# Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870

## Part 26

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L'annee 1870 s'ouvrit pour Victor Hugo par la mort d'un ami. Il avait recueilli chez lui, depuis plusieurs annees, un vaillant vaincu de decembre, Hennett de Kesler. Kesler et Victor Hugo avaient echange leur premier serrement de main le 3 decembre au matin, rue Sainte-Marguerite, a quelques pas de la barricade Baudin, qui venait d'etre enlevee au moment meme ou Victor Hugo y arrivait. Cette fraternite commencee dans les barricades s'etait continuee dans l'exil.

Kesler, devore par la nostalgie, mais inebranlable, mourut le 6 avril 1870. Sa tombe est au cimetiere du Foulon, pres de la ville de Saint-Pierre. C'est une pierre avec cette inscription

A KESLER.

et au bas on peut lire:

_Son compagnon d'exil_,

_Victor Hugo_.

Le 7 avril, Victor Hugo prononca sur la fosse de Kesler les paroles que voici:

Le lendemain du guet-apens de 1851, le 3 decembre, au point du jour, une barricade se dressa dans le faubourg Saint-Antoine, barricade memorable ou tomba un representant du peuple. Cette barricade, les soldats crurent la renverser, le coup d'etat crut la detruire; le coup d'etat et ses soldats se trompaient. Demolie a Paris, elle fut refaite par l'exil.

La barricade Baudin reparut immediatement, non plus en France, mais hors de France; elle reparut, batie, non plus avec des paves, mais avec des principes; de materielle qu'elle etait, elle devint ideale, c'est-a-dire terrible; les proscrits la construisirent, cette barricade altiere, avec les debris de la justice et de la liberte. Toute la ruine du droit y fut employee, ce qui la fit superbe et auguste. Depuis, elle est la, en face de l'empire; elle lui barre l'avenir, elle lui supprime l'horizon. Elle est haute comme la verite, solide comme l'honneur, mitraillee comme la raison; et l'on continue d'y mourir. Apres Baudin,--car, oui, c'est la meme barricade!--Pauline Roland y est morte, Ribeyrolles y est mort, Charras y est mort, Xavier Durieu y est mort, Kesler vient d'y mourir.

Si l'on veut distinguer entre les deux barricades, celle du faubourg Saint-Antoine et celle de l'exil, Kesler en etait le trait d'union, car, ainsi que plusieurs autres proscrits, il etait des deux.

Laissez-moi glorifier cet ecrivain de talent et ce vaillant homme. Il avait toutes les formes du courage, depuis le vif courage du combat jusqu'au lent courage de l'epreuve, depuis la bravoure qui affronte la mitraille jusqu'a l'heroisme qui accepte la nostalgie. C'etait un combattant et un patient.

Comme beaucoup d'hommes de ce siecle, comme moi qui parle en ce moment, il avait ete royaliste et catholique. Nul n'est responsable de son commencement. L'erreur du commencement rend plus meritoire la verite de la fin.

Kesler avait ete victime, lui aussi, de cet abominable enseignement qui est une sorte de piege tendu a l'enfance, qui cache l'histoire aux jeunes intelligences, qui falsifie les faits et fausse les esprits. Resultat: les generations aveuglees. Vienne un despote, il pourra tout escamoter aux nations ignorantes, tout jusqu'a leur consentement; il pourra leur frelater meme le suffrage universel. Et alors on voit ce phenomene, un peuple gouverne par extorsion de signature. Cela s'appelle un plebiscite.

Kesler avait, comme plusieurs de nous, refait son education; il avait rejete les prejuges suces avec le lait; il avait depouille, non le vieil homme, mais le vieil enfant; pas a pas, il etait sorti des idees fausses et entre dans les idees vraies; et muri, grandi, averti par la realite, rectifie par la logique, de royaliste il etait devenu republicain. Une fois qu'il eut vu la verite, il s'y devoua. Pas de devouement plus profond et plus tenace que le sien. Quoique atteint du mal du pays, il a refuse l'amnistie. Il a affirme sa foi par sa mort.

Il a voulu protester jusqu'au bout. Il est reste exile par adoration pour la patrie. L'amoindrissement de la France lui serrait le coeur. Il avait l'oeil fixe sur ce mensonge qui est l'empire; il s'indignait, il fremissait de honte, il souffrait. Son exil et sa colere ont dure dix-neuf ans. Le voila enfin endormi.

Endormi. Non. Je retire ce mot. La mort ne dort pas. La mort vit. La mort est une realisation splendide. La mort touche a l'homme de deux facons. Elle le glace, puis elle le ressuscite. Son souffle eteint, oui, mais il rallume. Nous voyons les yeux qu'elle ferme, nous ne voyons pas ceux qu'elle ouvre.

Adieu, mon vieux compagnon.--Tu vas donc vivre de la vraie vie! Tu vas aller trouver la justice, la verite, la fraternite, l'harmonie et l'amour dans la serenite immense. Te voila envole dans la clarte. Tu vas connaitre le mystere profond de ces fleurs, de ces herbes que le vent courbe, de ces vagues qu'on entend la-bas, de cette grande nature qui accepte la tombe dans sa nuit et l'ame dans sa lumiere. Tu vas vivre de la vie sacree et inextinguible des etoiles. Tu vas aller ou sont les esprits lumineux qui ont eclaire et qui ont vecu, ou sont les penseurs, les martyrs, les apotres, les prophetes, les precurseurs, les liberateurs. Tu vas voir tous ces grands coeurs flamboyants dans la forme radieuse que leur a donnee la mort. Ecoute, tu diras a Jean-Jacques que la raison humaine est battue de verges; tu diras a Beccaria que la loi en est venue a ce degre de honte qu'elle se cache pour tuer; tu diras a Mirabeau que Quatrevingt-neuf est lie au pilori; tu diras a Danton que le territoire est envahi par une horde pire que l'etranger; tu diras a Saint-Just que le peuple n'a pas le droit de parler; tu diras a Marceau que l'armee n'a pas le droit de penser; tu diras a Robespierre que la Republique est poignardee; tu diras a Camille Desmoulins que la justice est morte; et tu leur diras a tous que tout est bien, et qu'en France une intrepide legion combat plus ardemment que jamais, et que, hors de France, nous, les sacrifies volontaires, nous, la poignee des proscrits survivants, nous tenons toujours, et que nous sommes la, resolus a ne jamais nous rendre, debout sur cette grande breche qu'on appelle l'exil, avec nos convictions et avec leurs fantomes!

VI

AUX MARINS DE LA MANCHE

J'ai recu, des mains de l'honorable capitaine Harvey, la lettre collective que vous m'adressez; vous me remerciez d'avoir dedie, d'avoir donne a cette mer de la Manche, un livre. [Note: _Les Travailleurs de la mer_.] O vaillants hommes, vous faites plus que de lui donner un livre, vous lui donnez votre vie.

Vous lui donnez vos jours, vos nuits, vos fatigues, vos insomnies, vos courages; vous lui donnez vos bras, vos coeurs, les pleurs de vos femmes qui tremblent pendant que vous luttez, l'adieu des enfants, des fiancees, des vieux parents, les fumees de vos hameaux envolees dans le vent; la mer, c'est le grand danger, c'est le grand labeur, c'est la grande urgence; vous lui donnez tout; vous acceptez d'elle cette poignante angoisse, l'effacement des cotes; chaque fois qu'on part, question lugubre, reverra-t-on ceux qu'on aime? La rive s'en va comme un decor de theatre qu'une main emporte. Perdre terre, quel mot saisissant! on est comme hors des vivants. Et vous vous devouez, hommes intrepides. Je vois parmi vos signatures les noms de ceux qui, dernierement, a Dungeness, ont ete de si heroiques sauveteurs [note: Aldridge et Windham.]. Rien ne vous lasse. Vous rentrez au port, et vous repartez.

Votre existence est un continuel defi a l'ecueil, au hasard, a la saison, aux precipices de l'eau, aux pieges du vent. Vous vous en allez tranquilles dans la formidable vision de la mer; vous vous laissez echeveler par la tempete; vous etes les grands opiniatres du recommencement perpetuel; vous etes les rudes laboureurs du sillon bouleverse; la, nulle part la limite et partout l'aventure; vous allez dans cet infini braver cet inconnu; ce desert de tumulte et de bruit ne vous fait pas peur; vous avez la vertu superbe de vivre seuls avec l'ocean dans la rondeur sinistre de l'horizon; l'ocean est inepuisable et vous etes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n'aurez pas son dernier ouragan et il aura votre dernier souffle. De la votre fierte, je la comprends. Vos habitudes de temerite ont commence des l'enfance, quand vous couriez tout nus sur les greves; meles aux vastes plis des marees montantes et brunis par le hale, grandis par la rafale, vieillis dans les orages, vous ne craignez pas l'ocean, et vous avez droit a sa familiarite farouche, ayant joue tout petits avec son enormite.

Vous me connaissez peu. Je suis pour vous une silhouette de l'abime debout au loin sur un rocher. Vous apercevez par instants dans la brume cette ombre, et vous passez. Pourtant, a travers vos fracas de houles et de bourrasques, l'espece de vague rumeur que peut faire un livre est venue jusqu'a vous. Vous vous tournez vers moi entre deux tempetes et vous me remerciez.

Je vous salue.

Je vais vous dire ce que je suis. Je suis un de vous. Je suis un matelot, je suis un combattant du gouffre. J'ai sur moi un dechainement d'aquilons. Je ruisselle et je grelotte, mais je souris, et quelquefois comme vous je chante. Un chant amer. Je suis un guide echoue, qui ne s'est pas trompe, mais qui a sombre, a qui la boussole donne raison et a qui l'ouragan donne tort, qui a en lui la quantite de certitude que produit la catastrophe traversee, et qui a droit de parler aux pilotes avec l'autorite du naufrage. Je suis dans la nuit, et j'attends avec calme l'espece de jour qui viendra, sans trop y compter pourtant, car si Apres-demain est sur, Demain ne l'est pas; les realisations immediates sont rares, et, comme vous, j'ai plus d'une fois, sans confiance, vu poindre la sinistre aurore. En attendant, je suis comme vous dans la tourmente, dans la nuee, dans le tonnerre; j'ai autour de moi un perpetuel tremblement d'horizon, j'assiste au va-et-vient de ce flot qu'on appelle le fait; en proie aux evenements comme vous aux vents, je constate leur demence apparente et leur logique profonde; je sens que la tempete est une volonte, et que ma conscience en est une autre, et qu'au fond elles sont d'accord; et je persiste, et je resiste, et je tiens tete aux despotes comme vous aux cyclones, et je laisse hurler autour de moi toutes les meutes du cloaque et tous les chiens de l'ombre, et je fais mon devoir, pas plus emu de la haine que vous de l'ecume.

Je ne vois pas l'etoile, mais je sais qu'elle me regarde, et cela me suffit.

Voila ce que je suis. Aimez-moi.

Continuons. Faisons notre tache; vous de votre cote, moi du mien; vous parmi les flots, moi parmi les hommes. Travaillons aux sauvetages. Oui, accomplissons notre fonction qui est une tutelle; veillons et surveillons, ne laissons se perdre aucun signal de detresse, tendons la main a tous ceux qui s'enfoncent, soyons les vigies du sombre espace, ne permettons pas que ce qui doit disparaitre revienne, regardons fuir dans les tenebres, vous le vaisseau-fantome, moi le passe. Prouvons que le chaos est navigable. Les surfaces sont diverses, et les agitations sont innombrables, mais il n'y a qu'un fond, qui est Dieu. Ce fond, je le touche, moi qui vous parle. Il s'appelle la verite et la justice. Qui tombe pour le droit tombe dans le vrai. Ayons cette securite. Vous suivez la boussole, je suis la conscience. O intrepides lutteurs, mes freres, ayons foi, vous dans l'onde, moi dans la destinee. Ou sera la certitude si ce n'est dans cette mobilite soumise au niveau? Votre devoir est identique au mien. Combattons, recommencons, perseverons, avec cette pensee que la haute mer se prolonge au dela de la vue humaine, que, meme hors de la vie, l'immense navigation continue, et qu'un jour nous constaterons la ressemblance de l'ocean ou sont les vagues avec la tombe ou sont les ames. Une vague qui pense, c'est l'ame humaine.

VICTOR HUGO.

VII

LES SAUVETEURS

Hauteville-House, 14 avril 1870.

Messieurs les connetables de Saint-Pierre-Port,

En ce moment de naufrages et de sinistres, il faut encourager les sauveteurs. Chacun, dans la mesure de ce qu'il peut, doit les honorer et les remercier. Dans les ports de mer, le sauvetage est toujours a l'ordre du jour.

J'ai en ma possession une bouee et une ceinture de sauvetage modeles, executees specialement pour moi par l'excellent fabricant Dixon, de Sunderland. M'en servir pour moi-meme, cela peut se faire attendre; il me semble meilleur d'en user des aujourd'hui, en offrant, comme publique marque d'estime, ces engins de conservation de la vie humaine a l'homme de cette ile auquel on doit le plus grand nombre de sauvetages.

Vous etes necessairement mieux renseignes que moi. Veuillez me le designer. J'aurai l'honneur de vous remettre immediatement la ceinture et la bouee pour lui etre transmises.

Recevez l'assurance de ma cordialite,

VICTOR HUGO.

A la suite de cette lettre, le capitaine Abraham Martin, maitre du port, a ete designe comme ayant opere dans sa vie environ quarante-cinq sauvetages. C'est a lui qu'ont ete remis les engins de sauvetage, sur lesquels M. Victor Hugo a ecrit de sa main:

_Donne comme publique marque d'estime au capitaine Abraham Martin_.

VIII

LE TRAVAIL EN AMERIQUE

Hauteville-House, 22 avril 1870.

Vous m'annoncez, general, une bonne nouvelle, la coalition des travailleurs en Amerique; cela fera pendant a la coalition des rois en France.

Les travailleurs sont une armee; a une armee il faut des chefs; vous etes un des hommes designes comme guides par votre double instinct de revolution et de civilisation.

Vous etes de ceux qui savent conseiller au peuple tout le possible, sans sortir du juste et du vrai.

La liberte est un moyen en meme temps qu'un but, vous le comprenez. Aussi les travailleurs vous ont-ils elu pour leur representant en Amerique. Je vous felicite et les felicite.

Le travail est aujourd'hui le grand droit comme il est le grand devoir.

L'avenir appartient desormais a deux hommes, l'homme qui pense et l'homme qui travaille.

A vrai dire, ces deux hommes n'en font qu'un, car penser c'est travailler.

Je suis de ceux qui ont fait des classes souffrantes la preoccupation de leur vie. Le sort de l'ouvrier, partout, en Amerique comme en Europe, fixe ma plus profonde attention et m'emeut jusqu'a l'attendrissement. Il faut que les classes souffrantes deviennent les classes heureuses, et que l'homme qui jusqu'a ce jour a travaille dans les tenebres travaille desormais dans la lumiere.

J'aime l'Amerique comme une patrie. La grande republique de Washington et de John Brown est une gloire de la civilisation. Qu'elle n'hesite pas a prendre souverainement sa part du gouvernement du monde. Au point de vue social, qu'elle emancipe les travailleurs; au point de vue politique, qu'elle delivre Cuba.

L'Europe a les yeux fixes sur l'Amerique. Ce que l'Amerique fera sera bien fait. L'Amerique a ce double bonheur d'etre libre comme l'Angleterre et logique comme la France.

Nous l'applaudirons patriotiquement dans tous ses progres. Nous sommes les concitoyens de toute nation qui est grande.

General, aidez les travailleurs dans leur coalition puissante et sainte.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

IX

LE PLEBISCITE

Au printemps de 1870, Louis Bonaparte, sentant peut-etre on ne sait quel ebranlement mysterieux, eprouva le besoin de se faire etayer par le peuple. Il demanda a la nation de confirmer l'empire par un vote. On consulta de France Victor Hugo, on lui demanda de dire quel devait etre ce vote. Il repondit:

Non.

En trois lettres ce mot dit tout.

Ce qu'il contient remplirait un volume.

Depuis dix-neuf ans bientot, cette reponse se dresse devant l'empire.

Ce sphinx obscur sent que c'est la le mot de son enigme.

A tout ce que l'empire est, veut, reve, croit, peut et fait, Non suffit.

Que pensez-vous de l'empire? Je le nie.

Non est un verdict.

Un des proscrits de decembre, dans un livre, publie hors de France en 1853, s'est qualifie "la bouche qui dit Non".

Non a ete la replique a ce qu'on appelle l'amnistie.

Non sera la replique a ce qu'on appelle le plebiscite.

Le plebiscite essaye d'operer un miracle: faire accepter l'empire a la conscience humaine.

Rendre l'arsenic mangeable. Telle est la question.

L'empire a commence par ce mot: Proscription. Il voudrait bien finir par celui-ci: Prescription. Ce n'est qu'une toute petite lettre a changer. Rien de plus difficile.

S'improviser Cesar, transformer le serment en Rubicon et l'enjamber, faire tomber au piege en une nuit tout le progres humain, empoigner brusquement le peuple sous sa grande forme republique et le mettre a Mazas, prendre un lion dans une souriciere, casser par guet-apens le mandat des representants et l'epee des generaux, exiler la verite, expulser l'honneur, ecrouer la loi, decreter d'arrestation la revolution, bannir 89 et 92, chasser la France de France, sacrifier sept cent mille hommes pour demolir la bicoque de Sebastopol, s'associer a l'Angleterre pour donner a la Chine le spectacle de l'Europe vandale, stupefier de notre barbarie les barbares, detruire le palais d'Ete de compte a demi avec le fils de lord Elgin qui a mutile le Parthenon, grandir l'Allemagne et diminuer la France par Sadowa, prendre et lacher le Luxembourg, promettre Mexico a un archiduc et lui donner Queretaro, apporter a l'Italie une delivrance qui aboutit au concile, faire fusiller Garibaldi par des fusils italiens a Aspromonte et par des fusils francais a Mentana, endetter le budget de huit milliards, tenir en echec l'Espagne republicaine, avoir une haute cour sourde aux coups de pistolet, tuer le respect des juges par le respect des princes, faire aller et venir les armees, ecraser les democraties, creuser des abimes, remuer des montagnes, cela est aise. Mais mettre un _e_ a la place d'un _o_, c'est impossible.

Le droit peut-il etre proscrit? Oui. Il l'est. Prescrit? Non.

Un succes comme le Deux-Decembre ressemble a un mort en ceci qu'il tombe tout de suite en pourriture et en differe en cela qu'il ne tombe jamais en oubli. La revendication contre de tels actes est de droit eternel.

Ni limite legale, ni limite morale. Aucune decheance ne peut etre opposee a l'honneur, a la justice et a la verite, le temps ne peut rien sur ces choses. Un malfaiteur qui dure ne fait qu'ajouter au crime de son origine le crime de sa duree.

Pour l'histoire, pas plus que pour la conscience humaine, Tibere ne passe jamais a l'etat de "fait accompli".

Newton a calcule qu'une comete met cent mille ans a se refroidir; de certains crimes enormes mettent plus de temps encore.

La voie de fait aujourd'hui regnante perd sa peine. Les plebiscites n'y peuvent rien. Elle croit avoir le droit de regner; elle n'a pas le droit.

C'est etrange, un plebiscite. C'est le coup d'etat qui se fait morceau de papier. Apres la mitraille, le scrutin. Au canon raye succede l'urne felee. Peuple, vote que tu n'existes pas. Et le peuple vote. Et le maitre compte les voix. Il en a tout ce qu'il a voulu avoir; et il met le peuple dans sa poche. Seulement il ne s'est pas apercu que ce qu'il croit avoir saisi est insaisissable. Une nation, cela n'abdique pas. Pourquoi? parce que cela se renouvelle. Le vote est toujours a recommencer. Lui faire faire une alienation quelconque de souverainete, extraire de la minute l'heredite, donner au suffrage universel, borne a exprimer le present, l'ordre d'exprimer l'avenir, est-ce que ce n'est pas nul de soi? C'est comme si l'on commandait a Demain de s'appeler Aujourd'hui.

N'importe, on a vote. Et le maitre prend cela pour un consentement. Il n'y a plus de peuple. Ces pratiques font rire les anglais. Subir le coup d'etat! subir le plebiscite! comment une nation peut-elle accepter de telles humiliations? L'Angleterre a en ce moment-ci le bonheur de mepriser un peu la France. Alors meprisez l'ocean. Xerces lui a donne le fouet.

On nous invite a voter sur ceci: le perfectionnement d'un crime.

L'empire, apres dix-neuf ans d'exercice, se croit tentant. Il nous offre ses progres. Il nous offre le coup d'etat accommode au point de vue democratique, la nuit de Decembre ajustee a l'inviolabilite parlementaire, la tribune libre emboitee dans Cayenne, Mazas modifie dans le sens de l'affranchissement, la violation de tous les droits arrangee en gouvernement liberal.

Eh bien, non.

Nous sommes ingrats.

Nous, les citoyens de la republique assassinee, nous, les justiciers pensifs, nous regardons avec l'intention d'en user, l'affaiblissement d'autorite propre a la vieillesse d'une trahison. Nous attendons.

Et en attendant, devant le mecanisme dit plebiscite, nous haussons les epaules.

A l'Europe sans desarmement, a la France, sans influence, a la Prusse sans contre-poids, a la Russie sans frein, a l'Espagne sans point d'appui, a la Grece sans la Crete, a l'Italie sans Rome, a Rome sans les Romains, a la democratie sans le peuple, nous disons Non.

A la liberte poinconnee par le despotisme, a la prosperite derivant d'une catastrophe, a la justice rendue au nom d'un accuse, a la magistrature marquee des lettres L. N. B., a 89 vise par l'empire, au 14 Juillet complete par le 2 Decembre, a la loyaute juree par le faux serment, au progres decrete par la retrogradation, a la solidite promise par la ruine, a la lumiere octroyee par les tenebres, a l'escopette qui est derriere le mendiant, au visage qui est derriere le masque, au spectre qui est derriere le sourire, nous disons Non.

Du reste, si l'auteur du coup d'etat tient absolument a nous adresser une question a nous, peuple, nous ne lui reconnaissons que le droit de nous faire celle-ci:

"Dois-je quitter les Tuileries pour la Conciergerie et me mettre a la disposition de la justice?

"NAPOLEON."

Oui.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 27 avril 1870.

X

LA GUERRE EN EUROPE

En juillet 1870, la guerre eclate. Le piege Hohenzollern est tendu par la Prusse a la France, et la France y tombe. Victor Hugo croyait la France armee, et, par consequent, d'avance il la croyait victorieuse. Il deplorait pourtant cette guerre, et il songeait au sang qu'elle allait repandre.

Il ecrivit aux femmes de Guernesey la lettre qu'on va lire et qui fut reproduite par les journaux anglais comme adressee a toutes les femmes d'Angleterre.

Pendant le siege de Paris, des ballots de charpie, expedies d'Angleterre a Victor Hugo, furent partages par lui, comme il s'y etait engage dans sa lettre, en deux parts egales, l'une pour les blesses francais, l'autre pour les blesses allemands. M. de Flavigny, president de la commission internationale, se chargea de transmettre au quartier general de Versailles les ballots de charpie destines par Victor Hugo aux ambulances allemandes.

AUX FEMMES DE GUERNESEY

Hauteville-House, 22 juillet 1870.

Mesdames,

Il a plu a quelques hommes de condamner a mort une partie du genre humain, et une guerre a outrance se prepare. Cette guerre n'est ni une guerre de liberte, ni une guerre de devoir, c'est une guerre de caprice. Deux peuples vont s'entre-tuer pour le plaisir de deux princes. Pendant que les penseurs perfectionnent la civilisation, les rois perfectionnent la guerre. Celle-ci sera affreuse.

On annonce des chefs-d'oeuvre. Un fusil tuera douze hommes, un canon en tuera mille. Ce qui va couler a flots dans le Rhin, ce n'est plus l'eau pure et libre des grandes Alpes, c'est le sang des hommes.

Des meres, des soeurs, des filles, des femmes vont pleurer. Vous allez toutes etre en deuil, celles-ci a cause de leur malheur, celles-la a cause du malheur des autres.

Mesdames, quel carnage! quel choc de tous ces infortunes combattants! Permettez-moi de vous adresser une priere. Puisque ces aveugles oublient qu'ils sont freres, soyez leurs soeurs, venez-leur en aide, faites de la charpie. Tout le vieux linge de nos maisons, qui ici ne sert a rien, peut la-bas sauver la vie a des blesses. Toutes les femmes de ce pays s'employant a cette oeuvre fraternelle, ce sera beau; ce sera un grand exemple et un grand bienfait. Les hommes font le mal, vous femmes, faites le remede; et puisque sur cette terre il y a de mauvais anges, soyez les bons.

