Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
Part 8
Tenez, monsieur, c'est horrible. Nous habitons, vous et moi, l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n'etes qu'un ministre. Je suis de la cendre, vous etes de la poussiere. D'atome a atome on peut se parler. On peut d'un neant a l'autre se dire ses verites. Eh bien, sachez-le, quelles que soient les splendeurs actuelles de votre politique, quelle que soit la gloire de l'alliance de M. Bonaparte, quelque honneur qu'il y ait pour vous a mettre votre tete a cote de la sienne dans le bonnet qu'il porte, si retentissants et si magnifiques que soient vos triomphes en commun dans l'affaire turque, monsieur, cette corde qu'on noue au cou d'un homme, cette trappe qu'on ouvre sous ses pieds, cet espoir qu'il se cassera la colonne vertebrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement de leur orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement d'angoisse que le noeud etouffe, cette ame eperdue qui se cogne au crane sans pouvoir s'en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent un point d'appui, ces mains liees et muettes qui se joignent et qui crient au secours, et cet autre homme, cet homme de l'ombre, qui se jette sur ces palpitations supremes, qui se cramponne aux jambes du miserable et qui se pend au pendu, monsieur, c'est epouvantable. Et si par hasard les conjectures que j'ecarte avaient raison, si l'homme qui s'est accroche aux pieds de Tapner etait M. Bonaparte, ce serait monstrueux. Mais, je le repete, je ne crois pas cela. Vous n'avez obei a aucune influence; vous avez dit: que la justice "suive son cours"; vous avez donne cet ordre comme un autre; les rabachages sur la peine de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau. Vous n'avez pas vu la gravite de l'acte. C'est une legerete d'homme d'etat; rien de plus. Monsieur, gardez vos etourderies pour la terre, ne les offrez pas a l'eternite. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces profondeurs-la; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces profondeurs-la, je suis plus pres que vous, je les vois. Prenez garde. _Exsul sicut mortuus_. Je vous parle de dedans le tombeau.
Bah! qu'importe! Un homme pendu; et puis apres? une ficelle que nous allons rouler, une charpente que nous allons declouer, un cadavre que nous allons enterrer, voila grand'chose. Nous tirerons le canon, un peu de fumee en orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut un microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre, ce cadavre, ce mechant gibet imperceptible, cette misere, c'est l'immensite. C'est la question sociale, plus haute que la question politique. C'est plus encore, c'est ce qui n'est plus la terre. Ce qui est peu de chose, c'est votre canon, c'est votre politique, c'est votre fumee. L'assassin qui du matin au soir devient l'assassine, voila ce qui est effrayant; une ame qui s'envole tenant le bout de corde du gibet, voila ce qui est, entre deux diners, formidable. Hommes d'etat, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous pressez nonchalamment de votre pouce gante de blanc le ressort de la potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe, savez-vous ce que c'est? C'est l'infini qui apparait; c'est l'insondable et l'inconnu; c'est la grande ombre qui s'ouvre brusque et terrible sous votre petitesse.
Continuez. C'est bien. Qu'on voie les hommes du vieux monde a l'oeuvre. Puisque le passe s'obstine, regardons-le. Voyons successivement toutes ses figures: a Tunis, c'est le pal; chez le czar, c'est le knout; chez le pape, c'est le garrot; en France, c'est la guillotine; en Angleterre, c'est le gibet; en Asie et en Amerique, c'est le marche d'esclaves. Ah! tout cela s'evanouira! Nous les anarchistes, nous les demagogues, nous les buveurs de sang, nous vous le declarons, a vous les conservateurs et les sauveurs, la liberte humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine est sacree, l'ame humaine est divine. Pendez maintenant!
Prenez garde. L'avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille societe est debout, mais morte, vous dis-je. Vous vous etes trompes. Vous avez mis la main dans les tenebres sur le spectre et vous en avez fait votre fiancee. Vous tournez le dos a la vie; elle va tout a l'heure se lever derriere vous. Quand nous prononcons ces mots, progres, revolution, liberte, humanite, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la nuit ou nous sommes et ou vous etes. Vraiment, savez-vous ce que c'est que cette nuit? Apprenez-le, avant peu les idees en sortiront enormes et rayonnantes. La democratie, c'etait hier la France; ce sera demain l'Europe. L'eclipse actuelle masque le mysterieux agrandissement de l'astre.
Je suis, monsieur, votre serviteur,
VICTOR HUGO.
Marine-Terrace, 11 fevrier 1854.
III
CINQUIEME ANNIVERSAIRE DU 24 FEVRIER 1848
24 fevrier 1854.
Citoyens,
Une date, c'est une idee qui se fait chiffre; c'est une victoire qui se condense et se resume dans un nombre lumineux, et qui flamboie a jamais dans la memoire des hommes.
Vous venez de celebrer le 24 Fevrier 1848; vous avez glorifie la date passee; permettez-moi de me tourner vers la date future.
Permettez-moi de me tourner vers cette journee, soeur encore ignoree du 24 Fevrier, qui donnera son nom a la prochaine revolution, et qui s'identifiera avec elle.
Permettez-moi d'envoyer a la date future toutes les aspirations de mon ame.
Qu'elle ait autant de grandeur que la date passee, et qu'elle ait plus de bonheur!
Que les hommes pour qui elle resplendira soient fermes et purs, qu'ils soient bons et grands, qu'ils soient justes, utiles et victorieux, et qu'ils aient une autre recompense que l'exil!
Que leur sort soit meilleur que le notre!
Citoyens! que la date future soit la date definitive!
Que la date future continue l'oeuvre de la date passee, mais qu'elle l'acheve!
Que, comme le 24 Fevrier, elle soit radieuse et fraternelle; mais qu'elle soit hardie et qu'elle aille au but! qu'elle regarde l'Europe de la facon dont Danton la regardait!
Que, comme Fevrier, elle abolisse la monarchie en France, mais qu'elle l'abolisse aussi sur le continent! qu'elle ne trompe pas l'esperance! que partout elle substitue le droit humain au droit divin! qu'elle crie aux nationalites: debout! Debout, Italie! debout, Pologne! debout, Hongrie! debout, Allemagne, debout, peuples, pour la liberte! Qu'elle embouche le clairon du reveil! qu'elle annonce le lever du jour! que, dans cette halte nocturne ou gisent les nations engourdies par je ne sais quel lugubre sommeil, elle sonne la diane des peuples!
Ah! l'instant s'avance! je vous l'ai deja dit et j'y insiste, citoyens! des que les chocs decisifs auront lieu, des que la France abordera directement la Russie et l'Autriche et les saisira corps a corps, quand la grande guerre commencera, citoyens! vous verrez la revolution luire. C'est a la revolution qu'il est reserve de frapper les rois du continent. L'empire est le fourreau, la republique est l'epee.
Donc, acclamons la date future! acclamons la revolution prochaine! souhaitons la bienvenue a cet ami mysterieux qui s'appelle demain!
Que la date future soit splendide! que la prochaine revolution soit invincible! qu'elle fonde les Etats-Unis d'Europe!
Que, comme Fevrier, elle ouvre a deux battants l'avenir, mais qu'elle ferme a jamais l'abominable porte du passe! que de toutes les chaines des peuples elle forge a cette porte, un verrou! et que ce verrou soit enorme comme a ete la tyrannie!
Que, comme Fevrier, elle releve et place sur l'autelle sublime trepied Liberte-Egalite-Fraternite, mais que sur ce trepied elle allume, de facon a en eclairer toute la terre, la grande flamme Humanite!
Qu'elle en eblouisse les penseurs, qu'elle en aveugle les despotes!
Que, comme Fevrier, elle renverse l'echafaud politique releve par le Bonaparte de decembre, mais qu'elle renverse aussi l'echafaud social! Ne l'oublions pas citoyens, c'est sur la tete du proletaire que l'echafaud social suspend son couperet. Pas de pain dans la famille, pas de lumiere dans le cerveau; de la la faute, de la la chute, de la le crime.
Un soir, a la nuit tombante, je me suis approche d'une guillotine qui venait de travailler dans la place de Greve. Deux poteaux soutenaient le couperet encore fumant. J'ai demande au premier poteau: Comment t'appelles-tu? il m'a repondu: Misere. J'ai demande au deuxieme poteau: Comment t'appelles-tu? Il m'a repondu: Ignorance.
Que la revolution prochaine, que la date future, arrache ces poteaux et brise cet echafaud!
Que, comme Fevrier, elle confirme le droit de l'homme, mais qu'elle proclame le droit de la femme et qu'elle decrete le droit de l'enfant; c'est-a-dire l'egalite pour l'une et l'education pour l'autre!
Que, comme Fevrier, elle repudie la confiscation et les violences, qu'elle ne depouille personne; mais qu'elle dote tout le monde! qu'elle ne soit pas faite contre les riches, mais qu'elle soit faite pour les pauvres! Oui! que, par une immense reforme economique, par le droit du travail mieux compris, par de larges institutions d'escompte et de credit, par le chomage rendu impossible, par l'abolition des douanes et des frontieres, par la circulation decuplee, par la suppression des armees permanentes, qui coutent a l'Europe quatre milliards par an, sans compter ce que coutent les guerres, par la complete mise en valeur du sol, par un meilleur balancement de la production et de la consommation, ces deux battements de l'artere sociale, par l'echange, source jaillissante de vie, par la revolution monetaire, levier qui peut soulever toutes les indigences, enfin, par une gigantesque creation de richesses toutes nouvelles que des a present la science entrevoit et affirme, elle fasse du bien-etre materiel, intellectuel et moral la dotation universelle!
Qu'elle broie, ecrase, efface, aneantisse, toutes les vieilles institutions deshonorees, c'est la sa mission politique; mais qu'elle fasse marcher de front sa mission sociale et qu'elle donne du pain aux travailleurs! Qu'elle preserve les jeunes ames de l'enseignement,--je me trompe,--de l'empoisonnement jesuitique et clerical, mais qu'elle etablisse et constitue sur une base colossale l'instruction gratuite et obligatoire! Savez-vous, citoyens, ce qu'il faut a la civilisation, pour qu'elle devienne l'harmonie? Des ateliers, et des ateliers! des ecoles, et des ecoles! L'atelier et l'ecole, c'est le double laboratoire d'ou sort la double vie, la vie du corps et la vie de l'intelligence. Qu'il n'y ait plus de bouches affamees! qu'il n'y ait plus de cerveaux tenebreux! Que ces deux locutions, honteuses, usuelles, presque proverbiales, que nous avons tous prononcees plus d'une fois dans notre vie:--_cet homme n'a pas de quoi manger;--cet homme ne sait pas lire_;--que ces deux locutions, qui sont comme les deux lueurs de la vieille misere eternelle, disparaissent du langage humain!
Qu'enfin, comme le 24 Fevrier, la grande date future, la revolution prochaine, fasse dans tous les sens des pas en avant, mais qu'elle ne fasse point un pas en arriere! qu'elle ne se croise pas les bras avant d'avoir fini! que son dernier mot soit: suffrage universel, bien-etre universel, paix universelle, lumiere universelle!
Quand on nous demande: qu'entendez-vous par Republique Universelle? nous entendons cela. Qui en veut? (_Cri unanime_:--Tout le monde!)
Et maintenant, amis, cette date que j'appelle, cette date qui, reunie au grand 24 Fevrier 1848 et a l'immense 22 septembre 1792, sera comme le triangle de feu de la revolution, cette troisieme date, cette date supreme, quand viendra-t-elle? quelle annee, quel mois, quel jour illustrera-t-elle? de quels chiffres se composera-t-elle dans la serie tenebreuse des nombres? sont-ils loin ou pres de nous, ces chiffres encore obscurs et destines a une si prodigieuse lumiere? Citoyens, deja, des a present, a l'heure ou je parle, ils sont ecrits sur une page du livre de l'avenir, mais cette page-la, le doigt de Dieu ne l'a pas encore tournee. Nous ne savons rien, nous meditons, nous attendons; tout ce que nous pouvons dire et repeter, c'est qu'il nous semble que la date liberatrice approche. On ne distingue pas le chiffre, mais on voit le rayonnement.
Proscrits! levons nos fronts pour que ce rayonnement les eclaire!
Levons nos fronts, pour que, si les peuples demandent:--Qu'est-ce donc qui blanchit de la sorte le haut du visage de ces hommes?--on puisse repondre:--C'est la clarte de la revolution qui vient!
Levons nos fronts, proscrits, et, comme nous l'avons fait si souvent dans notre confiance religieuse, saluons l'avenir!
L'avenir a plusieurs noms.
Pour les faibles, il se nomme l'impossible; pour les timides, il se nomme l'inconnu; pour les penseurs et pour les vaillants, il se nomme l'ideal.
L'impossible!
L'inconnu!
Quoi! plus de misere pour l'homme, plus de prostitution pour la femme, plus d'ignorance pour l'enfant, ce serait l'impossible!
Quoi! les Etats-Unis d'Europe, libres et maitres chacun chez eux, mus et relies par une assemblee centrale, et communiant a travers les mers avec les Etats-Unis d'Amerique, ce serait l'inconnu!
Quoi! ce qu'a voulu Jesus-Christ, c'est l'impossible!
Quoi! ce qu'a fait Washington, c'est l'inconnu!
Mais on nous dit:--Et la transition! et les douleurs de l'enfantement! et la tempete du passage du vieux monde au monde nouveau! un continent qui se transforme! l'avatar d'un continent! Vous figurez-vous cette chose redoutable? la resistance desesperee des trones, la colere des castes, la furie des armees, le roi defendant sa liste civile, le pretre defendant sa prebende, le juge defendant sa paie, l'usurier defendant son bordereau, l'exploiteur defendant son privilege, quelles ligues! quelles luttes! quels ouragans! quelles batailles! quels obstacles! Preparez vos yeux a repandre des larmes; preparez vos veines a verser du sang! arretez-vous! reculez! ...--Silence aux faibles et aux timides! l'impossible, cette barre de fer rouge, nous y mordrons; l'inconnu, ces tenebres, nous nous y plongerons; et nous te conquerrons, ideal!
Vive la revolution future!
IV
APPEL AUX CONCITOYENS
14 juin 1854.
Il devient urgent d'elever la voix et d'avertir les coeurs fideles et genereux. Que ceux qui sont dans le pays se souviennent de ceux qui sont hors du pays. Nous, les combattants de la proscription, nous sommes entoures de detresses heroiques et inouies. Le paysan souffre loin de son champ, l'ouvrier souffre loin de son atelier; pas de travail, pas de vetements, pas de souliers, pas de pain; et au milieu de tout cela des femmes et des enfants; voila ou en sont une foule de proscrits. Nos compagnons ne se plaignent pas, mais nous nous plaignons pour eux. Les despotes, M. Bonaparte en tete, ont fait ce qu'il faut, la calomnie, la police et l'intimidation aidant, pour empecher les secours d'arriver a ces inebranlables confesseurs de la democratie et de la liberte. En les affamant, on espere les dompter. Reve. Ils tomberont a leur poste.
En attendant, le temps se passe, les situations s'aggravent, et ce qui n'etait que de la misere devient de l'agonie. Le denument, la nostalgie et la faim deciment l'exil. Plusieurs sont morts deja. Les autres doivent-ils mourir?
Concitoyens de la republique universelle, secourir l'homme qui souffre, c'est le devoir; secourir l'homme qui souffre pour l'humanite, c'est plus que le devoir.
Vous tous qui etes restes dans vos patries et qui avez du moins ces deux choses qui font vivre, le pain et l'air natal, tournez vos yeux vers cette famille de l'exil qui lutte pour tous et qui ebauche dans les douleurs et dans l'epreuve la grande famille des peuples.
Que chacun donne ce qu'il pourra. Nous appelons nos freres au secours de nos freres.
V
SUR LA TOMBE DE FELIX BONY
21 septembre 1854.
Citoyens,
Encore un condamne a mort par l'exil qui vient de subir sa peine!
Encore un qui meurt tout jeune, comme Helin, comme Bousquet, comme Louise Julien, comme Gaffney, comme Izdebski, comme Cauvet! Felix Bony, qui est dans cette biere, avait vingt-neuf ans.
Et, chose poignante! les enfants tombent aussi! Avant d'arriver a cette sepulture, tout a l'heure, nous nous sommes arretes devant une autre fosse, fraichement ouverte comme celle-ci, ou nous avons depose le fils de notre compagnon d'exil Eugene Beauvais, pauvre enfant mort des douleurs de sa mere, et mort, helas! presque avant d'avoir vecu!
Ainsi, dans la douloureuse etape que nous faisons, le jeune homme et l'enfant roulent pele-mele sous nos pieds dans l'ombre.
Felix Bony avait ete soldat; il avait subi cette monstrueuse loi du sang qu'on appelle conscription et qui arrache l'homme a la charrue, pour le donner au glaive.
Il avait ete ouvrier; et, chomage, maladie, travail au rabais, exploitation, marchandage, parasitisme, misere, il avait traverse les sept cercles de l'enfer du proletaire. Comme vous le voyez, cet homme, si jeune encore, avait ete eprouve de tous les cotes, et l'infortune l'avait trouve solide.
Depuis le 2 decembre, il etait proscrit.
Pourquoi? pour quel crime?
Son crime, c'etait le mien a moi qui vous parle, c'etait le votre a vous qui m'ecoutez. Il etait republicain dans une republique; il croyait que celui qui a prete un serment doit le tenir, que, parce qu'on est ou qu'on se croit prince, on n'est pas dispense d'etre honnete homme, que les soldats doivent obeir aux constitutions, que les magistrats doivent respecter les lois; il avait ces idees etranges, et il s'est leve pour les soutenir; il a pris les armes, comme nous l'avons tous fait, pour defendre les lois; il a fait de sa poitrine le bouclier de la constitution; il a accompli son devoir, en un mot. C'est pour cela qu'il a ete frappe; c'est pour cela qu'il a ete banni; c'est pour cela qu'il a ete "condamne", comme parlent les juges infames qui rendent la justice au nom de l'accuse Louis Bonaparte.
Il est mort; mort de nostalgie comme les autres qui l'ont precede ici; mort d'epuisement, mort loin de sa ville natale, mort loin de sa vieille mere, mort loin de son petit enfant. Il a agonise, car l'agonie commence avec l'exil, il a agonise trois ans; il n'a pas flechi une heure. Vous l'avez tous connu, vous vous en souvenez! Ah! c'etait un vaillant et ferme coeur!
Qu'il repose dans cette paix severe! et qu'il trouve du moins dans le sepulcre la realisation sereine de ce qui fut son ideal pendant la vie. La mort, c'est la grande fraternite.
O proscrits, puisque c'est vrai que cet ami est mort, et que voila encore un des notres qui s'evanouit dans le cercueil, faisons l'appel dans nos rangs; serrons-nous devant la mort comme les soldats devant la mitraille; c'est le moment de pleurer et c'est le moment de sourire; c'est ici la paque supreme. Retrempons notre conscience republicaine, retrempons notre foi en Dieu et au progres dans ces tenebres ou nous descendrons tous peut-etre l'un apres l'autre avant d'avoir revu la chere terre de la patrie; asseyons-nous, cote a cote avec nos morts, a cette sainte cene de l'honneur, du devouement et du sacrifice; faisons la communion de la tombe.
Donc l'air de la proscription tue. On meurt ici, on meurt souvent, on meurt sans cesse. Le proscrit lutte, resiste, tient tete, s'assied au bord de la mer et regarde du cote de la France, et meurt. Les autres apres lui continuent le combat; seulement la breche de l'exil commence a s'encombrer de cadavres.
Tout est bien. Et ceci (_montrant la fosse_) rachete cela (_l'orateur etend le bras du cote de la France_). Pendant que tant d'hommes qui auraient la force s'ils voulaient acceptent la servitude, et, le bat sur le cou, subissent le triomphe du guet-apens, lache triomphe et lache soumission, pendant que les foules s'en vont dans la honte, les proscrits s'en vont dans la tombe.--Tout est bien.
O mes amis, quelle profonde douleur!
Ah! que du moins, en attendant le jour ou ils se leveront, en attendant le jour ou ils auront pudeur, en attendant le jour ou ils auront horreur, les peuples maintenant a terre, les uns garrottes, les autres abrutis, ce qui est pire, les autres prosternes, ce qui est pire encore, regardent passer, le front haut dans les tenebres, et s'enfoncer en silence dans le desert de l'exil cette fiere colonne de proscrits qui marche vers l'avenir, ayant en tete des cercueils!
L'avenir. Ce mot m'est venu. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il sort naturellement de la pensee dans le lieu mysterieux ou nous sommes; c'est que c'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine et loin dans l'horizon humain. Aujourd'hui que la Liberte, la Verite et la Justice ont les mains liees derriere le dos et sont battues de verges et sont fouettees en place publique, la Liberte par les soldats, la Verite par les pretres, la Justice par les juges; aujourd'hui que l'Idee venue de Dieu est suppliciee, Dieu est sur l'horizon humain, Dieu est sur la place publique ou on le fouette, et l'on peut dire, oui, l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec nous. On a donc le droit de sonder la plaie humaine dans ce lieu des choses eternelles. D'ailleurs on n'importune pas la tombe, et surtout la tombe des martyrs, en parlant d'esperance. Eh bien! je vous le dis, et c'est surtout du haut de ce talus funebre qu'on le voit distinctement, esperez! Il y a partout des lueurs dans la nuit, lueur en Espagne, lueur en Italie, en Orient clarte; incendie, disent les myopes de la politique, et moi je dis, aurore!
Cette clarte de l'orient, si faible encore, c'est la l'inconnu, c'est la le mystere. Proscrits, ne la quittez pas des yeux un seul instant. C'est la que va se lever l'avenir.
Laissez-moi, avec la gravite qui sied en presence de l'auditeur funebre qui est la (_l'orateur montre le cercueil_), laissez-moi vous parler des evenements qui s'accomplissent et des evenements qui se preparent, librement, a coeur ouvert, comme il convient a ceux qui sont surs de l'avenir, etant surs du droit. On nous dit quelquefois:--Prenez garde. Vos paroles sont trop hardies. Vous manquez de prudence.--Est-ce qu'il est question de prudence aujourd'hui? il est question de courage. Aux heures de lutte a corps perdu, gloire a ceux qui ont des paroles sans precautions et des sabres sans fourreau!
D'ailleurs les rois sont entraines. Soyez tranquilles.
Il y a deux faits dans la situation presente; une alliance et une guerre.
Que nous veulent ces deux faits?
L'alliance? J'en conviens, nous regardons pour l'instant sans enthousiasme cette apparente intimite entre Fontenoy et Waterloo d'ou il semble qu'il soit sorti une espece d'Anglo-France; nous laissons, temoins froids et muets de ce spectacle, le choeur banal qui suit tous les corteges et qui se groupe a la porte de tous les succes, chanter, des deux cotes de la Manche, en se renvoyant les strophes de Paris a Londres, cette alliance admirable grace a laquelle se promenent aujourd'hui au soleil le chasseur de Vincennes bras dessus bras dessous avec le rifle-guard, le marin francais bras dessus bras dessous avec le marin anglais, la capote bleue bras dessus bras dessous avec l'habit rouge, et sans doute aussi, dans le sepulcre, Napoleon bras dessus bras dessous avec Hudson Lowe.