Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870

Part 28

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"En traversant la route qui mene a Sebastopol, entre des monceaux de morts russes, on arrive a la place ou les gardes ont ete obliges d'abandonner la defense du retranchement qui domine la vallee d'Inkermann. La nos morts sont aussi nombreux que ceux de l'ennemi. En travers du sentier, cote a cote, sont etendus cinq gardes qui ont ete tues par le meme boulet en chargeant l'ennemi. Ils sont couches dans la meme attitude, serrant leur mousquet de leurs mains crispees, ayant tous sur le visage le meme froncement douloureux et terrible. Au dela de ce groupe, les fantassins de la ligne et de la garde russe sont couches epais comme des feuilles au milieu des cadavres.

"Sur la droite du retranchement est la route qui mene a la batterie des Deux-Canons. Le sentier passe a travers un fourre epais, mais le sentier est glissant de sang, et le fourre est couche contre terre et encombre de morts. La scene vue de la batterie est terrible, terrible au dela de toute description. Je me suis tenu sur le parapet vers neuf heures du soir, et j'ai senti mon coeur s'enfoncer comme si j'assistais a la scene meme du carnage. La lune etait a son plein et eclairait toute chose presque comme de jour. En face de moi etait la vallee d'Inkermann, avec la Tchernaya serpentant gracieusement, entre les hauteurs, comme une bande d'argent. C'etait une vue splendide qui, pour la variete et le pittoresque, pouvait lutter avec les plus belles du monde. Pourtant je ne me rappellerai jamais la vallee d'Inkermann qu'avec un sentiment de repulsion et d'horreur; car autour de la place ou je regardais etaient couches plus de cinq mille cadavres. Beaucoup de blesses aussi etaient la; et les lents et penibles gemissements de leur agonie frappaient mon oreille avec une precision sinistre, et, ce qui est plus douloureux encore, j'entendais les cris enroues et le rale desespere de ceux qui se debattaient avant d'expirer.

"Les ambulances aussi vite qu'elles pouvaient venir, recevaient leur charge de souffrants, et on employait jusqu'a des couvertures pour transporter les blesses.

"En dehors de la batterie, les russes sont couches par deux ou trois les uns sur les autres. En dedans, la place est litteralement encombree des gardes russes, du 55e et du 20e regiment. Les belles et hautes formes de nos pauvres compatriotes pouvaient etre distinguees d'un coup d'oeil, quoique les grands habits gris taches de leur sang fussent devenus semblables a l'exterieur. Les hommes sont couches comme ils sont tombes, en tas; ici un des notres sur trois ou quatre russes, la un russe sur trois ou quatre des notres. Quelques-uns s'en sont alles avec le sourire aux levres et semblent comme endormis; d'autres sont horriblement contractes; leurs yeux hors de tete et leurs traits enfles annoncent qu'ils sont morts agonisants, mais menacants jusqu'au bout. Quelques-uns reposent comme s'ils etaient prepares pour l'ensevelissement et comme si la main d'un parent avait arrange leurs membres mutiles, tandis que d'autres sont encore dans des positions de combat, a moitie debout ou a demi agenouilles, serrant leur arme ou dechirant une cartouche. Beaucoup sont etendus, les mains levees vers le ciel, comme pour detourner un coup ou pour proferer une priere, tandis que d'autres ont le froncement hostile de la crainte ou de la haine, comme si vraiment ils etaient morts desesperes. La clarte de la lune repandait sur ces formes une paleur surnaturelle, et le vent froid et humide qui balayait les collines agitait les branches d'arbres au-dessus de ces faces retournees, si bien que l'ombre leur donnait une apparence horrible de vitalite; et il semblait que les morts riaient et allaient parler. Ce n'etait pas seulement une place qui semblait ainsi animee, c'etait tout le champ de bataille.

"Le long de la colline, de petits groupes avec des brancards cherchaient ceux qui vivaient encore; d'autres avec des lanternes retournaient les morts pour decouvrir les officiers qu'on savait tues, mais qu'on n'avait pas retrouves. La aussi il y avait des femmes anglaises dont les maris ou les parents n'etaient pas revenus; elles couraient partout avec des cris lamentables, tournant avidement le visage de nos morts vers la clarte de la lune, desesperees, et bien plus a plaindre que ceux qui etaient gisants."

(_Morning Herald_ du vendredi 24 novembre 1854.)

"... On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles brisees. Ca et la, dans l'ombre, une bougie de cire jaune ou une lanterne a la main, des femmes rodaient parmi les cadavres, regardant l'une apres l'autre ces faces pales et cherchant celle-ci son fils, celle-la son mari."

(_Napoleon le Petit_, p. 196.)

1860

ADRESSE DE L'ILE DE JERSEY A VICTOR HUGO

Monsieur,

Le comite des amis de la Sicile, devant convoquer une reunion publique des habitants de Jersey le 13 juin 1860, a l'effet d'exprimer leur sympathie pour le peuple sicilien, luttant les armes a la main pour la liberte contre un despotisme execrable et execre, les soussignes sollicitent respectueusement la faveur de votre presence et de votre precieuse assistance a la manifestation projetee.

La cause de la Sicile se recommande a tous ceux qui meritent veritablement le nom d'hommes, a tout homme estimant les institutions libres, a tout ami de la liberte et du genre humain, et nous sommes persuades qu'une cause si sainte a votre plus ardente sympathie. Vous avez consacre votre genie a la liberte, a la justice, a l'humanite; votre eloquente voix elevee a Jersey en faveur des siciliens honorera notre petite ile et contribuera a exciter encore les sympathies de l'Angleterre, de la France et de l'Europe entiere en faveur de ce vaillant peuple luttant contre des forces grandement superieures pour le bien le plus precieux de cette vie. Ce n'est pas aller trop loin que d'affirmer que votre eloquence infusera une nouvelle force dans le coeur des combattants de la liberte, victorieux mais fatigues, et portera la terreur dans l'ame de leurs ennemis.

Oui, monsieur, vos fervents plaidoyers en faveur de la liberte et de l'humanite, vos protestations contre la tyrannie et les cruautes, feront echo dans le camp de Garibaldi et sonneront le glas du desespoir aux oreilles de l'infame roi de Naples.

Nous sollicitons de nouveau votre cooperation, et, en vous exprimant notre sincere respect et admiration, nous avons l'honneur d'etre, etc.

(_Suivent les signatures._)

1862

LE BANQUET DE BRUXELLES

Un des plus excellents ecrivains de la presse belge et francaise, M. Gustave Frederix, a publie, en 1862, sur le banquet de Bruxelles, de remarquables pages qui eurent alors un grand retentissement et qui seront consultees un jour, car elles font partie a la fois de l'histoire politique et de l'histoire litteraire de notre temps [note: _Souvenir du banquet donne a Victor Hugo_. Bruxelles.]. Le banquet de Bruxelles fut une memorable rencontre d'intelligences et de renommees venues de tous les points du monde civilise pour protester autour d'un proscrit contre l'empire. On trouve dans l'eloquent ecrit de M. Gustave Frederix tous les details de cette manifestation eclatante. M. Victor Hugo presidait le banquet, ayant a sa droite le bourgmestre de Bruxelles et a sa gauche le president de la chambre des representants. De grandes voix parlerent, Louis Blanc, Eugene Pelletan; puis, au nom de la presse de tous les pays, d'eminents journalistes, M. Berardi pour la Belgique, M. Nefftzer pour la France, M. Cuesta pour l'Espagne, M. Ferrari pour l'Italie, M. Low pour l'Angleterre. Les honorables editeurs des _Miserables_, MM. Lacroix et Verboeckhoven remercierent l'auteur du livre au nom de la Librairie internationale. Champfleury salua Victor Hugo au nom des prosateurs, et Theodore de Banville le salua au nom des poetes. Jamais de plus nobles paroles ne furent entendues. Cette fete fut grave et solennelle.

Dans ce temps-la, le bourgmestre de Bruxelles etait un honnete homme; il s'appelait Fontainas. Ce fut lui qui porta le toast a Victor Hugo; il le fit en ces termes:

"Il m'est agreable de vous souhaiter la bienvenue, a vous, messieurs, qui visitez la Belgique, si energiquement devouee a sa nationalite, si profondement heureuse des liberales institutions qui la gouvernent; a vous, messieurs, dont le talent charme, console ou eleve nos esprits. Mais, parmi tant de noms illustres, il en est un plus illustre encore; j'ai nomme Victor Hugo, dont la gloire peut se passer de mes eloges.

"Je porte un toast au grand ecrivain, au grand poete, a Victor Hugo!"

Victor Hugo se leva, et repondit:

"Messieurs,

"Je porte la sante du bourgmestre de Bruxelles.

"Je n'avais jamais rencontre M. Fontainas; je le connais depuis vingtquatre heures, et je l'aime. Pourquoi? regardez-le, et vous comprendrez. Jamais plus franche nature ne s'est peinte sur un visage plus cordial; son serrement de main dit toute son ame; sa parole est de la sympathie. J'honore et je salue dans cet homme excellent et charmant la noble ville qu'il represente.

"J'ai du bonheur, en verite, avec les bourgmestres de Bruxelles; il semble que je sois destine a toujours les aimer. Il y a onze ans, quand j'arrivai a Bruxelles, le 12 decembre 1851, la premiere visite que je recus, fut celle du bourgmestre, M. Charles de Brouckere. Celui-la aussi etait une haute et penetrante intelligence, un esprit ferme et bon, un coeur genereux.

"J'habitais la Grand' Place, de Bruxelles, qui, soit dit en passant, avec son magnifique hotel de ville encadre de maisons magnifiques, est tout entiere un monument. Presque tous les jours, M. Charles de Brouckere, en allant a l'hotel de ville, poussait ma porte et entrait. Tout ce que je lui demandais pour mes vaillants compagnons d'exil etait immediatement accorde. Il etait lui-meme un vaillant; il avait combattu dans les barricades de Bruxelles. Il m'apportait de la cordialite, de la fraternite, de la gaite, et, en presence des maux de ma patrie, de la consolation. L'amertume de Dante etait de monter l'escalier de l'etranger; la joie de Charles de Brouckere etait de monter l'escalier du proscrit. C'etait la un homme brave, noble et bon. Eh bien, le chaud et vif accueil de M. de Brouckere, je l'ai retrouve dans M. Fontainas; meme grace, meme esprit, meme bienvenue charmante, meme ouverture d'ame et de visage; les deux hommes sont differents, les deux coeurs sont pareils. Tenez, je viens de faire une promenade en Belgique; j'ai ete un peu partout, depuis les dunes jusqu'aux Ardennes. Eh bien, partout, j'ai entendu parler de M. Fontainas; j'ai rencontre partout son nom et son eloge; il est aime dans le moindre village, comme dans la capitale; ce n'est pas la une popularite de clocher, c'est une popularite de nation. Il semble que ce bourgmestre de Bruxelles soit le bourgmestre de la Belgique. Honneur a de tels magistrats! ils consolent des autres.

"Je bois a l'honorable M. Fontainas, bourgmestre de Bruxelles; et je felicite cette illustre ville d'avoir a sa tete un de ces hommes en qui se personnifient l'hospitalite et la liberte, l'hospitalite, qui etait la vertu des peuples antiques, et la liberte, qui est la force des peuples nouveaux."

1863

AUX MEMBRES DU MEETING DE JERSEY POUR LA POLOGNE

Hauteville-House, 27 mars 1863.

Messieurs,--je suis atteint en ce moment d'un acces d'une angine chronique qui m'empeche de me rendre a votre invitation, dont je ressens tout l'honneur. Croyez a mon regret profond.

La sympathie est une presence; je serai donc en esprit au milieu de vous. Je m'associe du fond de l'ame a toutes vos genereuses pensees.

L'assassinat d'une nation est impossible. Le droit, c'est l'astre; il s'eclipse, mais il reparait. La Hongrie le prouve, Venise le prouve, la Pologne le prouve.

La Pologne, a l'heure ou nous sommes, est eclatante; elle n'est pas en pleine vie, mais elle est en pleine gloire; toute sa lumiere lui est revenue, la Pologne, accablee, sanglante et debout, eblouit le monde.

Les peuples vivent et les despotes meurent; c'est la loi d'en haut. Ne nous lassons pas de la rappeler a ce coupable empereur qui pese en cet instant sur deux nations, pour le malheur de l'une et pour la honte de l'autre. La plus a plaindre des deux, ce n'est pas la Pologne qu'il egorge, c'est la Russie qu'il deshonore. C'est degrader un peuple que d'en faire le massacreur d'un autre peuple. Je souhaite a la Pologne la resurrection a la liberte, et a la Russie la resurrection a l'honneur.

Ces deux resurrections, je fais plus que les souhaiter, je les attends.

Oui, le doute serait impie et presque complice, oui, la Pologne triomphera. Sa mort definitive serait un peu notre mort a tous. La Pologne fait partie du coeur de l'Europe. Le jour ou le dernier battement de vie s'eteindrait en Pologne, la civilisation tout entiere sentirait le froid du sepulcre.

Laissez-moi vous jeter de loin ce cri qui aura de l'echo dans vos ames!--Vive la Pologne! Vive le droit! Vivent la liberte des hommes et l'independance des peuples!

Permettez qu'a cette occasion, j'envoie tous mes voeux de bonheur a l'ile de Jersey qui m'est bien chere et a votre excellente population, et recevez, mes amis, mon salut cordial.

VICTOR HUGO.

1864

LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE

Louis Blanc avait fait part a Victor Hugo du desir qu'avait le Comite du centenaire de Shakespeare de le compter parmi ses membres ainsi que son fils Francois-Victor Hugo, le traducteur de Shakespeare.

Victor Hugo ecrivit a M. N.-Hepworth Dixon, secretaire du Comite de Shakespeare a Londres:

"Hauteville-House, 20 janvier 1864.

"Monsieur,

"La lettre que vous a communiquee mon noble et cher ami M. Louis Blanc est, je pense, la reponse que voici a une lettre de lui:

"Hauteville-House, 11 octobre 1863.

"Cher Louis Blanc,

"Pendant les mois de juin, de juillet et d'aout, les journaux ont publie un certain nombre d'acceptations de personnes distinguees, invitees a faire partie du Comite de Shakespeare. Mon fils, le traducteur de Shakespeare, n'a pas ete invite. Il l'est aujourd'hui. Je trouve que c'est trop tard.

"Dans cet espace de trois mois, je n'ai pas ete invite non plus, mais peu importe. Il s'agit de mon fils, et c'est dans mon fils que je me sens atteint. Quant a moi, je ne suis pas offense, ni offensable.

"Je ne serai point du Comite de Shakespeare, mais puisque dans le Comite il y aura Louis Blanc, la France sera admirablement representee.

"VICTOR HUGO."

"La courtoise lettre que vous m'ecrivez, monsieur, en date du 19 janvier 1864, au nom du Comite de Shakespeare, vient modifier ma situation vis-a-vis du Comite, en me laissant pourtant un regret,--regret, a la verite, qui n'est sensible que pour moi.

"Ce regret, permettez-moi de vous l'indiquer.

"Si le cordial appel que vous me faites l'honneur de m'adresser aujourd'hui m'avait ete fait il y a six mois, comme aux diverses personnes honorables dont vous citez les noms, j'aurais pu, a ce moment-la, prevenu d'avance, disposer mes occupations de facon a pouvoir prendre part aux seances du Comite; c'eut ete pour moi un devoir et un bonheur; mais n'etant point convie a en faire partie, je n'ai vu nulle difficulte a accepter, depuis cette epoque, des propositions et des engagements qui maintenant absorbent tout mon temps et me creent des obligations de travail imperieux. Ces engagements, pris par suite du malentendu que vous voulez bien m'expliquer, ne me laissent plus la liberte de sieger parmi vous, et, par l'urgence des travaux qu'ils m'imposent, me priveront, selon toute apparence, de l'honneur d'assister a Londres, a votre grandiose solennite du 23 avril.

"C'est un inconvenient, facheux pour moi, mais pour moi seulement, je le repete, et tres leger a tous les points de vue. Ma presence, comme mon absence, est un fait indifferent.

"A cet inconvenient pres, qui est peu de chose, le malentendu, si courtoisement explique dans votre lettre, est tout a fait reparable. Le Comite de Shakespeare, dont vous etes l'organe, veut bien desirer que mon nom soit inscrit sur son honorable liste, je m'empresse d'y consentir, en regrettant de ne pouvoir completer cette cooperation nominale par une cooperation effective. Quant a la fete illustre que vous preparez a votre grand homme, je n'y pourrai assister que de coeur, mais j'y serai present pourtant dans la personne de mon fils Francois-Victor, heureux de prendre parmi vous, apres votre explication excellente, la place glorieuse que vous lui offrez.

"Le jubile du 23 avril sera la vraie fete de l'Angleterre. Cette noble Angleterre, representee par sa fiere et eloquente tribune, et par son admirable presse libre et souveraine, a toutes les gloires qui font les grands peuples dignes des grands poetes. L'Angleterre merite Shakespeare.

"Veuillez, monsieur, communiquer cette lettre au Comite, et recevoir l'assurance de mes sentiments tres distingues.

"VICTOR HUGO."

1865

LA PEINE DE MORT

Ce qui suit est extrait du _Courrier de l'Europe_:

"Les symptomes precurseurs de l'abolition de la peine de mort se prononcent de plus en plus, et de tous les cotes a la fois. Les executions elle-memes, en se multipliant, hatent la suppression de l'echafaud par le soulevement de la conscience publique. Tout recemment, M. Victor Hugo a recu, dans la meme semaine, a quelques jours d'intervalle, deux lettres relatives a la peine de mort, venant l'une d'Italie, l'autre d'Angleterre. La premiere, ecrite a Victor Hugo par le comite central italien, etait signee "comte _Ferdinand Trivulzio_, docteur _Georges de Giulini_, avocat _Jean Capretti_, docteur _Albert Sarola_, docteur _Joseph Mussi_, conseiller provincial, docteur _Frederic Bonola_." Cette lettre, datee de Milan, 1er fevrier, annoncait a Victor Hugo la convocation d'un grand meeting populaire a Milan, pour l'abrogation de la peine capitale, et priait l'exile de Guernesey d'envoyer, par telegramme, immediatement, au peuple de Milan assemble; quelques paroles "destinees, nous citons la lettre, a produire une commotion electrique dans toute l'Italie". Le comite ignorait qu'il n'y a malheureusement point de fil telegraphique a Guernesey. La deuxieme lettre, envoyee de Londres, emanee d'un philanthrope anglais distingue, M. Lilly, contenait le detail du proces d'un italien nomme Polioni, condamne au gibet pour un coup de couteau donne dans une rixe de cabaret, et priait Victor Hugo d'intervenir pour empecher l'execution de cet homme.

M. Victor Hugo a repondu au message venu d'Italie la lettre qu'on va lire:

A MM. LES MEMBRES DU COMITE CENTRAL ITALIEN POUR L'ABOLITION DE LA PEINE DE MORT

Hauteville-House, samedi 4 fevrier 1865.

Messieurs,--Il n'y a point de telegraphe electrique a Guernesey. Votre lettre m'arrive aujourd'hui 4, et la poste ne repart que lundi 6. Mon regret est profond de ne pouvoir repondre en temps utile a votre noble et touchant appel. J'eusse ete heureux que mon applaudissement arrivat au peuple de Milan faisant un grand acte.

L'inviolabilite de la vie humaine est le droit des droits. Tous les principes decoulent de celui-la. Il est la racine, ils sont les rameaux. L'echafaud est un crime permanent. C'est le plus insolent des outrages a la dignite humaine, a la civilisation, au progres. Toutes les fois que l'echafaud est dresse, nous recevons un soufflet. Ce crime est commis en notre nom.

L'Italie a ete la mere des grands hommes, et elle est la mere des grands exemples. Elle va, je n'en doute pas, abroger la peine de mort. Votre commission, composee de tant d'hommes distingues et genereux, reussira. Avant peu, nous verrons cet admirable spectacle: l'Italie, avec l'echafaud de moins et Rome et Venise de plus.

Je serre vos mains dans les miennes, et je suis votre ami.

VICTOR HUGO.

A la lettre venue d'Angleterre, Victor Hugo a repondu:

A M. LILLY, 9, SAINT-PETER'S TERRACE, NOTTING-HILL, LONDRES.

Hauteville-House, 12 fevrier 1865.

Monsieur,--Vous me faites l'honneur de vous tourner vers moi, je vous en remercie.

Un echafaud va se dresser; vous m'en avertissez. Vous me croyez la puissance de renverser cet echafaud. Helas! je ne l'ai pas. Je n'ai pu sauver Tapner, je ne pourrais sauver Polioni. A qui m'adresser? Au gouvernement? au peuple? Pour le peuple anglais je suis un etranger, et pour le gouvernement anglais un proscrit. Moins que rien, vous le voyez. Je suis pour l'Angleterre une voix quelconque, importune peut-etre, impuissante a coup sur. Je ne puis rien, monsieur; plaignez Polioni et plaignez-moi.

En France, Polioni eut ete condamne, pour meurtre sans premeditation, a une peine temporaire. La penalite anglaise manque de ce grand correctif, _les circonstances attenuantes_.

Que l'Angleterre, dans sa fierte, y songe; a l'heure qu'il est, sa legislation criminelle ne vaut pas la legislation criminelle francaise, si imparfaite pourtant. De ce cote, l'Angleterre est en retard sur la France. L'Angleterre veut-elle regagner en un instant tout le terrain perdu, et laisser la France derriere elle? Elle le peut. Elle n'a qu'a faire ce pas: _Abolir la peine de mort_.

Cette grande chose est digne de ce grand peuple. Je l'y convie.

La peine de mort vient d'etre abolie dans plusieurs republiques de l'Amerique du Sud. Elle va l'etre, si elle ne l'est deja, en Italie, en Portugal, en Suisse, en Roumanie, en Grece. La Belgique ne tardera point a suivre ces beaux exemples. Il serait admirable que l'Angleterre prit la meme initiative, et prouvat, par la suppression de l'echafaud, que la nation de la liberte est aussi la nation de l'humanite.

Il va sans dire, monsieur, que je vous laisse maitre de faire de cette lettre l'usage que vous voudrez.

Recevez l'assurance de mes sentiments tres distingues.

VICTOR HUGO.

Apres avoir cite ces deux lettres, le _Courrier de l'Europe_ ajoute:

"Il y a vraiment quelque chose de touchant a voir les adversaires du bourreau se tourner tous vers le rocher de Guernesey, pour demander aide et assistance a celui dont la main puissante a deja ebranle l'echafaud et finira par le renverser, "Le beau, serviteur du vrai" est le plus grand des spectacles. Victor Hugo se faisant l'avocat de Dieu pour revendiquer ses droits immuables--usurpes par la justice humaine--sur la vie de l'homme, c'est naturel. Qui parlera au nom de la divinite; si ce n'est le genie!"

1866

LES INSURRECTIONS ETOUFFEES

Hauteville-House, 18 novembre 1866.

J'ai ete bien sensible au genereux appel de l'honorable et eloquent redacteur en chef du journal _l'Orient_. Malheureusement il est trop tard. De toutes parts on annonce l'insurrection comme etouffee. Encore un cercueil de peuple qui s'ouvre, helas! et qui se ferme.

Quant a moi, c'est la quatrieme fois qu'un appel de ce genre m'arrive trop tard depuis deux ans. Les insurges de Haiti, de Roumanie et de Sicile se sont adresses a moi, et toujours trop tard. Dieu sait si je les eusse servis avec zele! Mais ne pourrait-on mieux s'entendre? Pourquoi les hommes de mouvement ne previennent-ils pas les hommes de progres? Pourquoi les combattants de l'epee ne se concertent-ils pas avec les combattants de l'idee? C'est avant et non apres qu'il faudrait reclamer notre concours. Averti a temps, j'ecrirais a propos, et tous s'entr'aideraient pour le succes general de la revolution et pour la delivrance universelle. Communiquez ceci a notre honorable ami, et recevez mon hatif et cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.

LE DINER DES ENFANTS PAUVRES

Pour faire tout a fait comprendre ce qu'on a pu lire dans ce livre sur la petite institution du Diner des Enfants pauvres, il n'est pas inutile de reproduire un des comptes rendus de la presse anglaise.

Voici la lettre de lady Thompson et l'article de _l'Express_ dont il est question dans le discours de Victor Hugo:

"A VICTOR HUGO

35, Wimpole Street, London, 30 novembre 1866.