Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
Part 12
Donc voyage a Londres. Preferable du reste au voyage en Crimee; a Londres les salves tireront a poudre. Quinze jours de galas. Triomphe. Promenades dans les residences royales; a Carlton-House; a Osborn, dans l'ile de Wight; a Windsor ou vous trouverez le lit de Louis-Philippe a qui vous devez votre vie et sa bourse, et ou la tour de Lancastre vous parlera de Henri l'imbecile, et ou la tour d'York vous parlera de Richard l'assassin. Puis grands et petits levers, bals, bouquets, orchestres, _Rule Britannia_ croise de _Partant pour la Syrie_, lustres allumes, palais illumines, harangues, hurrahs. Details de vos grands cordons et de vos graces dans les journaux. C'est bien. A ces details trouvez bon que d'avance j'en mele d'autres qui viennent d'un autre de vos lieux de triomphe, de Cayenne. Les deportes,--ces hommes qui n'ont commis d'autre crime que de resister a votre crime, c'est a-dire de faire leur devoir, et d'etre de bons et vaillants citoyens,--les deportes sont la, accouples aux forcats, travaillant huit heures par jour sous le baton des argousins, nourris de metuel et de couac comme autrefois les esclaves, tete rasee, vetus de haillons marques T. F. Ceux qui ne veulent pas porter eu grosses lettres le mot _galerien_ sur leurs souliers vont pieds nus. L'argent qu'on leur envoie leur est pris. S'ils oublient de mettre le bonnet bas devant quelqu'un des malfaiteurs, vos agents, qui les gardent, cas de punition, les fers, le cachot, le jeune, la faim, ou bien on les lie, quinze jours durant, quatre heures chaque jour, par le cou, la poitrine, les bras et les jambes, avec de grosses cordes, a un billot. Par decret du sieur Bonnard se qualifiant gouverneur de la Guyane, en date du 29 aout, permis aux gardiens de les tuer pour ce qu'on appelle "violation de consigne". Climat terrible, ciel tropical, eaux pestilentielles, fievre, typhus, nostalgie; ils meurent--trente-cinq sur deux cents, dans le seul ilot Saint-Joseph;--on jette les cadavres a la mer. Voila, monsieur.
Ces rabachages du sepulcre vous font sourire, je le sais; mais vous en souriez pour ceux qui en pleurent. J'en conviens, vos victimes, les orphelins et les veuves que vous faites, les tombeaux que vous ouvrez, tout cela est bien use. Tous ces linceuls montrent la corde. Je n'ai rien de plus neuf a vous offrir; que voulez-vous? Vous tuez, on meurt. Prenons tous notre parti, nous de subir le fait, vous de subir le cri; nous, des crimes, vous, des spectres.
Du reste, on nous dit ici de nous taire, et l'on ajoute que, si nous elevons la voix en ce moment, nous, les exiles, c'est l'occasion qu'on choisira pour nous jeter dehors. On ferait bien. Sortir a l'instant ou vous entrez. Ce serait juste.
Il y aurait la pour les chasses quelque chose qui ressemblerait a de la gloire.
Et puis, comme politique, ce serait logique. La meilleure bienvenue au proscripteur, c'est la persecution des proscrits. On peut lire cela dans Machiavel, ou dans vos yeux.
La plus douce caresse au traitre, c'est l'insulte aux trahis. Le crachat sur Jesus est sourire a Judas.
Qu'on fasse donc ce qu'on voudra.
La persecution. Soit.
Quelle que soit cette persecution, quelque forme qu'elle prenne, sachez ceci, nous l'accueillerons avec orgueil et joie; et pendant qu'on vous saluera, nous la saluerons. Ce n'est pas nouveau; toutes les fois qu'on a crie: _Ave, Caesar_, l'echo du genre humain a repondu: _Ave, dolor_.
Quelle qu'elle soit, cette persecution, elle n'otera pas de nos yeux, ni des yeux de l'histoire, l'ombre hideuse que vous avez faite. Elle ne nous fera pas perdre de vue votre gouvernement du lendemain du coup d'etat, ce banquet catholique et soldatesque, ce festin de mitres et de shakos, cette melee du seminaire et de la caserne dans une orgie, ce tohu-bohu d'uniformes debrailles et de soutanes ivres, cette ripaille d'eveques et de caporaux ou personne ne sait plus ce qu'il fait, ou Sibour jure et ou Magnan prie, ou le pretre coupe son pain avec le sabre et ou le soldat boit dans le ciboire. Elle ne nous fera pas perdre de vue l'eternel fond de votre destinee, cette grande nation eteinte, cette mort de la lumiere du monde, cette desolation, ce deuil, ce faux serment enorme, Montmartre qui est une montagne sur votre horizon sinistre, le nuage immobile des fusillades du Champ de Mars; la-bas, dressant leur triangle noir, les guillotines de 1852, et, la, a nos pieds, dans l'obscurite, cet ocean qui charrie dans ses ecumes vos cadavres de Cayenne.
Ah! la malediction de l'avenir est une mer aussi, et votre memoire, cadavre horrible, roulera a jamais dans ses vagues sombres!
Ah! malheureux! avez-vous quelque idee de la responsabilite des ames? Quel est votre lendemain? votre lendemain sur la terre? votre lendemain dans le tombeau? qu'est-ce qui vous attend? croyez-vous en Dieu? qui etes-vous?
Quelquefois, la nuit, ne dormant pas, le sommeil de la patrie est l'insomnie du proscrit, je regarde a l'horizon la France noire, je regarde l'eternel firmament, visage de la justice eternelle, je fais des questions a l'ombre sur vous, je demande aux tenebres de Dieu ce qu'elles pensent des votres, et je vous plains, monsieur, en presence du silence formidable de l'infini.
VICTOR HUGO.
III
EXPULSION DE JERSEY
Cependant, souterrainement, Louis Bonaparte manoeuvrait, ce qui lui avait attire l'Avertissement qu'on a lu plus haut; il avait mis en mouvement dans la chambre des communes quelqu'un d'inconnu qui porte un nom connu, sir Robert Peel, lequel avait, dans le patois serieux qu'admet la politique, particulierement en Angleterre, denonce Victor Hugo, Mazzini et Kossuth, et dit de Victor Hugo ceci: "Cet individu a une sorte de querelle personnelle avec le distingue personnage que le peuple francais s'est choisi pour souverain." _Individu_ est, a ce qu'il parait, le mot qui convient; un M. de Ribaucourt l'a employe plus tard, en mai 1871, pour demander l'expulsion belge de Victor Hugo; et M. Louis Bonaparte l'avait employe pour qualifier les representants du peuple proscrits par lui en janvier 1852. Ce M. Peel, dans cette seance du 13 decembre 1854, apres avoir signale les actes et les publications de Victor Hugo, avait declare qu'il demanderait aux ministres de la reine _s'il n'y aurait pas moyen d'y mettre un terme_. La persecution du proscrit etait en germe dans ces paroles. Victor Hugo, indifferent a ces choses diverses, continua l'oeuvre de son devoir, et fit passer par-dessus la tete du gouvernement anglais sa _Lettre a Louis Bonaparte_, qu'on vient de lire. La colere fut profonde. L'alliance anglo-francaise eclata; la police de Paris vint dechirer l'affiche du proscrit sur les murs de Londres. Cependant le gouvernement anglais trouva prudent d'attendre une autre occasion. Elle ne tarda pas a se presenter. Une lettre eloquente, ironique et spirituelle, adressee a la reine et signee _Felix Pyat_, fut publiee a Londres et reproduite a Jersey par le journal _l'Homme_ (voir le livre _les Hommes de l'exil_). L'explosion eut lieu la-dessus. Trois proscrits, Ribeyrolles, redacteur de _l'Homme_, le colonel Pianciani et Thomas, furent expulses de Jersey par ordre du gouvernement anglais. Victor Hugo prit fait et cause pour eux. Il eleva la voix.
DECLARATION
Trois proscrits, Ribeyrolles, l'intrepide et eloquent ecrivain; Pianciani, le genereux representant du peuple romain; Thomas, le courageux prisonnier du Mont-Saint-Michel, viennent d'etre expulses de Jersey.
L'acte est serieux. Qu'y a-t-il a la surface? Le gouvernement anglais. Qu'y a-t-il au fond? La police francaise. La main de Fouche peut mettre le gant de Castlereagh; ceci le prouve.
Le coup d'etat vient de faire son entree dans les libertes anglaises. L'Angleterre en est arrivee a ce point, proscrire des proscrits. Encore un pas, et l'Angleterre sera une annexe de l'empire francais, et Jersey sera un canton de l'arrondissement de Coutances.
A l'heure qu'il est, nos amis sont partis; l'expulsion est consommee.
L'avenir qualifiera le fait; nous nous bornons a le constater. Nous en prenons acte; rien de plus. En mettant a part le droit outrage, les violences dont nos personnes sont l'objet nous font sourire.
La revolution francaise est en permanence; la republique francaise, c'est le droit; l'avenir est inevitable. Qu'importe le reste? Qu'est-ce, d'ailleurs, que cette expulsion? Une parure de plus a l'exil, un trou de plus au drapeau.
Seulement, pas d'equivoque.
Voici ce que nous disons, nous, proscrits de France, a vous, gouvernement anglais:
M. Bonaparte, votre "allie puissant et cordial", n'a pas d'autre existence legale que celle-ci: prevenu du crime de haute trahison.
M. Bonaparte, depuis quatre ans, est sous le coup d'un mandat d'amener, signe Hardouin, president de la haute cour de justice; Delapalme, Pataille, Moreau (de la Seine), Cauchy, juges, et contre-signe Renouard, procureur general [1].
M. Bonaparte a prete serment, comme fonctionnaire, a la republique, et s'est parjure.
M. Bonaparte a jure fidelite a la constitution, et a brise la constitution.
M. Bonaparte, depositaire de toutes les lois, a viole toutes les lois.
M. Bonaparte a emprisonne les representants du peuple inviolables, chasse les juges.
M. Bonaparte, pour echapper au mandat d'amener de la haute cour, a fait ce que fait le malfaiteur pour se soustraire aux gendarmes, il a tue.
M. Bonaparte a sabre, mitraille, extermine, massacre le jour, fusille la nuit.
M. Bonaparte a guillotine Cuisinier, Cirasse, Charlet, coupables d'avoir prete main-forte au mandat d'amener de la justice.
M. Bonaparte a suborne les soldats, suborne les fonctionnaires, suborne les magistrats.
M. Bonaparte a vole les biens de Louis-Philippe a qui il devait la vie.
M. Bonaparte a sequestre, pille, confisque, terrorise les consciences, ruine les familles.
M. Bonaparte a proscrit, banni, chasse, expulse, deporte en Afrique, deporte a Cayenne, deporte en exil quarante mille citoyens, du nombre desquels sont les signataires de cette declaration.
Haute trahison, faux serment, parjure, subornation des fonctionnaires, sequestration des citoyens, spoliation, vol, meurtre, ce sont la des crimes prevus par tous les codes, chez tous les peuples; punis en Angleterre de l'echafaud, punis en France, ou la republique a aboli la peine de mort, du bagne.
La cour d'assises attend M. Bonaparte.
Des a present, l'histoire lui dit: Accuse, levez-vous!
Le peuple francais a pour bourreau et le gouvernement anglais a pour allie le crime-empereur.
Voila ce que nous disons.
Voila ce que nous disions hier, et la presse anglaise en masse le disait avec nous; voila ce que nous dirons demain, et la posterite unanime le dira avec nous.
Voila ce que nous dirons toujours, nous qui n'avons qu'une ame, la verite, et qu'une parole, la justice.
Et maintenant expulsez-nous!
VICTOR HUGO.
Jersey, 17 octobre 1855.
A la signature de Victor Hugo vinrent se joindre trente-cinq signatures de proscrits. Les voici:
Le colonel SANDOR TELEKI, E. BEAUVAIS, BONNET-DUVERDIER, HENNET DE KESLER, ARSENE HAYES, ALBERT BARBIEUX, ROOMILHAC, avocat; A.-C. WIESENER, ancien officier autrichien; le docteur GORNET, CHARLES HUGO, J.-B. AMIEL (de l'Ariege), FRANCOIS-VICTOR HUGO, F. TAFERY, THEOPHILE GUERIN, FRANCOIS ZYCHON, BENJAMIN COLIN, EDOUARD COLET, KOZIELL, V. VINCENT, A. PIASECKI, GIUSEPPE RANCAN, LEFEBVRE, BARBIER, docteur-medecin; H. PREVERAUD, condamne a mort du Deux-Decembre (Allier); le docteur FRANCK, proscrit allemand; PAPOWSKI et ZENO SWIETOSLAWSKI, proscrits polonais; EDOUARD BIFFI, proscrit italien; FOMBERTAUX pere, FOMBERTAUX fils, CHARDENAL, BOUILLARD, le docteur DEVILLE.
Ce qui suit est extrait du livre _les Hommes de l'exil_, par Charles Hugo:
Le samedi 27 octobre 1855, a dix heures du matin, trois personnes se presenterent a Marine Terrace et demanderent a parler a M. Victor Hugo et a ses deux fils.
"A qui ai-je l'honneur de parler? demanda M. Victor Hugo au premier des trois.
--Je suis le connetable de Saint-Clement, monsieur Victor Hugo. Je suis charge par son excellence le gouverneur de Jersey de vous dire qu'en vertu d'une decision de la couronne, vous ne pouvez plus sejourner dans cette ile, et que vous aurez a la quitter d'ici au 2 novembre prochain. Le motif de cette mesure prise a votre egard est votre signature au bas de la "Declaration" affichee dans les rues de Saint-Helier, et publiee dans le journal _l'Homme_.
--C'est bien, monsieur."
Le connetable de Saint-Clement fit ensuite la meme communication dans les memes termes a MM. Charles Hugo et Francois-Victor Hugo, qui lui firent la meme reponse.
M. Victor Hugo demanda au connetable s'il pouvait lui laisser copie de l'ordre du gouvernement anglais. Sur la reponse negative de M. Lenepveu qui declara que ce n'etait pas l'usage, Victor Hugo lui dit:
"Je constate que, nous autres proscrits, nous signons et publions ce que nous ecrivons et que le gouvernement anglais cache ce qu'il ecrit."
Apres avoir rempli leur mandat, le connetable et ses deux officiers s'etaient assis.
"Il est necessaire, reprit alors Victor Hugo, que vous sachiez, messieurs, toute la portee de l'acte que vous venez d'accomplir, avec beaucoup de convenance d'ailleurs et dans des formes dont je me plais a reconnaitre la parfaite mesure. Ce n'est pas vous que je fais responsables de cet acte; je ne veux pas vous demander votre avis; je suis sur que dans votre conscience vous etes indignes et navres de ce que l'autorite militaire vous fait faire aujourd'hui."
Les trois magistrats garderent le silence et baisserent la tete.
Victor Hugo continua.
"Je ne veux pas savoir votre sentiment. Votre silence m'en dit assez. Il y a entre les consciences des honnetes gens un pont par lequel les pensees communiquent, sans avoir besoin de sortir de la bouche. Il est necessaire neanmoins, je vous le repete, que vous vous rendiez bien compte de l'acte auquel vous vous croyez forces de preter votre assistance. Monsieur le connetable de Saint-Clement, vous etes membre des etats de cette ile. Vous avez ete elu par le libre suffrage de vos concitoyens. Vous etes representant du peuple de Jersey. Que diriez-vous si le gouverneur militaire envoyait une nuit ses soldats vous arreter dans votre lit, s'il vous faisait jeter en prison, s'il brisait en vos mains le mandat dont vous etes investi, et si vous, representant du peuple, il vous traitait comme le dernier des malfaiteurs? Que diriez-vous s'il en faisait autant a chacun de vos collegues? Ce n'est pas tout. Je suppose que, devant cette violation du droit, les juges de votre cour royale se rassemblassent et rendissent un arret qui declarerait le gouverneur prevenu de crime de haute trahison, et qu'alors le gouverneur envoyat une escouade de soldats qui chassat les juges de leur siege, au milieu de leur deliberation solennelle. Je suppose encore qu'en presence de ces attentats, les honnetes citoyens de votre ile se reunissent dans les rues, prissent les armes, fissent des barricades et se missent en mesure de resister a la force au nom du droit, et qu'alors le gouverneur les fit mitrailler par la garnison du fort; je dis plus, je suppose qu'il fit massacrer les femmes, les enfants, les vieillards, les passants inoffensifs et desarmes pendant toute une journee, qu'il brisat les portes des maisons a coups de canon, qu'il eventrat les magasins a coups de mitraille, et qu'il fit tuer les habitants sous leurs lits a coups de bayonnette. Si le gouverneur de Jersey faisait cela, que diriez-vous?"
Le connetable de Saint-Clement avait ecoute dans le plus profond silence et avec un embarras visible ces paroles. A l'interpellation qui lui etait adressee, il continua de rester muet. Victor Hugo repeta sa question: "Que diriez-vous, monsieur? repondez.
--Je dirais, repondit M. Lenepveu, que le gouverneur _aurait tort_.
--Pardon, monsieur, entendons-nous sur les mots. Vous me rencontrez dans la rue, vous me saluez et je ne vous salue pas. Vous rentrez chez vous et vous dites: "M. Victor Hugo ne m'a pas rendu mon salut. Il a eu tort." C'est bien.--Un enfant etrangle sa mere. Vous bornerez-vous a dire: il a eu tort? Non, vous direz: c'est un criminel. Eh bien, je vous le demande, l'homme qui tue la liberte, l'homme qui egorge un peuple, n'est-il pas un parricide? Ne commet-il pas un crime? repondez.
--Oui, monsieur. Il commet un crime, dit le connetable.
--Je prends acte de votre reponse, monsieur le connetable, et je poursuis. Viole dans l'exercice de votre mandat de representant du peuple, chasse de votre siege, emprisonne, puis exile, vous vous retirez dans un pays qui se croit libre et qui s'en vante. La, votre premier acte est de publier le crime et d'afficher sur les murs l'arret de votre cour de justice qui declare le gouverneur prevenu de haute trahison. Votre premier acte est de faire connaitre a tous ceux qui vous entourent et, si vous le pouvez, au monde entier, le forfait monstrueux dont votre personne, votre famille, votre liberte, votre droit, votre patrie viennent d'etre victimes. En faisant cela, monsieur le connetable, n'usez-vous pas de votre droit? je vais plus loin, ne remplissez-vous pas votre devoir?"
Le connetable essaya d'eviter de repondre a cette nouvelle question en murmurant qu'il n'etait pas venu pour discuter la decision de l'autorite superieure, mais seulement pour la signifier.
Victor Hugo insista:
"Nous faisons en ce moment une page d'histoire, monsieur. Nous sommes ici trois historiens, mes deux fils et moi, et un jour, cette conversation sera racontee. Repondez donc; en protestant contre le crime, n'useriez-vous pas de votre droit, n'accompliriez-vous pas votre devoir?
--Oui, monsieur.
--Et que penseriez-vous alors du gouvernement qui, pour avoir accompli ce devoir sacre, vous enverrait l'ordre de quitter le pays par un magistrat qui ferait vis-a-vis de vous ce que vous faites aujourd'hui vis-a-vis de moi? Que penseriez-vous du gouvernement qui vous chasserait, vous proscrit, qui vous expulserait, vous representant du peuple, dans l'exercice meme de votre devoir? Ne penseriez-vous pas que ce gouvernement est tombe au dernier degre de la honte? Mais sur ce point, monsieur, je me contente de votre silence. Vous etes ici trois honnetes gens et je sais, sans que vous me le disiez, ce que me repond maintenant votre conscience."
Un des officiers du connetable hasarda une observation timide:
"Monsieur Victor Hugo, il y a autre chose dans votre Declaration que les crimes de l'empereur.
--Vous vous trompez, monsieur, et, pour mieux vous convaincre, je vais vous la lire."
Victor Hugo lut la declaration, et a chaque paragraphe il s'arreta, demandant aux magistrats qui l'ecoutaient: "Avions-nous le droit de dire cela?
--Mais vous desapprouvez l'expulsion de vos amis, dit le connetable.
--Je la desapprouve hautement, reprit Victor Hugo. Mais n'avais-je pas le droit de le dire? Votre liberte de la presse ne s'etendait-elle pas a permettre la critique d'une mesure arbitraire de l'autorite?
--Certainement, certainement, dit le connetable.
--Et c'est pour cette Declaration que vous venez me signifier l'ordre de mon expulsion? pour cette Declaration, que vous reconnaissez qu'il etait de mon devoir de faire, dont vous avouez qu'aucun des termes ne depasse les limites de votre liberte locale, et que vous eussiez faite a ma place?
--C'est a cause de la lettre de Felix Pyat, dit un des officiers.
--Pardon, reprit Victor Hugo en s'adressant au connetable, ne m'avez-vous pas dit que je devais quitter l'ile a cause de ma signature au bas de cette Declaration?"
Le connetable tira de sa poche le pli du gouverneur, l'ouvrit, et dit:
"En effet, c'est uniquement pour la Declaration et pas pour autre chose que vous etes expulses.
--Je le constate et j'en prends acte devant toutes les personnes qui sont ici."
Le connetable dit a M. Victor Hugo: "Pourrais-je vous demander, monsieur, quel jour vous comptez quitter l'ile?"
M. Victor Hugo fit un mouvement: "Pourquoi? Est-ce qu'il vous reste quelque formalite a remplir? Avez-vous besoin de certifier que le colis a ete bien et dument expedie a sa destination?
--Monsieur, repondit le connetable, si je desirais connaitre le moment de votre depart, c'etait pour venir ce jour-la vous presenter mes respects.
--Je ne sais pas encore quel jour je partirai, monsieur, reprit Victor Hugo. Mais qu'on soit tranquille, je n'attendrai pas l'expiration du delai. Si je pouvais partir dans un quart d'heure, ce serait fait. J'ai hate de quitter Jersey. Une terre ou il n'y a plus d'honneur me brule les pieds."
Et Victor Hugo ajouta:
"Maintenant, monsieur le connetable, vous pouvez vous retirer. Vous allez rendre compte de l'execution de votre mandat a votre superieur, le lieutenant-gouverneur, qui en rendra compte a son superieur, le gouvernement anglais, qui en rendra compte a son superieur, M. Bonaparte."
Le 2 novembre 1855, Victor Hugo quitta Jersey. Il alla a Guernesey. Cependant le libre peuple anglais s'emut. Des meetings se firent dans toute la Grande-Bretagne, et la nation, indignee de l'expulsion de Jersey, blama hautement le gouvernement. L'Angleterre, par Londres, l'Ecosse, par Glascow, protesterent. Victor Hugo remercia le peuple anglais.
Guernesey, Hauteville-House, 25 novembre 1855.
AUX ANGLAIS
Chers compatriotes de la grande patrie europeenne.
J'ai recu, des mains de notre courageux coreligionnaire Harney, la communication que vous avez bien voulu me faire au nom de votre comite et du meeting de Newcastle. Je vous en remercie, ainsi que vos amis, en mon nom et au nom de mes compagnons de lutte, d'exil et d'expulsion.
Il etait impossible que l'expulsion de Jersey, que cette proscription des proscrits ne soulevat pas l'indignation publique en Angleterre. L'Angleterre est une grande et genereuse nation ou palpitent toutes les forces vives du progres, elle comprend que la liberte c'est la lumiere. Or c'est un essai de nuit qui vient d'etre fait a Jersey; c'est une invasion des tenebres; c'est une attaque a main armee du despotisme contre la vieille constitution libre de la Grande-Bretagne; c'est un coup d'etat qui vient d'etre insolemment lance par l'empire en pleine Angleterre. L'acte d'expulsion a ete accompli le 2 novembre; c'est un anachronisme; il aurait du avoir lieu le 2 decembre.
Dites, je vous prie, a mes amis du comite et a vos amis du meeting combien nous avons ete sensibles a leur noble et energique manifestation. De tels actes peuvent avertir et arreter ceux de vos gouvernants qui, a cette heure, meditent peut-etre de porter, par la honte de l'Alien-Bill, le dernier coup au vieil honneur anglais.
Des demonstrations comme la votre, comme celles qui viennent d'avoir lieu a Londres, comme celles qui se preparent a Glascow, consacrent, resserrent et cimentent, non l'alliance vaine, fausse, funeste, l'alliance pleine de cendre du present cabinet anglais et de l'empire bonapartiste, mais l'alliance vraie, l'alliance necessaire, l'alliance eternelle du peuple libre d'Angleterre et du peuple libre de France.
Recevez, avec tous mes remerciments, l'expression de ma cordiale fraternite.
VICTOR HUGO.
Note:
[1] ARRET
En vertu de l'article 68 de la Constitution,
La haute cour de justice,
Declare LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE prevenu du crime de haute trahison,
Convoque le _Jury national_ pour proceder sans delai au jugement, et charge M. le conseiller Renouard des fonctions du ministere public pres la haute cour.
Fait a Paris, le 2 decembre 1851.
_Signe_:
HARDOUIN, _president_; DELAPALME, PATAILLE MOREAU (de la Seine), CAUCHY, _juges_.
1856
_L'Italie.--La Grece._
I
Le 25 mai 1856, comme il commencait a s'installer dans son nouvel exil de Guernesey, Victor Hugo recut de Mazzini, alors a Londres, ces deux lignes:
"Je vous demande un mot pour l'Italie.
"Elle penche en ce moment du cote des rois. Avertissez-la et redressez-la."
"G. MAZZINI."
Le 1er juin, les journaux anglais et belges publierent ce qu'on va lire: