# Actes et Paroles, Volume 1

## Part 35

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Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant surtout mon assertion aux classes inferieures de la population parisienne: le peuple francais, la population parisienne principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais lieux, fera moins de revolutions violentes.

L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires, tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser fermer.

Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon systeme.

Selon moi, de ce systeme, qui est la liberte, sortiraient la grandeur de l'art et l'amelioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systeme base sur l'autorite, c'est-a-dire le privilege et la censure. Comparez et choisissez.

M. LE PRESIDENT.--Vous admettez le regime de la liberte, mais vous faites aux theatres libres une condition bien difficile. Ils seront ecrases par ceux de l'etat.

M. VICTOR HUGO.--Le role des theatres libres est loin d'etre nul a cote des theatres de l'etat. Ces theatres lutteront avec les votres. Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les theatres libres accueilleront ces oeuvres-la. Ils profiteront des erreurs que vous aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront.

On va me dire: Les theatres libres, qui auront peine a faire concurrence au gouvernement, chercheront, pour reussir, les moyens les plus facheux; ils feront appel au devergondage de l'imagination ou aux passions populaires; pour attirer le public, ils speculeront sur le scandale; ils feront de l'immoralite et ils feront de la politique; ils joueront des pieces extravagantes, excentriques, obscenes, et des comedies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de criminel, on pourra le reprimer par les moyens legaux; sinon, ne vous en inquietez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvenient ou l'honneur, depuis Fevrier, d'etre quelquefois mis sur le theatre. Que m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives apres tout, que telles calomnies repandues contre moi par un journal dans ses cinquante mille exemplaires.

Quand on me met sur la scene, j'ai tout le monde pour moi; quand on me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des lecteurs. Et cependant je ne m'inquiete pas de la liberte de la presse, je ne fais point de proces aux journaux qui me travestissent, je ne leur ecris pas meme de lettres avec un huissier pour facteur. Sachez donc accepter et comprendre la liberte de la pensee sous toutes ses formes, la liberte du theatre comme la liberte de la presse; c'est l'air meme que vous respirez. Contentez-vous, quand les theatres libres ne depassent point certaines bornes que la loi peut preciser, de leur faire une noble et puissante guerre avec vos theatres nationaux et municipaux; la victoire vous restera.

M. SCRIBE.--Les genereuses idees que vient d'emettre M. Victor Hugo sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient a etre realisees dans un systeme moins complique. Le systeme de M. Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire. Dans ce systeme, ou la moitie des theatres serait privilegiee et l'autre moitie libre, il y aurait deux choses a craindre: ou bien les theatres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pieces officielles ou personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gre user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les theatres libres seraient evidemment ecrases.

Pourquoi, alors, permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inegale, qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de liberte n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me fournir M. Hugo, que tous les theatres fussent places entre les mains du gouvernement.

M. VICTOR HUGO.--Je ne pretends nullement etablir des theatres privilegies; dans ma pensee, le privilege disparait. Le privilege ne cree que des theatres factices. La liberte vaudra mieux; elle fonctionnera pour l'industrie theatrale comme pour toutes les autres. La demande reglera la production. La liberte est la base de tout mon systeme, il est franc et complet; mais je veux la liberte pour tout le monde, aussi bien pour l'etat que pour les particuliers. Dans mon systeme, l'etat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un theatre comme il peut creer un journal. Seulement il a plus de devoirs encore. J'ai indique comment l'etat, pour remplir ses devoirs, devait user de la liberte commune; voila tout.

M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur un detail? Admettriez-vous dans votre systeme le principe du cautionnement?

M. VICTOR HUGO.--J'en ai deja dit un mot tout a l'heure; je l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les interets de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les comediens, en general, sont faibles et pauvres. Avec le systeme de la liberte industrielle il se presentera plus d'un aventurier qui dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je reussis, je payerai; si je ne reussis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce que je ne veux point. Le cautionnement repondra. Il aura un autre usage, le payement des amendes qui pourront etre infligees aux directeurs. A mon avis, la liberte implique la responsabilite; c'est pourquoi je veux le cautionnement.

M. LE PRESIDENT.--On a propose devant la commission d'etablir, dans l'hypothese ou la liberte industrielle serait proclamee, des conditions qui empecheraient d'etablir, sous le nom de theatres, de veritables echoppes, conditions de construction, conditions de dimension, etc.

M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais a l'etablissement des theatres.

M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.

M. LE PRESIDENT.--On avait propose aussi d'interdire le melange des representations theatrales avec d'autres industries, par exemple les cafes-spectacles.

M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police.

M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administres, dans le systeme de M. Hugo, les theatres subventionnes?

M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans mon systeme, les theatres subventionnes, c'est-a-dire les theatres nationaux et les theatres municipaux.

Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le resultat d'un systeme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous promets donc pas la perfection, mais une amelioration immense. Pour la realiser, il est necessaire de choisir avec un soin extreme les hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les _theatres-ecoles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas grand'chose. Il arrivera peut-etre quelquefois qu'on se trompera; le ministere, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron; quand il choisira mal, ce seront les theatres libres qui corrigeront le mal, et alors vous aurez le Theatre-Francais ailleurs qu'au Theatre-Francais. Mais cela ne durera pas longtemps.

Je voudrais, a la tete des theatres du gouvernement, des directeurs independants les uns des autres, surbordonnes tous quatre au directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant, pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient retribues par le gouvernement et auraient un certain interet dans les benefices de leurs theatres.

M. MELESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera les directeurs?

M. VICTOR Huco.--Le ministre competent les nommera, et ce sera lui aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prefets.

M. MELESVILLE.--Vous leur faites la une position singuliere. Supposez un homme honorable, distingue, qui aura administre avec succes la Comedie-Francaise; un ministre lui a demande une piece d'une certaine couleur politique, le ministre suivant sera defavorable a cette couleur politique. Le directeur, malgre tout son merite et son service, sera immediatement destitue.

M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun a tous les fonctionnaires.

Seance du 30 septembre.--Presidence de M. Vivien.

M. LE PRESIDENT.--Un seul systeme repressif parait possible avec le regime legal actuel, c'est celui qui confie la repression aux tribunaux ordinaires.

On a deja signale les dangers de ce systeme; les juges ne peuvent souvent saisir le delit, parce que, pour l'apprecier en pleine connaissance de cause, il faudrait avoir assiste a la representation; puis, quand viendrait la repression, souvent il serait trop tard; representee devant douze aquinze cents personnes reunies ensemble, une piece dangereuse peut avoir produit un mal irreparable, et le proces ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parait impossible d'organiser la censure repressive. Aussi, en Angleterre, ou la liberte existe sous toutes ses formes, la censure preventive est admise et exercee avec une grande severite et un arbitraire absolu.

M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison a faire, selon moi, entre la question du theatre en Angleterre et la question du theatre en France.

En Angleterre, le theatre, a l'heure qu'il est, n'existe plus, pour ainsi dire. Tout le theatre anglais est dans Shakespeare, comme toute la poesie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien. Deux theatres defrayent Londres, qui est deux fois plus grand que Paris. De la le peu de souci des anglais pour leur theatre. Ils l'ont abandonne a cette espece de pruderie publique, qui est si puissante en Angleterre, qui y gene tant de libertes, et qu'on appelle le _cant_.

Or, ou Londres a deux theatres, Paris en a vingt; ou l'Angleterre n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand homme!), nous avons Moliere, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette liberte theatrale, qui peut n'etre pour les anglais qu'une affaire de pruderie, doit etre pour nous une affaire de gloire. C'est bien different.

Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens a la France.

Les esprits serieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il faut livrer les theatres a une exploitation libre, moyennant certaines restrictions imposees par la loi en vue de l'interet public; mais ils sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure preventive en l'ameliorant autant que possible.

J'espere qu'ils arriveront bientot a cette solution plus large et plus vraie, la liberte litteraire des theatres a cote de la liberte industrielle.

Pour resumer en deux mots l'etat de la legislation litteraire, je dirai que c'est _desordre et arbitraire_. Je voudrais arriver a pouvoir la resumer dans ces deux mots, _organisation et liberte_. Pour en venir la, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout ce qui, dans notre legislation, se rattache a la litterature, a ete etrangement compris jusqu'a ce jour. Vous avez entendu des hommes qui se croient serieux dire pendant trente ans, dans nos assemblees politiques, que c'etaient la des questions frivoles.

A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais qu'on les coordonnat dans un ensemble complet, qu'on fit un code special pour les choses de l'intelligence et de la pensee.

Ce code reglerait d'abord la propriete litteraire, car c'est une chose inouie de penser que, seuls en France, les lettres sont en dehors du droit commun; que la propriete de leurs oeuvres leur est deniee par la societe dans un temps donne et confisquee sur leurs enfants.

Vous sentez l'importance et la necessite de defendre la propriete aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnaitre la premiere et la plus sacree de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une acquisition, mais une creation, la propriete litteraire.

Cessez de traiter l'ecrivain comme un paria, renoncez a ce vieux communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les poetes et les artistes au nom de l'etat, reconciliez-les avec la societe par la propriete.

Cela fait, organisez.

Il vous sera desormais facile, a vous, l'etat, de donner a la classe des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une certaine impulsion.

Favorisez en elle le developpement de cet excellent esprit d'association, qui, a l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui a deja commence a unir les gens de lettres, et, en particulier, les auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre temps; il cree des societes dans la societe. Si ces societes sont excentriques a la societe, elles l'ebranlent et lui nuisent; si elles lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent.

Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt annees, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations precieuses qui avaient commence a se former. Il aurait du, au contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'element de prosperite et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez reconnu et organise ces associations, les delits speciaux, les delits de profession qui echappent a la societe trouveront en elles une repression rapide et tres efficace.

Le systeme actuel, le voici; il est detestable. En principe, c'est l'etat qui regit la liberte litteraire des theatres; mais l'etat est un etre de raison, le gouvernement l'incarne et le represente; mais le gouvernement a autre chose a faire que de s'occuper des theatres, il s'en repose sur le ministre de l'interieur. Le ministre de l'interieur est un personnage bien occupe; il se fait remplacer par le directeur des beaux-arts. La besogne deplait au directeur des beaux-arts, qui la passe au bureau de censure.

Admirez ce systeme qui commence par l'etat et qui finit par un commis! Si bien que cette espece de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'etat, c'est moi!

La liberte de la pensee dans un journal, vous la respectez en la surveillant; vous la confiez au jury. La liberte de la pensee sur le theatre, vous l'insultez en la reprimant; vous la livrez a la censure.

Y a-t-il au moins un grand interet qui excuse cela? Point.

Quel bien la censure appliquee au theatre a-t-elle produit depuis trente ans? A-t-elle empeche une allusion politique de se faire jour? Jamais. En general, elle a plutot eveille qu'endormi l'instinct qui pousse le public a faire, au theatre, de l'opposition en riant.

Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.

Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empeche des theatres de s'etablir uniquement pour l'exploitation d'un certain cote des appetits les moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a ete bonne a rien; au point de vue politique, bonne a rien. Pourquoi donc y tenez-vous?

Il y a plus. Comme la censure est reputee veiller aux moeurs publiques, le peuple abdique sa propre autorite, sa propre surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du theatre contre les persecutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit un jour a l'assemblee nationale, de juge il se fait complice.

La difficulte meme de creer des censeurs montre combien la censure est un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si delicates, sur lesquelles pese une responsabilite si enorme, elles devraient logiquement etre exercees par les hommes les plus eminents en litterature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que vous faites arbitres, de quoi? De la litterature! Au nom de quoi? De la morale!

Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a ete mal exercee jusqu'ici, mais on peut l'ameliorer.--Comment l'ameliorer? On n'indique guere qu'un moyen, faire exercer la censure par des personnages considerables, des membres de l'institut, de l'assemblee nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec une certaine independance, dit-on, une certaine autorite, et, a coup sur, une grande honorabilite. Il n'y a a cela qu'une petite objection, c'est que c'est impossible.

Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'etat, tres haut place, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la susceptibilite des esprits, l'institut de France jugeant d'une maniere prealable, et a un simple point de vue de convenance locale, les ouvrages qui devaient etre presentes a l'exposition annuelle de peinture.

Cette reunion d'hommes distingues, eminents, illustres, a echoue a la tache; elle n'avait aucune autorite, elle etait bafouee chaque annee, et elle a remercie la revolution de Fevrier, qui lui a rendu le service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est si peu, la censure.

Dans votre comite de censure mettrez-vous des membres de l'assemblee nationale elus par cette assemblee? Mais d'abord j'espere que l'assemblee refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en quoi elle aurait grand tort, la majorite vous enverrait des hommes de parti qui vous feraient de belle besogne.

Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission des theatres? Il y a un element qui y serait necessaire. Eh bien! cet element n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce que serait une commission de marine sans marins.

Difficultes sur difficultes. Mais je suppose votre commission composee, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un representant du peuple, un conseiller d'etat, un conseiller a la cour de cassation, allant dans les theatres et s'occupant de savoir si telle piece n'est pas faite plutot pour eveiller des appetits sensuels que des idees elevees? Vous les figurez-vous assistant aux repetitions et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur la suppression d'un coq-a-l'ane ou d'un calembour?

Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses l'une: ou elle jugera en appel sur tous les details qui feront difficulte entre l'auteur et les censeurs inferieurs, et l'auteur ne s'entendra jamais avec les censeurs inferieurs, autant, alors, ne faire qu'un degre; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les details, a accorder ou a refuser l'autorisation. Alors la tyrannie sera plus grande qu'elle n'a jamais ete.

Tenez, renoncons a la censure et acceptons resolument la liberte. C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur.

En depit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en presence de la liberte de la presse, je ne puis redouter la liberte des theatres. La liberte de la presse presente, a mon avis, dans une mesure beaucoup plus considerable, tous les inconvenients de la liberte du theatre.

Mais liberte implique responsabilite. A tout abus il faut la repression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le jury; pour le theatre, qu'aurez-vous?

La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible.

Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur.

Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut etre factieux, une paire de favoris a fait defendre _Vautrin_. Enfin il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers, un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur.

Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la?

Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la? le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public? Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste. Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous sieger la cour d'assises au parterre?

Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les indications du ministere public et condamneront sans broncher sur oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et supprimeront la liberte.

Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux moyens du droit commun.

Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite.

Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et quatre par la ville.

L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous imposerez a l'industrie theatrale.

Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et ayant un syndicat.

