Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
Part 29
"Cher Monsieur,--Apres l'interet que vous avez pris au succes de nos diners aux pauvres enfants, j'ai beaucoup de plaisir a vous envoyer le compte rendu de l'annee passee. Notre plan marche toujours bien, et je viens de recommencer pour l'annee qui vient. J'aime a croire que vous vous portez bien, et que vous trouvez votre genereuse idee de plus en plus repandue.
"Croyez a mon profond respect,
"KATE THOMPSON."
"Cette fondation des diners pour les enfants pauvres a ce rare merite parmi les institutions d'assistance d'etre simple, directe, pratique, aisement imitable, sans aucune pretention de secte ni de systeme. Il ne faut pas oublier l'homme qui le premier a eu l'idee de ces diners d'enfants indigents. L'Angleterre a du beaucoup dans les temps passes aux exiles politiques francais. Cette "societe des diners d'enfants pauvres" doit sa creation au coeur genereux du plus grand poete de notre temps, a Victor Hugo, qui, depuis des annees, donne toutes les semaines, dans sa maison de Guernesey, a ses propres frais, des diners pour quarante pauvres enfants, dont il ne considere ni la nationalite, ni la religion, mais seulement la misere. A Noel, Victor Hugo augmente le nombre de ses petits convives et les pourvoit, non seulement de quoi manger et boire, mais d'un choix de jolies etrennes pour egayer et consoler leurs jeunes coeurs et leurs imaginations enfantines, sans oublier de nourrir leurs bouches affamees et de couvrir leurs membres grelottants. Une societe qui a ete formee a Londres d'apres l'exemple de Victor Hugo, s'adresse a tous "ceux qui ont de la sympathie pour les miseres des enfants en haillons et demi-morts de faim dans cette vaste metropole".
"Le nombre des diners donnes en 1867, dans trente-sept salles a manger speciales, a ete a peu pres de 85,000. Depuis ce temps, des dons nouveaux ont ete faits representant 30,000 diners. La somme entiere depensee alors a ete 1,146 livres, et le nombre entier des diners 115,000."
(_Express_ du 17 decembre 1866.)
LA NOEL A HAUTEVILLE-HOUSE
La page qui suit est extraite de la _Gazette de Guernesey_, en date du 29 decembre 1866:
"Jeudi dernier, une foule elegante et distinguee se pressait chez M. Victor Hugo pour etre temoin de la distribution annuelle de vetements et de jouets que M. Victor Hugo fait aux petits enfants pauvres qu'il a pris sous ses soins. La fete se composait comme d'usage: 1r d'un gouter de _sandwiches_, de gateaux, de fruits et de vin; 2e d'une distribution de vetements; 3e d'un arbre de Noel sur lequel etaient arrangees des masses de jouets. Avant la distribution de vetements, M. Victor Hugo a adresse un speech aux personnes presentes. Voici le resume de ce que nous avons pu recueillir:
"Mesdames,
"Vous connaissez le but de cette petite reunion. C'est ce que j'appelle, a defaut d'un mot plus simple, la fete des petits enfants pauvres. Je voudrais en parler dans les termes les plus humbles, je voudrais pouvoir emprunter pour cela la simplicite d'un des petits enfants qui m'ecoutent.
"Faire du bien aux enfants pauvres, dans la mesure de ce que je puis, voila mon but. Il n'y a aucun merite, croyez-le bien, et ce que je dis la je le pense profondement, il n'y a aucun merite a faire pour les pauvres ce que l'on peut; car ce que l'on peut, c'est ce que l'on doit. Connaissez-vous quelque chose de plus triste que la souffrance des enfants? Quand nous souffrons, nous hommes, c'est justement, nous avons ce que nous meritons, mais les enfants sont innocents, et l'innocence qui souffre, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus de triste au monde? Ici, la providence nous confie une partie de sa propre fonction. Dieu dit a l'homme, je te confie l'enfant. Il ne nous confie pas seulement nos propres enfants; car il est trop simple d'en prendre soin, et les animaux s'acquittent de ce devoir de la nature mieux parfois que les hommes eux-memes; il nous confie tous les enfants qui souffrent. Etre le pere, la mere des enfants pauvres, voila notre plus haute mission. Avoir pour eux un sentiment maternel, c'est avoir un sentiment fraternel pour l'humanite."
"M. Victor Hugo rappelle ensuite les conclusions d'un travail fait par l'Academie de medecine de Paris, il y a dix-huit ans, sur l'hygiene des enfants. L'enquete faite a ce sujet constate que la plupart des maladies qui emportent tant d'enfants pauvres tiennent uniquement a leur mauvaise nourriture, et que s'ils pouvaient manger de la viande et boire du vin seulement une fois par mois, cela suffirait pour les preserver de tous les maux qui tiennent a l'appauvrissement du sang, c'est-a-dire non seulement des maladies scrofuleuses, mais aussi des affections du coeur, des poumons et du cerveau. _L'anemie_ ou appauvrissement du sang rend en outre les enfants sujets a une foule de maladies contagieuses, telles que le croup et l'angine couenneuse, dont une bonne nourriture prise une fois par mois suffirait pour les exempter.
"Les conclusions de ce travail fait par l'Academie ont frappe profondement M. Victor Hugo. Distrait a Paris par les occupations de la vie publique, il n'a pas eu le temps d'organiser dans sa patrie des diners d'enfants pauvres. Mais il a, dit-il, profite du loisir que l'empereur des Francais lui a fait a Guernesey pour mettre son idee a execution.
"Pensant que si un bon diner par mois peut faire tant de bien, un bon diner tous les quinze jours doit en faire encore plus, il nourrit quarante-deux enfants pauvres, dont la moitie, vingt et un, viennent chez lui chaque semaine.--Puis, quand arrive la fin de l'annee, il veut leur donner la petite joie que tous les enfants riches ont dans leurs familles; ils veut qu'ils aient leur _Christmas_. Cette petite fete annuelle se compose de trois parties: d'un luncheon, d'une distribution de vetements, et d'une distribution de jouets. "Car la joie, dit M. Victor Hugo, fait partie de la sante de l'enfance. C'est pourquoi je leur dedie tous les ans un petit arbre de Noel. C'est aujourd'hui la cinquieme celebration de cette fete.
"Maintenant, continue M. Victor Hugo, pourquoi dis-je tout cela? Le seul merite d'une bonne action (si bonne action il y a) c'est de la taire. Je devrais me taire en effet si je ne pensais qu'a moi. Mais mon but n'est pas seulement de faire du bien a quarante pauvres petits enfants. Mon but est surtout de donner un exemple utile. Voila mon excuse."
"L'exemple que donne M. Victor Hugo est si bien suivi, que les resultats obtenus sont vraiment admirables. Il pourrait citer l'Amerique, la Suede, la Suisse, ou un nombre considerable d'enfants pauvres sont regulierement nourris, l'Italie, et meme l'Espagne, ou cette bonne oeuvre commence; il ne parlera que de l'Angleterre, que de Londres, avec les preuves en main.
"Ici M. Victor Hugo lit des extraits d'une lettre ecrite par un _gentleman_ anglais au _Petit Journal_.
"Donc, frappes du spectacle navrant qu'offrent les ecoles des quartiers pauvres de Londres, profondement emus a la vue des enfants blemes et chetifs qui les frequentent, alarmes des rapides progres que fait la debilite parmi les generations des villes, debilite qui tend a remplacer notre vigoureuse race anglo-saxonne par une race enervee et febrile, des hommes charitables, a la tete desquels se trouve le comte de Shaftesbury, ont fonde la societe du diner des enfants pauvres.
"La charite est si douce chose; donner un peu de son superflu est un acte qui rapporte de si douces jouissances, que, croyant etre utile, nous ne resistons pas au desir de faire connaitre a la France cette invention de la charite, le nouvel essai que vient d'inaugurer notre vieille Angleterre."
"M. Victor Hugo a ajoute:--"Dans cette ecole seule, il y a trois cent vingt enfants. Vous figurez-vous ce nombre multiplie; quel immense bien cela doit faire a l'enfance!"
"Puis M. Victor Hugo a lu une autre lettre ecrite au _Times_ par M. Fuller, secretaire de l'institution etablie a Londres, a l'instar de celle de _Hauteville-House_, par le Rev. Woods:
"A L'EDITEUR DU _Times_,
"Monsieur,
"Vous avez ete assez bon l'annee derniere pour inserer dans le _Times_ une lettre dans laquelle je demontrais la tres remarquable amelioration de la sante des enfants pauvres de _l'ecole des deguenilles de Westminster_, amelioration resultant du systeme regulier du diner par quinzaine a chaque enfant, et ou je provoquais les autres personnes qui en ont l'occasion a faire la meme chose, si possible, dans leurs ecoles.
"Une annee de plus d'experience a confirme plus fortement encore tout ce que je disais sur le bon resultat de ces diners, qui a ete aussi grand que les annees precedentes, _la sante de l'ecole ayant ete generalement bonne, et le cholera n'ayant frappe aucun de ces enfants_.
"Je regrette cependant d'avoir a dire que les fonds souscrits pour ce diner, qui n'ont jamais manque depuis trois ans, seront prochainement epuises, et j'espere que vous voudrez bien dans votre journal faire un appel a l'assistance, afin que je puisse continuer pendant cet hiver qui approche le meme nombre de diners.
"WILLIAM FULLER."
(Suit le compte de revient de chaque diner et de celui de Noel.) --_Times_, 27 decembre 1866.
"M. Victor Hugo a exprime l'espoir que le mot deplorable _ragged_ disparaitrait bientot de la belle et noble langue anglaise et aussi que la classe elle-meme ne tarderait pas egalement a disparaitre.
"M. Victor Hugo a fait vivement ressortir ce fait que le cholera n'a frappe aucun des enfants ainsi nourris au milieu des terribles ravages que cette epidemie a faits a Londres l'ete dernier. Il ne croit pas que l'on puisse rien dire de plus fort en faveur de l'institution et il livre ce resultat aux reflexions des personnes presentes.
"Voila, mesdames, dit M. Victor Hugo on terminant, voila ce qui m'autorise a raconter ce qui se passe ici. Voila ce qui justifie la publicite donnee a ce diner de quarante enfants. C'est que de cette humble origine sort une amelioration considerable pour l'innocence souffrante. Soulager les enfants, faire des hommes, voila notre devoir. Je n'ajouterai plus qu'un mot. Il y a deux manieres de construire des eglises; on peut les batir en pierre, et on peut les batir en chair et en os. Un pauvre que vous avez soulage, c'est une eglise que vous avez batie et d'ou la priere et la reconnaissance montent vers Dieu." (_Applaudissements prolonges._)
1867
LE DINER DES ENFANTS PAUVRES
Ce qui suit est extrait des journaux anglais:
"L'idee de M. Victor Hugo,--le diner hebdomadaire des enfants,--a ete adoptee a Londres sur une tres grande echelle et donne d'admirables resultats. Six MILLE petits enfants sont secourus a Londres seulement. Nous publions la lettre ecrite a M. Victor Hugo par lady Thompson, tresoriere du _Children's Dinner Table_.
Londres, 23 octobre 1867, 39, Wimpole Street.
"Cher monsieur,--Je prends la liberte de vous adresser le prospectus qui annonce la seconde saison du diner des enfants (_Children's Dinner Table_) de la paroisse de Marylebone, a Londres.
"La derniere saison a eu le plus grand succes, et si vous avez la bonte de lire le compte rendu ci-joint, vous y trouverez que pres de six mille enfants ont dine pendant le peu de mois qui ont suivi l'organisation de cette oeuvre (l'execution du plan).
"C'est parce que la creation de ce diner dans cette paroisse est due entierement a vos idees, a votre initiative, aux paroles que vous avez prononcees sur ce sujet, et pour rendre temoignage a la valeur et a la popularite de ces diners aupres de toutes les personnes qui en ont pris connaissance, que je prends la liberte de vous entretenir de ces details.
"Permettez-moi de vous exprimer le profond respect et la reconnaissance que m'inspire votre genereuse sympathie pour les pauvres,
"Et croyez, etc.
"KATE THOMPSON."
"Suit le compte rendu duquel il resulte qu'en soixante-dix-sept jours, pendant neuf mois, on a fourni un, plusieurs fois deux, et quelquefois trois diners a cause du grand nombre de demandes.
"Le total des diners fournis est de 5,442, dont 4,820 ont ete manges dans la salle et dont 722 ont ete envoyes a domicile a des enfants malades. L'avantage de la bonne nourriture s'est clairement manifeste dans l'une et l'autre condition, et on a remarque que l'habitude de s'asseoir a une table proprement servie a produit un excellent effet sur les enfants, car ces diners sont aussi pour eux une source de bonheur et de joie, outre la bonne chere qu'ils font, ce qui leur arrive rarement. La joie que cela leur cause vaut a elle seule la peine et le prix que cela coute."
(_Courrier de l'Europe_, 22 novembre 1867.)
1869
On lit dans le _Courrier de l'Europe:_
Une lettre _authentique_ [note: Ce mot est souligne dans le journal, a cause de la quantite de fausses lettres de Victor Hugo, mises en circulation par une certaine presse calomniatrice.] de Victor Hugo nous tombe sous les yeux; elle est adressee a l'auteur du livre _Marie Dorval_, qui avait envoye son volume a Victor Hugo:
Entre votre lettre et ma reponse, monsieur, il y a le deuil, et vous avez compris mon silence. Je sors aujourd'hui de cette nuit profonde des premieres angoisses, et je commence a revivre.
J'ai lu votre livre excellent. Mme Dorval a ete la plus grande actrice de ce temps; Mlle Rachel seule l'a egalee, et l'eut depassee peut-etre, si, au lieu de la tragedie morte, elle eut interprete l'art vivant, le drame, qui est l'homme; le drame, qui est la femme; le drame, qui est le coeur. Vous avez dignement parle de Mme Dorval, et c'est avec emotion que je vous en remercie. Mme Dorval fait partie de notre aurore. Elle y a rayonne comme une etoile de premiere grandeur.
Vous etiez enfant quand j'etais jeune. Vous etes homme aujourd'hui et je suis vieillard, mais nous avons des souvenirs communs. Votre jeunesse commencante confine a ma jeunesse finissante; de la, pour moi, un charme profond dans votre bon et noble livre. L'esprit, le coeur, le style, tout y est, et ce grand et saint enthousiasme qui est la vertu du cerveau.
Le _romantisme_ (mot vide de sens impose par nos ennemis et dedaigneusement accepte par nous) c'est la revolution francaise faite litterature. Vous le comprenez, je vous en felicite.
Recevez mon cordial serrement de main.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 15 janvier 1869.
A M. GASTON TISSANDIER
"Je crois, monsieur, a tous les progres. La navigation aerienne est consecutive a la navigation oceanique; de l'eau l'homme doit passer a l'air. Partout ou la creation lui sera respirable, l'homme penetrera dans la creation. Notre seule limite est la vie. La ou cesse la colonne d'air, dont la pression empeche notre machine d'eclater, l'homme doit s'arreter. Mais il peut, doit et veut aller jusque-la, et il ira. Vous le prouvez. Je prends le plus grand interet a vos utiles et vaillants voyages. Votre ingenieux et hardi compagnon, M. de Fonvielle, a l'instinct superieur de la science vraie. Moi aussi, j'aurais le gout superbe de l'aventure scientifique. L'aventure dans le fait, l'hypothese dans l'idee, voila les deux grands procedes de decouvertes. Certes l'avenir est a la navigation aerienne et le devoir du present est de travailler a l'avenir. Ce devoir, vous l'accomplissez. Moi, solitaire mais attentif, je vous suis des yeux et je vous crie courage."
Avril 1869.
On lit dans la _Chronique de Jersey_:
VICTOR HUGO SUR LA PEINE DU FOUET
"Nous recevons d'un correspondant la lettre suivante, reponse par le grand poete a la priere de notre correspondant d'user de son influence et de son credit pour faire interdire dans tous les tribunaux des possessions anglaises les condamnations a la peine du fouet. Nous remercions Victor Hugo de son empressement."
Hauteville-House, 19 avril 1869.
J'ai recu, monsieur, votre excellente lettre. J'ai deja reclame energiquement et publiquement (dans ma lettre au journal _Post_) contre cette ignominie, la peine du fouet, qui deshonore le juge plus encore que le condamne. Certes, je reclamerai encore. Le moyen age doit disparaitre; 89 a sonne son hallali.
Vous pouvez, si vous le jugez a propos, publier ma lettre.
Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments distingues.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 30 mai 1869.
Mon cher Alphonse Karr,
Cette lettre n'aura que la publicite que vous voudrez. Quant a moi, je n'en demande pas. Je ne me justifie jamais. C'est un renseignement de mon amitie a la votre. Rien de plus.
On me communique une page de vous, charmante du reste, ou vous me montrez comme tres _assidu a l'Elysee_ jadis. Laissez-moi vous dire, en toute cordialite, que c'est une erreur. Je suis alle a l'Elysee en tout _quatre fois_. Je pourrais citer les dates. A partir du desaveu de la _lettre a Edgar Ney_, je n'y ai plus mis les pieds.
En 1848, je n'etais que liberal; c'est en 1849 que je suis devenu republicain. La verite m'est apparue, vaincue. Apres le 13 juin, quand j'ai vu la republique a terre, son droit m'a frappe et touche d'autant plus qu'elle etait agonisante. C'est alors que je suis alle a elle; je me suis range du cote du plus faible.
Je raconterai peut-etre un jour cela. Ceux qui me reprochent de n'etre pas un republicain de la veille ont raison; je suis arrive dans le parti republicain assez tard, juste a temps pour avoir part d'exil. Je l'ai. C'est bien.
Votre vieil ami,
VICTOR HUGO.
"Hugo n'a pas doute un moment de la publicite que je donnerais a sa reponse.
"Il y a bien de la bonne grace et presque de la coquetterie a un homme d'une si haute intelligence d'avouer qu'il s'est trompe; c'est presque comme une femme d'une beaute incontestable qui vous dit: Je suis a faire peur aujourd'hui.
"ALPHONSE KAHR."
Voici des extraits de la tres belle lettre de Felix Pyat. Malgre les eloquentes incitations de Felix Pyat, Victor Hugo, on le sait, maintint sa resolution.
DEHORS OU DEDANS
"Mon cher Victor Hugo,
"Les tyrans qui savent leur metier font de leurs sujets comme l'enfant fait de ses cerises, ils commencent par les plus rouges. Ils suivent la bonne vieille lecon de leur maitre Tarquin, ils abattent les plus hauts epis du champ. Ils s'installent et se maintiennent ainsi en excluant de leur mieux l'elite de leurs ennemis. Ils tuent les uns, chassent les autres et gardent le reste. Ayant banni l'ame, ils tiennent le corps. Les voila surs pour vingt ans. L'histoire prouve que tout parvenu monte par l'elimination des libres et ne tombe que par leur reintegration.
"Si c'est vrai, je me demande donc quel est le devoir des proscrits. Le devoir? non, le mot n'est pas juste ici, car il s'agit moins de principe, Dieu merci! que de moyen. La conduite? pas meme; il y a encore la une nuance morale qui est de trop. Je dis donc la tactique des proscrits. Eh bien, leur tactique me semble toute tracee par celle du proscripteur. Ils n'ont qu'a prendre le contre-pied de ses actes. La dictature les chasse quand elle les croit forts? qu'ils rentrent quand elle les croit faibles. En realite, la tyrannie n'a a craindre que les revenants ... les presents plus que les absents. Les liberateurs viennent toujours du dehors, mais ils ne reussissent qu'au dedans. C'est du moins l'histoire du passe. Et le passe dit l'avenir.
"....Sans doute, l'exil du dehors a bien merite de la patrie. Il a ses services et ses dangers. Votre fils Charles les a montres avec une poesie toute naturelle, hereditaire, et qui me ferait recroire au droit de noblesse, si j'etais moins vilain.
"Mais, soyons juste envers les merites du dedans. Ceux du dehors n'ont pas besoin d'etre surfaits pour etre reconnus. Qui nie les votres nie le soleil! Pour moi, caillou erratique, ballotte de prison en prison, en Suisse, en Savoie, en France, en Hollande, en Belgique, j'ai connu toute la gendarmerie europeenne et je ne m'en vante ni ne m'en plains, il n'y a pas de quoi. Mes amis et moi, denonces en Angleterre comme des Marat par un senateur delateur et comme des Peltier par un delateur ambassadeur, travestis en Guy-Fawkes et pendus en efligie pour les _Lettres a la reine_, un peu cause de vos troubles a Jersey, saisis, juges et menaces de l'_alien bill_ pour l'affaire Orsini et trois fois d'extradition pour la _Commune revolutionnaire_, nous avons eu aussi notre part d'epreuves; et, comme vous a Jersey, nous avons eu la _securite_ de l'exil a Londres.
"... Le devoir, j'ai dit, est hors de cause comme le peril. Il s'accomplit bravement en Angleterre comme en France, dehors comme dedans, mais moins utilement, j'ose le croire; avec plus d'eclat, mais avec moins d'effet; avec plus de liberte et de gloire privee, mais avec moins de salut public. Si le proces Baudin, le proces d'un revenant mort, a reveille Paris, que ne ferait pas le proces de la "grande ombre", comme vous nomme le _Constitutionnel_, le proces d'un revenant vivant, le proces de Victor Hugo! Tyrtee a souleve Sparte. Puis le proces Ledru, Louis Blanc, Quinet, Barbes ... le Palais de Justice sauterait! Sophocle a eu son proces, qu'il a gagne. Il avait vos cheveux blancs et vous avez ses lauriers!
"Le frere de Charles et son egal en talent, votre fils Francois, a reconnu lui-meme, avec le coup d'oeil paternel, le mal que nous a fait l'amnistie. L'armee de l'exil, a-t-il dit justement, avait son ordre, ses guides et guidons. L'amnistie l'a licenciee, debandee, dispersee au dedans, avec ses guides au dehors. L'armee est battue. Rentree d'Achille, chute d'Hector. Achille meurt, c'est vrai, mais Troie tombe. Si le plus fort attend la victoire du plus faible, c'est le monde renverse. Adieu Patrocle et ses myrmidons!
"Loin de moi l'idee que vous reposez sous, votre tente! Vos armes, comme la foudre, brillent dans l'immensite. Mais elles s'y perdent aussi. Elles gagneraient a se concentrer du dehors au dedans. Excusez-moi! franchise est republicaine. Et la mienne n'est pas bouche d'or comme la votre. Elle est de fer. Quel choc dans Paris, si vous rentriez tous le 22 septembre!
"Vous avez fait l'_Homme qui Rit_, un evenement. Vous feriez l'_Homme qui Pleure_, un tremblement!
"Toutefois, ce n'est la qu'une opinion. L'histoire meme n'a point d'ordre a donner. A peine un conseil. Et ce conseil ne gagne pas en autorite, venant de moi. Je vous propose, ou plutot je vous soumets mon avis aussi humblement que temerairement. Prenez-le pour ce qu'il vaut. J'ajouterai meme qu'il n'y a rien d'absolu de ce qui est humain; que les faits du passe peuvent avoir tort pour l'avenir.
"Ainsi donc, en definitive, a chacun l'appreciation de sa propre utilite. Respect a toute conviction! liberte a toute conscience! A la votre surtout. Vous avez prerogative d'astre, plus splendide encore a votre couchant qu'a votre lever! Peut-etre vaut-il mieux que vous restiez dans votre ciel de feu, comme le dieu d'Homere, pour eclairer le combat. Chacun sa tache; le phare porte la flamme et le flot la nef; soit! Mais, quelle que soit la decision prise, qu'on agisse en detail ou en bloc, sur un meme point ou a differents postes, epars ou masses, de loin ou de pres, dedans ou dehors, en France ou en Chine, peu importe! le devoir sera rempli, l'honneur sauf partout--sinon la victoire!
"Ce qui importe surtout et avant tout, c'est que nous soyons unis. Sinon, nous sommes morts.
"Pour l'amour du droit, dehors ou dedans, soyons unis! J'ai admire et beni votre recommandation magistrale au debut du _Rappel_. C'est le salut.