# Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870

## Part 20

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Qu'a produit cette revolte? je vais le dire. Jusqu'au 3 janvier, quatre batailles, dont trois victoires. Apo corona, Vaffe, Castel Selino, et un desastre illustre, Arcadion! l'ile coupee en deux par l'insurrection, moitie aux turcs, moitie aux grecs; une ligne d'operations allant par Sciffo et Rocoli, de Kissamos a Lassiti et meme a Girapetra. Il y a six semaines, les turcs refoules n'avaient plus que quelques points du littoral, et le versant occidental des monts Psiloriti ou est Ambelirsa. En cette minute, le doigt leve de l'Europe eut sauve Candie. Mais l'Europe n'avait pas le temps. Il y avait une noce en cet instant-la, et l'Europe regardait le bal.

On connait ce mot, Arcadion, on connait peu le fait. En voici les details precis et presque ignores. Dans Arcadion, monastere du mont Ida, fonde par Heraclius, seize mille turcs attaquent cent quatrevingt-dix-sept hommes, et trois cent quarante-trois femmes, plus les enfants. Les turcs ont vingt-six canons et deux obusiers, les grecs ont deux cent quarante fusils. La bataille dure deux jours et deux nuits; le couvent est troue de douze cents boulets; un mur s'ecroule, les turcs entrent, les grecs continuent le combat, cent cinquante fusils sont hors de service, on lutte encore six heures dans les cellules et dans les escaliers, et il y a deux mille cadavres dans la cour. Enfin la derniere resistance est forcee; le fourmillement des turcs vainqueurs emplit le couvent. Il ne reste plus qu'une salle barricadee ou est la soute aux poudres, et dans cette salle, pres d'un autel, au centre d'un groupe d'enfants et de meres, un homme de quatrevingts ans, un pretre, l'igoumene Gabriel, en priere. Dehors on tue les peres et les maris; mais ne pas etre tues, ce sera la misere de ces femmes et de ces enfants, promis a deux harems. La porte, battue de coups de hache, va ceder et tomber. Le vieillard prend sur l'autel un cierge, regarde ces enfants et ces femmes, penche le cierge sur la poudre et les sauve. Une intervention terrible, l'explosion, secourt les vaincus, l'agonie se fait triomphe, et ce couvent heroique, qui a combattu comme une forteresse, meurt comme un volcan.

Psara n'est pas plus epique, Missolonghi n'est pas plus sublime.

Tels sont les faits. Qu'est-ce que font les gouvernements dits civilises? Qu'est-ce qu'ils attendent? Ils chuchotent: Patience, nous negocions.

Vous negociez! Pendant ce temps-la on arrache les oliviers et les chataigniers, on demolit les moulins a huile, on incendie les villages, on brule les recoltes, on envoie des populations entieres mourir de faim et de froid dans la montagne, on decapite les maris, on pend les vieillards, et un soldat turc, qui voit un petit enfant gisant a terre, lui enfonce dans les narines une chandelle allumee pour s'assurer s'il est mort. C'est ainsi que cinq blesses ont ete, a Arcadion, reveilles pour etre egorges.

Patience! dites-vous. Pendant ce temps-la les turcs entrent au village Mournies, ou il ne reste que des femmes et des enfants, et, quand ils en sortent, on ne voit plus qu'un monceau de ruines croulant sur un monceau de cadavres, grands et petits.

Et l'opinion publique? que fait-elle? que dit-elle? Rien. Elle est tournee d'un autre cote. Que voulez-vous? Ces catastrophes ont un malheur; elles ne sont pas a la mode.

Helas!

La politique patiente des gouvernements se resume en deux resultats: deni de justice a la Grece, deni de pitie a l'humanite.

Rois, un mot sauverait ce peuple. Un mot de l'Europe est vite dit. Dites-le. A quoi etes-vous bons, si ce n'est a cela?

Non. On se tait, et l'on veut que tout se taise. Defense de parler de la Crete. Tel est l'expedient. Six ou sept grandes puissances conspirent contre un petit peuple. Quelle est cette conspiration? La plus lache de toutes. La conspiration du silence.

Mais le tonnerre n'en est pas.

Le tonnerre vient de la-haut, et, en langue politique, le tonnerre s'appelle revolution.

VICTOR HUGO.

II

LES FENIANS

Apres la Crete, l'Irlande se tourne vers l'habitant de Guernesey. Les femmes des Fenians condamnes lui ecrivent. De la une lettre de Victor Hugo a l'Angleterre.

A L'ANGLETERRE

L'angoisse est a Dublin. Les condamnations se succedent, les graces annoncees ne viennent pas. Une lettre que nous avons sous les yeux dit:--"... La potence va se dresser; le general Burke d'abord; viendront ensuite le capitaine Mac Afferty, le capitaine Mac Clure, puis trois autres, Kelly, Joice et Cullinane ... Il n'y a pas une minute a perdre ... Des femmes, des jeunes filles vous supplient ... Notre lettre vous arrivera-t-elle a temps? ... " Nous lisons cela, et nous n'y croyons pas. On nous dit: L'echafaud est pret. Nous repondons: Cela n'est pas possible. Calcraft n'a rien a voir a la politique. C'est deja trop qu'il existe a cote. Non, l'echafaud politique n'est pas possible en Angleterre. Ce n'est pas pour imiter les gibets de la Hongrie que l'Angleterre a acclame Kossuth; ce n'est pas pour recommencer les potences de la Sicile que l'Angleterre a glorifie Garibaldi. Que signifieraient les hourras de Londres et de Southampton? Supprimez alors tous vos comites polonais, grecs, italiens. Soyez l'Espagne.

Non, l'Angleterre, en 1867, n'executera pas l'Irlande. Cette Elisabeth ne decapitera pas cette Marie Stuart.

Le dix-neuvieme siecle existe.

Pendre Burke! Impossible. Allez-vous copier Tallaferro tuant John Brown, Chacon tuant Lopez, Geffrard tuant le jeune Delorme, Ferdinand tuant Pisacane?

Quoi! apres la revolution anglaise! quoi! apres la revolution francaise! quoi! dans la grande et lumineuse epoque ou nous sommes! il n'a donc ete rien dit, rien pense, rien proclame, rien fait, depuis quarante ans!

Quoi! nous presents, qui sommes plus que des spectateurs, qui sommes des temoins, il se passerait de telles choses! Quoi! les vieilles penalites sauvages sont encore la! Quoi! a cette heure, il se prononce de ces sentences: "Un tel, tel jour, vous serez traine sur la claie au lieu de votre supplice, puis votre corps sera coupe en quatre quartiers, lesquels seront laisses a la disposition de sa majeste qui en ordonnera selon son bon plaisir!" Quoi! un matin de mai ou de juin, aujourd'hui, demain, un homme, parce qu'il a une foi politique ou nationale, parce qu'il a lutte pour cette foi, parce qu'il a ete vaincu, sera lie de cordes, masque du bonnet noir, et pendu et etrangle jusqu'a ce que mort s'ensuive! Non! vous n'etes pas l'Angleterre pour cela.

Vous avez actuellement sur la France cet avantage d'etre une nation libre. La France, aussi grande que l'Angleterre, n'est pas maitresse d'elle-meme, et c'est la un sombre amoindrissement. Vous en tirez vanite. Soit. Mais prenez garde. On peut en un jour reculer d'un siecle. Retrograder jusqu'au gibet politique! vous, l'Angleterre! Alors, dressez une statue a Jeffryes.

Pendant ce temps-la, nous dresserons une statue a Voltaire.

Y pensez-vous? Quoi! vous avez Sheridan et Fox qui ont fonde l'eloquence parlementaire, vous avez Howard qui a aere la prison et attendri la penalite, vous avez Wilberforce qui a aboli l'esclavage, vous avez Rowland Hill qui a vivifie la circulation postale, vous avez Cobden qui a cree le libre echange, vous avez donne au monde l'impulsion colonisatrice, vous avez fait le premier cable transatlantique, vous etes en pleine possession de la virilite politique, vous pratiquez magnifiquement sous toutes les formes le grand droit civique, vous avez la liberte de la presse, la liberte de la tribune, la liberte de la conscience, la liberte de l'association, la liberte de l'industrie, la liberte domiciliaire, la liberte individuelle, vous allez par la reforme arriver au suffrage universel, vous etes le pays du vote, du poll, du meeting, vous etes le puissant peuple de l'_habeas corpus_. Eh bien! a toute cette splendeur ajoutez ceci, Burke pendu, et, precisement parce que vous etes le plus grand des peuples libres, vous devenez le plus petit!

On ne sait point le ravage que fait une goutte de honte dans la gloire. De premier, vous tomberiez dernier! Quelle est cette ambition en sens inverse? Quelle est cette soif de dechoir? Devant ces gibets dignes de la demence de George III, le continent ne reconnaitrait plus l'auguste Grande-Bretagne du progres. Les nations detourneraient leur face. Un affreux contre-sens de civilisation aurait ete commis, et par qui? par l'Angleterre! Surprise lugubre. Stupeur indignee. Quoi de plus hideux qu'un soleil d'ou, tout a coup, il sortirait de la nuit!

Non, non, non! je le repete, vous n'etes pas l'Angleterre pour cela.

Vous etes l'Angleterre pour montrer aux nations le progres, le travail, l'initiative, la verite, le droit, la raison, la justice, la majeste de la liberte! Vous etes l'Angleterre pour donner le spectacle de la vie et non l'exemple de la mort.

L'Europe vous rappelle au devoir.

Prendre a cette heure la parole pour ces condamnes, c'est venir au secours de l'Irlande; c'est aussi venir au secours de l'Angleterre.

L'une est en danger du cote de son droit, l'autre du cote de sa gloire.

Les gibets ne seront point dresses.

Burke, M'Clure, M'Afferty, Kelly, Joice, Cullinane, ne mourront point. Epouses et filles qui avez ecrit a un proscrit, il est inutile de vous couper des robes noires. Regardez avec confiance vos enfants dormir dans leurs berceaux. C'est une femme en deuil qui gouverne l'Angleterre. Une mere ne fera pas des orphelins, une veuve ne fera pas des veuves.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 28 mai 1867.

Cette parole fut entendue. Les Fenians ne furent pas executes.

III

L'EMPEREUR MAXIMILIEN

AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE MEXICAINE

Juarez, vous avez egale John Brown.

L'Amerique actuelle a deux heros, John Brown et vous. John Brown, par qui est mort l'esclavage; vous, par qui a vecu la liberte.

Le Mexique s'est sauve par un principe et par un homme. Le principe, c'est la republique; l'homme, c'est vous.

C'est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d'aboutir a l'avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par Queretaro.

L'Europe, en 1863, s'est ruee sur l'Amerique. Deux monarchies ont attaque votre democratie; l'une avec un prince, l'autre avec une armee; l'armee apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle: d'un cote, une armee, la plus aguerrie des armees de l'Europe, ayant pour point d'appui une flotte aussi puissante sur mer qu'elle sur terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France, recrutee sans cesse, bien commandee, victorieuse en Afrique, en Crimee, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau, possedant a profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions formidables. De l'autre cote, Juarez.

D'un cote, deux empires; de l'autre, un homme. Un homme avec une poignee d'autres. Un homme chasse de ville en ville, de bourgade en bourgade, de foret en foret, vise par l'infame fusillade des conseils de guerre, traque, errant, refoule aux cavernes comme une bete fauve, accule au desert, mis a prix. Pour generaux quelques desesperes, pour soldats quelques deguenilles. Pas d'argent, pas de pain, pas de poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l'usurpation appelee legitimite, la le droit appele bandit. L'usurpation, casque en tete et le glaive imperial a la main, saluee des eveques, poussant devant elle et trainant derriere elle toutes les legions de la force. Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accepte le combat.

La bataille d'Un contre Tous a dure cinq ans. Manquant d'hommes, vous avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a secouru; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour defenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de caimans, les marais pleins de fievres, les vegetations morbides, le vomito prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables sans eau et sans herbe ou les chevaux meurent de soif et de faim, le grand plateau severe d'Anahuac qui se garde par sa nudite comme la Castille, les plaines a gouffres, toujours emues du tremblement des volcans, depuis le Colima jusqu'au Nevado de Toluca; vous avez appele a votre aide vos barrieres naturelles, l'aprete des Cordilleres, les hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre. Vous avez fait la guerre des geants en combattant a coups de montagnes.

Et un jour, apres ces cinq annees de fumee, de poussiere et d'aveuglement, la nuee s'est dissipee, et l'on a vu les deux empires a terre, plus de monarchie, plus d'armee, rien que l'enormite de l'usurpation en ruine, et sur cet ecroulement un homme debout, Juarez, et, a cote de cet homme, la liberte.

Vous avez fait cela, Juarez, et c'est grand. Ce qui vous reste a faire est plus grand encore.

Ecoutez, citoyen president de la republique mexicaine.

Vous venez de terrasser les monarchies sous la democratie. Vous leur en avez montre la puissance; maintenant montrez-leur-en la beaute. Apres le coup de foudre, montrez l'aurore. Au cesarisme qui massacre, montrez la republique qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et exterminent, montrez le peuple qui regne et se modere. Aux barbares montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.

Donnez aux rois, devant le peuple, l'humiliation de l'eblouissement.

Achevez-les par la pitie.

C'est surtout par la protection de notre ennemi que les principes s'affirment. La grandeur des principes, c'est d'ignorer. Les hommes n'ont pas de noms devant les principes; les hommes sont l'Homme. Les principes ne connaissent qu'eux-memes. Dans leur stupidite auguste, ils ne savent que ceci: _la vie humaine est inviolable_.

O venerable impartialite de la verite! le droit sans discernement, occupe seulement d'etre le droit, que c'est beau!

C'est devant ceux qui auraient legalement merite la mort qu'il importe d'abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l'echafaud se fait devant le coupable.

Que le violateur des principes soit sauvegarde par un principe. Qu'il ait ce bonheur, et cette honte! Que le persecuteur du droit soit abrite par le droit. En le depouillant de sa fausse inviolabilite, l'inviolabilite royale, vous mettez a nu la vraie, l'inviolabilite humaine. Qu'il soit stupefait de voir que le cote par lequel il est sacre, c'est le cote par lequel il n'est pas empereur. Que ce prince, qui ne se savait pas homme, apprenne qu'il y a en lui une misere, le prince, et une majeste, l'homme.

Jamais plus magnifique occasion ne s'est offerte. Osera-t-on frapper Berezowski en presence de Maximilien sain et sauf? L'un a voulu tuer un roi, l'autre a voulu tuer une nation.

Juarez, faites faire a la civilisation ce pas immense. Juarez, abolissez sur toute la terre la peine de mort.

Que le monde voie cette chose prodigieuse: la republique tient en son pouvoir son assassin, un empereur; au moment de l'ecraser, elle s'apercoit que c'est un homme, elle le lache et lui dit: Tu es du peuple comme les autres. Va!

Ce sera la, Juarez, votre deuxieme victoire. La premiere, vaincre l'usurpation, est superbe; la seconde, epargner l'usurpateur, sera sublime.

Oui, a ces rois dont les prisons regorgent, dont les echafauds sont rouilles de meurtres, a ces rois des gibets, des exils, des presides et des Siberies, a ceux-ci qui ont la Pologne, a ceux-ci qui ont l'Irlande, a ceux-ci qui ont la Havane, a ceux-ci qui ont la Crete, a ces princes obeis par les juges, a ces juges obeis par les bourreaux, a ces bourreaux obeis par la mort, a ces empereurs qui font si aisement couper une tete d'homme, montrez comment on epargne une tete d'empereur!

Au-dessus de tous les codes monarchiques d'ou tombent des gouttes de sang, ouvrez la loi de lumiere, et, au milieu de la plus sainte page du livre supreme, qu'on voie le doigt de la Republique pose sur cet ordre de Dieu: _Tu ne tueras point_.

Ces quatre mots contiennent le devoir.

Le devoir, vous le ferez.

L'usurpateur sera sauve, et le liberateur n'a pu l'etre, helas! Il y a huit ans, le 2 decembre 1859, j'ai pris la parole au nom de la democratie, et j'ai demande aux Etats-Unis la vie de John Brown. Je ne l'ai pas obtenue. Aujourd'hui je demande au Mexique la vie de Maximilien. L'obtiendrai-je?

Oui. Et peut-etre a cette heure est-ce deja fait.

Maximilien devra la vie a Juarez.

Et le chatiment? dira-t-on.

Le chatiment, le voila.

Maximilien vivra "par la grace de la Republique".

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 20 juin 1867.

Cette lettre fut ecrite et envoyee le 20 juin 1867. En ce moment-la meme, et pour ainsi dire a l'heure ou Victor Hugo ecrivait, avait lieu a Paris la premiere representation de la reprise d'_Hernani_. La lettre a Juarez fut publiee le 21 par les journaux anglais et les journaux belges. En meme temps une depeche telegraphique expediee de Londres par l'ambassade d'Autriche et par ordre special du vieil empereur Ferdinand II annoncait a Juarez que Victor Hugo demandait la grace de Maximilien. Cette depeche arriva trop tard. Maximilien venait d'etre execute. La republique mexicaine perdit la une grande occasion de gloire.

IV

VOLTAIRE

En 1867, le _Siecle_ ouvrit une souscription populaire pour elever une statue a Voltaire. Victor Hugo envoya la liste de souscription du groupe des proscrits de Guernesey. Il ecrivit au redacteur du _Siecle_:

Souscrire pour la statue de Voltaire est un devoir public.

Voltaire est precurseur.

Porte-flambeau du dix-huitieme siecle, il precede et annonce la revolution francaise. Il est l'etoile de ce grand matin.

Les pretres ont raison de l'appeler Lucifer.

VICTOR HUGO.

V

JOHN BROWN

"Les gerants d'un journal de Paris, _la Cooperation_, organiserent, il y a quelques mois, une souscription limitee a un penny, afin de presenter une medaille a la veuve d'Abraham Lincoln. Ayant accompli cet objet, ils ont ouvert une souscription semblable afin de presenter un testimonial pareil a la veuve de John Brown; ils viennent d'adresser la lettre suivante a M. Victor Hugo:

(_Courrier de l'Europe_.)

Paris, le 30 juin 1867.

"Monsieur,

"Nous ouvrons une souscription a dix centimes pour offrir une medaille a la veuve de John Brown.

"Votre nom doit figurer en tete de nos listes.

"Nous vous inscrivons d'office le premier.

"Salutations fraternelles et respectueuses,

"PAUL BLANC,

"L'un des gerants de la _Cooperation_."

"M. Victor Hugo a envoye la reponse suivante:

Monsieur,

Je vous remercie.

Mon nom appartient a quiconque veut s'en servir pour le progres et pour la verite.

Une medaille a Lincoln appelle une medaille a John Brown. Acquittons cette dette, en attendant que l'Amerique acquitte la sienne. L'Amerique doit a John Brown une statue aussi haute que la statue de Washington. Washington a fonde la republique, John Brown a promulgue la liberte.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 3 juillet 1867.

VI

LA PEINE DE MORT

ABOLIE EN PORTUGAL

"On sait que le jeune roi dom Luiz de Portugal, avant de quitter son pays pour aller visiter l'Exposition universelle, a eu l'honneur de signer une loi votee par les deux chambres du parlement, qui abolit la peine de mort.

"Cet evenement considerable dans l'histoire de la civilisation a donne lieu, entre un noble portugais et Victor Hugo, a la correspondance qu'on va lire."

(_Courrier de l'Europe_, 10 aout 1867.)

A M. VICTOR HUGO

Lisbonne, le 27 juin 1867.

On vient de remporter un grand triomphe! Encore mieux; la civilisation a fait un pas de geant, le progres s'est acquis un solide fondement de plus! La lumiere a rayonne plus vive. Et les tenebres ont recule.

L'humanite compte une victoire immense. Les nations rendront successivement hommage a la verite; et les peuples apprendront a bien connaitre leurs vrais amis, les vrais amis de l'humanite.

Maitre! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu'il faut defendre un grand principe, mettre en lumiere une grande idee, exalter les plus nobles actions; votre voix qui ne se fatigue jamais de plaider la cause de l'opprime contre l'oppresseur, du faible contre le fort; votre voix, qu'on ecoute avec respect de l'orient a l'occident, et dont l'echo parvient jusqu'aux endroits les plus recules de l'univers; votre voix qui, tant de fois, se detacha forte, vigoureuse, terrible, comme celle d'un prophete geant de l'humanite, est arrivee jusqu'ici, a ete comprise ici, a parle aux coeurs, a ete traduite en un grand fait ici ... dans ce recoin, quoique beni, presque invisible dans l'Europe, microscopique dans le monde; dans cette terre de l'extreme occident, si celebre jadis, qui sut inscrire des pages brillantes et ineffacables dans l'histoire des nations, qui a ouvert les ports de l'Inde au commerce du monde, qui a devoile des contrees inconnues, dont les hauts faits sont aujourd'hui presque oublies et comme effaces par les modernes conquetes de la civilisation, dans cette petite contree enfin qu'on appelle le Portugal!

Pourquoi les petits et les humbles ne se leveraient-ils pas, quand le dix-neuvieme siecle est deja si pres de son terme, pour crier aux grands et aux puissants: L'humanite est gemissante, regenerons-la; l'humanite se remue, calmons-la; l'humanite va tomber dans l'abime, sauvons-la?

Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin de la perfection? Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu'ils sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir?

Le Portugal est une contree petite, sans doute; mais l'arbre de la liberte s'y est deja vigoureusement epanoui; le Portugal est une contree petite, sans doute, mais on n'y rencontre plus un seul esclave; le Portugal est une contree petite, c'est vrai; mais, c'est vous qui l'avez dit, c'est une grande nation.

Maitre! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l'annonce. Les deux chambres du parlement ont vote dernierement l'abolition de la peine de mort.

Cette abolition, qui depuis plusieurs annees existait de fait, est aujourd'hui de droit. C'est deja une loi. Et c'est une grande loi dans une nation petite. Noble exemple! Sainte lecon!

Recevez l'embrassement respectueux de votre devoue ami et tres humble disciple,

PEDRO DE BRITO ARANHA.

A M. PEDRO DE BRITO ARANHA

Hauteville-House, 15 juillet.

Votre noble lettre me fait battre le coeur.

Je savais la grande nouvelle; il m'est doux d'en recevoir par vous l'echo sympathique.

Non, il n'y a pas de petits peuples.

Il y a de petits hommes, helas!

Et quelquefois ce sont ceux qui menent les grands peuples.

Les peuples qui ont des despotes ressemblent a des lions qui auraient des muselieres.

J'aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc il est grand.

Le Portugal vient d'abolir la peine de mort.

Accomplir ce progres, c'est faire le grand pas de la civilisation.

Des aujourd'hui le Portugal est a la tete de l'Europe.

Vous n'avez pas cesse d'etre, vous portugais, des navigateurs intrepides. Vous allez en avant, autrefois dans l'ocean, aujourd'hui dans la verite. Proclamer des principes, c'est plus beau encore que de decouvrir des mondes.

Je crie: Gloire au Portugal, et a vous: Bonheur!

Je presse votre cordiale main.

V.H.

VII

_HERNANI_

Les exils se composent de details de tous genres qu'il faut noter, quelle que soit la petitesse du prescripteur. L'histoire se complete par ces curiosites-la. Ainsi M. Louis Bonaparte ne proscrivit pas seulement Victor Hugo, il proscrivit encore _Hernani_; il proscrivit tous les drames de l'ecrivain banni. Exiler un homme ne suffit pas, il faut exiler sa pensee. On voudrait exiler jusqu'a son souvenir. En 1853, le portrait de Victor Hugo fut une chose seditieuse; il fut interdit a MM. Pelvey et Marescq de le publier en tete d'une edition nouvelle qu'ils mettaient en vente.

Les puerilites finissent par s'user; l'opinion s'impatiente et reclame. En 1867, a l'occasion de l'Exposition universelle, M. Bonaparte permit _Hernani_.

On verra un peu plus loin que ce ne fut pas pour longtemps.

Depuis la deuxieme interdiction, _Hernani_ n'a pas reparu au Theatre-Francais.

