Acté

Chapter 9

Chapter 93,903 wordsPublic domain

Les deux fugitives alors continuèrent de fendre l'eau en silence, se dirigeant vers la côte, tandis qu'Anicétus, croyant sa mission de mort accomplie, ramait du côté de Bauli, où l'attendait l'empereur. Le ciel était toujours pur et la mer était redevenue calme; cependant la distance était si grande de l'endroit où Agrippine et Acté s'étaient précipitées à l'eau, jusqu'à la côte où elles espéraient atteindre, qu'après avoir nagé pendant plus d'une demi-heure, elles se trouvaient encore à une demi-lieue de la terre. Pour surcroît de détresse, Agrippine, dans sa chute, s'était blessée à l'épaule; elle sentait son bras droit s'engourdir, de sorte qu'elle n'avait échappé à un premier danger que pour retomber dans un second plus terrible et plus certain encore. Acté s'aperçut bientôt qu'elle ne nageait plus qu'avec peine, et quoique pas une plainte ne sortît de sa bouche, elle devina, à l'oppression de sa poitrine, qu'elle avait besoin de secours. Passant aussitôt du côté opposé, elle lui prit le bras, lui donna son cou pour point d'appui, et continua de s'avancer, soutenant Agrippine fatiguée, qui la suppliait en vain de se sauver seule, et de la laisser mourir.

Pendant ce temps, Néron était rentré dans le palais de Bauli, et, reprenant à table la place qu'il avait quittée un instant, il avait fait venir de nouvelles courtisanes, de nouveaux bateleurs, avait ordonné que le festin continuât, et se faisant apporter sa lyre, il chantait le siège de Troie. Cependant, de temps en temps, il tressaillait, et tout à coup un frisson lui passait dans les veines, une sueur froide glaçait son front; car tantôt il croyait entendre le dernier cri de sa mère, tantôt il lui semblait que le génie de la mort, traversant cette atmosphère chaude et embaumée, lui effleurait le front du bout de l'aile. Enfin, après deux heures de cette veille fiévreuse, un esclave entra, s'avança vers Néron, et lui dit à l'oreille un mot que personne n'entendit, mais qui le fit pâlir; aussitôt, laissant tomber sa lyre et arrachant sa couronne, il s'élança hors de la salle du festin, sans dire à personne le sujet de cette subite terreur, et laissant ses convives libres de se retirer ou de continuer l'orgie. Mais le trouble de l'empereur avait été trop visible, et sa sortie trop brusque, pour que les courtisans n'eussent pas deviné qu'il venait de se passer quelque chose de terrible; aussi chacun s'empressa d'imiter l'exemple du maître, et quelques minutes après son départ, cette salle tout à l'heure si pleine, si bruyante et si animée, était vide et silencieuse comme un tombeau profané.

Néron s'était retiré dans sa chambre et avait fait appeler Anicétus. Celui-ci, en abordant au port, avait rendu compte de sa mission à l'empereur, et l'empereur, sûr de sa fidélité, n'avait conçu aucun doute sur la véracité de son récit. Son étonnement fut donc grand, quand, le voyant entrer Néron s'élança sur lui on s'écriant:

--Que me disais-tu donc qu'elle était morte? Il y a en bas un messager qui vient de sa part!

--Alors, il faut qu'il arrive de l'enfer, répondit Anicétus; car j'ai vu le plafond s'écrouler et le vaisseau s'engloutir, car j'ai entendu une voix crier: Je suis Agrippine, la mère de César; et j'ai vu se lever et retomber la rame qui a brisé la tête de celle qui appelait si imprudemment à son secours!...

--Eh bien! tu t'es trompé: c'est Acerronie qui est morte, et c'est ma mère qui est sauvée.

--Qui dit cela?

--L'affranchi Agérinus.

--L'as-tu vu?

--Non, pas encore.

--Que va faire le divin empereur?

--Puis-je compter sur toi?

--Ma vie est à César.

--Eh bien! entre dans ce cabinet, et, lorsque j'appellerai au secours, entre vivement, arrête Agérinus, et dis que tu lui as vu lever sur moi le poignard.

--Tes désirs sont des ordres, répondit Anicétus en s'inclinant et en entrant dans le cabinet.

Néron resta seul, prit un miroir, et, voyant que son visage était défait, il en effaça la pâleur avec du rouge; puis, assemblant les ondes de ses cheveux et les plis de sa toge, comme s'il allait monter sur un théâtre, il se coucha dans une pose étudiée, pour attendre le messager d'Agrippine.

Il venait dire à Néron que sa mère était sauvée; il lui raconta donc le double accident de la trirème, que César écouta comme s'il l'ignorait; puis il ajouta que l'auguste Agrippine avait été recueillie par une barque au moment où, perdant toutes ses forces, elle n'avait plus d'espoir que dans l'assistance des dieux.... Cette barque l'avait conduite du golfe de Pouzzoles dans le lac Lucrin, par le canal qu'avait fait creuser Claudius; puis des bords du lac Lucrin elle s'était fait porter en litière à sa villa, d'où, aussitôt arrivée, elle envoyait dire à son fils que les dieux l'avaient prise sous leur garde, le conjurant, quelque désir qu'il eût de la voir, de différer sa visite, car elle avait besoin de repos pour le moment. Néron l'écouta jusqu'au bout jouant la terreur, la surprise et la joie, selon ce que disait le narrateur; puis, lorsqu'il eut su ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire le lieu où s'était retirée sa mère, accomplissant aussitôt le projet qu'il avait formé à la hâte, il jeta une épée nue entre les jambes du messager en appelant du secours: aussitôt Anicétus s'élança de son cabinet, saisit l'envoyé d'Agrippine, et, ramassant le glaive qui se trouvait à ses pieds avant qu'il eut eu le temps de nier l'attentat qu'on lui imputait, il le remit aux mains du chef des prétoriens, accouru avec sa garde à la voix de l'empereur, et s'élança dans les corridors du palais en criant que Néron venait de manquer d'être assassiné par ordre de sa mère.

Pendant que ces choses se passaient à Bauli, Agrippine, comme nous l'avons dit, avait été sauvée par une barque de pêcheur qui rentrait tardivement au port; mais, au moment de joindre cette barque, ignorant si la colère de Néron n'allait pas la poursuivre à sa villa du lac Lucrin, et ne voulant pas entraîner dans sa perte la jeune fille à qui elle devait la vie, elle avait demandé à Acté si elle se sentait assez de forces pour gagner le rivage que l'on commençait à apercevoir à la ligne sombre de ses collines qui semblaient, comme une découpure, séparer le ciel de la mer; Acté, devinant le motif qui faisait agir la mère de l'empereur, avait insisté pour la suivre; mais celle-ci lui avait ordonné positivement de la quitter, lui promettant de la rappeler près d'elle si elle n'avait rien à craindre; Acté avait obéi, et Agrippine, inaperçue jusqu'alors, poussant un cri de détresse, avait appelé à elle la barque paresseuse, tandis qu'Acté s'éloignait invisible, blanche et légère à surface du golfe, et pareille à un cygne qui cache sa tête dans l'eau.

Cependant, à mesure qu'Agrippine s'avançait vers la plage, la plage semblait s'éveiller à ses yeux et à ses oreilles: elle voyait des lumières insensées courir le long du bord, et le vent apportait des clameurs dont son inquiétude cherchait à deviner le sens: c'est qu'Anicétus, en rentrant au port de Bauli, avait répandu le bruit du naufrage et de la mort de la mère de l'empereur, et qu'aussitôt ses esclaves, ses clients et ses amis, s'étaient répandus sur le rivage, dans l'espoir qu'elle regagnerait le bord vivante, ou que du moins la mer pousserait son cadavre à la rive: aussi, dès qu'au travers de l'obscurité une voile blanche fut aperçue, toute la foule se précipita vers le point où elle allait aborder, et dès qu'on eut reconnu que la barque portait Agrippine, toutes ces clameurs funèbres se changèrent en cris de joie: de sorte que la mère de César, condamnée d'un côté du golfe, mettait pied à terre de l'autre avec toutes les acclamations d'un retour et tous les honneurs d'un triomphe, et ce fut portée dans les bras de ses serviteurs et escortée de toute une population émue par cet événement et réveillée au milieu de son sommeil, qu'elle rentra dans sa villa impériale, dont les portes se refermèrent à l'instant derrière elle; mais tous les habitants de la rive, depuis Pouzzoles jusqu'à Baïa, n'en restèrent pas moins debout, et la curiosité de ceux qui arrivaient, se mêlant à l'agitation de ceux qui avaient accompagné Agrippine depuis la mer, de nouveaux cris de joie et d'amour retentirent, demandant à voir celle à qui le sénat, sur un ordre de l'empereur, avait déféré le titre d'Auguste.

Cependant Agrippine, retirée au plus profond de ses appartements, loin de se rendre à ces transports, en éprouvait une terreur plus grande, toute popularité étant un crime à la cour de Néron; à plus forte raison quand cette popularité s'attachait à une tête proscrite. À peine rentrée dans sa chambre, elle avait fait venir son affranchi Agérinus, le seul homme sur lequel elle crût pouvoir compter; elle l'avait chargé d'aller porter à Néron le message que nous l'avons vu accomplir: puis, ce premier soin rempli, elle avait songé à ses blessures, et, après y avoir fait mettre le premier appareil, éloignant toutes ses femmes, elle s'était couchée, la tête enveloppée du manteau qui couvrait son lit, tout entière à des réflexions terribles, écoutant les clameurs du dehors, qui de moment en moment devenaient plus bruyantes; tout à coup ces mille voix se turent, les clameurs s'éteignirent comme par enchantement, les lueurs des torches qui venaient trembler aux fenêtres comme le reflet d'un incendie s'effacèrent; la nuit reprit son obscurité, et le silence son mystère. Agrippine sentit un tremblement mortel courir par tout son corps et une sueur froide lui monter au front, car elle devinait que ce n'était pas sans cause que cette foule s'était tue, et que ces lumières s'étaient éteintes. En effet, au bout d'un instant, le bruit d'une troupe armée qui entrait dans une cour extérieure se fit entendre, puis des pas de plus en plus distincts s'approchèrent retentissant de corridor en corridor et de chambre en chambre. Agrippine écoutait ce bruit menaçant, appuyée sur son coude, haletante, mais immobile, car, n'ayant pas l'espoir de la fuite, elle n'en avait pas même l'intention: enfin la porte de sa chambre s'ouvrit. Alors, rappelant à elle tout son courage, elle se retourna, pâle, mais résolue, et elle aperçut sur le seuil l'affranchi Anicétus, et derrière lui le tétrarque Herculeus, et Olaritus, centurion de marine; à l'aspect d'Anicétus qu'elle savait le confident, et parfois l'exécuteur de Néron, elle comprit que c'en était fait, et, renonçant à toute plainte comme à toute supplication:

--Si tu viens en messager, dit-elle, annonce à mon fils mon rétablissement; si tu viens en bourreau, fais ton office.

Pour toute réponse, Anicétus tira son épée, s'approcha du lit, et, pour toute prière, Agrippine, levant avec une impudeur sublime le drap qui la couvrait, ne dit au meurtrier que ces deux mots:

--Feri ventrem!

Le meurtrier obéit, et la mère mourut sans autre paroles que cette malédiction à ses entrailles pour avoir porté un pareil fils.

Cependant Acté, en quittant Agrippine, avait continué de s'avancer vers la rive; mais, comme elle en approchait, elle avait vu luire les torches et avait entendu des cris: ignorant ce que voulaient dire ces clameurs et ces lumières, et se sentant encore quelque force, elle avait résolu de ne prendre terre que de l'autre côté de Pouzzoles. En conséquence, et pour être encore plus cachée aux regards elle avait suivi le pont de Caligula, nageant dans la ligne sombre qu'il projetait sur la mer, et s'attachant de temps en temps au pilotis sur lequel il était bâti, afin de prendre quelque repos; arrivée à trois cents pas de son extrémité à peu près, elle avait vu luire le casque d'une sentinelle, et avait de nouveau repris le large, quoique sa poitrine haletante et ses bras lassés lui indiquassent le besoin instant qu'elle avait d'atteindre promptement la plage. Elle l'aperçut enfin, et telle qu'elle la désirait, basse, obscure et solitaire, tandis qu'arrivaient encore jusqu'à elle la lumière des torches et les cris de joie qui venaient de Baïa; au reste, cette lumière et ces cris commençaient à cesser d'être distincts, cette plage elle-même, qu'un instant auparavant elle avait vue, disparaissait maintenant dans le nuage qui couvrait ses yeux, et au travers duquel passaient des éclairs sanglants; un bruissement tintait à ses oreilles, incessamment augmenté, comme si des monstres marins l'eussent accompagné en battant la mer de leurs nageoires; elle voulut crier, sa bouche se remplit d'eau, et une vague passa par dessus sa tête. Acté se sentit perdue si elle ne rappelait toutes ses forces; par un mouvement convulsif, elle sortit la moitié du corps de l'élément qui l'oppressait, et dans ce mouvement, tout rapide qu'il fut, elle eut le temps de remplir sa poitrine d'air; la terre d'ailleurs qu'elle avait entrevue lui semblait sensiblement rapprochée; elle continua donc de nager, mais bientôt tous les symptômes de l'engourdissement vinrent de nouveau s'emparer d'elle, et des pensées confuses et inouïes commencèrent à se heurter dans son esprit: en quelques minutes, et confusément, elle revit tout ce qui lui était cher, et sa vie entière repassa devant ses yeux; elle croyait distinguer un vieillard lui tendant les bras et l'appelant de la rive, tandis qu'une force inconnue paralysait ses membres et semblait l'attirer dans les profondeurs du golfe. Puis c'était l'orgie qui brillait de toutes ses lueurs, et ses chants qui résonnaient à ses oreilles. Néron, assis, tenait sa lyre; ses favoris applaudissaient aux chants obscènes, et des courtisanes entraient, dont les danses lascives effrayaient la pudeur de la jeune fille. Alors elle voulait fuir comme elle avait fait, mais ses pieds étaient enchaînés avec des guirlandes de fleurs; pourtant, au fond du corridor qui conduisait à la salle du festin, elle revoyait ce vieillard qui l'appelait du geste. Ce vieillard avait autour du front comme un rayon brillant qui illuminait son visage au milieu de l'ombre. Il lui faisait signe de venir à lui, et elle comprenait qu'elle était sauvée si elle y venait. Enfin, toutes ces lumières s'éteignirent, tout ce bruit se tut, elle sentit qu'elle s'enfonçait de nouveau, et jeta un cri. Un autre cri parut lui répondre, mais aussitôt l'eau passa par dessus sa tête, comme un linceul, et tout devint incertain en elle, jusqu'au sentiment de l'existence; il lui parut qu'on l'emportait pendant son sommeil, et qu'on la faisait rouler au penchant d'une montagne, jusqu'à ce qu'arrivée au bas, elle se heurtât à une pierre, ce fut une douleur sourde comme celle qu'on éprouve pendant un évanouissement, puis elle ne sentit plus rien qu'une impression glacée, qui monta lentement vers le coeur, et qui, lorsqu'il l'eut atteint, lui enleva tout, jusqu'à la conscience de la vie.

Lorsqu'elle revint à elle, le jour n'avait point encore paru; elle était sur la plage, enveloppée dans un large manteau et un homme à genoux soutenait sa tête ruisselante et échevelée; elle leva les yeux vers celui qui lui portait du secours, et, chose étrange, elle crut reconnaître le vieillard de son agonie. C'était la même figure douce, vénérable et calme, de sorte qu'il lui semblait qu'elle continuait son rêve.

--O mon père, murmura-t-elle, tu m'as appelée à toi, et je suis venue--me voilà--tu m'as sauvé la vie; comment te nommes-tu, que je bénisse ton nom?

--Je me nomme Paul, dit le vieillard.

--Et qui es-tu? continua la jeune fille.

--Apôtre du Christ, répondit-il.

--Je ne te comprends pas, reprit doucement Acté, mais n'importe, j'ai confiance en toi comme dans un père: conduis-moi où tu voudras, je suis prête à te suivre.

Le vieillard se leva et marcha devant elle.

Chapitre XI

Néron passa le reste de la nuit dans l'insomnie et dans la crainte: il tremblait qu'Anicétus ne put rejoindre sa mère, car il pensait qu'elle n'avait fait que s'arrêter un instant à sa villa, et que ce qu'elle lui avait dit de sa souffrance et de sa faiblesse n'était qu'un moyen de gagner du temps, et de partir librement pour Rome: il la voyait déjà entrer résolue et hautaine dans sa capitale, invoquant le peuple, armant les esclaves, soulevant l'armée, et se faisant ouvrir les portes du sénat, pour demander justice de son naufrage, de ses blessures et de ses amis assassinés. À chaque bruit, il tremblait comme un enfant; car, malgré ses mauvais traitements envers elle, il n'avait pas cessé un instant de craindre sa mère: il savait de quoi elle était capable, et ce qu'elle pouvait faire contre lui par ce qu'elle avait fait pour lui: ce ne fut qu'à sept heures du matin qu'un esclave d'Anicétus arriva au palais de Bauli, et ayant demandé d'être introduit près de l'empereur, s'agenouilla devant lui, et lui remit son propre anneau qu'il avait donné à l'assassin en signe de toute-puissance, et qu'il lui renvoyait selon leur convention sanglante, comme preuve que le meurtre était accompli: alors Néron se leva plein de joie, s'écriant qu'il ne régnait que de cette heure et qu'il devait l'empire à Anicétus.

Cependant il jugea qu'il était important de prendre les devants sur la renommée, et de donner le change à la mort de sa mère. Il fit écrire à l'instant à Rome qu'on avait surpris dans sa chambre, et armé d'un poignard pour l'assassiner, Agérinus, l'affranchi et le confident d'Agrippine, et qu'alors, apprenant que son complot avait échoué, et craignant la vengeance du sénat, elle s'était punie elle-même du crime quelle méditait: il ajoutait que depuis longtemps elle avait formé le dessein de lui enlever l'empire, et qu'elle s'était vantée que, l'empereur mort, elle ferait jurer au peuple, aux prétoriens et au sénat, obéissance à une femme; il disait que les exils des personnes les plus distinguées étaient son ouvrage, et comme preuve il rappelait Valerius Capito et Licinius Gabolus, anciens préteurs, ainsi que Calpurnia, femme du premier rang, et Junia Calvina, soeur de Silanus, l'ancien fiancé d'Octavie. Il parlait aussi de son naufrage comme d'une vengeance des dieux, calomniant le ciel et mentant à la terre: au reste ce fut Sénèque qui écrivit cette épître, car, pour Néron, il tremblait tellement, qu'il ne put que la signer.

Mais, ce premier moment passé, il songea, en comédien habile, à jouer la douleur comme un rôle: il essuya le rouge dont ses joues étaient encore couvertes, dénoua ses cheveux qui retombèrent épars sur ses épaules, et, substituant un habit de couleur sombre à la tunique blanche du festin, il descendit et se montra aux prétoriens, aux courtisans, et même à ses esclaves, comme accablé du coup qui venait de le frapper.

Alors il parla d'aller lui-même voir une dernière fois sa mère; il se fit amener une barque à l'endroit où, la veille, il avait pris congé d'elle avec de si tendres démonstrations: il traversa le golfe où il avait essayé de l'engloutir, il aborda au rivage qui l'avait vue aborder, blessée et mourante; puis il s'avança vers la villa où venait de s'achever la scène de ce grand drame: quelques courtisans, Burrhus, Sénèque et Sporus, l'accompagnaient en silence, essayant de lire sur son visage l'expression qu'ils devaient donner au leur; il avait adopté celle d'une profonde tristesse, et, tous en entrant à sa suite dans la cour où les soldats avaient fait leur première halte, semblaient comme lui avoir perdu une mère.

Néron monta l'escalier d'un pas grave et lent, comme il convient au fils pieux qui s'approche du cadavre de celle qui lui a donné la vie. Puis, arrivé au corridor qui conduisait à la chambre, il fit un signe de la main pour que ceux qui l'accompagnaient s'arrêtassent, ne gardant avec lui que Sporus, comme s'il eût craint de s'abandonner à la douleur devant des hommes; arrivé à la porte, il s'arrêta un instant, s'appuya contre le mur, et se couvrit le visage de son manteau comme pour cacher ses larmes, mais en effet pour essuyer la sueur qui lui coulait sur le front; puis, après un moment d'hésitation, il ouvrit la porte d'un mouvement rapide et résolu, et entra dans la chambre.

Agrippine était toujours sur son lit. Sans doute le meurtrier avait effacé les traces de l'agonie, car on eût dit qu'elle dormait: le manteau était rejeté sur elle, et laissait à découvert seulement la tête, une partie de la poitrine et les bras, auxquels la pâleur de la mort donnait l'apparence froide et bleuâtre d'un marbre; Néron s'arrêta au pied du lit, toujours suivi par Sporus, dont les yeux, plus impassibles encore que ceux de son maître, semblaient regarder avec une indifférente curiosité une statue renversée de sa base; au bout d'un instant la figure du parricide s'éclaira; tous ses doutes étaient évanouis, toutes ses craintes étaient passées: le trône, le monde, l'avenir lui appartenaient enfin à lui seul; il allait régner libre et sans entraves, Agrippine était bien morte: puis à ce sentiment succéda une impression étrange: ses yeux, fixés sur le bras qui l'avait serré contre son coeur, et sur le sein qui l'avait nourri, s'allumèrent d'un désir secret; il porta la main au manteau qui couvrait sa mère, et le leva lentement de manière à découvrir entièrement le cadavre, qui resta nu. Alors il le parcourut d'un regard cynique, puis avec un regret infâme et incestueux:

--Sporus, dit-il, je ne savais pas qu'elle fût si belle.

Cependant le jour était venu et avait rendu le golfe à sa vie accoutumée; chacun avait repris ses travaux habituels. Le bruit de la mort d'Agrippine s'était répandu, et une inquiétude sourde régnait sur toute cette plage, qui n'en était pas moins couverte, comme d'habitude, de marchands, de pêcheurs et de désoeuvrés; on parlait tout haut du péril auquel avait échappé l'empereur; on rendait grâce aux dieux quand on croyait pouvoir être entendu, puis on passait sans tourner la tête à côté d'un bûcher qu'un affranchi nommé Munster, aidé de quelques esclaves, dressait le long du chemin de Misène, près de la villa du dictateur Julius César; mais tout ce bruit, cette inquiétude, cette rumeur, n'arrivaient pas jusqu'à la retraite où Paul avait conduit Acté. C'était une petite maison isolée qui s'élevait sur la pointe du promontoire qui regarde Nisida, et qui était habitée par une famille de pêcheurs. Quoique le vieillard parut étranger dans cette famille, il y exerçait une autorité visible; cependant l'obéissance qu'on paraissait avoir pour ses moindres désirs n'était point servile, mais respectueuse: c'était celle des enfants pour le père, des serviteurs pour le patriarche, des disciples pour l'apôtre.

Le premier besoin d'Acté était celui du repos; pleine de confiance dans son protecteur, et sentant qu'à compter de ce jour quelqu'un veillait sur elle, elle avait cédé aux instances du vieillard et s'était endormie. Quant à lui, il s'était assis près d'elle, comme un père au chevet de son enfant, et, le regard fixé au ciel, il s'était peu à peu absorbé dans une contemplation profonde, de sorte que, lorsque la jeune fille rouvrit les yeux, elle n'eut pas besoin de chercher son protecteur; et quoique son coeur fût brisé par les mille souvenirs qui lui revenaient au réveil, elle lui sourit tristement en lui tendant la main:

--Tu souffres? dit le vieillard.

--J'aime, répondit la jeune fille.

Il se fit un silence d'un instant, puis Paul reprit:

--Que désires-tu?

--Une retraite où je puisse penser à lui et pleurer.

--Te sens-tu la force de me suivre?

--Partons, dit Acté, en faisant un mouvement pour se lever.

--Impossible en ce moment, ma fille; si tu es fugitive, moi je suis proscrit; nous ne pouvons voyager que pendant les ténèbres. Es-tu décidée à partir ce soir?

--Oui, mon père.

--Une marche longue et fatiguante ne t'effraie pas, toi si frêle et si délicate?

--Les jeunes filles de mon pays sont habituées à suivre les biches à la course dans les forêts les plus épaisses et sur les montagnes les plus élevées.

--Timothée, dit le vieillard en se retournant, appelle Silas.

Le pêcheur prit le manteau brun de Paul, le fixa au bout d'un bâton, sortit à la porte de sa cabane, et enfonça le bâton dans la terre.