Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
Part 18
Quoique digne de toutes les severites de l'histoire, le premier empire avait fait de la gloire; le second fit de la honte. La guerre du Mexique eclata, odieuse voie de fait contre un peuple libre. Le Mexique resista, et fut traite militairement; l'assaut de Puebla fut un crime dans ce crime, ce fut un de ces ecrasements de villes qui deshonoreraient une cause juste, et qui completent l'infamie d'une guerre inique. Puebla se defendit heroiquement. Tant que le siege dura, Puebla publia un journal imprime sur deux colonnes, l'une en francais, l'autre en espagnol. Tous les numeros de ce journal commencaient par une page de _Napoleon le Petit_. Les combattants de Puebla expliquaient ainsi a l'armee de l'empire ce que c'etait que l'empereur. Ce journal contenait un appel a Victor Hugo [note: Voici le texte: _Que ereis? Los soldados de un tiranno. La mejor Francia es con nosotros. Habeis Napoleon, habemos Victor Hugo_.]. Il y repondit.
Hommes de Puebla,
Vous avez raison de me croire avec vous.
Ce n'est pas la France qui vous fait la guerre, c'est l'empire. Certes, je suis avec vous. Nous sommes debout contre l'empire, vous de votre cote, moi du mien, vous dans la patrie, moi dans l'exil.
Combattez, luttez, soyez terribles, et, si vous croyez mon nom bon a quelque chose, servez-vous-en. Visez cet homme a la tete, que la liberte soit le projectile.
Il y a deux drapeaux tricolores, le drapeau tricolore de la republique et le drapeau tricolore de l'empire; ce n'est pas le premier qui se dresse contre vous, c'est le second.
Sur le premier on lit: _Liberte, Egalite, Fraternite_. Sur le second on lit: _Toulon. 18 brumaire.--2 decembre. Toulon_.
J'entends le cri que vous poussez vers moi, je voudrais me mettre entre nos soldats et vous, mais que suis-je? une ombre. Helas! nos soldats ne sont pas coupables de cette guerre; ils la subissent comme vous la subissez, et ils sont condamnes a l'horreur de la faire en la detestant. La loi de l'histoire, c'est de fletrir les generaux et d'absoudre les armees. Les armees sont des gloires aveuglees; ce sont des forces auxquelles on ote la conscience; l'oppression des peuples qu'une armee accomplit, commence par son propre asservissement; ces envahisseurs sont des enchaines; et le premier esclave que fait le soldat, c'est lui-meme. Apres un 18 brumaire ou un 2 decembre, une armee n'est plus que le spectre d'une nation.
Vaillants hommes du Mexique, resistez.
La Republique est avec vous, et dresse au-dessus de vos tetes aussi bien son drapeau de France ou est l'arc-en-ciel, que son drapeau d'Amerique ou sont les etoiles.
Esperez. Votre heroique resistance s'appuie sur le droit, et elle a pour elle cette grande certitude, la justice.
L'attentat contre la republique mexicaine continue l'attentat contre la republique francaise. Un guet-apens complete l'autre. L'empire echouera, je l'espere, dans sa tentative infame, et vous vaincrez. Mais, dans tous les cas, que vous soyez vainqueurs ou que vous soyez vaincus, notre France reste votre soeur, soeur de votre gloire comme de votre malheur, et quant a moi, puisque vous faites appel a mon nom, je vous le redis, je suis avec vous, et je vous apporte, vainqueurs, ma fraternite de citoyen, vaincus, ma fraternite de proscrit.
VICTOR HUGO.
1864
_Le centenaire de Shakespeare_.
I
LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
Paris, 11 avril 1864.
LE COMITE DE SHAKESPEARE A VICTOR HUGO
Cher et illustre maitre,
Une reunion d'ecrivains, d'auteurs et d'artistes dramatiques, et de representants de toutes les professions liberales, a eu lieu dans le but d'organiser, a Paris, pour le 23 avril, une fete a l'occasion du trois centieme anniversaire de la naissance de Shakespeare.
Ont ete nommes membres du comite shakespearien francais:
MM. Auguste Barbier, Barye, Charles Bataille (du Conservatoire), Hector Berlioz, Alexandre Dumas, Jules Favre, George Sand, Jules Janin, Theophile Gautier, Francois-V. Hugo, Legouve, Littre, Paul Meurice, Michelet, Eugene Pelletan, Regnier (de la Comedie francaise). Secretaires: MM. Laurent Pichat, Leconte de Lisle, Felicien Mallefille, Paul de Saint-Victor, Thore.
La presidence vous a ete decernee a l'unanimite.
Elle etait due au grand poete et au grand citoyen.
Nous attendons avec confiance une adhesion qui donnera a cette fete sa complete signification.
Les delegues du comite:
LAURENT PICHAT. HENRI ROCHEFORT. LOUIS ULBACH. AUGUSTE VACQUERIE. E. VALNAY.
AU COMITE POUR SHAKESPEARE
Hauteville-House, 16 avril 1864.
Messieurs,
Il me semble que je rentre en France. C'est y etre que de se sentir parmi vous. Vous m'appelez, et mon ame accourt.
En glorifiant Shakespeare, vous, francais, vous donnez un admirable exemple. Vous le mettez de plain-pied avec vos illustrations nationales; vous le faites fraterniser avec Moliere que vous lui associez, et avec Voltaire que vous lui ramenez. Au moment ou l'Angleterre fait Garibaldi bourgeois de la cite de Londres, vous faites Shakespeare citoyen de la republique des lettres francaises. C'est qu'en effet Shakespeare est votre. Vous aimez tout dans cet homme; d'abord ceci, qu'il est un homme; et vous couronnez en lui le comedien qui a souffert, le philosophe qui a lutte, le poete qui a vaincu. Vos acclamations honorent dans sa vie la volonte, dans son genie la puissance, dans son art la conscience, dans son theatre l'humanite.
Vous avez raison, et c'est juste. La civilisation bat des mains autour de cette noble fete.
Vous etes les poetes glorifiant la poesie, vous etes les penseurs glorifiant la philosophie, vous etes les artistes glorifiant l'art; vous etes autre chose encore, vous etes la France saluant l'Angleterre. C'est la magnanime accolade de la soeur a la soeur, de la nation qui a eu Vincent de Paul a la nation qui a eu Wilberforce, et de Paris ou est l'egalite a Londres ou est la liberte. De cet embrassement jaillira l'echange. L'une donnera a l'autre ce qu'elle a.
Saluer l'Angleterre dans son grand homme au nom de la France, c'est beau; vous faites plus encore. Vous depassez les limites geographiques; plus de francais, plus d'anglais; vous etes les freres d'un genie, et vous le fetez; vous fetez ce globe lui-meme, vous felicitez la terre qui, a pareil jour, il y a trois cents ans, a vu naitre Shakespeare. Vous consacrez ce principe sublime de l'ubiquite des esprits, d'ou sort l'unite de civilisation; vous otez l'egoisme du coeur des nationalites; Corneille n'est pas a nous, Milton n'est pas a eux, tous sont a tous; toute la terre est patrie a l'intelligence; vous prenez tous les genies pour les donner a tous les peuples; en otant la barriere entre les poetes vous l'otez entre les hommes, et par l'amalgame des gloires vous commencez l'effacement des frontieres. Sainte promiscuite! Ceci est un grand jour!
Homere, Dante, Shakespeare, Moliere, Voltaire, indivis; la prise de possession des grands hommes par le genre humain tout entier; la mise en commun des chefs-d'oeuvre; tel est le premier pas. Le reste suivra.
C'est la l'oeuvre que vous inaugurez; oeuvre cosmopolite, humaine, solidaire, fraternelle, desinteressee de toute nationalite, superieure aux demarcations locales; magnifique adoption de l'Europe par la France, et du monde entier par l'Europe. D'une fete comme celle-ci, il decoule de la civilisation.
Pour presider cette reunion memorable, vous aviez le choix des plus hautes renommees; les noms illustres et populaires abondent parmi vous; votre liste en rayonne; les eclatantes incarnations de l'art, du drame, du roman, de l'histoire, de la poesie, de la philosophie, de l'eloquence, sont groupees presque toutes dans cette solennite autour du piedestal de Shakespeare; mais vous avez eu sans doute cette pensee, qu'afin de donner a la celebration de cet anniversaire son caractere particulierement externe, afin que cette manifestation fut en dehors et au dela de toute frontiere, il vous fallait pour president un homme place lui-meme dans cette exception, un francais hors de France, a la fois absent et present, ayant le pied en Angleterre et le coeur a Paris, espece de trait d'union possible, situe a la distance voulue, et a portee en quelque sorte de mettre l'une dans l'autre les deux mains augustes des deux nations. Il s'est trouve, par un arrangement de la destinee, que cette position etait la mienne, et le choix glorieux que vous avez fait de moi, je le dois a ce hasard, heureux aujourd'hui.
Je vous rends grace, et je vous propose ce toast:--"A Shakespeare et a l'Angleterre. A la reussite definitive des grands hommes de l'intelligence, et a la communion des peuples dans le progres et dans l'ideal!"
VICTOR HUGO.
Le gouvernement de Bonaparte s'inquieta de la fete de Shakespeare, et crut devoir l'interdire.
II
LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
A M. A. QUEYROY
Hauteville-House, 17 avril 1864.
Monsieur, je vous remercie. Vous venez de me faire revivre dans le passe. Le 17 avril 1825, il y a trente-neuf ans aujourd'hui meme (laissez-moi noter cette petite coincidence interessante pour moi), j'arrivais a Blois. C'etait le matin. Je venais de Paris. J'avais passe la nuit en malle-poste, et que faire en malle-poste? J'avais fait la ballade des _Deux Archers_; puis, les derniers vers acheves, comme le jour ne paraissait pas encore, tout en regardant a la lueur de la lanterne passer a chaque instant des deux cotes de la voiture des troupes de boeufs de l'Orleanais descendant vers Paris, je m'etais endormi. La voix du conducteur me reveilla.--Voila Blois! me cria-t-il. J'ouvris les yeux et je vis mille fenetres a la fois, un entassement irregulier et confus de maisons, des clochers, un chateau, et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangee de facades aigues a pignons de pierre au bord de l'eau, toute une vieille ville en amphitheatre, capricieusement repandue sur les saillies d'un plan incline, et, a cela pres que l'Ocean est plus large que la Loire et n'a pas de pont qui mene a l'autre rive, presque pareille a cette ville de Guernesey que j'habite aujourd'hui. Le soleil se levait sur Blois.
Un quart d'heure apres, j'etais rue du Foix, n deg. 73. Je frappais a une petite porte donnant sur un jardin; un homme qui travaillait au jardin venait m'ouvrir. C'etait mon pere.
Le soir, mon pere me mena sur le monticule qui dominait sa maison et ou est l'arbre de Gaston; je revis d'en haut la ville que le matin j'avais vue d'en bas; l'aspect, autre, etait, quoique severe, plus charmant encore. La ville, le matin, m'avait semble avoir le gracieux desordre et presque la surprise du reveil; le soir avait calme les lignes. Bien qu'il fit encore jour, le soleil venant a peine de se coucher, il y avait un commencement de melancolie; l'estompe du crepuscule emoussait les pointes des toits; de rares scintillements de chandelles remplacaient l'eblouissante diffusion de l'aurore sur les vitres; les profils des choses subissaient la transformation mysterieuse du soir; les roideurs perdaient, les courbes gagnaient; il y avait plus de coudes et moins d'angles. Je regardais avec emotion, presque attendri par cette nature. Le ciel avait un vague souffle d'ete. La ville m'apparaissait, non plus comme le matin, gaie et ravissante, pele-mele, mais harmonieuse; elle etait coupee en compartiments d'une belle masse, se faisant equilibre; les plans reculaient, les etages se superposaient avec a-propos et tranquillite. La cathedrale, l'eveche, l'eglise noire de Saint-Nicolas, le chateau, autant citadelle que palais, les ravins meles a la ville, les montees et les descentes ou les maisons tantot grimpent, tantot degringolent, le pont avec son obelisque, la belle Loire serpentante, les bandes rectilignes de peupliers, a l'extreme horizon Chambord indistinct avec sa futaie de tourelles, les forets ou s'enfonce l'antique voie dite "ponts romains" marquant l'ancien lit de la Loire, tout cet ensemble etait grand et doux. Et puis mon pere aimait cette ville.
Vous me la rendez aujourd'hui.
Grace a vous, je suis a Blois. Vos vingt eaux-fortes montrent la ville intime, non la ville des palais et des eglises, mais la ville des maisons [note: _Les Rues et Maisons du vieux Blois_, eaux-fortes par A. Queyroy.]. Avec vous, on est dans la rue; avec vous, on entre dans la masure; et telle de ces batisses decrepites, comme le logis en bois sculpte de la rue Saint-Lubin, comme l'hotel Denis-Dupont avec sa lanterne d'escalier a baies obliques suivant le mouvement de la vis de saint Gilles, comme la maison de la rue Haute, comme l'arcade surbaissee de la rue Pierre-de-Blois, etale toute la fantaisie gothique ou toutes les graces de la renaissance, augmentees de la poesie du delabrement. Etre une masure, cela n'empeche pas d'etre un bijou. Une vieille femme qui a du coeur et de l'esprit, rien n'est plus charmant. Beaucoup des exquises maisons dessinees par vous sont cette vieille femme-la. On fait avec bonheur leur connaissance. On les revoit avec joie, quand on est, comme moi, leur vieil ami. Que de choses elles ont a vous dire, et quel delicieux rabachage du passe! Par exemple, regardez cette fine et delicate maison de la rue des Orfevres, il semble que ce soit un tete-a-tete. On est en bonne fortune avec toute cette elegance. Vous nous faites tout reconnaitre, tant vos eaux-fortes sont des portraits. C'est la fidelite photographique, avec la liberte du grand art. Votre rue Chemonton est un chef-d'oeuvre. J'ai monte, en meme temps que ces bons paysans de Sologne peints par vous, les grands degres du chateau. La maison a statuettes de la rue Pierre-de-Blois est comparable a la precieuse maison des Musiciens de Weymouth. Je retrouve tout. Voici la tour d'Argent, voici le haut pignon sombre, coin des rues des Violettes et de Saint-Lubin, voici l'hotel de Guise, voici l'hotel de Cheverny, voici l'hotel Sardini avec ses voutes en anse de panier, voici l'hotel d'Alluye avec ses galantes arcades du temps de Charles VIII, voici les degres de Saint-Louis qui menent a la cathedrale, voici la rue du Sermon, et au fond la silhouette presque romane de Saint-Nicolas; voici la jolie tourelle a pans coupes dite Oratoire de la reine Anne. C'est derriere cette tourelle qu'etait le jardin ou Louis XII, goutteux, se promenait sur son petit mulet. Ce Louis XII a, comme Henri IV, des cotes aimables. Il fit beaucoup de sottises, mais c'etait un roi bonhomme. Il jetait au Rhone les procedures commencees contre les vaudois. Il etait digne d'avoir pour fille cette vaillante huguenote astrologue Renee de Bretagne, si intrepide devant la Saint-Barthelemy et si fiere a Montargis. Jeune, il avait passe trois ans a la tour de Bourges, et il avait tate de la cage de fer. Cela, qui eut rendu un autre mechant, le fit debonnaire. Il entra a Genes, vainqueur, avec une ruche d'abeilles doree sur sa cotte d'armes et cette devise: _Non utitur aculeo_. Et etant bon, il etait brave: A Aignadel, a un courtisan qui disait: _Vous vous exposez, sire_, il repondait: _Mettez-vous derriere moi_. C'est lui aussi qui disait: _Bon roi, roi avare. J'aime mieux etre ridicule aux courtisans que lourd au peuple_. Il disait: _La plus laide bete a voir passer, c'est un procureur portant ses sacs_. Il haissait les juges desireux de condamner et faisant effort pour agrandir la faute et envelopper l'accuse. _Ils sont_, disait-il, _comme les savetiers qui allongent le cuir en tirant dessus avec leurs dents_. Il mourut de trop aimer sa femme, comme plus tard Francois II, doucement tues l'un et l'autre par une Marie. Cette noce fut courte. Le 1er janvier 1515, apres quatrevingt-trois jours ou plutot quatrevingt-trois nuits de mariage, Louis XII expira, et comme c'etait le jour de l'an, il dit a sa femme: _Mignonne, je vous donne ma mort pour vos etrennes_. Elle accepta, de moitie avec le duc de Brandon.
L'autre fantome qui domine Blois est aussi haissable que Louis XII est sympathique. C'est ce Gaston, Bourbon coupe de Medicis, florentin du seizieme siecle, lache, perfide, spirituel, disant de l'arrestation de Longueville, de Conti et de Conde: _Beau coup de filet! prendre a la fois un renard, un singe et un lion!_ Curieux, artiste, collectionneur, epris de medailles, de filigranes et de bonbonnieres, passant sa matinee a admirer le couvercle d'une boite en ivoire, pendant qu'on coupait la tete a quelqu'un de ses amis trahi par lui.
Toutes ces figures, et Henri III, et le duc de Guise, et d'autres, y compris ce Pierre de Blois qui a pour gloire d'avoir prononce le premier le mot _transsubstantiation_, je les ai revues, monsieur, dans sa confuse evocation de l'histoire, en feuilletant votre precieux recueil. Votre fontaine de Louis XII m'a arrete longtemps. Vous l'avez reproduite comme je l'ai vue, toute vieille, toute jeune, charmante. C'est une de vos meilleures planches. Je crois bien que la _Rouennerie en gros_, constatee par vous vis-a-vis l'hotel d'Amboise, etait deja la de mon temps. Vous avez un talent vrai et fin, le coup d'oeil qui saisit le style, la touche ferme, agile et forte, beaucoup d'esprit dans le burin et beaucoup de naivete, et ce don rare de la lumiere dans l'ombre. Ce qui me frappe et me charme dans vos eaux-fortes, c'est le grand jour, la gaite, l'aspect souriant, cette joie du commencement qui est toute la grace du matin. Des planches semblent baignees d'aurore. C'est bien la Blois, mon Blois a moi, ma ville lumineuse. Car la premiere impression de l'arrivee m'est restee. Blois est pour moi radieux. Je ne vois Blois que dans le soleil levant. Ce sont la des effets de jeunesse et de patrie.
Je me suis laisse aller a causer longuement avec vous, monsieur, parce que vous m'avez fait plaisir. Vous m'avez pris par mon faible, vous avez touche le coin sacre des souvenirs. J'ai quelquefois de la tristesse amere, vous m'avez donne de la tristesse douce. Etre doucement triste, c'est la le plaisir. Je vous en suis reconnaissant. Je suis heureux qu'elle soit si bien conservee, si peu defaite, et si pareille encore a ce que je l'ai vue il y a quarante ans, cette ville a laquelle m'attache cet invisible echeveau des fils de l'ame, impossible a rompre, ce Blois qui m'a vu adolescent, ce Blois ou les rues me connaissent, ou une maison m'a aime, et ou je viens de me promener en votre compagnie, cherchant les cheveux blancs de mon pere et trouvant les miens.
Je vous serre la main, monsieur.
VICTOR HUGO.
1865
_Ce que c'est que la mort. L'enterrement d'une jeune fille. La statue de Beccaria.--Le centenaire de Dante. Fraternite des peuples._
I
EMILY DE PUTRON
CIMETIERE DES INDEPENDANTS DE GUERNESEY
19 janvier 1865.
En quelques semaines, nous nous sommes occupes des deux soeurs; nous avons marie l'une, et voici que nous ensevelissons l'autre. C'est la le perpetuel tremblement de la vie. Inclinons-nous, mes freres, devant la severe destinee.
Inclinons-nous avec esperance. Nos yeux sont faits pour pleurer, mais pour voir; notre coeur est fait pour souffrir, mais pour croire. La foi en une autre existence sort de la faculte d'aimer. Ne l'oublions pas, dans cette vie inquiete et rassuree par l'amour, c'est le coeur qui croit. Le fils compte retrouver son pere; la mere ne consent pas a perdre a jamais son enfant. Ce refus du neant est la grandeur de l'homme.
Le coeur ne peut errer. La chair est un songe, elle se dissipe; cet evanouissement, s'il etait la fin de l'homme, oterait a notre existence toute sanction. Nous ne nous contentons pas de cette fumee qui est la matiere; il nous faut une certitude. Quiconque aime sait et sent qu'aucun des points d'appui de l'homme n'est sur la terre; aimer, c'est vivre au dela de la vie; sans cette foi, aucun don profond du coeur ne serait possible. Aimer, qui est le but de l'homme, serait son supplice; ce paradis serait l'enfer. Non! disons-le bien haut, la creature aimante exige la creature immortelle; le coeur a besoin de l'ame.
Il y a un coeur dans ce cercueil, et ce coeur est vivant. En ce moment, il ecoute mes paroles.
Emily de Putron etait le doux orgueil d'une respectable et patriarcale famille. Ses amis et ses proches avaient pour enchantement sa grace, et pour fete son sourire. Elle etait comme une fleur de joie epanouie dans la maison. Depuis le berceau, toutes les tendresses l'environnaient; elle avait grandi heureuse, et, recevant du bonheur, elle en donnait; aimee, elle aimait. Elle vient de s'en aller!
Ou s'en est-elle allee? Dans l'ombre? Non.
C'est nous qui sommes dans l'ombre. Elle, elle est dans l'aurore.
Elle est dans le rayonnement, dans la verite, dans la realite, dans la recompense. Ces jeunes mortes qui n'ont fait aucun mal dans la vie sont les bienvenues du tombeau, et leur tete monte doucement hors de la fosse vers une mysterieuse couronne. Emily de Putron est allee chercher la-haut la serenite supreme, complement des existences innocentes. Elle s'en est allee, jeunesse, vers l'eternite; beaute, vers l'ideal; esperance, vers la certitude; amour, vers l'infini; perle, vers l'ocean; esprit, vers Dieu.
Va, ame!
Le prodige de ce grand depart celeste qu'on appelle la mort, c'est que ceux qui partent ne s'eloignent point. Ils sont dans un monde de clarte, mais ils assistent, temoins attendris, a notre monde de tenebres. Ils sont en haut et tout pres. Oh! qui que vous soyez, qui avez vu s'evanouir dans la tombe un etre cher, ne vous croyez pas quittes par lui. Il est toujours la. Il est a cote de vous plus que jamais. La beaute de la mort, c'est la presence. Presence inexprimable des ames aimees, souriant a nos yeux en larmes. L'etre pleure est disparu, non parti. Nous n'apercevons plus son doux visage; nous nous sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents.
Rendons justice a la mort. Ne soyons point ingrats envers elle. Elle n'est pas, comme on le dit, un ecroulement et une embuche. C'est une erreur de croire qu'ici, dans cette obscurite de la fosse ouverte, tout se perd. Ici, tout se retrouve. La tombe est un lieu de restitution. Ici l'ame ressaisit l'infini; ici elle recouvre sa plenitude; ici elle rentre en possession de toute sa mysterieuse nature; elle est deliee du corps, deliee du besoin, deliee du fardeau, deliee de la fatalite. La mort est la plus grande des libertes. Elle est aussi le plus grand des progres. La mort, c'est la montee de tout ce qui a vecu au degre superieur. Ascension eblouissante et sacree. Chacun recoit son augmentation. Tout se transfigure dans la lumiere et par la lumiere. Celui qui n'a ete qu'honnete sur la terre devient beau, celui qui n'a ete que beau devient sublime, celui qui n'a ete que sublime devient bon.
Et maintenant, moi qui parle, pourquoi suis-je ici? Qu'est-ce que j'apporte a cette fosse? De quel droit viens-je adresser la parole a la mort? Qui suis-je? Rien. Je me trompe, je suis quelque chose. Je suis un proscrit. Exile de force hier, exile volontaire aujourd'hui. Un proscrit est un vaincu, un calomnie, un persecute, un blesse de la destinee, un desherite de la patrie; un proscrit est un innocent sous le poids d'une malediction. Sa benediction doit etre bonne. Je benis ce tombeau.
Je benis l'etre noble et gracieux qui est dans cette fosse. Dans le desert on rencontre des oasis, dans l'exil on rencontre des ames. Emily de Putron a ete une des charmantes ames rencontrees. Je viens lui payer la dette de l'exil console. Je la benis dans la profondeur sombre. Au nom des afflictions sur lesquelles elle a doucement rayonne, au nom des epreuves de la destinee, finies pour elle, continuees pour nous, au nom de tout ce qu'elle a espere autrefois et de tout ce qu'elle obtient aujourd'hui, au nom de tout ce qu'elle a aime, je benis cette morte; je la benis dans sa beaute, dans sa jeunesse, dans sa douceur, dans sa vie et dans sa mort; je te benis, jeune fille, dans ta blanche robe du sepulcre, dans ta maison que tu laisses desolee, dans ton cercueil que ta mere a rempli de fleurs et que Dieu va remplir d'etoiles!
II
LA STATUE DE BECCARIA