soient tranquilles; Je n'ai plus qu'une joie au monde, leur souci. Rois, vous avez vaincu, Vous avez reussi, Vous batissez, avec toutes sortes de crimes, Un edifice infame au haut des monts sublimes; Vous avez entre l'homme et vous construit un mur, Soit; un palais enorme, eblouissant, obscur, D'ou sort l'eclair, ou pas une lumiere n'entre, Et c'est un temple, a moins que ce ne soit un antre. Pourtant, eut-on pour soi l'armee et le senat, Ne point laisser de trace apres l'assassinat, Rajuster son exploit, bien laver la victoire, Nettoyer le cote malpropre de la gloire, Est prudent. Le sort a des retours tortueux, Songez-y.--J'en conviens, vous etes monstrueux; Vous et vos chanceliers, vous et vos connetables, Vous etes satisfaits, vous etes redoutables; Vous avez, joyeux, forts, servis par ce qui nuit, Entrepris le recul du monde vers la nuit; Vous faites chaque jour faire un progres a l'ombre; Vous avez, sous le ciel d'heure en heure plus sombre, Princes, de tels succes a nous faire envier Que vous pouvez railler le vingt et un janvier, Le quatorze juillet, le dix aout, ces journees Tragiques, d'ou sortaient les grandes destinees; Que vous pouvez penser que le Rhin, ce ruisseau, Suffit pour arreter Jourdan, Brune et Marceau, Et que vous pouvez rire en vos banquets sonores De tous nos ouragans, de toutes nos aurores, Et des vastes efforts des titans endormis. Tout est bien; vous vivez, vous etes bons amis, Rois, et vous n'etes point de notre or economes; Vous en etes venus a vous donner les hommes; Vous vous faites cadeau d'un peuple apres souper; L'aigle est fait pour planer et l'homme pour ramper; L'Europe est le reptile et vous etes les aigles; Vos caprices, voila nos lois, nos droits, nos regles; La terre encor n'a vu sous le bleu firmament Rien qui puisse egaler votre assouvissement; Et le destin pour vous s'epuise en politesses; Devant vos majestes et devant vos altesses Les pretres mettent Dieu stupefait a genoux; Jamais rien n'a semble plus eternel que vous; Votre toute-puissance aujourd'hui seule existe. Mais, rois, tout cela tremble, et votre gloire triste Devine le refus profond de l'avenir; Car sur tous ces bonheurs que vous croyez tenir, Sur vos arcs triomphaux, sur vos splendeurs hautaines, Sur tout ce qui compose, o rois, o capitaines, L'amas prodigieux de vos prosperites, Sur ce que vous revez, sur ce que vous tentez, Sur votre ambition et sur votre esperance, On voit la grande main sanglante de la France.

16 septembre 1873.

XVII

MORT DE FRANCOIS-VICTOR HUGO

26 DECEMBRE 1873

On lit dans le _Rappel_ du 27 decembre 1873:

"Nous avons la profonde douleur d'annoncer a nos lecteurs la mort de notre bien cher Francois-Victor Hugo. Il a succombe, hier a midi, a la maladie dont il souffrait depuis seize mois. Nous le conduirons demain ou nous avons conduit son frere il y a deux ans.

"Ceux qui l'ont connu comprendront ce que nous eprouvons. Ils savent quelle brave et douce nature c'etait. Pour ses lecteurs, c'etait un ecrivain d'une gravite presque severe, historien plus encore que journaliste; pour ses amis, c'etait une ame charmante, un etre affectueux et bon, l'amabilite et la grace memes. Personne n'avait son egalite d'humeur, ni son sourire. Et il avait plus de merite qu'un autre a etre tel, ayant subi des epreuves d'ou plus d'un serait sorti amer et hostile.

"Tout jeune, il avait eu une maladie de poitrine, qui n'avait cede qu'a son energie et a sa volonte de vivre; mais il y avait perdu un poumon, et il s'en ressentait toujours. Puis, a peine avait-il eu age d'homme, qu'un article de journal ou il demandait que la France restat hospitaliere aux proscrits, lui avait valu neuf mois de Conciergerie. Quand il etait sorti de prison, le coup d'etat l'avait jete en exil. Il y etait reste dix-huit ans.

"Il sortit de France a vingt-quatre ans, il y rentra a quarante-deux. Ces dix-huit annees, toute la jeunesse, le meilleur de la vie, les annees qui ont droit au bonheur, il les passa hors de France, loin de ses habitudes et de ses gouts, dans un pays froid aux etrangers, plus froid aux vaincus. Il lui fallut pour cela un grand courage, car il adorait Paris; mais il s'etait dit qu'il ne reviendrait pas tant que l'empire durerait, et il serait mort avant de se manquer de parole. Il employa genereusement ces dures annees a son admirable traduction de Shakespeare, et rien n'etait plus touchant que de le voir a cette oeuvre, ou l'Angleterre etait melee a la France, et qui etait en meme temps le payement de l'hospitalite et le don de l'expatrie a la patrie.

"Le 4 septembre le ramena. Alors, Paris etait menace, les prussiens arrivaient, beaucoup s'en allaient a l'etranger; lui, il vint de l'etranger. Il vint prendre sa part du peril, du froid, de la faim, du bombardement. Il s'engagea dans l'artillerie de la garde nationale. Il eut la douleur commune de nos desastres et la douleur personnelle de la mort de son frere.

"On aurait pu croire que c'etait suffisant, et qu'apres la prison, apres l'exil, apres le deuil patriotique, apres le deuil fraternel, il etait assez puni d'avoir ete bon, honnete et vaillant toute sa vie. On aurait pu croire qu'il avait bien gagne un peu de joie, de bien-etre et de sante. La France ressuscitait peu a peu, et il aurait pu etre heureux quelque temps sans remords. Alors la maladie l'a saisi, et l'a cloue dans son lit pendant un an avant de le clouer pour toujours dans le cercueil.

"Son frere est mort foudroye; lui, il a expire lentement. La mort a plusieurs facons de frapper les peres. Pendant plus d'un an, son lit a ete sa premiere tombe, la tombe d'un vivant, car il a eu, jusqu'au dernier jour, jusqu'a la derniere heure, toute sa lucidite d'esprit. Il s'interessait a tout, lisait les journaux; seulement, il lui etait impossible d'ecrire une ligne; son intelligence si droite, sa raison si ferme, ses longues etudes d'histoire, son talent si serieux et si fort, a quoi bon maintenant? Ce supplice de l'impuissance intelligente, de la volonte prisonniere, de la vie dans la mort, il l'a subi seize mois. Et puis, une pulmonie s'est declaree et l'a emporte dans l'inconnu.

"La mort, soit. Mais cette longue agonie, pourquoi? Un jour, il etait mieux, et nous le croyions deja gueri; puis il retombait, pour remonter, et pour retomber encore. Pourquoi ces sursis successifs, puisqu'il etait condamne a mort? Pourquoi la destinee, puisqu'elle avait decide de le tuer, n'en a-t-elle pas fini tout de suite, et qui donc prend plaisir a prolonger ainsi notre execution, et a nous faire mourir tant de fois?

"Pauvre cher Victor! que j'ai vu si enfant, et que j'allais chercher, le dimanche, a sa pension!

"Et son pere! Ses ennemis eux-memes diront que c'est trop. D'abord, c'a ete sa fille,--et toi, mon Charles! Puis, il y a deux ans, c'a ete son fils aine. Et maintenant, c'est le dernier. Quel bonheur pour leur mere d'etre morte! C'est la que les genies ne sont plus que des peres. Tous s'en sont alles, l'un apres l'autre, le laissant seul. Lui si pere! Oh! ses chers petits enfants des _Feuilles d'automne!_ On lui dira qu'il a d'autres enfants, nous tous, ses fils intellectuels, tous ceux qui sont nes de lui, et tous ceux qui en naitront, et que ceux-la ne lui manqueront ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, et que la mort aura beau faire, ils seront plus nombreux d'age en age. D'autres lui diront cela; mais moi, j'etais le frere de celui qui est mort, et je ne puis que pleurer.

AUGUSTE VACQUERIE."

* * * * *

OBSEQUES DE FRANCOIS-VICTOR HUGO

Bien avant l'heure indiquee, la foule etait deja telle dans la rue Drouot, qu'il etait difficile d'arriver a la maison mortuaire. Un registre ouvert dans une petite cour recevait les noms de ceux qui voulaient temoigner leur douloureuse sympathie au pere si cruellement frappe.

Un peu apres midi, on a descendu le corps. C'a ete une chose bien triste a voir, le pere au bas de l'escalier regardant descendre la biere de son dernier fils.

Un autre moment navrant, c'a ete quand Mme Charles Hugo a passe, prete a s'evanouir a chaque instant et si faible qu'on la portait plus qu'on ne la soutenait. Il y a deux ans, elle enterrait son mari; hier, son beau-frere. Avec quel tendre devouement et quelle admirable perseverance elle a soigne ce frere pendant cette longue maladie, passant les nuits, lui sacrifiant tout, ne vivant que pour lui, c'est ce que n'oublieront jamais le pere ni les amis du mort. Elle a voulu absolument l'accompagner jusqu'au bout, et ne l'a quitte que lorsqu'on l'a arrachee de la tombe.

L'enterrement etait au cimetiere de l'Est. Le convoi a suivi les grands boulevards, puis le boulevard Voltaire.

Derriere le corbillard, marchait le pere desole. Lui aussi, ses amis auraient voulu qu'il s'epargnat ce supplice, rude a tous les ages. Mais Victor Hugo accepte virilement toutes les epreuves, il n'a pas voulu fuir celle-la, et c'etait aussi beau que triste de voir derriere ce corbillard cette tete blanche que le sort a frappee tant de fois sans parvenir a la courber.

Derriere le pere, venaient MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul Foucher, oncle du mort, et Leopold Hugo, son cousin. Puis le docteur Allix et M. Armand Gouzien, qui avaient bien le droit de se dire de la famille, apres les soins fraternels qu'ils ont prodigues au malade.

Puis, les amis et les admirateurs du pere, tous ceux, deputes, journalistes, litterateurs, artistes, ouvriers, qui avaient voulu s'associer a ce grand deuil: MM. Gambetta, Cremieux, Eugene Pelletan, Arago, Spuller, Lockroy, Jules Simon, Alexandre Dumas, Flaubert, Nefftzer, Martin Bernard ... mais il faudrait citer tout ce qui a un nom. Ce cortege innombrable passait entre deux haies epaisses qui couvraient les deux trottoirs du boulevard et qui n'ont pas cesse jusqu'au cimetiere.

A mesure que le convoi avancait, une partie de la haie se detachait pour s'ajouter au cortege, qui grossissait de moment en moment et que la chaussee avait peine a contenir. Et quand cet enorme cortege est arrive au cimetiere, il l'a trouve deja plein d'une foule egalement innombrable, et ce n'est pas sans difficulte qu'on a pu faire ouvrir passage meme au cercueil.

Le tombeau de famille de Victor Hugo n'ayant plus de place, helas, on a depose le corps dans un caveau provisoire. Quand il y a ete descendu, il s'est fait un grand silence, et Louis Blanc a dit les belles et touchantes paroles qui suivent :

Messieurs,

Des deux fils de Victor Hugo, le plus jeune va rejoindre l'aine. Il y a trois ans, ils etaient tous les deux pleins de vie. La mort, qui les avait separes depuis, vient les reunir.

Lorsque leur pere ecrivait:

Aujourd'hui, je n'ai plus de tout ce que j'avais Qu'un fils et qu'une fille, Me voila presque seul! Dans cette ombre ou je vais, Dieu m'ote la famille!

Lorsque ce cri d'angoisse sortait de son grand coeur dechire:

Oh! demeurez, vous deux qui me restez!....,

prevoyait-il que, pour lui, la nature serait a ce point inexorable? Prevoyait-il que la _maison sans enfants_ allait etre la sienne?--Comme si la destinee avait voulu, proportionnant sa part de souffrance a sa gloire, lui faire un malheur egal a son genie!

Ah! ceux-la seuls comprendront l'etendue de ce deuil, qui ont connu l'etre aime que nous confions a la terre. Il etait si affectueux, si attentif au bonheur des autres! Et ce qui donnait a sa bonte je ne sais quel charme attendrissant, c'etait le fond de tristesse dont temoignaient ses habitudes de reserve, ses manieres toujours graves, son sourire toujours pensif. Rien qu'a le voir, on sentait qu'il avait souffert, et la douceur de son commerce n'en etait que plus penetrante.