Part 38
M. VICTOR HUGO, _lisant_.--... "L'autre sera la sainte communion de tous les francais des a present et de tous les peuples un jour dans le principe democratique; fondera la liberte sans usurpations et sans violences, une egalite qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternite non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera a tous l'enseignement, comme le soleil donne la lumiere, gratuitement; introduira la clemence dans la loi penale et la conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du territoire, en defrichera une autre; decuplera la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriete; assurera, en consequence, la propriete comme la representation du travail accompli, et le travail comme l'element de la propriete future, respectera l'heritage, qui n'est autre chose que la main du pere tendue aux enfants a travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour resoudre le glorieux probleme du bien-etre universel, les accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de la pensee; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la realisation serieuse de tous les grands reves des sages; batira le pouvoir sur la meme base que la liberte, c'est-a-dire sur le droit; subordonnera la force a l'intelligence; dissoudra l'emeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.
"De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une et empecher l'autre.
"26 mai 1848.
"VICTOR HUGO."
A GAUCHE EN MASSE.--Bravo! bravo!
M. VICTOR HUGO.--Voila ma profession de foi electorale, et c'est a cause de cette profession de foi--je n'en ai pas fait d'autre--que j'ai ete nomme.
M. A. DE KENDREL aine.--Tous les democrates ont vote contre vous.
(_Bruit._)
UN MEMBRE.--Qu'en savez-vous?
M. BRIVES.--Il y a bien eu des democrates qui ont vote pour M. Baroche. (_Hilarite._)
M. VICTOR HUGO.--C'est a cause de cette profession de foi que j'ai ete nomme representant. Cette profession de foi, c'est ma vie entiere, c'est tout ce que j'ai dit, ecrit et fait depuis vingt-cinq ans.
Je defie qui que ce soit de prouver que j'ai manque a une seule des promesses de ce programme. Et voulez-vous que je vous dise qui aurait le droit de m'accuser?.... (_Interruption a droite._)
Si j'avais accepte l'expedition romaine;
Si j'avais accepte la loi qui confisque l'enseignement et qui l'a donne aux jesuites;
Si j'avais accepte la loi de deportation qui retablit la peine de mort en matiere politique;
Si j'avais accepte la loi contre le suffrage universel, la loi contre la liberte de la presse;
Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire: Vous etes un apostat? (_Montrant la droite._) Ce n'est pas ce cote-ci (_montrant la gauche_); c'est celui-la. (_Sensation.--Tres bien! tres bien!_)
J'ai ete fidele a mon mandat. (_Interruption._)
A DROITE.--Monsieur le president, c'est un nouveau discours. Ne laissez pas continuer l'orateur.
M. LE PRESIDENT.--Votre explication est complete.
M. VICTOR HUGO.--Non! j'ai a repondre aux calomnies de M. Baroche.
CRIS A DROITE.--L'ordre du jour! Assez! ne le laissez pas achever!
A GAUCHE.--C'est indigne! Parlez!
M. VICTOR HUGO.--Quoi! hier la violence morale, aujourd'hui la violence materielle! (_Tumulte._)
M. LE PRESIDENT.--Je consulte l'assemblee sur l'ordre du jour. (_La droite se leve en masse._)
A GAUCHE.--Nous protestons! c'est un scandale odieux!
L'ordre du jour est adopte.
M. VICTOR HUGO.--On accuse et on interdit la defense. Je denonce a l'indignation publique la conduite de la majorite. Il n'y a plus de tribune. Je proteste.
(_L'orateur quitte la tribune.--Agitation prolongee.--Protestation a gauche._)
NOTE 16.
LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI
Reunion Lemardelay.--11 novembre 1851.
Les membres de toutes les nuances de l'opposition republicaine s'etaient reunis, au nombre de plus de deux cents, dans les salons Lemardelay, pour deliberer sur la conduite a tenir a propos de la proposition du rappel de la loi du 31 mai.
Le bureau etait occupe par MM. Michel (de Bourges), Victor Hugo et Rigal.
MM. Schoelcher, Laurent (de l'Ardeche), Bac, Mathieu (de la Drome), Madier de Montjau, Emile de Girardin ont parle les premiers.
La question etait celle-ci: De quelle facon la gauche, unanime sur le fond, devait-elle gouverner cette grave discussion? Convenait-il de proceder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procede pour la revision de la constitution? les orateurs devaient-ils avoir le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans son ensemble le silence de la force, deferat la parole a un seul de ses orateurs, pour protester simplement et solennellement, au nom du droit et au nom du peuple?
La question de liberte devait-elle primer la question de conduite?
--Oui, dit M. Charras avec chaleur, oui, la liberte, la liberte tout entiere. Laissons le champ libre a la discussion. Savez-vous ce qui est advenu du libre et franc-parler sur la revision? Les discours de Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont porte partout la lumiere. Une question dont les habitants des compagnes, les paysans, n'auraient jamais connu l'enonce, est desormais claire, nette, simple pour eux. Liberte de discussion; en consequence, liberte illimitee. J'en appelle a M. Victor Hugo lui-meme; ne vaut-elle pas mieux que toute precaution? Ne l'a-t-il pas recommandee quand il s'est agi de la revision de la loi fondamentale?
M. Dupont (de Bussac) soutient un avis different:--Agir! n'est-ce pas le mot meme de la situation? Est-ce que la discussion n'est point epuisee? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de menace a la droite; a quoi bon? Dans de telles conjonctures, la vraie menace c'est le silence. Que l'opposition en masse se taise; mais qu'elle fasse expliquer son silence par une voix, par un orateur, et que cet orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de mots dignes, severes, contenus, non pas la critique d'un seul, mais la protestation de tous. La situation est solennelle; l'attitude de la gauche doit etre solennelle. En presence de ce calme, le peuple applaudira et la majorite reflechira.
Apres MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drome), M. Victor Hugo prend la parole.
Il declare qu'il se leve pour appuyer la proposition de M. Dupont (de Bussac). Il ajoute:
"La responsabilite des orateurs dans une telle situation est immense; tout peut etre compromis par un mot, par un incident de seance; il importe de tout dire et de ne rien hasarder. D'un cote, il y a le peuple qu'il faut defendre, et de l'autre l'assemblee qu'il ne faut pas brusquer.
M. Victor Hugo peint a grands traits la situation faite a l'avenir par la loi du 31 mai, et il la resume d'un mot, qui a fait tressaillir l'auditoire.
_Depuis que l'histoire existe_, dit-il, _c'est la premiere fois que la loi donne rendez-vous a la guerre civile_.
Puis il reprend:
Que devons-nous faire? Dans un discours, dans un seul, resumer tout ce que le silence, tout ce que l'abstention du peuple presagent, annoncent de determine, de resolu, d'inevitable.
Montrer du doigt le spectre de 1852, sans menaces.
Il ne faut pas que la majorite puisse dire: On nous menace,
Il ne faut pas que le peuple puisse dire: On me deserte.
M. Victor Hugo termine ainsi:
Je me resume.
Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est necessaire qu'un orateur seulement parle en notre nom a tous. Comme l'a fort bien dit M. Dupont (de Bussac), pas de discours, un acte!
Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous voudrez. Choisissez. Je n'en exclus qu'un seul, c'est moi. Pourquoi? Je vais vous le dire.
La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois a des represailles a la tribune qui, dans cette occasion, feraient de moi pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui concilie. Eh bien! je le declare en presence de la loi du 31 mai, je ne repondrais pas de moi.
Oui, en voyant reparaitre devant nous cette loi que, pour ma part, j'ai deja hautement fletrie a la tribune, en voyant, si l'abrogation est refusee, se dresser dans un prochain avenir l'inevitable conflit entre la souverainete du peuple et l'autorite du parlement, en voyant s'enteter dans leur oeuvre les hommes funestes qui ont aveuglement prepare pour 1852 je ne sais quelle rencontre a main armee du pays legal et du suffrage universel, je ne sais quel duel de la loi, forme perissable, contre le droit, principe eternel! oui! en presence de la guerre civile possible, en presence du sang pret a couler ... je ne repondrais pas de me contenir, je ne repondrais pas de ne point eclater en cris d'indignation et de douleur; je ne repondrais pas de ne point fouler aux pieds toute cette politique coupable, qui se resume dans la date sinistre du 31 mai; je ne repondrais pas de rester calme. Je m'exclus.
La reunion adopte a la presque unanimite la proposition de M. Dupont (de Bussac), appuyee par M. Victor Hugo.
M. Michel (de Bourges) est designe pour parler au nom de la gauche.
TABLE
LE DROIT ET LA LOI
ACTES ET PAROLES
AVANT L'EXIL
ACADEMIE FRANCAISE.--1841-1844.
I. Discours de reception
II. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie francaise, au discours de Saint-Marc Girardin
III. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie francaise, au discours de M. Sainte-Beuve
CHAMBRE DES PAIRS.--1845-1848
I. La Pologne
II. Consolidation et defense du littoral
III. La famille Bonaparte
IV. Le pape Pie IX
REUNIONS ELECTORALES.--1848-1849.
I. Lettre aux electeurs
II. Plantation de l'arbre de la liberte, place des Vosges
III. Reunion des auteurs dramatiques
IV. Victor Hugo a ses concitoyens
V. Seance des cinq associations d'art et d'industrie
VI. Seance des associations, apres le mandat accompli
ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848.
I. Ateliers nationaux
II. Pour la liberte de la presse et contre l'arrestation des ecrivains
III. L'etat de siege
IV. La peine de mort
V. Pour la liberte de la presse et contre l'etat de siege
VI. Budget rectifie de 1848.--Question des encouragements aux lettres et aux arts
VII. La separation de l'assemblee
VIII.La liberte du theatre
ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
I. La misere
II. Affaire de Rome
III. Reponse a M. de Montalembert
IV. La liberte de l'enseignement
V. La deportation
VI. Le suffrage universel
VII. Replique a M. de Montalembert
VIII.La liberte de la presse
IX. Revision de la constitution
CONGRES DE LA PAIX A PARIS.--1849.
I. Discours d'ouverture
II. Discours de cloture
COUR D'ASSISES.--1851.
I. Pour Charles Hugo. La peine de mort
II. Les proces de l'_Evenement_
ENTERREMENTS.--1843-1850.
I. Funerailles de Casimir Delavigne
II. Funerailles de Frederic Soulie
III. Funerailles de Balzac
LE DEUX DECEMBRE 1851.
Proclamations et Discours
NOTES.
CHAMBRE DES PAIRS.--1846.
1. La propriete des oeuvres d'art
2. La marque de fabrique
ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848-1849.
3. Secours aux theatres
4. Secours aux transportes
5. La question de dissolution
6. Achevement du Louvre
7. Secours aux artistes
CONSEILS DE GUERRE.--1848.
8. L'etat de siege (28 septembre)
CONSEIL D'ETAT.--1849.
9. La liberte du theatre
ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
10. Pillage des imprimeries
11. Enquete sur la misere
12. Loi sur l'enseignement
13. Demande en autorisation de poursuite contre les representants Sommier et Richardet
14. Dotation de M. Bonaparte
15. Le ministre Baroche et Victor Hugo
16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai
FIN.