Acté

Chapter 8

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Une femme vêtue de noir, la robe relevée d'un côté et à la hauteur du genou par une escarboucle, la main gauche armée d'une baguette de coudrier arbre qui servait à découvrir les trésors, attendait Néron dans cette chambre; elle était assise et plongée dans une si profonde rêverie, que l'entrée de l'empereur ne put la tirer de sa préoccupation; Néron s'approcha d'elle, et, à mesure qu'il s'approchait, sa figure prenait une singulière expression de crainte, de répugnance et de mépris. Arrivé près d'elle, il fit un signe à Anicétus, et celui-ci toucha de la main l'épaule de la femme, qui releva lentement la tête, et la secoua pour écarter ses cheveux, qui, retombant libres, sans peignes et sans bandelettes, lui couvraient comme un voile le devant du visage chaque fois qu'elle baissait le front; alors on put voir la figure de la magicienne: c'était celle d'une femme de trente-cinq à trente-sept ans, qui avait été belle, mais qui était flétrie avant l'âge par l'insomnie, par la débauche et par le remords peut-être.

Ce fut elle qui adressa la première la parole à Néron, sans se lever, et sans faire d'autre mouvement que celui des lèvres.

--Que me veux-tu encore? lui dit-elle.

--D'abord, lui dit Néron, te souviens-tu du passé?

--Demande à Thésée s'il se souvient de l'enfer.

--Tu sais où je t'ai prise, dans une prison infecte, où tu agonisais lentement, au milieu de la boue où tu étais couchée, et des reptiles qui passaient sur tes mains et sur ton visage.

--Il faisait si froid que je ne les sentais pas.

--Tu sais où je t'ai laissée, dans une maison que je t'ai fait bâtir et que je t'ai ornée comme pour une maîtresse; on appelait ton industrie un crime, je l'ai appelée un art; on poursuivait tes complices, je t'ai donné des élèves.

--Et moi, je t'ai rendu en échange la moitié de la puissance de Jupiter.... J'ai mis à tes ordres--la Mort--cette fille aveugle et sourde du Sommeil et de la Nuit.

--C'est bien je vois que tu te rappelles; je t'ai envoyé chercher.

--Qui donc doit mourir?...

--Oh! pour cela, il faut que tu le devines, car je ne puis te le dire. C'est un ennemi trop puissant et trop dangereux pour que je confie son nom à la statue même du Silence; seulement, prends garde: car il ne faut pas que le poison tarde, comme pour Claude, ou échoue à un premier essai comme sur Britannicus; il faut qu'il tue à l'instant, sans laisser le temps à celui où à celle qu'il frappera d'articuler une parole ou de faire un geste; enfin, il me faut un poison pareil à celui que nous préparâmes dans ce lieu même, et dont nous fîmes l'essai sur un sanglier.

--Oh! dit Locuste, s'il ne s'agit que de préparer ce poison et un plus terrible encore, rien de plus facile; mais lorsque je te donnai celui dont tu me parles, je savais pour qui je me mettais à l'oeuvre: c'était pour un enfant sans défiance, et je pouvais répondre du résultat; mais il y a des gens sur lesquels le poison, comme sur Mithridate, n'a plus aucune puissance: car ils ont peu à peu habitué leur estomac à supporter les sucs les plus vénéneux et les poudres les plus mortelles: si par malheur mon art allait se heurter à l'une de ces organisations de fer, le poison manquerait son effet, et tu dirais que je t'ai trompé.

--Et, continua Néron, je te replongerais dans ce cachot, et je te redonnerais pour gardien ton ancien geôlier, Pollio Julius: voilà ce que je ferais, réfléchis donc.

--Dis-moi le nom de la victime, et je te répondrai.

--Une seconde fois, je ne puis ni ne veux te le dire, n'as-tu pas des combinaisons pour trouver l'inconnu? des sortilèges qui te font apparaître des fantômes voilés que tu interroges et qui te répondent? Cherche et interroge: je ne veux rien te dire, mais je ne t'empêche pas de deviner.

--Je ne puis rien faire ici.

--Tu n'es pas prisonnière.

--Dans deux heures je reviendrai.

--Je préfère te suivre.

--Même au mont Esquilin?

--Partout.

--Et tu viendras seul?

--Seul, s'il le faut.

--Viens donc.

Néron fit signe à Anicétus de se retirer, et suivit Locuste hors de la maison dorée, ayant pour toute arme apparente son épée; il est vrai que quelques uns ont dit qu'il portait nuit et jour sur la peau une cuirasse d'écailles qui lui défendait toute la poitrine, et qui était si habilement faite, qu'elle se pliait à tous les mouvements du corps, quoiqu'elle fût à l'épreuve des armes les mieux trempées et du bras le plus vigoureux.

Ils suivirent les rues sombres de Rome, sans esclave qui les éclairât, jusqu'au Vélabre, où était située la maison de Locuste. La magicienne frappa trois coups, et une vieille femme, qui l'aidait parfois dans ses enchantements, vint ouvrir et se rangea en souriant pour laisser passer le beau jeune homme qui venait sans doute commander quelque philtre: Locuste poussa la porte de son laboratoire, et, y entrant la première, elle fit signe à César de la suivre.

Alors un singulier mélange d'objets hideux et opposés s'offrit aux yeux de l'empereur: des momies égyptiennes et des squelettes étrusques étaient dressés le long des murs; des crocodiles et des poissons aux formes bizarres pendaient au plafond, soutenus par des fils de fer invisibles: des figures de cire de différentes grandeurs et à diverses ressemblances étaient posées sur des piédestaux, avec des aiguilles ou des poignards dans le coeur. Au milieu de tous ces appareils différents voletait sans bruit un hibou effrayé, qui, chaque fois qu'il se posait, faisait luire ses yeux comme deux charbons ardents, et claquer son bec en signe de terreur; dans un coin de la chambre, une brebis noire bêlait tristement comme si elle eût deviné le sort qui l'attendait. Bientôt, au milieu de ces bruits divers, Néron distingua des plaintes; il regarda alors avec attention autour de lui, et, vers le milieu de l'appartement, il aperçut à fleur de terre un objet dont il ne put d'abord distinguer la forme: c'était une tête humaine, mais sans corps, quoique ses yeux parussent vivants; autour de son cou était enroulé un serpent, dont la langue noire et mouvante se dirigeait de temps en temps avec inquiétude du côté de l'empereur, et se replongeait bientôt dans une jatte de lait; autour de cette tête on avait placé, comme autour de Tantale, des mets et des fruits, de sorte qu'il semblait que c'était un supplice, un sacrilège, ou une dérision. Au reste, au bout d'un instant, l'empereur n'eut plus de doutes: c'était bien cette tête qui se plaignait.

Cependant Locuste commençait son opération magique. Après avoir arrosé toute la maison avec de l'eau du lac Averne, elle alluma un feu composé de branches de sycomore et de cyprès arrachés sur des tombeaux, y jeta des plumes de chouette trempées dans du sang de crapaud, et y ajouta des herbes cueillies à Iolchos et en Ibérie. Alors elle s'accroupit devant ce feu en murmurant des paroles inintelligibles; puis, lorsqu'il commença de s'éteindre, elle regarda autour d'elle comme pour chercher quelque chose que ses yeux ne rencontrèrent point d'abord: alors elle fit entendre un sifflement particulier, qui fit dresser la tête au serpent; au bout d'un instant elle siffla une seconde fois, et le reptile se déroula lentement; enfin, un troisième coup de sifflet se fit entendre, et, comme forcé d'obéir à cet appel, l'animal obéissant, mais craintif, rampa lentement vers elle. Alors elle le saisit par le cou et lui approcha la tête de la flamme: aussitôt tout son corps se roula autour du bras de la magicienne, et à son tour il poussa des sifflements de douleur; mais elle l'approcha toujours davantage du foyer, jusqu'à ce que sa gueule se blanchît d'une espèce d'écume: trois ou quatre gouttes de cette bave tombèrent sur les cendres, c'était probablement tout ce que voulait Locuste, car elle lâcha aussitôt le reptile, qui s'enfuit avec rapidité, rampa comme un lierre autour de la jambe d'un squelette, et se réfugia dans les cavités de la poitrine, où, pendant quelque temps encore, on put lui voir agiter les restes de sa souffrance à travers les ossements qui l'entouraient comme une cage.

Alors Locuste recueillit ces cendres et ces braises ardentes dans une serviette d'amiante, prit la brebis noire par une corde qui lui pendait au cou, et, ayant achevé sans doute ce qu'elle avait à faire chez elle, elle se retourna vers Néron, qui avait regardé toutes ces choses avec l'impassibilité d'une statue, et lui demanda s'il était toujours dans l'intention de l'accompagner au mont Esquilin. Néron lui répondit par un signe de tête: Locuste sortit, et l'empereur marcha derrière elle; au moment où il refermait la porte, il entendit une voix qui demandait pitié avec un accent si douloureux, qu'il en fut ému et voulut arrêter Locuste; mais celle-ci répondit que le moindre retard lui ferait manquer sa conjuration, et que, si l'empereur ne l'accompagnait à l'instant même, elle serait forcée d'aller seule, ou de remettre l'entreprise au lendemain. Néron repoussa la porte et se hâta de la suivre; au reste, comme il n'était pas étranger aux mystères de la divination, il avait à peu près reconnu la préparation dont il s'agissait. Cette tête était celle d'un enfant enterré jusqu'au cou, que Locuste laissait mourir de faim à la vue de mets placés hors de sa portée, afin de faire après sa mort, avec la moelle de ses os et son coeur desséché par la colère, un de ces philtres amoureux ou de ces breuvages amatoires que les riches libertins de Rome ou les maîtresses des empereurs payaient quelquefois d'un prix avec lequel ils eussent acheté une province.

Néron et Locuste, pareils à deux ombres, suivirent quelque temps les rues tortueuses du Vélabre; puis ils s'engagèrent silencieux et rapides derrière la muraille du grand cirque, et gagnèrent le pied du mont Esquilin; en ce moment la lune, à son premier quartier, se leva derrière sa cime, et sur l'azur argenté du ciel se détachèrent les croix nombreuses auxquelles étaient cloués les corps des voleurs, des meurtriers et des chrétiens, confondus ensemble dans un même supplice. L'empereur crut d'abord que c'était à quelques-uns de ces cadavres que l'empoisonneuse avait affaire; mais elle passa au milieu d'eux sans s'arrêter, et, faisant signe à Néron de l'attendre, elle alla s'agenouiller sur un petit tertre, et se mit, comme une hyène, à fouiller la terre d'une fosse avec ses ongles: alors dans l'excavation qu'elle venait de creuser elle versa les cendres brûlantes qu'elle avait emportées de chez elle, et au milieu desquelles un souffle de la brise fit en passant briller quelques étincelles; puis, prenant la brebis noire amenée dans ce but, elle lui ouvrit avec les dents l'artère du cou, et éteignit le feu avec son sang. En ce moment la lune se voila, comme pour ne pas assister à de pareils sacrilèges; mais malgré l'obscurité qui se répandit aussitôt sur la montagne, Néron vit se dresser devant la devineresse une ombre avec laquelle elle s'entretint pendant quelques instants; il se rappela alors que c'était vers cet endroit qu'avait été enterrée, après avoir été étranglée pour ses assassinats, la magicienne Canidie, dont parlent Horace et Ovide, et il n'eut plus de doute que ce ne fût son fantôme maudit que Locuste interrogeait en ce moment. Au bout d'un instant l'ombre sembla rentrer en terre, la lune se dégagea du nuage qui l'obscurcissait, et Néron vit revenir à lui Locuste pâle et tremblante.

--Eh bien? dit l'empereur.

--Tout mon art serait inutile, murmura Locuste.

--N'as-tu plus de poisons mortels?

--Si fait, mais elle a des antidotes souverains.

--Tu connais donc celle que j'ai condamnée? reprit Néron.

--C'est ta mère, répondit Locuste.

--C'est bon, dit froidement l'empereur; alors je trouverai quelqu'autre moyen.

Et tous deux alors descendirent de la montagne maudite, et se perdirent dans les rues sombres et désertes qui conduisent au Vélabre et au Palatin.

Le lendemain, Acté reçut de son amant une lettre qui l'invitait à partir pour Baïa et à y attendre l'empereur, qui allait y célébrer avec Agrippine les fêtes de Minerve.

Chapitre X

Huit jours s'étaient écoulés depuis la scène que nous avons racontée dans notre précédent chapitre. Il était dix heures du soir. La lune, qui venait de paraître à l'horizon, s'élevait lentement derrière le Vésuve, et projetait ses rayons sur toute la côte de Naples. À sa lumière pure et brillante resplendissait le golfe de Pouzzoles, que traversait de sa ligne sombre le pont insensé que fit, pour accomplir la prédiction de l'astrologue Thrasylle, jeter de l'une à l'autre de ses rives le troisième César, Caïus Caligula. Sur ses bords et dans toute l'étendue du croissant immense qu'il forme depuis la pointe de Pausilippe jusqu'à celle du cap Misène, on voyait disparaître les unes après les autres, comme des étoiles qui s'éteignent au ciel, les lumières des villes, des villages et des palais dispersés, sur sa plage et se mirant dans ces ondes rivales des eaux bleues de la Cyrénaïque. Pendant quelques temps encore, au milieu du silence, on vit glisser, une flamme à sa proue, quelque barque attardée, regagnant, à l'aide de sa voile triangulaire ou de sa double rame, le port d'Oenarie, de Procita ou de Baïes. Puis la dernière de ces barques disparut à son tour, et le golfe se serait dès lors trouvé entièrement désert et silencieux, sans quelques bâtiments flottant sur l'eau et enchaînés à la rive, en face des jardins d'Hortensius, entre la villa de Julius César et le palais de Bauli.

Une heure se passa ainsi, pendant laquelle la nuit devint plus calme et plus sereine encore de l'absence de tout bruit et de toute vapeur terrestre. Aucun nuage ne tachait le ciel, pur comme la mer; aucun flot ne ridait la mer qui réfléchissait le ciel. La lune, continuant sa course au milieu d'un azur limpide, semblait s'être arrêtée un instant au-dessus du golfe, comme au dessus d'un miroir. Les dernières lumières de Pouzzoles s'étaient éteintes, et seul, le phare du cap de Misène flamboyait encore à l'extrémité de son promontoire, comme une torche à la main d'un géant. C'était une de ces nuits voluptueuses où Naples, la belle fille de la Grèce, livre aux vents sa chevelure d'orangers, et aux flots son sein de marbre. De temps en temps passait dans l'air un de ces soupirs mystérieux que la terre endormie pousse vers le ciel, et à l'horizon oriental, la fumée blanche du Vésuve montait au milieu d'une atmosphère si calme, qu'elle semblait une colonne d'albâtre, débris gigantesque de quelque Babel disparue. Tout à coup, au milieu de ce silence et de cette obscurité, les matelots couchés dans les barques du rivage virent, à travers les arbres qui voilaient à moitié le palais de Bauli, étinceler des torches ardentes. Ils entendirent des voix joyeuses qui s'approchaient de leur côté; et bientôt, d'un bois d'orangers et de lauriers-roses qui bordait la rive, ils virent déboucher se dirigeant vers eux, le cortège qui éclatait ainsi en bruit et en lumières. Aussitôt celui qui paraissait le commandant du plus grand des vaisseaux, qui était une trirème magnifiquement dorée et toute couronnée de fleurs, fit étendre, sur le pont qui joignait son navire à la plage, un tapis de pourpre, et, s'élançant à terre, il attendit dans l'attitude du respect et de la crainte. En effet, celui qui, marchant à la tête de ce cortège, s'avançait vers les vaisseaux, était César Néron lui-même. Il s'approchait, accompagné d'Agrippine, et pour cette fois, chose étrange et rare depuis la mort de Britannicus, la mère s'appuyait au bras du fils, et, tous deux, le visage souriant et échangeant des paroles amies, paraissaient être dans la plus parfaite intelligence. Arrivé près de la trirème, le cortège s'arrêta; et, en face de toute la cour, Néron, les yeux mouillés de larmes, pressa sa mère contre son coeur, couvrant de baisers son visage et son cou, comme s'il avait peine à se séparer d'elle; puis enfin, la laissant pour ainsi dire échapper de ses bras, et se retournant vers le commandant du vaisseau:

--Anicétus, lui dit-il, sur ta tête, je te recommande ma mère!

Agrippine traversa le pont et monta sur la trirème, qui s'éloigna lentement de la rive, mettant le cap entre Baïes et Pouzzoles; mais pour cela Néron n'abandonna point la place; quelque temps encore il demeura debout et saluant sa mère de la voix et du geste, à l'endroit où il avait pris congé d'elle, tandis qu'Agrippine, de son côté, lui renvoyait ses adieux. Enfin le bâtiment commençant à se trouver hors de la portée de sa voix, Néron retourna vers Bauli, et Agrippine descendit dans la chambre qui lui avait été préparée.

À peine était-elle couchée sur le lit de pourpre préparé pour elle, qu'une tapisserie se souleva, et qu'une jeune fille, pâle et tremblante, vint se jeter à ses pieds en s'écriant:

--O ma mère! ma mère! sauve-moi!

Agrippine tressaillit d'abord de surprise et de crainte; puis, reconnaissant la belle Grecque:

--Acté! dit-elle avec étonnement, en lui tendant la main, toi ici! dans mon navire! et me demandant protection.... Et de qui faut-il que je te sauve, toi qui es assez puissante pour me rendre l'amitié de mon fils?

--Oh! de lui, de moi, de mon amour... de cette cour qui m'épouvante, de ce monde si étrange et si nouveau pour moi.

--En effet, répondit Agrippine, tu as disparu au milieu du dîner; Néron t'a demandée, t'a fait chercher, pourquoi donc as-tu fui ainsi?

--Pourquoi? tu le demandes? était-il possible à une femme... pardon!... de rester au milieu d'une pareille orgie, qui eût fait rougir nos prêtresses de Vénus elles-mêmes! O ma mère!... n'as-tu pas entendu ces chants? n'as-tu pas vu ces courtisanes nues... ces bateleurs dont chaque geste était une honte, moins encore pour eux que pour ceux qui les regardaient? Oh! je n'ai pu supporter un pareil spectacle, j'ai fui dans les jardins. Mais là, c'était autre chose... ces jardins étaient peuplés comme les bois antiques; chaque fontaine était habitée par quelque nymphe impudique; chaque buisson cachait quelque satyre débauché... et, le croirais tu, ma mère? parmi ces hommes et ces femmes, j'ai reconnu des matrones et des chevaliers... alors j'ai fui les jardins comme j'avais fui la table.... Une porte était ouverte qui donnait sur la mer, je me suis élancée sur le rivage... j'ai vu la trirème, je l'ai reconnue; j'ai crié que j'étais de ta suite et que je venais t'attendre; alors on m'a reçue; et, au milieu de ces matelots, de ces soldats, de ces hommes grossiers, j'ai respiré plus à l'aise et plus tranquille, qu'à cette table de Néron qu'entourait cependant toute la noblesse de Rome.

--Pauvre enfant! et qu'attends-tu de moi?

--Un asile dans ta maison du lac Lucrin, une place parmi tes esclaves, un voile assez épais pour couvrir la rougeur de mon front.

--Ne veux-tu donc plus revoir l'empereur?

--O ma mère!...

--Veux-tu donc le laisser errant au hasard, comme un vaisseau perdu, sur cette mer de débauches?

--O ma mère! si je l'aimais moins, peut-être pourrais-je demeurer près de lui; mais comment veux-tu que je voie là, devant moi, d'autres femmes aimées comme je suis aimée, ou plutôt comme j'ai cru l'être. C'est impossible; je ne puis pas avoir tant donné pour n'obtenir que si peu. Au milieu de ce monde perdu, je me perdrais; parmi ces femmes, je deviendrais ce que sont ces femmes; j'aurais aussi un poignard à ma ceinture, du poison dans quelque bague, puis un jour....

--Qu'y a-t-il, Acerronie? interrompit Agrippine en s'adressant à une jeune esclave qui entrait en ce moment.

--Puis-je parler, maîtresse? répondit celle-ci d'une voix altérée.

--Parle.

--Où crois-tu aller?

--Mais à ma villa du lac Lucrin, ce me semble.

--Oui, nous avons commencé par nous diriger de ce côté mais au bout d'un instant le vaisseau a changé de route, et nous voguons vers la pleine mer.

--Vers la pleine mer! s'écria Agrippine.

--Regarde, dit l'esclave en tirant un rideau qui couvrait une fenêtre regarde, le phare du cap devrait être bien loin derrière nous, et le voici à notre droite; au lieu de nous approcher de Pouzzoles, nous nous en éloignons à toutes voiles.

--En effet, s'écria Agrippine, que signifie cela? Gallus! Gallus!... Un jeune chevalier romain parut à la porte.

--Gallus, reprit Agrippine, dites à Anicétus que je veux lui parler: Gallus sortit suivi d'Acerronie. Justes dieux! voilà le phare qui s'éteint comme par enchantement, continua-t-elle.... Acté, Acté, il se prépare quelque chose d'infâme sans doute. Oh! l'on m'avait prévenue de ne pas venir à Bauli, mais je n'ai rien voulu croire... insensée! Eh bien! Gallus?

--Anicétus ne peut se rendre à tes ordres; il fait mettre les chaloupes à la mer.

--Je vais donc aller le trouver moi-même.... Ah!... quel est ce bruit au-dessus de nous? Par Jupiter! nous sommes condamnées, et voilà le vaisseau qui se brise!!!

En effet, Agrippine avait à peine prononcé ces paroles en se jetant dans les bras d'Acté, que le plancher qui s'étendait au-dessus de leur tête s'abîma avec un bruit affreux. Les deux femmes se crurent perdues; mais, par un hasard étrange, le dais qui couvrait le lit était si profondément et si solidement scellé dans les bordages, qu'il soutint le poids du plafond, dont l'extrémité opposée venait d'écraser dans sa chute le jeune chevalier romain qui se trouvait debout à l'entrée de la chambre. Quant à Agrippine et à Acté, elles se trouvèrent dans l'angle vide qu'avait formé le plancher toujours maintenu par le dais. Au même moment, de grands cris retentirent sur tout le bâtiment; un bruit sourd se fit entendre dans les profondeurs du vaisseau, et les deux femmes le sentirent aussitôt trembler et gémir sous leurs pieds. En effet, plusieurs planches de la quille venaient de s'ouvrir, et la mer, envahissant la carène par la brèche béante, battait déjà la porte de la chambre. Agrippine en un instant devina tout. La mort avait été placée à la fois sur sa tête et sous ses pieds. Elle regarda autour d'elle, vit le plafond près de l'écraser, l'eau près de l'engloutir: la fenêtre par laquelle elle avait regardé lorsque s'était éteint le phare de Misène était ouverte: c'était la seule voie de salut: elle entraîna Acté vers cette fenêtre en faisant signe de se taire avec ce geste prompt et impératif qui indique qu'il y va de la vie, et toutes deux, sans regarder derrière elles, sans hésitation, sans retard, se précipitèrent en se tenant embrassées. Au même instant il leur sembla qu'elles étaient attirées par une puissance infernale dans les abîmes les plus profonds de la mer; le vaisseau s'engloutissait en tournoyant, et elles descendaient avec lui dans le tourbillon qu'il creusait; elles s'enfoncèrent ainsi pendant quelques secondes qui leur parurent un siècle: enfin le mouvement d'attraction s'arrêta: elles sentirent qu'elles cessaient de descendre, puis bientôt qu'elles remontaient, puis enfin, à demi évanouies, elles revinrent à la surface de l'eau. En ce moment elles virent comme à travers un voile une troisième tête qui reparaissait auprès des barques; elles entendirent comme dans un songe une voix qui criait: Je suis Agrippine, je suis la mère de César, sauvez-moi! Acté à son tour voulait crier pour appeler à l'aide; mais elle se sentit de nouveau entraîner par Agrippine, et sa voix inarticulée ne jeta qu'un son confus. Lorsqu'elles reparurent, elles étaient presque hors de portée de la vue, et cependant Agrippine lui montra d'une main, tandis qu'elle nageait de l'autre, une rame qui se levait et qui brisait en retombant la tête d'Acerronie, assez insensée pour avoir cru se sauver en criant aux meurtriers d'Agrippine qu'elle était la mère de César.