# Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870

## Part 27

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Si vous le voulez, et vous le voudrez, en peu de temps on peut avoir une quantite considerable de charpie. Nous en ferons deux parts egales, et nous enverrons l'une a la France et l'autre a la Prusse.

Je mets a vos pieds mon respect.

VICTOR HUGO.

NOTES

1853

CALOMNIES IMPERIALES

LETTRE DE CHARLES HUGO

La lettre qui suit, adressee aux journaux honnetes hors de France, donne une idee des calomnies de la presse bonapartiste contre les proscrits:

"Jersey, 2 juin 1853.

"Monsieur le redacteur,

"Le journal la _Patrie_ a publie l'article suivant, reproduit par les journaux officiels des departements et que je lis dans l'_Union de la Sarthe_, du 11 mai.

"Il vient de se passer a Jersey un fait qui merite d'etre rapporte a titre d'enseignement. Un francais, interne dans l'ile, etant mort, M. Victor Hugo a prononce sur sa tombe un discours qui a ete imprime dans le journal du pays, et dans lequel il a represente la France comme etant en ce moment couverte d'echafauds politiques. On nous ecrit que ce mensonge grossier, d'apres lequel il n'y a plus a reclamer pour son auteur que le sejour d'une maison d'alienes, a produit une si grande indignation parmi les habitants de Jersey, toujours si calmes, qu'une petition a ete redigee et couverte de signatures pour demander qu'on interdise les manifestations de ce genre que font sans cesse les refugies francais, et qui inspirent a la population entiere le plus profond degout.

"CH. SCHILLER."

"Cet article contient deux allegations, l'une concernant le discours de M. Victor Hugo, l'autre concernant l'effet qu'il aurait produit a Jersey.

"Pour ce qui est du discours, la reponse est simple. Puisque ce discours,--dans lequel M. Victor Hugo, au nom des proscrits de Jersey, qui lui en avaient donne la mission, et avec l'adhesion de la proscription republicaine tout entiere, a declare que les proscrits republicains, fideles au grand precedent de Fevrier, abjuraient a jamais, quel que fut l'avenir, toute idee d'echafauds politiques et de represailles sanglantes,--puisque ce discours a cause, au dire de la _Patrie_, une si _grande indignation_ a Jersey, il n'excitera certainement pas moins d'indignation en France, et la _Patrie_ ne saurait mieux faire que de le reproduire. Nous l'en defions.

"Je mets a la poste aujourd'hui meme, a l'adresse du redacteur de la _Patrie_, un exemplaire du discours.

"Quant a l'effet produit a Jersey, pour toute reponse, je me borne aux faits. Il y a quatre journaux a Jersey ecrits en francais. Ces journaux sont: la _Chronique de Jersey_, l'_Impartial de Jersey_, le _Constitutionnel_ (de Jersey), la _Patrie_ (de Jersey). Ces quatre journaux ont tous publie textuellement le discours de mon pere et ont constate le jour meme l'effet produit par ce discours. Je les cite:

"La _Chronique_ dit:

"Un puissant interet s'attachait a la ceremonie. On savait que M. Victor Hugo devait prendre la parole en cette occasion, et chacun voulait entendre cette grande et puissante voix. Aussi, longtemps avant l'arrivee du convoi funebre, un grand concours de personnes, venues de la ville a pied et en voitures, se pressait deja autour de la tombe. La procession, en entrant dans le cimetiere, a fait le tour de la fosse creusee pour recevoir la depouille du defunt, et le corps ayant ete depose dans sa derniere demeure, tout le monde s'est decouvert, et c'est au milieu du silence le plus solennel que M. Hugo a prononce, d'une voix fortement accentuee, l'admirable discours que nous reproduisons ici:"

(Suit le discours.)

"Tous les proscrits ont repete ce cri; puis chacun d'eux est venu, morne et silencieux, deposer une poignee de terre sur la biere de leur defunt frere. Le discours prononce dans cette occasion fera epoque dans les annales du petit cimetiere des Independants de la paroisse de Saint-Jean. Le jour viendra ou l'on montrera aux etrangers l'endroit ou Victor Hugo, le grand orateur, le grand poete, adressa a ses freres exiles les nobles et touchantes paroles qui vont avoir un retentissement universel et seront soigneusement recueillies par l'histoire."

"Le _Constitutionnel_ (de Jersey), apres avoir reproduit le discours, dit:

"Un grand nombre de jersiais, venus au cimetiere de Saint-Jean, ont ete heureux d'entendre un pareil langage dans la bouche de notre hote illustre."

"La _Patrie_ (de Jersey) fait preceder le discours des lignes que voici:

"Le convoi s'est achemine vers Saint-Jean, dans le plus grand ordre et dans un silence religieux.

"La, en presence d'une foule nombreuse venue pour entendre sa parole, M. Victor Hugo a prononce le beau discours que nous reproduisons."

"Enfin _l'Impartial_:

"Le cadavre, retire du corbillard, fut porte a bras sur le bord de la fosse, et quand il y eut ete descendu et avant qu'on le couvrit de terre, Victor Hugo, que chacun etait si impatient d'entendre, prononca, au milieu du plus religieux silence et de plus de quatre cents auditeurs, de cette voix male avec laquelle il defendait la republique, avec cet accent irresistible qui est le resultat de la conviction, de la foi dans ses opinions, Victor Hugo, disons-nous, prononca le discours suivant, dont la gravite s'augmentait encore du lieu ou il etait prononce et des circonstances. Aussi fut-il ecoute avec une avidite que nous ne saurions depeindre et qui ne peut etre comparee qu'a la vive impression qu'il produisit."

"Ce dernier journal, _l'Impartial de Jersey_, se faisait du reste une idee assez juste de la bonne foi d'une certaine espece de journaux en France; seulement, dans cette occasion, il attribuait a tort au _Constitutionnel_ une idee qui ne devait venir qu'a la _Patrie_. Voici ce que disait, en publiant le discours de mon pere et en rendant compte de l'effet produit, l'_Impartial_:

"Le veridique _Constitutionnel_ de Paris nous dira sans doute, dans quelques jours, combien il aura fallu employer de sergents de ville et de gendarmes pour maintenir le bon ordre, durant les funerailles de Jean Bousquet, le second proscrit du 2 decembre qui meurt depuis dix jours; il nous racontera, bien certainement, avec sa franchise et sa loyaute habituelles, combien les autorites auront ete obligees d'appeler de bataillons pour reprimer l'emeute excitee par les chaleureuses paroles du grand orateur, par cette voix si puissante et si emouvante."

"Je pourrais, monsieur le redacteur, borner la cette reponse; permettez-moi pourtant d'ajouter encore, non une reflexion, mais un fait. Le journal la _Patrie_, qui insulte aujourd'hui mon pere proscrit, publia, il y a deux ans, au mois de juillet 1851, un article injurieux contre l'_Evenement_. Nous fimes demander a la _Patrie_ ou une retractation ou une reparation par les armes; la _Patrie_ prefera une retractation. Elle s'executa en ces termes:

"En presence des explications echangees entre les temoins de M. Charles Hugo et ceux de M. Mayer, M. Mayer declare retirer purement et simplement son article."

"On remarquera que le redacteur de la _Patrie_, auteur de l'offense et endosseur de la retractation, se nomme M. Mayer; il a fait plus tard un acte de courage; il a publie, a Paris, en decembre 1851, l'ouvrage intitule: HISTOIRE DU 2 DECEMBRE.

"En 1851, la _Patrie_ insultait, puis se retractait; nous etions presents. Aujourd'hui, la _Patrie_ recommence ses insultes; nous sommes absents.

"Vous voudrez sans doute, monsieur le redacteur, aider la proscription a repousser la calomnie et preter votre publicite a cette lettre.

"Recevez, je vous prie, avec tous mes remerciments, l'assurance de ma vive et fraternelle cordialite.

"CHARLES HUGO."

1854

AFFAIRE TAPNER

Nous extrayons de la _Nation_ du 8 fevrier ce qui suit:

"Nous revenons une derniere fois, pour le mouvement memorable qui l'a precedee, sur l'execution de Tapner.

"Le 10 janvier, Victor Hugo adresse a la population de Guernesey l'appel de la democratie. La parole chretienne du proscrit republicain est entendue; elle retentit dans toutes les ames. Sept cents citoyens anglais adressent a la reine une demande en grace en faveur du condamne.

"Le 21, la _Chronique de Jersey_ annonce que le jeudi, 19, la petition, prise en consideration par la cour, a ete renvoyee au secretaire d'etat. Lord Palmerston avait accorde un sursis de huit jours. Commencement de triomphe pour la democratie et esperance d'un triomphe complet sur le bourreau, dans cette circonstance solennelle.

"Dans leur demande en grace, en reponse a l'appel de Victor Hugo, les sept cents citoyens anglais proclamaient le principe de _l'inviolabilite de la vie humaine. La peine de mort_, disaient-ils, _doit etre abolie_.

"Le 28, le _Star_ de Guernesey nous apportait la sentence de Tapner, disant que l'execution aurait lieu le 3 fevrier. Et le 3 fevrier Tapner etait pendu (_le 10 fevrier, apres nouveau sursis_).

"La democratie avait compte sans l'ambassadeur de M. Bonaparte a Londres.

"Cette lutte autour d'un gibet ne saurait etre oubliee dans les annales du temps.

"Avec Tapner a Guernesey, c'est le monde paien qui nous semble monter au gibet. La revolution prochaine a, par l'organe de Victor Hugo, fait entendre a la societe nouvelle la voix de l'avenir et porte la sentence de l'humanite contre les lois de sang de la societe monarchique.

"Le bourreau anglais a eu une nouvelle tete d'homme, mais la democratie a, du haut des rochers de l'exil, fletri le bourreau et remporte sur lui une de ces victoires morales que ne balance pas la tete d'un assassin.

"L'ambassadeur de l'empire a gagne la cause du gibet aupres de lord Palmerston; mais le representant de la republique a gagne devant l'Europe la cause de l'avenir.

"A qui l'honneur de la journee?

"A qui la responsabilite d'une nouvelle strangulation d'homme?

"Et qui des deux, devant le cadavre de Tapner, aura eu droit de regarder l'autre en face, de Victor Hugo ou de M. Waleski, de la democratie proscrite ou de l'empire debout, et assez puissant pour attacher un cadavre humain en trophee au gibet de Guernesey?"

On lit dans l'_Homme_, du 15 fevrier:

"C'est assez l'habitude des gouvernements et des puissances de la terre de repousser la priere des idees, ces grandes suppliantes. Tout ce qui est autorite, pouvoir, etat, est en general fort avare soit de libertes a fonder, soit de graces a repandre: la force est jalouse; et quand elle n'egorge pas comme a Paris, de haute lutte, ou par guet-apens, elle a, comme a Londres, ses petites fins de non-recevoir, ses necessites politiques, ses justices legales.

"Il arrive parfois, pourtant, que cela coute cher, et que l'autorite qui ne sait pas le pardon est cruellement chatiee, c'est lorsqu'un grand esprit profondement humain veille derriere les echafauds, derriere les gouvernements.

"Ainsi, l'homme qu'on vient de pendre a Guernesey, Victor Hugo l'avait defendu vivant; il l'avait abrite, quand il etait deja dans le froid de la mort, sous la pitie sainte; il avait jete, sur cette misere souillee de crimes, la riche hermine de l'esperance et la grande charte de l'inviolabilite qui permet l'expiation et le repentir. Mais a Londres la puissance est restee sourde a cette voix, comme aux sept cents echos qu'elle avait eveilles dans la petite ile emue, et l'on a pendu Tapner, apres trois sursis qui, pour cet homme de la mort, avaient ete trois renaissances, trois aurores! Eh bien, voila maintenant qu'aussi tenace que la loi, l'esprit vengeur de la philosophie revient, se penche sur le cadavre encore tout chaud, sonde les plaies, raconte les luttes terribles de cette agonie desesperee, ses bonds, ses gestes, ses convulsions supremes, ses regards presque eteints a travers le sang, et les pities indignees de la foule et ses anathemes!

"Qu'aura gagne la loi, qu'aura gagne le gouvernement, dites-le-nous, qu'aura gagne _l'exemple_ a cette execution qui n'a pas ose affronter la grande place, publique et libre, qui par ses details hideux rappelle a tous les tragedies de l'abattoir, et qu'un formidable requisitoire vient de denoncer au monde?

"Ces pages eloquentes, nous le savons, n'emporteront point la peine de mort et ne rendront pas a la vie le condamne que la justice vient d'abattre; mais le gibet de Guernesey sera vu de tous les points de la terre; mais la conscience humaine, qu'avaient peut-etre endormie les succes du crime, sera de nouveau remuee dans toutes ses profondeurs, et tot ou tard, la corde de Tapner cassera, comme au siecle dernier se brisa la roue, sous Calas.

"Quant a nous, gens de la religion nouvelle, quels que puissent etre l'avenir et les destinees, nous sommes heureux et fiers que de tels actes et de si grandes paroles sortent de nos rangs; c'est une esperance, c'est une joie, c'est pour nous une consolation supreme, puisque la patrie nous est fermee, de voir l'idee francaise rayonner ainsi sur nos tentes de l'exil, l'idee de France n'est-ce pas encore le soleil de France?

"Et voyez; pour que l'enseignement, sans doute, soit entier et decisif, comme les roles s'eclairent! Liee par les textes, il faut le reconnaitre, la justice condamne; souveraine et libre, la politique maintient, elle assure son cours a la loi de sang; apotres de charite, missionnaires de misericorde, les pretres de toutes les religions se derobent, ils n'arrivent que pour l'agonie;--et qui vient a la grace? L'opinion publique;--et qui la demande? Un proscrit. Honneur a lui!

"Ainsi, d'une part, les religions et les gouvernements; de l'autre, les peuples et les idees; avec nous la vie, avec eux la mort.... Les destins s'accompliront!

"CH. RIBEYROLLES."

On lit dans la _Nation_ du 12 avril 1854:

"L'affaire Tapner, dont le retentissement a ete si grand, vient d'avoir en Amerique une consequence des plus frappantes et des plus inattendues. Nous livrons le fait a la meditation des esprits serieux.

"Dans les premiers jours de fevrier dernier, un nomme Julien fut condamne a mort a Quebec (Canada), pour assassinat sur la personne d'un nomme Pierre Dion, son beau-pere. C'est en ce moment-la precisement que les journaux d'Europe apporterent au Canada la lettre adressee au peuple de Guernesey, par Victor Hugo, pour demander la grace de Tapner.

"Le _Moniteur canadien_ du 16 fevrier, que nous avons sous les yeux, publia l'adresse de Victor Hugo aux Guernesiais, et la fit suivre de la reflexion qu'on va lire. Nous citons:

"Cette sublime refutation de la peine de mort ne vient-elle pas a propos pour enseigner la conduite qu'on devrait tenir envers le malheureux assassin de Pierre Dion?"

"Voici maintenant ce que, a quelques jours de distance, nous lisons dans le _Pays_ de Montreal:

"La sentence de mort prononcee contre Julien, pour le meurtre de son beau-pere, a Quebec, a ete commuee en une detention perpetuelle dans le penitentiaire provincial."

"Et le journal canadien ajoute:

"Victor Hugo avait eleve sa voix eloquente, juste au moment ou la vie et la mort de Julien etaient dans la balance.

"Tous ceux qui aiment et respectent l'humanite; tous ceux qui voient l'expiation du crime, non dans un meurtre de sang-froid, mais dans de longues heures de repentir accordees au coupable, ont appris avec bonheur la nouvelle d'un evenement qui regle implicitement une haute question de philosophie sociale.

"On peut dire qu'au Canada la peine de mort est, de fait, abolie."

"Sainte puissance de la pensee! elle va s'elargissant comme les fleuves; filet d'eau a sa source, ocean a son embouchure; souffle a deux pas, ouragan a deux mille lieues. La meme parole qui, partie de Jersey, semble n'avoir pu ebranler le gibet de Guernesey, passe l'Atlantique et deracine la peine de mort au Canada. Victor Hugo ne peut rien en Europe pour Tapner qui agonise sous ses yeux, et il sauve en Amerique Julien qu'il ne connait pas. La lettre ecrite pour Guernesey arrive a son adresse a Quebec.

"Disons a l'honneur des magistrats du Canada que le procureur general, qui avait condamne a mort Julien, s'est chaudement entremis pour que la condamnation ne fut pas executee; et glorifions le digne gouverneur du bas Canada, le general Rowan, qui a compris et consacre le progres. Avec quel sentiment de devoir accompli et de responsabilite evitee il doit lire en ce moment meme la lettre a lord Palmerston par laquelle Victor Hugo a clos sa lutte au pied du gibet de Guernesey.

"Une chose plus grande encore que le fait lui-meme resulte pour nous de ce que nous venons de raconter. A l'heure qu'il est, ce que l'autorite et le despotisme etouffent sur un continent renait a l'instant meme sur l'autre; et cette meme pulsation du grand coeur de l'humanite qu'on comprimait a Guernesey, a son contre-coup au Canada. Grace a la democratie, grace a la pensee, grace a la presse, le moment approche ou le genre humain n'aura plus qu'une ame."

SAUVAGERIES DE LA GUERRE DE CRIMEE

Extrait d'une lettre du 16 septembre 1854:

"Un evenement tres extraordinaire qui merite une severe censure a eu lieu hier vendredi. Signal fut fait du vaisseau _l'Empereur_ a tous les navires d'envoyer leurs malades a bord du _Kanguroo_. Dans le cours de la journee, ce dernier fut entoure par des centaines de bateaux charges d'hommes malades et promptement rempli jusqu'a suffocation (_speedily crowded to suffocation_). Avant la soiree il contenait environ quinze cents invalides de tout rang souffrant a bord. Le spectacle qui s'offrait etait epouvantable (_appalling_) et les details en sont trop effrayants pour que j'y insiste. Quand l'heure d'appareiller fut venue, _le Kanguroo_, en replique a l'ordre de partir, hissa le signal: "C'est une tentative dangereuse." (_It is a dangerous experiment._) _L'Empereur_ repondit par signal: "Que voulez-vous dire?" _Le Kanguroo_ riposta: "Le navire ne peut pas manoeuvrer." (_The ship is unmanageable._) Toute la journee, _le Kanguroo_ resta a l'ancre avec ce signal: "Envoyez des bateaux au secours." A la fin, des ordres furent donnes pour transporter une partie de ce triste chargement sur d'autres navires partant aussi pour Constantinople.

"Beaucoup de morts ont eu lieu a bord; il y a eu bien des scenes dechirantes, mais, helas! il ne sert a rien de les decrire. Il est evident, toutefois, que ni a bord ni a terre le service medical n'est suffisant. J'ai vu, _de mes yeux_, des hommes mourir sur le rivage, sur la ligne de marche et au bivouac, sans aucun secours medical; et cela a la portee d'une flotte de cinq cents voiles, en vue des quartiers generaux! Nous avons besoin d'un plus grand nombre de chirurgiens, et sur la flotte et dans l'armee; souvent, trop souvent, le secours medical fait entierement defaut, et il arrive frequemment trop tard."

(_Times_ du samedi 30 septembre 1854.)

Extrait d'une lettre de Constantinople, du 28 septembre 1854:

"Il est impossible pour personne d'assister aux tristes scenes de ces derniers jours, sans etre surpris et indigne de l'insuffisance de notre service medical. La maniere dont nos blesses et nos malades sont traites n'est digne que des sauvages de Dahomey. Les souffrances a bord du _Vulcain_ ont ete cruelles. Il y avait la trois cents blesses et cent soixante-dix choleriques, et tout ce monde etait assiste par quatre chirurgiens! C'etait un spectacle effrayant. Les blesses prenaient les chirurgiens par le pan de leur habit quand ceux-ci se frayaient leur chemin a travers des monceaux de morts et de mourants; mais les chirurgiens leur faisaient lacher prise! On devait s'attendre, avec raison peut-etre, a ce que les officiers recevraient les premiers soins et absorberaient sans doute a eux seuls l'assistance des quatre hommes de l'art; c'etait donc necessairement se mettre en defaut que d'embarquer des masses de blesses sans avoir personne pour leur donner les secours de la chirurgie et pour suffire meme a leurs besoins les plus pressants. Un grand nombre sont arrives a Scutari sans avoir ete touches par le chirurgien, depuis qu'ils etaient tombes, frappes des balles russes, sur les hauteurs de l'Alma. Leurs blessures etaient tendues _(stiff)_ et leurs forces epuisees quand on les a hisses des bateaux pour les transporter a l'hopital, ou heureusement ils ont pu obtenir les secours de l'art.

"Mais toutes ces horreurs s'effacent, comparees a l'etat des malheureux passagers du _Colombo_. Ce navire partit de la Crimee le 24 septembre. Les blesses avaient ete embarques deux jours avant de mettre a la voile; et, quand on leva l'ancre, le bateau emportait vingt-sept officiers blesses, quatre cent vingt-deux soldats blesses et cent quatre prisonniers russes; en tout, cinq cent cinquante-trois personnes. La moitie environ des blesses avaient ete panses avant d'etre mis a bord. Pour subvenir aux besoins de cette masse de douleurs, il y avait _quatre_ medecins dont le chirurgien du batiment, deja suffisamment occupe a veiller sur un equipage qui donne presque toujours des malades dans cette saison et dans ces parages. Le navire etait litteralement couvert de _formes_ couchees a terre. Il etait impossible de manoeuvrer. Les officiers ne pouvaient se baisser pour trouver leurs sextants et le navire marchait a l'aventure. On est reste douze heures de plus en mer a cause de cet empechement. Les plus malades etaient mis sur la dunette et, au bout d'un jour ou de deux, ils n'etaient plus qu'un tas de pourritures! Les coups de feu negliges rendaient des vers qui couraient dans toutes les directions et empoisonnaient la nourriture des malheureux passagers. La matiere animale pourrie exhalait une odeur si nauseabonde que les officiers et l'equipage manquaient de se trouver mal, et que le capitaine est aujourd'hui malade de ces cinq jours de miseres. Tous les draps de lit, au nombre de quinze cents, avaient ete jetes a la mer. Trente hommes sont morts pendant la traversee. Les chirurgiens travaillaient aussi fort que possible, mais ils pouvaient bien peu parmi tant de malades; aussi beaucoup de ces malheureux ont passe pour la premiere fois entre les mains du medecin a Scutari, six jours apres la bataille!

"C'est une penible tache que de signaler les fautes et de parler de l'insuffisance d'hommes qui font de leur mieux, mais une deplorable negligence a eu lieu depuis l'arrivee du steamer. Quarante-six hommes ont ete laisses a bord deux jours de plus, quand, avec quelque surcroit d'efforts, on aurait pu les mettre en lieu sur a l'hopital. Le navire est tout a fait infecte; un grand nombre d'hommes vont etre immediatement employes a le nettoyer et a le fumiger, pour eviter le danger du typhus qui se declare generalement dans de pareilles conditions. Deux transports etaient remorques par _le Colombo_, et leur etat etait presque aussi desastreux."

(_Times_, no. du vendredi 13 octobre 1854.)

"... Les turcs ont rendu de bons services dans les retranchements. Les pauvres diables souffrent de la dyssenterie, des fievres, du typhus. Leur service medical est nul, et nos chirurgiens n'ont pas le loisir de s'occuper d'eux."

(_Times_, correspondance datee du 29 octobre 1854.)

Ce qui suit est extrait d'une correspondance adressee au _Morning Herald_ et datee de Balaklava, 8 novembre 1854:

"Mais il est inutile d'insister sur ces details dechirants; qu'il suffise de dire que parmi les carcasses d'environ deux cents chevaux tues ou blesses, sont couches les cadavres de nos braves artilleurs anglais et francais, tous plus ou moins horriblement mutiles. Quelques-uns ont la tete detachee du cou, comme par une hache; d'autres ont la jambe separee de la hanche, d'autres les bras emportes; d'autres encore, frappes a la poitrine ou dans l'estomac, ont ete litteralement broyes comme s'ils avaient ete ecrases par une machine. Mais ce ne sont pas les allies seulement qui sont etendus la; au contraire, il y a dix cadavres russes pour un des notres, avec cette difference que les russes ont tous ete tues par la mousqueterie avant que l'artillerie ait donne. Sur cette place l'ennemi a maintenu constamment une pluie de bombes pendant toute la nuit, mais, les bombes n'eclataient que sur des morts.

