Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
Part 19
Une commission est nommee en Italie pour elever un monument a Beccaria. Victor Hugo est invite a faire partie de cette commission.
Hauteville-House, 4 mars 1865.
J'accepte et je remercie.
Je serai fier de voir mon nom parmi les noms emiments des membres de la commission du monument a Beccaria.
Le pays ou se dressera un tel monument est heureux et beni, car, en presence de la statue de Beccaria, la peine de mort n'est plus possible.
Je felicite l'Italie.
Elever la statue de Beccaria, c'est abolir l'echafaud.
Si, une fois qu'elle sera la, l'echafaud sortait de terre, la statue y rentrerait.
VICTOR HUGO.
III
LE CENTENAIRE DE DANTE
Hauteville-House, 1er mai 1865.
Monsieur le Gonfalonier de Florence,
Votre honorable lettre me touche vivement. Vous me conviez a une noble fete. Votre comite national veut bien desirer que ma voix se fasse entendre dans cette solennite; solennite auguste entre toutes. Aujourd'hui l'Italie, a la face du monde, s'affirme deux fois, en constatant son unite et en glorifiant son poete. L'unite, c'est la vie d'un peuple; l'Italie une, c'est l'Italie. S'unifier c'est naitre. En choisissant cet anniversaire pour solenniser son unite, il semble que l'Italie veuille naitre le meme jour que Dante. Cette nation veut avoir la meme date que cet homme. Rien n'est plus beau.
L'Italie en effet s'incarne en Dante Alighieri. Comme lui, elle est vaillante, pensive, altiere, magnanime, propre au combat, propre a l'idee. Comme lui, elle amalgame, dans une synthese profonde, la poesie et la philosophie. Comme lui, elle veut la liberte. Il a, comme elle, la grandeur, qu'il met dans sa vie, et la beaute, qu'il met dans son oeuvre. L'Italie et Dante se confondent dans une sorte de penetration reciproque qui les identifie; ils rayonnent l'un dans l'autre. Elle est auguste comme il est illustre. Ils ont le meme coeur, la meme volonte, le meme destin. Elle lui ressemble par cette redoutable puissance latente que Dante et l'Italie ont eue dans le malheur. Elle est reine, il est genie. Comme lui, elle a ete proscrite; comme elle, il est couronne.
Comme lui, elle sort de l'enfer.
Gloire a cette sortie radieuse!
Helas! elle a connu les sept cercles; elle a subi et traverse le morcellement funeste, elle a ete une ombre, elle a ete un terme de geographie! Aujourd'hui elle est l'Italie. Elle est l'Italie, comme la France est la France, comme l'Angleterre est l'Angleterre; elle est ressuscitee, eblouissante et armee; elle est hors du passe obscur et tragique, elle commence son ascension vers l'avenir; et il est beau, et il est bon qu'a cette heure eclatante, en plein triomphe, en plein progres, en plein soleil de civilisation et de gloire, elle se souvienne de cette nuit sombre ou Dante a ete son flambeau.
La reconnaissance des grands peuples envers les grands hommes est de bon exemple. Non, ne laissons pas dire que les peuples sont ingrats. A un moment donne, un homme a ete la conscience d'une nation. En glorifiant cet homme, la nation atteste sa conscience. Elle prend, pour ainsi dire, a temoin son propre esprit. Italiens, aimez, conservez et respectez vos illustres et magnifiques cites, et venerez Dante. Vos cites ont ete la patrie, Dante a ete l'ame.
Six siecles sont deja le piedestal de Dante. Les siecles sont les avatars de la civilisation. A chaque siecle surgit en quelque sorte un autre genre humain, et l'on peut dire que l'immortalite d'Alighieri a ete deja six fois affirmee par six humanites nouvelles. Les humanites futures continueront cette gloire.
L'Italie a vecu en Alighieri, homme lumiere.
Une longue eclipse a pese sur l'Italie, eclipse pendant laquelle le monde a eu froid; mais l'Italie vivait. Je dis plus, meme dans cette ombre, l'Italie brillait. L'Italie a ete dans le cercueil, mais n'a pas ete morte. Elle avait comme signes de vie, les lettres, la poesie, la science, les monuments, les decouvertes, les chefs-d'oeuvre. Quel rayonnement sur l'art, de Dante a Michel-Ange! Quelle immense et double ouverture de la terre et du ciel, faite en bas par Christophe Colomb et en haut par Galilee! C'est l'Italie, cette morte, qui accomplissait ces prodiges. Ah! certes, elle vivait! Du fond de son sepulcre, elle protestait par sa clarte. L'Italie est une tombe d'ou est sortie l'aurore.
L'Italie, accablee, enchainee, sanglante, ensevelie, a fait l'education du monde. Un baillon dans la bouche, elle a trouve moyen de faire parler son ame. Elle derangeait les plis de son linceul pour rendre des services a la civilisation. Qui que nous soyons qui savons lire et ecrire, nous te venerons, mere! nous sommes romains avec Juvenal et florentins avec Dante.
L'Italie a cela d'admirable qu'elle est la terre des precurseurs. On voit partout chez elle, a toutes les epoques de son histoire, de grands commencements. Elle entreprend sans cesse la sublime ebauche du progres. Qu'elle soit benie pour cette initiative sainte! Elle est apotre et artiste. La barbarie lui repugne. C'est elle qui la premiere a fait le jour sur les exces de penalite, hors de la vie comme sur la terre. C'est elle qui, a deux reprises, a jete le cri d'alarme contre les supplices, d'abord contre Satan, puis contre Farinace. Il y a un lien profond entre la _Divine Comedie_ denoncant le dogme, et le _Traite des Delits et des Peines_ denoncant la loi. L'Italie hait le mal. Elle ne damne ni ne condamne. Elle a combattu le monstre sous ses deux formes, sous la forme enfer et sous la forme echafaud. Dante a fait le premier combat, Beccaria le second.
A d'autres points de vue encore, Dante est un precurseur.
Dante couvait au treizieme siecle l'idee eclose au dix-neuvieme. Il savait qu'aucune realisation ne doit manquer au droit et a la justice, il savait que la loi de croissance est divine, et il voulait l'unite de l'Italie. Son utopie est aujourd'hui un fait. Les reves des grands hommes sont les gestations de l'avenir. Les penseurs songent conformement a ce-qui doit etre.
L'unite, que Gerard Groot et Reuchlin reclamaient pour l'Allemagne et que Dante voulait pour l'Italie, n'est pas seulement la vie des nations, elle est le but de l'humanite. La ou les divisions s'effacent, le mal s'evanouit. L'esclavage va disparaitre en Amerique, pourquoi? parce que l'unite va renaitre. La guerre tend a s'eteindre en Europe, pourquoi? parce que l'unite tend a se former. Parallelisme saisissant entre la decheance des fleaux et l'avenement de l'humanite une.
Une solennite comme celle-ci est un magnifique symptome. C'est la fete de tous les hommes celebree par une nation a l'occasion d'un genie. Cette fete, l'Allemagne la celebre pour Schiller, puis l'Angleterre pour Shakespeare, puis l'Italie pour Dante. Et l'Europe est de la fete. Ceci est la communion sublime. Chaque nation donne aux autres une part de son grand homme. L'union des peuples s'ebauche par la fraternite des genies.
Le progres marchera de plus en plus dans cette voie qui est la voie de lumiere. Et c'est ainsi que nous arriverons, pas a pas, et sans secousse, a la grande realisation; c'est ainsi que, fils de la dispersion, nous entrerons dans la concorde; c'est ainsi que tous, par la seule force des choses, par la seule puissance des idees, nous aboutirons a la cordialite, a la paix, a l'harmonie. Il n'y aura plus d'etrangers. Toute la terre sera compatriote. Telle est la verite supreme; tel est l'achevement necessaire. L'unite de l'homme correspond a l'unite de Dieu.
Je m'associe finalement a la fete de l'Italie.
VICTOR HUGO.
IV
CONGRES DES ETUDIANTS
Un congres des etudiants se fait en Belgique. Victor Hugo est prie d'y assister.
Bruxelles, 23 octobre 1865.
Votre honorable invitation me parvient au moment de mon depart pour Guernesey. C'est un regret pour moi de ne pouvoir assister a votre noble et touchante reunion.
Votre congres d'etudiants prend une genereuse initiative. Vous etes dans le sens du siecle et vous marchez. Vous prouvez le mouvement. C'est bien.
Par la fraternite des ecoles, vous faites l'annonce de la fraternite des peuples, vous realisez aujourd'hui ce que nous revons pour demain. Qui serait l'avant-garde si ce n'est vous, jeunes gens? L'union des nations, ce grand but, lointain encore, des penseurs et des philosophes, est, des a l'instant, visible en vous. J'applaudis a votre oeuvre de concorde et a cette paix des hommes deja signee entre nos enfants. J'aime dans la jeunesse sa ressemblance avec l'avenir.
Une porte est ouverte devant nous. Sur cette porte on lit: _Paix et liberte_! Passez-y les premiers; vous en etes dignes, c'est l'arc de triomphe du progres.
Je suis avec vous du fond du coeur.
VICTOR HUGO.
1866
_Le Droit a la liberte--Le droit a la vie. Le droit a la patrie._
I
LA LIBERTE
Hauteville-House, 19 mars 1866.
A M. CLEMENT DUVERNOIS
Monsieur,
Vous souhaitez, en termes magnifiques et avec l'accent d'une sympathie fiere, la bienvenue a mon livre, _les Travailleurs de la mer_. Je vous remercie.
Vous, intelligence eminente et conscience ferme, vous faites partie d'un vaillant groupe puissamment commande. Vous arborez l'eternel drapeau, vous jetez l'eternel cri, vous revendiquez l'eternel droit: liberte!
La liberte, c'est la aujourd'hui l'immense soif des consciences. La liberte est de tous les partis, etant le mode vital de la pensee. Toute ame veut la liberte comme toute prunelle veut la lumiere. Aussi, des le premier jour, la foule s'est tournee vers vous.
Je veux, comme vous, la liberte; je partage a cette heure son exil.
J'ai ecrit: _Le jour ou la liberte rentrera, je rentrerai_. J'attends la liberte avec une grande patience personnelle et une grande impatience nationale.
La France sans la liberte, c'est encore la deesse, ce n'est plus l'ame.
En quoi je differe de vous, le voici: je suis un revolutionnaire. Pour moi la revolution continue.
Tous les deux ou trois mille ans, le progres a besoin d'une secousse; l'alanguissement humain le gagne, et un _quid divinum_ est necessaire. Il lui faut une nouvelle impulsion presque initiale. Dans l'histoire, telle que la courte memoire des peuples nous la donne, la reaction chantee par Homere, de l'Europe sur l'Asie, a ete la premiere secousse, le christianisme a ete la seconde, la revolution francaise est la troisieme.
Toute revolution a un caractere double, et c'est a cela qu'on la reconnait; c'est une formation sous une elimination.
On ne peut vouloir l'une sans vouloir l'autre, cette double acceptation caracterise le revolutionnaire.
Les revolutions ne creent point, elles sont des explosions de calorique latent, pas autre chose. Elles mettent hors de l'homme le fait eternel et interieur dont la sortie est devenue necessaire. C'est pour l'humanite une question d'age. Ce fait, elles le degagent; on le croit nouveau parce qu'on le voit; auparavant on le sentait. S'il etait nouveau, il serait injuste; il ne peut y avoir rien de nouveau dans le droit. L'element qui apparait et se revele principe, telle est l'eclosion magnifique des revolutions; le droit occulte devient droit public; il passe de l'etat confus a l'etat precis; il couvait, il eclate; il etait sentiment, il devient evidence. Cette simplicite sublime est propre aux actes de souverainete du progres.
Les deux dernieres grandes secousses du progres ont mis en lumiere et dresse a jamais au-dessus des societes modifiables les deux grands faits de l'homme: le christianisme a degage l'egalite; la revolution francaise a degage la liberte.
La ou ces deux faits manquent, la vie n'est pas.
Etre tous freres, etre tous libres, c'est vivre; ce sont les deux mouvements de poumons de la civilisation.
Egalite, liberte, aspiration et respiration du genre humain.
Cela pose, il est etrange d'entendre raisonner sur les _libertes accessoires_ et sur les _libertes necessaires_.
L'un dit: Vous respirerez quand on pourra.
L'autre dit: Vous respirerez comme on voudra.
_Les libertes_, cette enonciation est un non-sens. La liberte est. Elle a cela de commun avec Dieu, qu'elle exclut le pluriel.
Elle aussi, elle dit: _sum qui sum_.
Tenez donc haut votre drapeau. Votre cri _liberte_, c'est le verbe meme de la civilisation. C'est le sublime _fiat lux_ de l'homme, c'est le profond et mysterieux appel qui fera lever l'astre. L'astre est derriere l'horizon, et il vous entend. Courage!
Pardonnez au solitaire si, provoque par vos eloquentes et graves paroles et par votre puissant mot de ralliement, il est sorti un moment de son silence. Je me hate d'y rentrer, mais auparavant, monsieur, laissez-moi vous serrer la main.
VICTOR HUGO.
II
LE CONDAMNE A MORT DE JERSEY BRADLEY
LETTRE A UN AMI
Bruxelles, 27 juillet 1866.
Je suis en voyage, et vous aussi. Je ne sais ou vous adresser ma lettre. Vous arrivera-t-elle? La votre pourtant m'est parvenue, mais pas un des journaux dont vous me parlez. Vous me demandez d'intervenir; mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre affaire Bradley. Et puis, helas! que dire? Bradley n'est qu'un detail; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La civilisation, en ce moment, est sur le chevalet. En Angleterre, on retablit la fusillade; en Russie, la torture; en Allemagne, le banditisme. A Paris, abaissement de la conscience politique, de la conscience litteraire, de la conscience philosophique. La guillotine francaise travaille de facon a piquer d'honneur le gibet anglais.
Partout le progres est remis en question. Partout la liberte est reniee. Partout l'ideal est insulte. Partout la reaction prospere sous ses divers pseudonymes, bon ordre, bon gout, bon sens, bonnes lois, etc.; mots qui sont des mensonges.
Jersey, la petite ile, etait en avant des grands peuples. Elle etait libre, honnete, intelligente, humaine. Il parait que Jersey, voyant que le monde recule, tient a reculer, elle aussi. Paris a decapite Philippe, Jersey va pendre Bradley. Emulation en sens inverse du progres.
Jersey affirmait le progres; Jersey va affirmer la reaction.
Le 11 aout, fete dans l'ile. On etranglera un homme. Jersey tient a avoir, comme un roi de Prusse ou un empereur de Russie, son acces de ferocite. O pauvre petit coin de terre!
Quel dementi a Dieu, qui a tant fait pour ce charmant pays! Quelle ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature! Un gibet a Jersey! Qui est heureux devrait etre clement.
J'aime Jersey, je suis navre.
Publiez ma lettre si vous voulez. Tout aujourd'hui s'efforce d'etouffer la lumiere. Ne nous lassons pas cependant; et, si le present est sourd, jetons dans l'avenir, qui nous entendra, les protestations de la verite et de l'humanite contre l'horrible nuit.
V.H.
III
LA CRETE
Un cri m'arrive d'Athenes.
Dans la ville de Phidias et d'Eschyle un appel m'est fait, des voix prononcent mon nom.
Qui suis-je pour meriter un tel honneur? Rien. Un vaincu.
Et qui est-ce qui s'adresse a moi? Des vainqueurs.
Oui, candiotes heroiques, opprimes d'aujourd'hui, vous etes les vainqueurs de l'avenir. Perseverez. Meme etouffes, vous triompherez. La protestation de l'agonie est une force. C'est l'appel devant Dieu, qui casse ... quoi? les rois.
Ces toutes-puissances que vous avez contre vous, ces coalitions de forces aveugles et de prejuges tenaces, ces antiques tyrannies armees, ont pour principal attribut une remarquable facilite de naufrage. La tiare en poupe, le turban en proue, le vieux navire monarchique fait eau. Il sombre a cette heure au Mexique, en Autriche, en Espagne, en Hanovre, en Saxe, a Rome, et ailleurs. Perseverez.
Vaincus, vous ne pouvez l'etre.
Une insurrection etouffee n'est point un principe supprime.
Il n'y a pas de faits accomplis. Il n'y a que le droit.
Les faits ne s'accomplissent jamais. Leur inachevement perpetuel est l'en-cas laisse au droit. Le droit est insubmersible. Des vagues d'evenements passent dessus; il reparait. La Pologne noyee surnage. Voila quatre vingt-quatorze ans que la politique europeenne charrie ce cadavre, et que les peuples regardent flotter, au-dessus des faits accomplis, cette ame.
Peuple de Crete, vous aussi vous etes une ame.
Grecs de Candie, vous avez pour vous le droit, et vous avez pour vous le bon sens. Le _pourquoi_ d'un pacha en Crete echappe a la raison. Ce qui est vrai de l'Italie est vrai de la Grece. Venise ne peut etre rendue a l'une sans que la Crete soit rendue a l'autre. Le meme principe ne peut affirmer d'un cote, et mentir de l'autre. Ce qui est la l'aurore ne peut etre ici le sepulcre.
En attendant, le sang coule, et l'Europe laisse faire. Elle en prend l'habitude. C'est aujourd'hui le tour du sultan. Il extermine une nationalite.
Existe-t-il un droit divin turc, venerable au droit divin chretien? Le meurtre, le vol, le viol, s'abattent a cette heure sur Candie comme ils se ruaient, il y a six mois, sur l'Allemagne. Ce qui ne serait pas permis a Schinderhannes est permis a la politique. Avoir l'epee au cote et assister tranquillement a des massacres, cela s'appelle etre homme d'etat. Il parait que la religion est interessee a ce que les turcs fassent paisiblement l'egorgement de Candie, et que la societe serait ebranlee si, entre Scarpento et Cythere, on ne passait point les petits enfants au fil de l'epee. Saccager les moissons et bruler les villages est utile. Le motif qui explique ces exterminations et les fait tolerer est au-dessus de notre penetration. Ce qui s'est fait en Allemagne cet ete nous etonne egalement. Une des humiliations des hommes qu'un long exil a rendus stupides--j'en suis un--c'est de ne point comprendre les grandes raisons des assassins actuels.
N'importe. La question cretoise est desormais posee.
Elle sera resolue, et resolue, comme toutes les questions de ce siecle, dans le sens de la delivrance.
La Grece complete, l'Italie complete, Athenes au sommet de l'une, Rome au sommet de l'autre; voila ce que nous, France, nous devons a nos deux meres.
C'est une dette, la France l'acquittera. C'est un devoir, la France le remplira.
Quand?
Perseverez.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 2 decembre 1866.
1867
_La Turquie sur la Crete. L'Angleterre sur l'Irlande. Le Mexique recule. Le Portugal avance. Maximilien.--John Brown.--Hernani. Garibaldi.--Mentana.--Louis Bonaparte. Les petits enfants pauvres_.
I
LA CRETE
LE PEUPLE CRETOIS A VICTOR HUGO
Omalos (Eparchie de Cydonie), Crete, 16 janvier 1867.
Un souffle de ton ame puissante est venu vers nous et a seche nos pleurs.
Nous avions dit a nos enfants: Par dela les mers il est des peuples genereux et forts, qui veulent la justice et briseront nos fers.
Si nous perissons dans la lutte, si nous vous laissons orphelins, errant dans la montagne avec vos meres affamees, ces peuples vous adopteront et vous n'aurez plus a souffrir.
Cependant, nous regardions en vain vers l'occident. De l'occident, aucun secours ne nous venait. Nos enfants disaient: Vous nous avez trompes. Ta lettre est venue, plus precieuse pour nous que la meilleure armee.
Car elle affirme notre droit.
C'est parce que nous savions notre droit que nous nous sommes souleves.
Pauvres montagnards, a peine armes, nous n'avions pas la pretention de vaincre a nous seuls ces deux grands empires allies contre nous, l'Egypte et la Turquie.
Mais nous voulions faire appel a l'opinion publique, seule maitresse, nous a-t-on dit, du monde actuel, faire appel aux grandes ames qui, comme toi, dirigent cette opinion.
Grace aux decouvertes de la science, la force materielle appartient aujourd'hui a la civilisation.
Il y a quatre siecles l'Europe etait impuissante contre les barbares. Aujourd'hui, elle leur fait la loi.
Aussi n'y aura-t-il plus d'oppression dans l'humanite quand l'Europe le voudra.
Pourquoi donc, en vue des cotes italiennes, au centre de la Mediterranee, a trente heures de la France, laisse-t-elle subsister un pacha? comme au temps ou les turcs assiegeaient Otrante en Italie, Vienne en Allemagne!
L'esclavage de la race noire vient d'etre aboli en Amerique. Mais le notre est bien plus odieux, bien plus insupportable que ne l'etait celui des negres. Malgre toutes les chartes, un turc est toujours un maitre plus dur qu'un citoyen des Etats-Unis.
Si tu pouvais connaitre l'histoire de chacune de nos familles, comme tu connais celle de notre malheureux pays, tu y verrais partout l'exil, la persecution, la mort, le pere egorge par le sabre de nos tyrans, la mere enlevee a ses petits enfants pour le plus avilissant des esclavages, les soeurs souillees, les freres blesses ou tues.
A ceux qui nous laissent tant souffrir et qui pourraient nous sauver, nous ne dirons que ceci: Vous ne savez donc pas la verite?
Quand deux vaisseaux, l'un anglais, l'autre russe, ont debarque au Piree quelques-unes de nos familles, il y avait la des etrangers. Ces etrangers ont vu que nous n'avions pas exagere nos souffrances.
Poete, tu es lumiere. Nous t'en conjurons, eclaire ceux qui nous ignorent, ceux que des imposteurs ont prevenus contre notre sainte cause.
Poete, notre belle langue le dit, tu es createur, createur des peuples, comme les chantres antiques.
Par tes chants splendides des _Orientales_, tu as deja grandement travaille a creer le peuple hellene moderne.
Acheve ton oeuvre.
Tu nous appelles vainqueurs. C'est par toi que nous vaincrons.
Au nom du peuple cretois, et par delegation des capitaines du pays, Le commandant des quatre departements de la Canee,
J. ZIMBRAKAKIS.
Hauteville-House, 17 fevrier 1867.
En ecrivant ces lignes, j'obeis a un ordre venu de haut; a un ordre venu de l'agonie.
Il m'est fait de Grece un deuxieme appel.
Une lettre, sortie du camp des insurges, datee d'Omalos, eparchie de Cydonie, teinte du sang des martyrs, ecrite au milieu des ruines, au milieu des morts, au milieu de l'honneur et de la liberte, m'arrive. Elle a quelque chose d'heroiquement imperatif. Elle porte cette suscription: _Le peuple cretois a Victor Hugo_. Cette lettre me dit: _Continue ce que tu as commence_.
Je continue, et, puisque Candie expirante le veut, je reprends la parole.
Cette lettre est signee: _Zimbrakakis_.
Zimbrakakis est le heros de cette insurrection candiote dont Zirisdani est le traitre.
A de certaines heures vaillantes, les peuples s'incarnent dans des soldats, qui sont en meme temps des esprits; tel fut Washington, tel fut Botzaris, tel est Garibaldi.
Comme John Brown s'est leve pour les noirs, comme Garibaldi s'est leve pour l'Italie, Zimbrakakis se leve pour la Crete.
S'il va jusqu'au bout, et il ira, soit qu'il succombe comme John Brown, soit qu'il triomphe comme Garibaldi, Zimbrakakis sera grand.
Veut-on savoir ou en est la Crete? Voici des faits.
L'insurrection n'est pas morte. On lui a repris la plaine, mais elle a garde la montagne.
Elle vit, elle appelle, elle crie au secours.
Pourquoi la Crete s'est-elle revoltee? Parce que Dieu l'avait faite le plus beau pays du monde, et les turcs le plus miserable; parce qu'elle a des produits et pas de commerce, des villes et pas de chemins, des villages et pas de sentiers, des ports et pas de cales, des rivieres et pas de ponts, des enfants et pas d'ecoles, des droits et pas de lois, le soleil et pas de lumiere. Les turcs y font la nuit.
Elle s'est revoltee parce que la Crete est Grece et non Turquie, parce que l'etranger est insupportable, parce que l'oppresseur, s'il est de la race de l'opprime, est odieux, et, s'il n'en est pas, horrible; parce qu'un maitre baragouinant la barbarie dans le pays d'Etearque et de Minos est impossible; parce que tu te revolterais, France!
La Crete s'est revoltee et elle a bien fait.