Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
Part 7
Oh! s'il y a quelque chose d'auguste dans ces enseignements de fraternite, dans ces doctrines de mansuetude et d'amour que toutes les bouches qui crient: religion, et toutes les bouches qui disent: democratie, que toutes les voix de l'ancien et du nouvel evangile sement et repandent aujourd'hui d'un bout, du monde a l'autre, les unes au nom de l'Homme-Dieu, les autres au nom de l'Homme-Peuple; si ces doctrines sont justes, si ces idees sont vraies; si le vivant est frere du vivant, si la vie de l'homme est venerable, si l'ame de l'homme est immortelle; si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu seul a eu le pouvoir de donner; si la mere qui sent l'enfant remuer dans ses entrailles est un etre beni, si le berceau est une chose sacree, si le tombeau est une chose sainte,--insulaires de Guernesey, ne tuez pas cet homme!
Je dis: ne le tuez pas, car, sachez-le bien, quand on peut empecher la mort, laisser mourir, c'est tuer.
Ne vous etonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles. Laissez, je vous le dis, le proscrit interceder pour le condamne. Ne dites pas: que nous veut cet etranger? Ne dites pas au banni: de quoi te meles-tu? ce n'est pas ton affaire.--Je me mele des choses du malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. L'infortune a pitie de la misere; la douleur se penche sur le desespoir.
D'ailleurs, cet homme et moi, n'avons-nous pas des souffrances qui se ressemblent? ne tendons-nous pas chacun les bras a ce qui nous echappe? moi banni, lui condamne, ne nous tournons-nous pas chacun vers notre lumiere, lui vers la vie, moi vers la patrie?
Et,--l'on devrait reflechir a ceci,--l'aveuglement de la creature humaine qui proscrit et qui juge est si profond, la nuit est telle sur la terre, que nous sommes frappes, nous les bannis de France, pour avoir fait notre devoir, comme cet homme est frappe pour avoir commis un crime. La justice et l'iniquite se donnent la main dans les tenebres.
Mais qu'importe! pour moi cet assassin n'est plus un assassin, cet incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur; c'est un etre fremissant qui va mourir. Le malheur le fait mon frere. Je le defends.
L'adversite qui nous eprouve a parfois, outre l'epreuve, des utilites imprevues, et il arrive que nos proscriptions, expliquees par les choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et consolants.
Si ma voix est entendue, si elle n'est pas emportee comme un souffle vain dans le bruit du flot et de l'ouragan, si elle ne se perd pas dans la rafale qui separe les deux iles, si la semence de pitie que je jette a ce vent de mer germe dans les coeurs et fructifie, s'il arrive que ma parole, la parole obscure du vaincu, ait cet insigne honneur d'eveiller l'agitation salutaire d'ou sortiront-la peine commuee et le criminel penitent, s'il m'est donne a moi, le proscrit rejete et inutile, de me mettre en travers d'un tombeau qui s'ouvre, de barrer le passage a la mort, et de sauver la tete d'un homme, si je suis le grain de sable tombe de la main du hasard qui fait pencher la balance et qui fait prevaloir la vie sur la mort, si ma proscription a ete bonne a cela, si c'etait la le but mysterieux de la chute de mon foyer et de ma presence en ces iles, oh! alors tout est bien, je n'ai pas souffert, je remercie, je rends graces et je leve les mains au ciel, et, dans cette occasion ou eclatent toutes les volontes de la providence, ce sera votre triomphe, o Dieu, d'avoir fait benir Guernesey par la France, ce peuple presque primitif par la civilisation tout entiere, les hommes qui ne tuent point par l'homme qui a tue, la loi de misericorde et de vie par le meurtrier, et l'exil par l'exile!
Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n'est pas moi, qui ne suis que l'atome emporte n'importe dans quelle nuit par le souffle de l'adversite; ce qui s'adresse a vous aujourd'hui, je viens de vous le dire, c'est la civilisation tout entiere; c'est elle qui tend vers vous ses mains venerables. Si Beccaria proscrit etait au milieu de vous, il vous dirait: _la peine capitale est impie_; si Franklin banni vivait a votre foyer, il vous dirait: _la loi qui tue est une loi funeste_; si Filangieri refugie, si Vico exile, si Turgot expulse, si Montesquieu chasse, habitaient sous votre toit, ils vous diraient: _l'echafaud est abominable_; si Jesus-Christ, en fuite devant Caiphe, abordait votre ile, il vous dirait: _ne frappez pas avec le glaive_;--et a Montesquieu, a Turgot, a Vico, a Filangieri, a Beccaria, a Franklin vous criant: grace! a Jesus-Christ vous criant: grace! repondriez-vous: Non!
Non! c'est la reponse du mal. Non! c'est la reponse du neant. L'homme croyant et libre affirme la vie, affirme la pitie, la clemence et le pardon, prouve l'ame de la societe par la misericorde de la loi, et ne repond non! qu'a l'opprobre, au despotisme et a la mort.
Un dernier mot et j'ai fini.
A cette heure fatale de l'histoire ou nous sommes, car si grand que soit un siecle et si beau que soit un astre, ils ont leurs eclipses, a cette minute sinistre que nous traversons, qu'il y ait au moins un lieu sur la terre ou le progres couvert de plaies, jete aux tempetes, vaincu, epuise, mourant, se refugie et surnage! Iles de la Manche, soyez le radeau de ce naufrage sublime! Pendant que l'orient et l'occident se heurtent pour la fantaisie des princes, pendant que les continents n'offrent partout aux yeux que ruse, violence, fourberie, ambition, pendant que les grands empires etalent les passions basses, vous, petits pays, donnez les grands exemples. Reposez le regard du genre humain.
Oui, en ce moment ou le sang des hommes coule a ruisseaux a cause d'un homme, en ce moment ou l'Europe assiste a l'agonie heroique des turcs sous le talon du czar, triomphateur qu'attend le chatiment, en ce moment ou la guerre, evoquee par un caprice d'empereur, se leve de toutes parts avec son horreur et ses crimes, qu'ici du moins, dans ce coin du monde, dans cette republique de marins et de paysans, on voie ce beau spectacle: un petit peuple brisant l'echafaud! Que la guerre soit partout, et ici la paix! Que la barbarie soit partout, et ici la civilisation! Que la mort, puisque les princes le veulent, soit partout, et que la vie soit ici! Tandis que les rois, frappes de demence, font de l'Europe un cirque ou les hommes vont remplacer les tigres et s'entre-devorer, que le peuple de Guernesey, de son rocher, entoure des calamites du monde et des tempetes du ciel, fasse un piedestal et un autel; un piedestal a l'Humanite, un autel a Dieu!
Jersey, Marine-Terrace, 10 janvier 1854.
II
A LORD PALMERSTON
SECRETAIRE D'ETAT DE L'INTERIEUR EN ANGLETERRE
[Note: Voir aux Notes les extraits des journaux la _Nation_ et l'_Homme_.]
La lettre qui precede avait emu l'ile de Guernesey. Des meetings avaient eu lieu, une adresse a la reine avait ete signee, les journaux anglais avaient reproduit en l'appuyant la demande de Victor Hugo pour la grace de Tapner. Le gouvernement anglais avait successivement accorde trois sursis. On pensait que l'execution n'aurait pas lieu. Tout a coup le bruit se repand que l'ambassadeur de France, M. Walewski, est alle voir lord Palmerston. Deux jours apres, Tapner est execute. L'execution eut lieu le 10 fevrier. Le 11, Victor Hugo ecrivit a lord Palmerston la lettre qu'on va lire:
Monsieur,
Je mets sous vos yeux une serie de faits qui se sont accomplis a Jersey dans ces dernieres annees.
Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamne a mort et gracie. Il y a huit ans, Thomas Nicolle, assassin, fut condamne a mort et gracie. Il y a trois ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamne a mort et gracie. Pour tous ces criminels la mort fut commuee en deportation. Pour obtenir ces graces, a ces diverses epoques, il a suffi d'une petition des habitants de l'ile.
J'ajoute qu'en 1851 on se borna egalement a deporter Edward Carlton, qui avait assassine sa femme dans des circonstances horribles.
Voila ce qui s'est passe depuis quinze ans dans l'ile d'ou je vous ecris.
Par suite de tous ces faits significatifs, on a efface les scellements du gibet sur le vieux Mont-Patibulaire de Saint-Helier, et il n'y a plus de bourreau a Jersey.
Maintenant quittons Jersey et venons a Guernesey.
Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamne a mort. A l'heure qu'il est, monsieur, et au besoin les faits que je viens de vous citer suffiraient a le prouver, dans toutes les consciences saines et droites la peine de mort est abolie; Tapner condamne, un cri s'eleve, les petitions se multiplient; une, qui s'appuie energiquement sur le principe de l'inviolabilite de la vie humaine, est signee par six cents habitants les plus eclaires de l'ile. Notons ici que, des nombreuses sectes chretiennes qui se partagent les quarante mille habitants de Guernesey, trois ministres seulement [note: M. Pearce, M. Carey, M. Cockburn.] ont accorde leur signature a ces petitions. Tous les autres l'ont refusee. Ces hommes ignorent probablement que la croix est un gibet. Le peuple criait: grace! le pretre a crie: mort! Plaignons le pretre et passons. Les petitions vous sont remises, monsieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas, sursis signifie commutation. L'ile respire; le gibet ne sera point dresse. Point. Le gibet se dresse. Tapner est pendu.
Apres reflexion.
Pourquoi?
Pourquoi refuse-t-on a Guernesey ce qu'on avait tant de fois accorde a Jersey? pourquoi la concession a l'une et l'affront a l'autre? pourquoi la grace ici et le bourreau la? pourquoi cette difference la ou il y avait parite? quel est le sens de ce sursis qui n'est plus qu'une aggravation? est-ce qu'il y aurait un mystere? a quoi a servi la reflexion?
Il se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je detourne la tete. Non, ce qui se dit n'est pas. Quoi! une voix, la voix la plus obscure, ne pourrait pas, si c'est la voix d'un exile, demander grace, dans un coin perdu de l'Europe, pour un homme qui va mourir, sans que M. Bonaparte l'entendit! sans que M. Bonaparte intervint! sans que M. Bonaparte mit le hola! Quoi! M, Bonaparte qui a la guillotine de Belley, la guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier, n'en aurait pas assez, et aurait l'appetit d'une potence a Guernesey! Quoi! dans cette affaire, vous auriez, vous monsieur, craint de faire de la peine au proscripteur en donnant raison au proscrit, l'homme pendu serait une complaisance, ce gibet serait une gracieusete, et vous auriez fait cela pour "entretenir l'amitie"! Non, non, non! je ne le crois pas, je ne puis le croire; je ne puis en admettre l'idee, quoique j'en aie le frisson!
En presence de la grande et genereuse nation anglaise, votre reine aurait le droit de grace et M. Bonaparte aurait le droit de veto! En meme temps qu'il y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce tout-puissant sur la terre!--Non!
Seulement il n'a pas ete possible aux journaux de France de parler de Tapner. Je constate le fait, mais je n'en conclus rien.
Quoi qu'il en soit, vous avez ordonne, ce sont les termes de la depeche, que la justice "suivit son cours"; quoi qu'il en soit, tout est fini; quoi qu'il en soit, Tapner, apres trois sursis et trois reflexions [note: Du 27 janvier au 3 fevrier.--Du 3 fevrier au 6.--Du 6 au 10.], a ete pendu hier 10 fevrier, et,--si, par aventure, il y a quelque chose de fonde dans les conjectures que je repousse,--voici, monsieur, le bulletin de la journee. Vous pourriez, dans ce cas, le transmettre aux Tuileries. Ces details n'ont rien qui repugne a l'empire du Deux Decembre; il planera avec joie sur cette victoire. C'est un aigle a gibets.
Depuis quelques jours, le condamne etait frissonnant. Le lundi 6 on avait entendu ce dialogue entre lui et un visiteur:--_Comment etes-vous?--J'ai plus peur de la mort que jamais.--Est-ce du supplice que vous avez peur?--Non, pas de cela ... Mais quitter mes enfants!_ et il s'etait mis a pleurer. Puis il avait ajoute:--_Pourquoi ne me laisse-t-on pas le temps de me repentir_?
La derniere nuit, il a lu plusieurs fois le psaume 51. Puis, apres s'etre etendu un moment sur son lit, il s'est jete a genoux. Un assistant s'est approche et lui a dit:--_Sentez-vous que vous avez besoin de pardon_? Il a repondu: _Oui_. La meme personne a repris:--_Pour qui priez-vous_? Le condamne a dit: _Pour mes enfants_. Puis il a releve la tete, et l'on a vu son visage inonde de larmes, et il est reste a genoux. Entendant sonner quatre heures du matin, il s'est tourne et a dit aux gardiens:--_J'ai encore quatre heures, mais ou ira ma miserable ame_? Les apprets ont commence; on l'a arrange comme il fallait qu'il fut; le bourreau de Guernesey pratique peu; le condamne a dit tout bas au sous-sherif:--_Cet homme saura-t-il bien faire la chose_? _--Soyez tranquille_, a repondu le sous-sherif. Le procureur de la reine est entre; le condamne lui a tendu la main; le jour naissait, il a regarde la fenetre blanchissante du cachot et a murmure: _Mes enfants_! Et il s'est mis a lire un livre intitule: CROYEZ ET VIVEZ.
Des le point du jour une multitude immense fourmillait aux abords de la geole.
Un jardin etait attenant a la prison. On y avait dresse l'echafaud. Une breche avait ete faite au mur pour que le condamne passat. A huit heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents spectateurs "privilegies" etant dans le jardin, l'homme a paru a la breche. Il avait le front haut et le pas ferme; il etait pale; le cercle rouge de l'insomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de s'ecouler l'avait vieilli de vingt annees. Cet homme de trente ans en paraissait cinquante. "Un bonnet de coton blanc profondement enfonce sur la tete et releve sur le front,--dit un temoin oculaire [note: _Execution de J.-C. Tapner_. (Imprime au bureau du _Star de Guernesey_.)],--vetu de la redingote brune qu'il portait aux debats, et chausse de vieilles pantoufles", il a fait le tour d'une partie du jardin dans une allee sablee expres. Les bordiers, le sherif, le lieutenant-sherif, le procureur de la reine, le greffier et le sergent de la reine l'entouraient. Il avait les mains liees; mal, comme vous allez voir. Pourtant, selon l'usage anglais, pendant que les mains etaient croisees par les liens sur la poitrine, une corde rattachait les coudes derriere le dos. Il marchait l'oeil fixe sur le gibet. Tout en marchant il disait a voix haute: _Ah! mes pauvres enfants_! A cote de lui, le chapelain Bouwerie, qui avait refuse de signer la demande en grace, pleurait. L'allee sablee menait a l'echelle. Le noeud pendait. Tapner a monte. Le bourreau tremblait; les bourreaux d'en bas sont quelquefois emus. Tapner s'est mis lui-meme sous le noeud coulant et y a passe son cou, et, comme il avait les mains peu attachees, voyant que le bourreau, tout egare, s'y prenait mal, il l'a aide. Puis, "comme s'il eut pressenti ce qui allait suivre",--dit le meme temoin,--il a dit: _Liez-moi donc mieux les mains.--C'est inutile_, a repondu le bourreau. Tapner etant ainsi debout dans le noeud coulant, les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son visage, et l'on n'a plus vu de cette face pale qu'une bouche qui priait. La trappe prete a s'ouvrir sous lui avait environ deux pieds carres. Apres quelques secondes, le temps de se retourner, l'homme des "hautes oeuvres" a presse le ressort de la trappe. Un trou s'est fait sous le condamne, il y est tombe brusquement, la corde s'est tendue, le corps a tourne, on a cru l'homme mort. "On pensa, dit le temoin, que Tapner avait ete tue roide par la rupture de la moelle epiniere." Il etait tombe de quatre pieds de haut, et de tout son poids, et c'etait un homme de haute taille; et le temoin ajoute: "_Ce soulagement des coeurs oppresses ne dura pas deux minutes._" Tout a coup, l'homme, pas encore cadavre et deja spectre, a remue; les jambes se sont elevees et abaissees l'une apres l'autre comme si elles essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu'on entrevoyait de la face est devenu horrible, les mains, presque deliees, s'eloignaient et se rapprochaient "comme pour demander assistance", dit le temoin. Le lien des coudes s'etait rompu a la secousse de la chute. Dans ces convulsions, la corde s'est mise a osciller, les coudes du miserable ont heurte le bord de la trappe, les mains s'y sont cramponnees, le genou droit s'y est appuye, le corps s'est souleve, et le pendu s'est penche sur la foule. Il est retombe, puis a recommence. _Deux fois_, dit le temoin. La seconde fois il s'est dresse a un pied de hauteur; la corde a ete un moment lache. Puis il a releve son bonnet et la foule a vu ce visage. Cela durait trop, a ce qu'il parait. Il a fallu finir. Le bourreau qui etait descendu, est remonte, et a fait, je cite toujours le temoin oculaire, "lacher prise au patient". La corde avait devie; elle etait sous le menton; le bourreau l'a remise sous l'oreille; apres quoi il a presse sur les deux epaules". [Note: _Gazette de Guernesey_, 11 fevrier.] Le bourreau et le spectre ont lutte un moment. Le bourreau a vaincu. Puis cet infortune, condamne lui-meme, s'est precipite dans le trou ou pendait Tapner, lui a etreint les deux genoux et s'est suspendu a ses pieds. La corde s'est balancee un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et la loi. Enfin, le bourreau a lui-meme "lache prise". C'etait fait. L'homme etait mort.
Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passees. Cela a ete complet, Si c'est un cri d'horreur qu'on a voulu, on l'a.
La ville etant batie en amphitheatre, on voyait cela de toutes les fenetres. Les regards plongeaient dans le jardin.
La foule criait: _shame! shame_! Des femmes sont tombees evanouies.
Pendant ce temps-la, Fouquet, le gracie de 1851, se repent. Le bourreau a fait de Tapner un cadavre; la clemence a refait de Fouquet un homme.
Dernier detail.
Entre le moment ou Tapner est tombe dans le trou de la trappe et l'instant ou le bourreau, ne sentant plus de fremissement, lui a lache les pieds, il s'est ecoule douze minutes. Douze minutes! Qu'on calcule combien cela fait de temps, si quelqu'un sait a quelle horloge se comptent les minutes de l'agonie!
Voila donc, monsieur, de quelle facon Tapner est mort.
Cette execution a coute cinquante mille francs. C'est un beau luxe. [Note: " L'executeur Rooks a deja coute pres de deux mille livres sterling au fisc." _Gazette de Guernesey_, 11 fevrier. Rooks n'avait encore pendu personne; Tapner est son coup d'essai. Le dernier gibet qu'ait vu Guernesey remonte a vingt-quatre ans. Il fut dresse pour un assassin nomme Beasse, execute le 3 novembre 1830.]
Quelques amis de la peine de mort disent qu'on aurait pu avoir cette strangulation pour "vingt-cinq livres sterling". Pourquoi lesiner? Cinquante mille francs! quand on y pense, ce n'est pas trop cher; il y a beaucoup de details dans cette chose-la.
On voit l'hiver, a Londres, dans de certains quartiers, des groupes d'etres pelotonnes dans les angles des rues, au coin des portes, passant ainsi les jours et les nuits, mouilles, affames, glaces, sans abri, sans vetements et sans chaussures, sous le givre et sous la pluie. Ces etres sont des vieillards, des enfants et des femmes; presque tous irlandais; comme vous, monsieur. Contre l'hiver ils ont la rue, contre la neige ils ont la nudite, contre la faim ils ont le tas d'ordures voisin. C'est sur ces indigences-la que le budget preleve les cinquante mille francs donnes au bourreau Rooks. Avec ces cinquante mille francs, on ferait vivre pendant un an cent de ces familles. Il vaut mieux tuer un homme.
Ceux qui croient que le bourreau Rooks a commis quelque maladresse paraissent etre dans l'erreur. L'execution de Tapner n'a rien que de simple. C'est ainsi que cela doit se passer. Un nomme Tawel a ete pendu recemment par le bourreau de Londres, qu'une relation que j'ai sous les yeux qualifie ainsi: "Le maitre des executeurs, celui qui s'est acquis une celebrite sans rivale dans sa peu enviable profession." Eh bien, ce qui est arrive a Tapner etait arrive a Tawel.
[Note: "La trappe tomba, et le malheureux homme se livra tout d'abord a de violentes convulsions. Tout son corps frissonna. Les bras et les jambes se contracterent, puis retomberent; se contracterent encore, puis retomberent encore; se contracterent encore, et ce ne fut qu'apres ce troisieme effort que le pendu ne fut plus qu'un cadavre." (_Execution of Tawel_. Thorne's printing establishment. Charles Street.)]
On aurait tort de dire qu'aucune precaution n'avait ete prise pour Tapner. Le jeudi 9, quelques zeles de la peine capitale avaient visite la potence deja toute prete dans le jardin. S'y connaissant, ils avaient remarque que "la corde etait grosse comme le pouce et le noeud coulant gros comme le poing". Avis avait ete donne au procureur royal, lequel avait fait remplacer la grosse corde par une corde fine. De quoi donc se plaindrait-on?
Tapner est reste une heure au gibet. L'heure ecoulee, on l'a detache; et le soir, a huit heures, on l'a enterre dans le cimetiere dit des etrangers, a cote du supplicie de 1830, Beasse.
Il y a encore un autre etre condamne. C'est la femme de Tapner. Elle s'est evanouie, deux fois en lui disant adieu; le second evanouissement a dure une demi-heure; on l'a crue morte.
Voila, monsieur, j'y insiste, de quelle facon est mort Tapner.
Un fait que je ne puis vous taire, c'est l'unanimite de la presse locale sur ce point:--_Il n'y aura plus d'execution a mort dans ce pays, l'echafaud n'y sera plus tolere_.
La _Chronique de Jersey_ du 11 fevrier ajoute: "Le supplice a ete plus atroce que le crime."
J'ai peur que, sans le vouloir, vous n'ayez aboli la peine de mort a Guernesey.
Je livre en outre a vos reflexions ce passage d'une lettre que m'ecrit un des principaux habitants de l'ile: "L'indignation etait au comble, et si tous avaient pu voir ce qui se passait sous le gibet, _quelque chose de serieux_ serait arrive, on aurait tache de sauver celui qu'on torturait."
Je vous confie ces criailleries.
Mais revenons a Tapner.
La theorie de l'exemple est satisfaite. Le philosophe seul est triste, et se demande si c'est la ce qu'on appelle la justice "qui suit son cours".
Il faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a ete effroyable, mais le crime etait hideux. Il faut bien que la societe se defende, n'est-ce pas? ou en serions-nous si, etc., etc., etc.? L'audace des malfaiteurs n'aurait plus de bornes. On ne verrait qu'atrocites et guet-apens. Une repression est necessaire. Enfin, c'est votre avis, monsieur, les Tapner doivent etre pendus, a moins qu'ils ne soient empereurs.
Que la volonte des hommes d'etat soit faite!
Les ideologues, les reveurs, les etranges esprits chimeriques qui ont la notion du bien et du mal, ne peuvent sonder sans trouble certains cotes du probleme de la destinee.
Pourquoi Tapner, au lieu de tuer une femme, n'en a-t-il pas tue trois cents, en ajoutant au tas quelques centaines de vieillards et d'enfants? pourquoi, au lieu de forcer une porte, n'a-t-il pas crochete un serment? pourquoi, au lieu de derober quelques schellings, n'a-t-il pas vole vingt-cinq millions? Pourquoi, au lieu de bruler la maison Saujon, n'a-t-il pas mitraille Paris? Il aurait un ambassadeur a Londres.
Il serait pourtant bon qu'on en vint a preciser un peu le point ou Tapner cesse d'etre un brigand et ou Schinderhannes commence a devenir de la politique.