Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870

Part 17

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On prononce ce mot: justice. La justice! oh! cette idee entre toutes auguste et venerable, ce supreme equilibre, cette droiture rattachee aux profondeurs, ce mysterieux scrupule puise dans l'ideal, cette rectitude souveraine compliquee d'un tremblement devant l'enormite eternelle beante devant nous, cette chaste pudeur de l'impartialite inaccessible, cette ponderation ou entre l'imponderable, cette acception faite de tout, cette sublimation de la sagesse combinee avec la pitie, cet examen des actions humaines avec l'oeil divin, cette bonte severe, cette resultante lumineuse de la conscience universelle, cette abstraction de l'absolu se faisant realite terrestre, cette vision du droit, cet eclair d'eternite apparu a l'homme, la justice! cette intuition sacree du vrai qui determine, par sa seule presence, les quantites relatives du bien et du mal et qui, a l'instant ou elle illumine l'homme, le fait momentanement Dieu, cette chose finie qui a pour loi d'etre proportionnee a l'infini, cette entite celeste dont le paganisme fait une deesse et le christianisme un archange, cette figure immense qui a les pieds sur le coeur humain et les ailes dans les etoiles, cette Yungfrau des vertus humaines, cette cime de l'ame, cette vierge, o Dieu bon, Dieu eternel, est-ce qu'il est possible de se l'imaginer debout sur la guillotine? est-ce qu'on peut se l'imaginer bouclant les courroies de la bascule sur les jarrets d'un miserable? est-ce qu'on peut se l'imaginer defaisant avec ses doigts de lumiere la ficelle monstrueuse du couperet? se l'imagine-t-on sacrant et degradant a la fois ce valet terrible, l'executeur? se l'imagine-t-on etalee, depliee et collee par l'afficheur sur le poteau infame du pilori? se la represente-t-on enfermee et voyageant dans ce sac de nuit du bourreau Calcraft ou est melee a des chaussettes et a des chemises la corde avec laquelle il a pendu hier et avec laquelle il pendra demain!

Tant que la peine de mort existera, on aura froid en entrant dans une cour d'assises, et il y fera nuit.

En janvier dernier, en Belgique, a l'epoque des debats de Charleroi,--debats dans lesquels, par parenthese, il sembla resulter des revelations d'un nomme Rabet que deux guillotines des annees precedentes, Goethals et Coecke, etaient peut-etre innocents (quel peut-etre!)--au milieu de ces debats, devant tant de crimes nes des brutalites de l'ignorance, un avocat crut devoir et pouvoir demontrer la necessite de l'enseignement gratuit et obligatoire. Le procureur general l'interrompit et le railla: _Avocat_, dit-il, _ce n'est point ici la chambre_. Non, monsieur le procureur general, c'est ici la tombe.

La peine de mort a des partisans de deux sortes, ceux qui l'expliquent et ceux qui l'appliquent; en d'autres termes, ceux qui se chargent de la theorie et ceux qui se chargent de la pratique. Or la pratique et la theorie ne sont pas d'accord; elles se donnent etrangement la replique. Pour demolir la peine de mort, vous n'avez qu'a ouvrir le debat entre la theorie et la pratique. Ecoutez plutot. Ceux qui veulent le supplice, pourquoi le veulent-ils? Est-ce parce que le supplice est un exemple? Oui, dit la theorie. Non, dit la pratique. Et elle cache l'echafaud le plus qu'elle peut, elle detruit Montfaucon, elle supprime le crieur public, elle evite les jours de marche, elle batit sa mecanique a minuit, elle fait son coup de grand matin; dans de certains pays, en Amerique et en Prusse, on pend et on decapite a huis clos. Est-ce parce que la peine de mort est la justice? Oui, dit la theorie; l'homme etait coupable, il est puni. Non, dit la pratique; car l'homme est puni, c'est bien, il est mort, c'est bon; mais qu'est-ce que cette femme? c'est une veuve. Et qu'est-ce que ces enfants? ce sont des orphelins. Le mort a laisse cela derriere lui. Veuve et orphelins, c'est-a-dire punis et pourtant innocents. Ou est votre justice? Mais si la peine de mort n'est pas juste, est-ce qu'elle est utile? Oui, dit la theorie; le cadavre nous laissera tranquilles. Non, dit la pratique; car ce cadavre vous legue une famille; famille sans pere, famille sans pain; et voila la veuve qui se prostitue pour vivre, et voila les orphelins qui volent pour manger.

Dumolard, voleur a l'age de cinq ans, etait orphelin d'un guillotine.

J'ai ete fort insulte, il y a quelques mois, pour avoir ose dire que c'etait la une circonstance attenuante.

On le voit, la peine de mort n'est ni exemplaire, ni juste, ni utile. Qu'est-elle donc? Elle est. _Sum qui sum_. Elle a sa raison d'etre en elle-meme. Mais alors quoi! la guillotine pour la guillotine, l'art pour l'art!

Recapitulons.

Ainsi toutes les questions, toutes sans exception, se dressent autour de la peine de mort, la question sociale, la question morale, la question philosophique, la question religieuse. Celle-ci surtout, cette derniere, qui est l'insondable, vous en rendez-vous compte? Ah! j'y insiste, vous qui voulez la mort, avez-vous reflechi? Avez-vous medite sur cette brusque chute d'une vie humaine dans l'infini, chute inattendue des profondeurs, arrivee hors de tour, sorte de surprise redoutable faite au mystere? Vous mettez un pretre la, mais il tremble autant que le patient. Lui aussi, il ignore. Vous faites rassurer la noirceur par l'obscurite.

Vous ne vous etes donc jamais penches sur l'inconnu? Comment osez-vous precipiter la dedans quoi que ce soit? Des que, sur le pave de nos villes, un echafaud apparait, il se fait dans les tenebres autour de ce point terrible un immense fremissement qui part de votre place de Greve et ne s'arrete qu'a Dieu. Cet empietement etonne la nuit. Une execution capitale, c'est la main de la societe qui tient un homme au-dessus du gouffre, s'ouvre et le lache. L'homme tombe. Le penseur, a qui certains phenomenes de l'inconnu sont perceptibles, sent tressaillir la prodigieuse obscurite. O hommes, qu'avez-vous fait? qui donc connait les frissons de l'ombre? ou va cette ame? que savez-vous?

Il y a pres de Paris un champ hideux, Clamart. C'est le lieu des fosses maudites; c'est le rendez-vous des supplicies; pas un squelette n'est la avec sa tete. Et la societe humaine dort tranquille a cote de cela! Qu'il y ait sur la terre des cimetieres faits par Dieu, cela ne nous regarde pas, et Dieu sait pourquoi. Mais peut-on songer sans horreur a ceci, a un cimetiere fait par l'homme!

Non, ne nous lassons pas de repeter ce cri: Plus d'echafaud! mort a la mort!

C'est a un certain respect mysterieux de la vie qu'on reconnait l'homme qui pense.

Je sais bien que les philosophes sont des songe-creux.--A qui en veulent-ils? Vraiment, ils pretendent abolir la peine de mort! Ils disent que la peine de mort est un deuil pour l'humanite. Un deuil! qu'ils aillent donc un peu voir la foule rire autour de l'echafaud! qu'ils rentrent donc dans la realite! Ou ils affirment le deuil, nous constatons le rire. Ces gens-la sont dans les nuages. Ils crient a la sauvagerie et a la barbarie parce qu'on pend un homme et qu'on coupe une tete de temps en temps. Voila des reveurs! Pas de peine de mort, y pense-t-on? peut-on rien imaginer de plus extravagant? Quoi! plus d'echafaud, et en meme temps, plus de guerre! ne plus tuer personne, je vous demande un peu si cela a du bon sens! qui nous delivrera des philosophes? quand aura-t-on fini des systemes, des theories, des impossibilites et des folies? Folies au nom de quoi, je vous prie? au nom du progres? mot vide; au nom de l'ideal? mot sonore. Plus de bourreau, ou en serions-nous? Une societe n'ayant pas la mort pour code, quelle chimere! La vie, quelle utopie! Qu'est-ce que tous ces faiseurs de reformes? des poetes. Gardons-nous des poetes. Ce qu'il faut au genre humain, ce n'est pas Homere, c'est M. Fulchiron.

Il ferait beau voir une societe menee et une civilisation conduite par Eschyle, Sophocle, Isaie, Job, Pythagore, Pindare, Plaute, Lucrece, Virgile, Juvenal, Dante, Cervantes, Shakespeare, Milton, Corneille, Moliere et Voltaire. Ce serait a se tenir les cotes.

Tous les hommes serieux eclateraient de rire. Tous les gens graves hausseraient les epaules; John Bull aussi bien que Prudhomme. Et de plus ce serait le chaos; demandez a tous les parquets possibles, a celui des agents de change comme a celui des procureurs du roi.

Quoi qu'il en soit, monsieur, cette question enorme, le meurtre legal, vous allez la discuter de nouveau. Courage! Ne lachez pas prise. Que les hommes de bien s'acharnent a la reussite.

Il n'y a pas de petit peuple. Je le disais il y a peu de mois a la Belgique a propos des condamnes de Charleroi; qu'il me soit permis de le repeter a la Suisse aujourd'hui. La grandeur d'un peuple ne se mesure pas plus au nombre que la grandeur d'un homme ne se mesure a la taille. L'unique mesure, c'est la quantite d'intelligence et la quantite de vertu. Qui donne un grand exemple est grand. Les petites nations seront les grandes nations le jour ou, a cote des peuples forts en nombre et vastes en territoire qui s'obstinent dans les fanatismes et les prejuges, dans la haine, dans la guerre, dans l'esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et fierement la fraternite, abhorreront le glaive, aneantiront l'echafaud, glorifieront le progres, et souriront, sereines comme le ciel. Les mots sont vains si les idees ne sont pas dessous. Il ne suffit pas d'etre la republique, il faut encore etre la liberte; il ne suffit pas d'etre la democratie, il faut encore etre l'humanite. Un peuple doit etre un homme, et un homme doit etre une ame. Au moment ou l'Europe recule, il serait beau que Geneve avancat. Que la Suisse y songe, et votre noble petite republique en particulier, une republique placant en face des monarchies la peine de mort abolie, ce serait admirable. Ce serait grand de faire revivre sous un aspect nouveau le vieil antagonisme instructif, Geneve et Rome, et d'offrir aux regards et a la meditation du monde civilise, d'un cote Rome avec sa papaute qui condamne et damne, de l'autre Geneve avec son evangile qui pardonne.

O peuple de Geneve, votre ville est sur un lac de l'eden, vous etes dans un lieu beni; toutes les magnificences de la creation vous environnent; la contemplation habituelle du beau revele le vrai et impose des devoirs; la civilisation doit etre harmonie comme la nature; prenez conseil de toutes ces clementes merveilles, croyez-en votre ciel radieux, la bonte descend de l'azur, abolissez l'echafaud. Ne soyez pas ingrats. Qu'il ne soit pas dit qu'en remerciment et en echange, sur cet admirable coin de terre ou Dieu montre a l'homme la splendeur sacree des Alpes, l'Arve et le Rhone, le Leman bleu, le mont Blanc dans une aureole de soleil, l'homme montre a Dieu la guillotine!

Si rapide qu'eut ete la reponse de Victor Hugo, la deliberation du comite constituant fut plus hative encore, et, quand la lettre arriva, le travail etait termine. Le projet de constitution maintenait la peine de mort. Victor Hugo ne se decouragea pas. Le peuple n'ayant pas encore vote, tout n'etait pas fini. Victor Hugo ecrivit a M. Bost:

Hauteville-House, 29 novembre 1862.

Monsieur,

La lettre que j'ai eu l'honneur de vous envoyer le 17 novembre vous est parvenue, je pense, le 19 ou le 20. Le lendemain meme du jour ou je dictais cette lettre, a eclate, devant la cour d'assises de la Somme, cette affaire Doise-Gardin qui non seulement a tout a coup mis en lumiere certaines eventualites epouvantables de la peine de mort, mais encore a rendu palpable l'urgence d'une grande revision penale; les faits monstrueux ont une maniere a eux de demontrer la necessite des reformes.

Aujourd'hui, 20 novembre, je lis dans la _Presse_ ces lignes datees du 24, et de Berne:

"Vous avez reproduit la lettre adressee par M. Victor Hugo a M. Bost, de Geneve, au sujet de la peine de mort. La publication de cette lettre est venue un peu tard; depuis quinze jours la constituante genevoise a termine ses travaux. La constitution qu'elle a elaboree ne donne point satisfaction aux voeux du poete, puisqu'elle n'abolit pas la peine de mort, sinon pour delit politique."

Non, il n'est pas trop tard.

En ecrivant, je m'adressais moins au comite constituant, qui prepare, qu'au peuple, qui decide.

Dans quelques jours, le 7 decembre, le projet de constitution sera soumis au peuple. Donc il est temps encore.

Une constitution qui, au dix-neuvieme siecle, contient une quantite quelconque de peine de mort, n'est pas digne d'une republique; qui dit republique, dit expressement civilisation; et le peuple de Geneve, en rejetant, comme c'est son droit et son devoir, le projet qu'on va lui soumettre, fera un de ces actes doublement grands qui ont tout a la fois l'empreinte de la souverainete et l'empreinte de la justice.

Vous jugerez peut-etre utile de publier cette lettre.

Je vous offre, monsieur, la nouvelle assurance de ma haute estime et de ma vive cordialite.

V. H.

La lettre fut publiee, le peuple vota, il rejeta le projet de constitution.

Quelques jours apres, Victor Hugo recut cette lettre:

"... Nous avons triomphe, la constitution des conservateurs est rejetee. Votre lettre a produit son effet, tous les journaux l'ont publiee, les catholiques l'ont combattue, M. Bost l'a imprimee a part a mille exemplaires, et le comite radical a quatre mille. Les radicaux, M. James Fazy en tete, se sont fait de votre lettre une arme de guerre, et les independants se sont aussi prononces a votre suite pour l'abolition. Votre preponderance a ete complete. Quelques radicaux n'etaient pas tres decides auparavant; c'est un radical, M. Heroi, qui passe pour avoir determine les deux executions de Vary et d'Elcy, et le grand conseil, qui a refuse ces deux graces, est tout radical.

"Cependant, en somme, les radicaux sont gens de progres et, maintenant que les voila engages contre la peine de mort, ils ne reculeront pas. On regarde ici l'abolition de l'echafaud comme certaine, et l'honneur, monsieur, vous en revient. J'espere que nous arriverons aussi a cet autre grand progres, la separation de l'eglise et de l'etat.

"Je ne suis qu'un homme bien obscur, monsieur, mais je suis heureux; je vous felicite et je nous felicite. L'immense effet de votre lettre nous honore. La patrie de M. de Sellon ne pouvait etre insensible a la voix de Victor Hugo.

"Excusez cette lettre ecrite en hate, et veuillez agreer mon profond respect.

"A. GAYET (de Bonneville)."

VI

AFFAIRE DOISE

A M. LE REDACTEUR DU _TEMPS_

Monsieur,

Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription Doise. Mais il ne faut pas se borner a de l'argent. Quelque chose de pire peut-etre que Lesurques, la question retablie en France au dix-neuvieme siecle, l'aveu arrache par l'asphyxie, la camisole de force a une femme grosse, la prisonniere poussee a la folie, on ne sait quel effroyable infanticide legal, l'enfant tue par la torture dans le ventre de la mere, la conduite du juge d'instruction, des deux presidents et des deux procureurs generaux, l'innocence condamnee, et, quand elle est reconnue, insultee en pleine cour d'assises au nom de la justice qui devrait tomber a genoux devant elle, tout cela n'est point une affaire d'argent.

Certes, la souscription est bonne, utile et louable, mais il faut une indemnite plus haute. La societe est plus atteinte encore que Rosalie Doise. L'outrage a la civilisation est profond. La grande insultee ici, c'est la JUSTICE.

Souscrire, soit; mais il me semble que les anciens gardes des sceaux et les anciens batonniers ont autre chose a faire, et quant a moi, j'ai un devoir, et je n'y faillirai pas.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 decembre 1862.

L'appel fait par Victor Hugo ne fut pas entendu. On a raison de dire que l'exil vit d'illusions. Victor Hugo se trompait en croyant qu'avertis de la sorte, les gardes des sceaux et les batonniers prendraient en main cette affaire. Aucune suite judiciaire ne fut donnee aux effroyables revelations de l'affaire Doise. Ceci, d'ailleurs, n'a rien que de normal; jamais la justice n'a fait le proces a la justice.

Disons ici, pour que l'on s'en souvienne, de quelle facon Rosalie Doise avait ete traitee. Il est bon de mettre ces details sous les yeux des penseurs. Les penseurs precedent les legislateurs. La lumiere faite d'abord dans les consciences se fait plus tard dans les codes.

Rosalie Doise etait accusee, sur de tres vagues presomptions, d'avoir tue son pere, Martin Doise. Rosalie Doise n'avait point supporte cette accusation patiemment. Chaque fois qu'on l'interrogeait, elle s'emportait, ce qui choquait la gravite des magistrats. Elle perdait toute mesure, s'il faut en croire le requisitoire, et s'indignait au point de sembler furieuse et folle. Des qu'on cessait de l'accuser, elle se calmait et devenait muette et immobile sous l'accablement: _Elle avait l'air_, dit un temoin, _d'une sainte de pierre_.

"La justice" desirait que Rosalie Doise s'avouat parricide. Pour obtenir cet aveu, on la mit dans un cachot de huit pieds de long sur sept de haut et sept de large [1]. Ce cachot etait ferme d'une double porte. Pas de jour et d'air que ce qui passait par un trou "grand comme une brique" [2], perce dans l'une des deux portes et donnant dans une salle interieure de la prison; le cachot etait pave de carreaux; pas de chaise; la prisonniere etait forcee de se tenir debout ou de se coucher sur le carreau; la nuit, on lui donnait une paillasse qu'on lui otait le matin. Dans un coin, le baquet des excrements. Elle ne sortait jamais. Elle n'est sortie que deux fois en six semaines. Parfois on lui mettait la camisole de force [3]. Elle etait grosse.

Sentant remuer son enfant, elle avoua.

Elle fut condamnee aux travaux forces a perpetuite. L'enfant mourut.

Elle etait innocente.

Voici un fragment d'un de ses interrogatoires apres qu'elle fut reconnue innocente; on lui parle encore comme a une coupable:

"D. Mais enfin, on ne voit pas quels sont les moyens de contrainte qui ont ete exerces contre vous.

"R. On m'a dit: avouez, ou vous resterez dans le trou noir, ou l'on m'avait mise, ou je n'avais meme pas d'air.

"D. C'est-a-dire qu'on vous a mise au secret, ce qui est le droit et le devoir du magistrat. Vous avez persiste pendant cinq semaines dans vos aveux, apres votre sortie du secret.

"R. _Avec vivacite_. Eh sans doute, je ne voulais pas retourner au cachot!

"Le procureur general: Mais vous n'avez pas ete mise au cachot?

"R. Oh! je ne sais pas; ce que je sais, c'est qu'il y avait deux portes au trou et pas d'air.

"Le procureur general: Vous n'etiez separee que par une porte de la salle commune des detenus.

"Le president: Sortiez-vous dans le jour?

"R. Je ne suis sortie que deux fois pendant tout le temps.

"D. C'est que vous ne le demandiez pas.

"R. Pardon, je ne demandais que ca. On me disait: Dites la verite et vous sortirez.

"D. Le procureur general: Pas de confusion, sortiez-vous deux fois par jour?

"R. Je ne suis sortie que deux fois en six ou sept semaines.

"D. Le president: Mais demandiez-vous a sortir?

"R. Je demandais tant de choses et on ne m'accordait rien. Le commis-greffier me disait toujours: Avouez et vous sortirez.

"D. Le medecin vous visitait?

"R. Je ne l'ai vu que deux fois en deux mois. La premiere fois, il m'a saignee, la seconde, il a dit de me faire sortir.

"D. Combien de jours etes-vous accouchee apres votre sortie du secret?

"R. Quatre semaines apres.

"D. Vous avez perdu votre enfant?

"R. Oui. (_Elle pleure_). Mon enfant a vecu vingt-quatre jours. Comment aurait-il vecu?... je ne dormais jamais au cachot. (_Elle pleure._)

Notes:

[1] Longueur, 2 m, 50; largeur; 2 m, 15; hauteur, 2 m, 40 (deposition du gardien chef).

[2] Le procureur general au gardien chef:--Il y avait un jour quelconque dans cette chambre? Le gardien chef:--Mais oui, monsieur le procureur general, il y avait une ouverture de la grandeur d'une brique carree.

[3] Le defenseur au gardien chef:--Ne lui a-t-on pas mis deux jours et deux nuits la camisole de force? Le gardien chef:--Oui, parce qu'elle voulait se suicider.

ARRET DE LA COUR DE CASSATION

DU 9 OCTOBRE 1862

"La Cour

"Declare inconciliables les arrets de Cour d'assises qui ont condamne, comme coupables d'assassinat de Martin Doise

"D'une part: Rosalie Doise, femme Cardin. (Travaux forces a perpetuite.)

"D'autre part: Vanhalvyn et Verhamme. (Pour le meme fait.)"

Disons, des aujourd'hui, que Victor Hugo compte revenir sur cette affaire Doise dans un ouvrage intitule _Dossier de la Peine de Mort_. Justice sera faite.

1863

_La lutte des nations. La Pologne contre le czar.--L'Italie contre le pape. Le Mexique contre Bonaparte_.

I

A L'ARMEE RUSSE

La Pologne, indomptable comme le droit, venait de se soulever. L'armee russe l'ecrasait. Alexandre Herzen, le vaillant redacteur du _Kolokol_, ecrivit a Victor Hugo cette simple ligne:

"Grand frere, au secours! Dites le mot de la civilisation."

Victor Hugo publia dans les journaux libres de l'Europe l'Appel a l'armee russe qu'on va lire:

Soldats russes, redevenez des hommes.

Cette gloire vous est offerte en ce moment, saisissez-la.

Pendant qu'il en est temps encore, ecoutez:

Si vous continuez cette guerre sauvage; si, vous, officiers, qui etes de nobles coeurs, mais qu'un caprice peut degrader et jeter en Siberie; si, vous, soldats, serfs hier, esclaves aujourd'hui, violemment arraches a vos meres, a vos fiancees, a vos familles, sujets du knout, maltraites, mal nourris, condamnes pour de longues annees et pour un temps indefini au service militaire, plus dur en Russie que le bagne ailleurs; si, vous qui etes des victimes, vous prenez parti contre les victimes; si, a l'heure sainte ou la Pologne venerable se dresse, a l'heure supreme ou le choix vous est donne entre Petersbourg ou est le tyran et Varsovie ou est la liberte; si, dans ce conflit decisif, vous meconnaissez votre devoir, votre devoir unique, la fraternite; si vous faites cause commune contre les polonais avec le czar, leur bourreau et le votre; si, opprimes, vous n'avez tire de l'oppression d'autre lecon que de soutenir l'oppresseur; si de votre malheur vous faites votre honte; si, vous qui avez l'epee a la main, vous mettez au service du despotisme, monstre lourd et faible qui vous ecrase tous, russes aussi bien que polonais, votre force aveugle et dupe; si, au lieu de vous retourner et de faire face au boucher des nations, vous accablez lachement, sous la superiorite des armes et du nombre, ces heroiques populations desesperees, reclamant le premier des droits, le droit a la patrie; si, en plein dix-neuvieme siecle, vous consommez l'assassinat de la Pologne, si vous faites cela, sachez-le, hommes de l'armee russe, vous tomberez, ce qui semble impossible, au-dessous meme des bandes americaines du sud, et vous souleverez l'execration du monde civilise! Les crimes de la force sont et restent des crimes; l'horreur publique est une penalite.

Soldats russes, inspirez-vous des polonais, ne les combattez pas.

Ce que vous avez devant vous en Pologne, ce n'est pas l'ennemi, c'est l'exemple.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 11 fevrier 1863.

II

GARIBALDI

A VICTOR HUGO

Caprera, aout 1863.

Cher ami,

J'ai besoin d'un autre million de fusils pour les italiens.

Je suis certain que vous m'aiderez a recueillir les fonds necessaires.

L'argent sera place dans les mains de M. Adriano Lemari, notre tresorier.

Votre,

G. GARIBALDI.

AU GENERAL GARIBALDI

Hauteville-House, Guernesey, 18 novembre 1863.

Cher Garibaldi,

J'ai ete absent, ce qui fait que j'ai eu tard votre lettre, et que vous aurez tard ma reponse.

Vous trouverez sous ce pli ma souscription.

Certes, vous pouvez compter sur le peu que je suis et le peu que je puis. Je saisirai, puisque vous le jugez utile, la premiere occasion d'elever la voix.

Il vous faut le million de bras, le million de coeurs, le million d'ames. Il vous faut la grande levee des peuples. Elle viendra.

Votre ami,

VICTOR HUGO.

III

LA GUERRE DU MEXIQUE