Actes et Paroles, Volume 1

Part 25

Chapter 25 3,759 words Public domain Markdown

Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles? Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous?

Je vais vous le dire.

Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe.

La monarchie!

Quelle monarchie? (_Rires et bruit a droite._)

M. EMILE DE GIRARDIN, _au pied de la tribune_.--Ecoutez donc, messieurs! nous vous avons ecoutes hier.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat.

Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez, dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir, personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique; elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons tout. (_Ecoutez! ecoutez!--Profond silence._)

Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux monarchies sont en presence.--Deux monarchies seulement se croient en posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur profit la souverainete du peuple.

Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux privilegies (_rires et chuchotements_), c'est-a-dire l'empire.

Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord.

Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes, quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (_Tres bien! tres bien!_)

Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire.

Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la monarchie n'a ete qu'un fait. (_Rumeurs sur plusieurs bancs._)

Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre chose qu'un fait. (_Nouvelles rumeurs._)

Jamais,--et, puisque les murmures persistent, j'insiste,--jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel,--et ce n'est pas l'histoire du moyen age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle sur laquelle un siecle n'a pas encore passe,--jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (_denegations irritees_), les lettres existent, les preuves existent, on vous les montrera quand vous voudrez ... (_le silence se retablit_) jamais, dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque toujours violent, souvent monstrueux. (_A gauche: C'est vrai! c'est vrai!_)

Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale, et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il ne reste qu'une ruine. (_Applaudissements._) Cessez donc, vous legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que le droit de l'homme, qui est la liberte. (_Tres bien!_) Hors de la, tout est chimere. Dire _le droit du roi_, dans le grand siecle ou nous sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un mot vide de sens.

Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe, c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas un pupitre a in-folio;--je reste dans les faits vivants, actuels, presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete bien democratiquement conduites....

A DROITE.--Non! fort heureusement pour elles!

M. VICTOR HUGO.--... Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime, qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers banqueroute! (_Rires et applaudissements._)

Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps _palir_, c'est Boileau qui le dit, _le rentier_

A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier.

Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers, messieurs, c'est la banqueroute. (_A gauche: Tres bien!--Rumeurs a droite.--Et les assignats?_)

Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est le mot vrai (_on rit_), empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.

UNE VOIX AU FOND A DROITE.--Et les pensions des poetes!

_M. Victor Hugo s'arrete._

A GAUCHE.--Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas!

M. VICTOR HUGO.--Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee.

M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette du roi. (_Rumeurs a gauche._)

M. BAC.--Meprisez ces injures!

M. DE FALLOUX.--Permettez-moi de dire un mot.

M. VICTOR HUGO.--Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je le veux bien.

M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon.... (_A gauche: C'est de la personnalite!--On cherche le scandale!--Laissez parler!--N'interrompez pas!--A l'ordre! a l'ordre!_)

M. DE FALLOUX.--L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse, depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un fait materiel.

M. VICTOR HUGO.--Parlez!

M. DE FALLOUX.--L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais touche de pension de la monarchie....".

M. VICTOR HUGO.--Non, je n'ai pas dit cela. (_Vives reclamations a droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques._)

PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, _a M. Victor Hugo_.--Ne repondez pas!

M. SOUBIES, _a la droite_.--Attendez les explications, au moins; vos applaudissements sont indecents!

M. FRICHON, _a M. de Falloux_.--Ancien ministre de la republique, vous la trahissez.

M. LAMARQUE.--C'est le venin des jesuites!

M. VICTOR HUGO, _s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit_:--Je prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien permettre qu'on lui reponde. (_Bruit confus._)

M. DE FALLOUX.--Je fais ce que je puis.

A L'EXTREME GAUCHE.--Faites donc faire silence a droite, monsieur le president!

M. LE PRESIDENT.--On fait du bruit des deux cotes. (_A l'orateur._) Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions; je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche qu'a droite. (_Violentes reclamations et protestations a l'extreme gauche.--Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font des efforts pour ramener le silence._)

UN MEMBRE A GAUCHE.--Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote.

M. LE PRESIDENT.--On interrompt des deux cotes. (_Non! non!--Si! si!_) Je vois, je constate.... (_Nouvelles exclamations bruyantes sur les memes bancs a gauche._)

Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy reclament le silence. (_Exclamations et protestations nouvelles a gauche.--M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous empeche de saisir._)

Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette justice.

M. SCHOELCHER.--Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis de tout entendre.

UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le _Moniteur_ repondra a M. le president.

M. LE PRESIDENT.--On peut nier un fait qui se passe dans un bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de l'assemblee. (_De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M. le president._)

Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (_Exclamations a l'extreme gauche._)

UN MEMBRE.--C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres....

D'AUTRES MEMBRES.--Ce sont des provocations.

M. LE PRESIDENT.--Je demande le silence des deux cotes.

M. ARNAUD (de l'Ariege.)--Ce sont des personnalites.

M. SAVATIER-LAROCHE.--Ce sont des provocations qu'on cherche a rendre injurieuses.

M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous faire silence et ecouter l'orateur? (_Le silence se retablit._)

M. VICTOR HUGO.--Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne a propos d'un fait qui m'honore. (_A la droite._) Ecoutez ce que j'ai a vous dire. Vous avez ri les premiers; vous etes loyaux, je le pense, et je vous predis que vous ne rirez pas les derniers. (_Sensation._)

UN MEMBRE A L'EXTREME DROITE.--Si!

M. VICTOR HUGO, _a l'interrupteur_.--En ce cas vous ne serez pas loyal. (_Bravos a gauche.--Un profond silence s'etablit._)

J'avais dix-neuf ans....

UN MEMBRE A DROITE.--Ah! bon, j'etais si jeune! (_Longs murmures a gauche.--Cris: C'est indecent!_)

M. VICTOR HUGO, _se tournant vers l'interrupteur_.--L'homme capable d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de se nommer. Je le somme de se nommer. (_Applaudissements a gauche.--Silence a droite.--Personne ne se nomme._)

Il se tait. Je le constate.

(_Les applaudissements de la gauche redoublent.--Silence consterne a droite._)

M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--J'avais dix-neuf ans; je publiai un volume en vers. Louis XVIII, qui etait un roi lettre, vous le savez, le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut spontane de la part du roi, je le dis a son honneur et au mien; je recus cette pension sans l'avoir demandee. La lettre que vous avez dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (_M. de Falloux fait un signe d'assentiment.--Mouvement a droite._)

M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est tres bien, monsieur Victor Hugo!

M. VICTOR HUGO.--Plus tard, quelques annees apres, Charles X regnait, je fis une piece de theatre, _Marion de Lorme_; la censure interdit la piece, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma piece, il me recut avec bonte, mais refusa de lever l'interdit. Le lendemain, rentre chez moi, je recus de la part du roi l'avis que, pour me dedommager de cet interdit, ma pension etait elevee de deux mille francs a six mille. Je refusai. (_Long mouvement._) J'ecrivis au ministre que je ne voulais rien que ma liberte de poete mon independance d'ecrivain. (_Applaudissements prolonges a gauche.--Sensation meme a droite._)

C'est la la lettre que vous tenez entre les mains. (_Bravo! bravo!_) Je dis dans cette lettre que je n'offenserai jamais le roi Charles X. J'ai tenu parole, vous le savez. (_Profonde sensation._)

M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! dans de bien admirables vers!

M. VICTOR HUGO, _a la droite_.--Vous voyez, messieurs, que vous ne riez plus et que j'avais raison de remercier M. de Falloux. (_Oui! oui! Long mouvement.--Un membre rit au fond de la salle._)

A GAUCHE.--Allons donc! c'est indecent!

PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE, _a M. Victor Hugo_.--Vous avez bien fait.

M. SOUBIES.--Celui qui a ri aurait accepte le tout.

M. VICTOR HUGO.--Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois banqueroute. Je rappelais que, sous le regent, la monarchie avait empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies. Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes.

Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent a l'esprit? Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des freres Paris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Systeme.... Est-ce assez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (_Longue hilarite a gauche._)

En voici d'autres du meme regne; la banqueroute du cardinal Fleury, la banqueroute du controleur general Silhouette, la banqueroute de l'abbe Terray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres qu'elles deshonorent dans l'histoire. Messieurs, le cardinal Dubois definissait la monarchie: _Un gouvernement fort, parce qu'il fait banqueroute quand il veut._ (_Nouveaux rires._)

Eh bien! la republique de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non, quoique, du cote de ce que je suis bien force d'appeler la monarchie, on le lui ait peut-etre un peu conseille. (_On rit encore a gauche, et meme a droite._)

Messieurs, la republique, qui n'a pas fait banqueroute, et qui, on peut l'affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de probite populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (_A gauche: Non! non!_), la republique de 1848 a-t-elle fait la guerre europeenne? Pas davantage.

Son attitude a peut-etre ete meme un peu trop pacifique, et, je le dis dans l'interet meme de la paix, son epee a demi tiree eut suffi pour faire rengainer bien des grands sabres.

Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis monarchiques, qui n'avez pas encore reussi, qui ne reussirez jamais a laver notre histoire contemporaine tout eclaboussee de sang par 1815? (_Mouvement._) On a parle de 1793, j'ai le droit de parler de 1815! (_Vive approbation a gauche._)

Que lui reprochez-vous donc, a la republique de 1848? Mon Dieu! il y a des accusations banales qui trainent dans tous vos journaux, et qui ne sont pas encore usees, a ce qu'il parait, et que je retrouv ce matin meme dans une circulaire pour la revision totale, "les commissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! les conferences socialistes du Luxembourg!"--Le Luxembourg! ah! oui, le Luxembourg! voila le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg; n'allez pas trop de ce cote-la, vous finiriez par y rencontrer le spectre du marechal Ney! (_Longue acclamation.--Applaudissements prolonges a gauche._)

M. DE RESSEGUIER.--Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France!

M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Resseguier.

UN MEMBRE A DROITE.--La Convention a guillotine vingt-cinq generaux!

M. DE RESSEGUIER.--Votre fauteuil de pair de France! (_Bruit._)

M. LE PRESIDENT.--N'interrompez pas.

M. VICTOR HUGO.--Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Resseguier me reproche d'avoir siege parmi les juges du marechal Ney! (_Exclamations a droite.--Rires ironiques et approbatifs a gauche._)

M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez....

M. LE PRESIDENT.--Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vous n'avez pas la parole.

M. DE RESSEGUIER, _s'adressant a l'orateur_.--Vous vous meprenez formellement....

M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Resseguier, je vous rappelle a l'ordre formellement.

M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez avec intention.

M. LE PRESIDENT.--Je vous rappellerai a l'ordre avec inscription au proces-verbal, si vous meprisez tous mes avertissements.

M. VICTOR HUGO.--Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et saine. Vous vous meprenez aux phenomenes contemporains. Vous criez a la decadence. Il y a une decadence en effet, mais, je suis bien force de vous l'avouer, c'est la votre. (_Rires a gauche.--Murmures a droite._)

Parce que la monarchie s'en va, vous dites: La France s'en va! C'est une illusion d'optique. France et monarchie, c'est deux. La France demeure, la France grandit, sachez cela! (_Tres bien!--Rires a droite._)

Jamais la France n'a ete plus grande que de nos jours; les etrangers le savent, et, chose triste a dire et que vos rires confirment, vous l'ignorez!

Le peuple francais a l'age de raison, et c'est precisement le moment que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce siecle tout entier, son industrie vous semble materialiste, sa philosophie vous semble immorale, sa litterature vous semble anarchique. (_Rires ironiques a droite.--Oui! oui!_) Vous voyez, vous continuez de confirmer mes paroles. Sa litterature vous semble anarchique, et sa science vous parait impie. Sa democratie, vous la nommez demagogie. (_Oui! oui! a droite._)

Dans vos jours d'orgueil, vous declarez que notre temps est mauvais, et que, quant a vous, vous n'en etes pas. Vous n'etes pas de ce siecle. Tout est la. Vous en tirez vanite. Nous en prenons acte.

Vous n'etes pas de ce siecle, vous n'etes plus de ce monde, vous etes morts! C'est bien! je vous l'accorde! (_Rires et bravos._)

Mais, puisque vous etes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les vivants. (_Rire general._)

M. DE TINGUY, _a l'orateur_.--Vous nous supposez morts! monsieur le vicomte?

M. LE PRESIDENT.--Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy!

M. DE TINGUY.--Je ressuscite le vicomte!

M. VICTOR HUGO, _croisant les bras et regardant la droite en face_.--Quoi! vous voulez reparaitre! (_Nouvelle explosion d'hilarite et de bravos!_)

Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces experiences redoutables qui devorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et le fort comme Louis-Philippe, ces experiences lamentables qui devorent les familles nees sur le trone, des femmes augustes, des veuves saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en faut encore. (_Sensation._)

Mais vous etes donc sans pitie et sans memoire!! Mais, royalistes, nous vous demandons grace pour ces infortunees familles royales!

Quoi! vous voulez rentrer dans cette serie de faits necessaires, dont toutes les phases sont prevues et pour ainsi dire marquees d'avance comme des etapes inevitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages formidables de la destinee! (_Mouvement._) Vous voulez rentrer dans ce cycle terrible, toujours le meme, plein d'ecueils, d'orages et de catastrophes, qui commence par des reconciliations platrees de peuple a roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des lampions allumes, par des harangues et des fanfares, par des sacres et des fetes; qui se continue par des empietements du trone sur le parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaute sur la nation, par des luttes dans les chambres, par des resistances dans la presse, par des murmures dans l'opinion, par des proces ou le zele emphatique et maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'energie des ecrivains (_vifs applaudissements a gauche_); qui se continue par des violations de chartes ou trempent les majorites complices (_Tres bien!_), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par des exactions de police d'une part, par des societes secretes et des conspirations de l'autre,--et qui finit....--Mon Dieu! cette place que vous traversez tous les jours pour venir a ce palais ne vous dit donc rien? (_Interruption.--A l'ordre! a l'ordre!_) Mais frappez du pied ce pave qui est a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore; frappez du pied ce pave fatal, et vous en ferez sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! (_Applaudissements prolonges a gauche.--Murmures. Exclamations._)

M. LE PRESIDENT.--Mais qui menacez-vous donc la? Est-ce que vous menacez quelqu'un? Ecartez cela!

M. VICTOR HUGO.--C'est un avertissement.

M. LE PRESIDENT.--C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes les bornes, et vous oubliez la question de la revision. C'est une diatribe, ce n'est pas un discours.

M. VICTOR HUGO.--Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire!

UNE VOIX A GAUCHE, _s'adressant au president_.--On met la constitution et la republique en question, et vous ne laissez pas parler!

M. LE PRESIDENT.--Vous tuez les vivants et vous evoquez les morts; ce n'est pas de la discussion. (_Interruption prolongee.--Rires approbatifs a droite._)

M. VICTOR HUGO.--Comment, messieurs, apres avoir fait appel, dans les termes les plus respectueux, a vos souvenirs; apres vous avoir parle de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; apres avoir fait appel a votre memoire, il ne me sera pas permis, dans cette enceinte, apres ce qui a ete entendu ces jours passes, il ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que les restaurations commencent d'une maniere qui semble triomphante et finissent d'une maniere fatale? il ne me sera pas permis de vous dire que les restaurations commencent par l'eblouissement d'elles-memes, et finissent par ce qu'on a appele des catastrophes, et d'ajouter que si vous frappez du pied ce pave fatal qui est a deux pas de vous, a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_) il ne me sera pas permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (_Vive approbation et applaudissements a gauche._)

M. EMILE DE GIRARDIN.--Elle l'etait hier!

M. VICTOR HUGO.--Ah! je proteste! Vous voulez etouffer ma voix; mais on l'entendra cependant.... (_Reclamations a droite._) On l'entendra.

Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle difficulte d'en convenir....

UNE VOIX A DROITE.--Vous etes bien bon!

M. VICTOR HUGO.--Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient forts en ce moment, parce qu'ils s'appuient sur une coalition des interets effrayes. Etrange point d'appui que la peur! mais, pour faire le mal, c'en est un.--Messieurs, voici ce que j'ai a dire a ces hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les interets se rassureront; et, a mesure qu'ils reprendront confiance, vous la perdrez.

Oui, avant peu, les interets comprendront qu'a l'heure qu'il est, qu'au dix-neuvieme siecle, apres l'echafaud de Louis XVI....

M. DE MONTEBELLO.--Encore!