Chapter 16
Vers le même temps, des événements non moins favorables à l'empereur se passaient en Espagne; un des escadrons qui s'étaient révoltés, se repentant d'avoir rompu le serment de fidélité, avait voulu abandonner la cause de Galba, et n'était qu'à grand-peine rentré sous ses ordres, de sorte que celui-ci, le jour même où Vindex s'était tué, avait manqué d'être assassiné dans une rue étroite, en se rendant au bain, par des esclaves que lui avait autrefois donnés un affranchi de Néron. Il était donc encore tout ému du double danger lorsqu'il apprit la défaite des Gaulois et la mort de Vindex: alors il crut tout perdu, et, au lieu de s'en remettre à la fortune audacieuse, il écouta les conseils de son caractère timide, et se retira à Clunie, ville fortifiée dont il s'occupa aussitôt d'augmenter encore la défense: mais presque aussitôt des présages auxquels il n'y avait point à se tromper vinrent rendre à Galba le courage perdu. Au premier coup de pioche qu'il donna pour tracer une nouvelle ligne autour de la ville, un soldat trouva un anneau d'un travail antique et précieux, dont la pierre représentait une victoire et un trophée. Ce premier retour du destin lui donna un sommeil plus calme qu'il ne l'espérait, et pendant ce sommeil, il vit en songe une petite statue de la Fortune, haute d'une coudée, et à laquelle il rendait un culte particulier dans sa villa de Fondi, lui ayant voué un sacrifice par mois et une veille annuelle. Elle sembla ouvrir sa porte, et lui dit que, fatiguée d'attendre au seuil, elle suivrait enfin un autre, s'il ne se pressait de la recevoir. Puis, comme il se leva ébranlé par ces deux augures, on lui annonça qu'un vaisseau chargé d'armes, sans passagers, matelots ni pilotes, venait d'aborder à Dertosa, ville située sur l'Èbre, dès lors il considéra sa cause comme juste et gagnée, car il était visible qu'elle plaisait aux dieux.
Quant à Néron, il avait d'abord regardé ces nouvelles comme de peu d'importance, et s'en était même réjoui, car il voyait sous le prétexte du droit de guerre un moyen de lever un nouvel impôt: il s'était donc contenté comme nous l'avons dit d'envoyer au sénat les proclamations de Vindex, en demandant justice de l'homme qui le traitait de mauvais joueur de cythare. Puis il avait pour le soir convoqué chez lui les principaux citoyens. Ceux-ci s'étaient empressés de s'y rendre, pensant que cette réunion avait pour but de tenir conseil; mais Néron se contenta de leur montrer un à un, et en discourant sur l'emploi et le mérite de chaque pièce, des instruments de musique hydraulique d'une nouvelle espèce, et tout ce qu'il dit de la révolte gauloise fut qu'il ferait porter tous ces instruments au théâtre, si Vindex ne l'en empêchait.
Le lendemain, de nouvelles lettres étant arrivées, qui annonçaient que le nombre des Gaulois révoltés s'élevait à cent mille, Néron pensa qu'il fallait enfin faire quelques préparatifs de guerre. Alors il les commanda étranges et insensés. Il fit amener des voitures au théâtre et au palais, les fit charger d'instruments de musique au lieu d'instruments de guerre, cita les tribus urbaines pour recevoir les serments militaires; mais, voyant qu'aucun de ceux en état de porter les armes ne répondait, il exigea des maîtres un certain nombre d'esclaves, et alla lui-même dans les maisons choisir les plus forts et les plus robustes, prenant jusqu'aux économes et aux secrétaires: enfin il rassembla quatre cents courtisanes, auxquelles il fit couper les cheveux; il les arma de la hache et du bouclier des amazones, et les destina à remplacer près de lui la garde césarienne. Puis, sortant de la salle à manger, après son dîner, appuyé sur les épaules de Sporus et de Phaon, il dit à ceux qui attendaient pour le voir, et qui paraissaient inquiets, qu'ils se rassurassent, attendu que dès qu'il aurait touché le sol de la province, et se serait montré sans armes aux yeux des Gaulois, il n'aurait besoin que de verser quelques larmes, qu'aussitôt les séditieux se repentiraient, et que dès le lendemain on le verrait joyeux parmi les joyeux entonner une hymne de victoire, qu'il allait composer sur le champ.
Quelques jours après, un nouveau courrier arriva des Gaules: celui-ci au moins apportait des nouvelles favorables: c'était la rencontre des légions romaines et des Gaulois, la défaite des rebelles et la mort de Vindex. Néron jeta de grands cris de joie, courant comme un fou dans les appartements et dans les jardins de la maison dorée, ordonnant des fêtes et des réjouissances, annonçant qu'il chanterait le soir au théâtre, et faisant inviter les principaux de la ville à un grand souper pour le lendemain.
Effectivement, le soir Néron se rendit au Gymnase, mais une étrange fermentation régnait dans Rome: en passant levant l'une de ses statues, il vit qu'on l'avait couverte l'un sac. Or, c'était dans un sac que l'on enfermait les parricides, puis on les jetait dans le Tibre avec un singe, un chat et une vipère. Un peu plus loin une colonne portait ces mots écrits sur sa base: Néron a tant chanté, qu'il a réveillé les coqs. Un riche patricien propriétaire qui se trouvait sur la route de l'empereur, se disputait ou feignait de se disputer si haut avec ses esclaves, que Néron s'informa de ce qui se passait; on vint alors lui dire que les esclaves de cet homme méritant une correction, il réclamait un Vindex.
Le spectacle commença par une atellane où jouait l'acteur Eatus; le rôle dont il était chargé commençait par ces mots: Salut à mon père, salut à ma mère. Au moment de les prononcer, il se tourna vers Néron, et imita, en disant salut à mon père, l'action de boire, et en disant salut à ma mère, l'action de nager. Cette sortie fut accueillie par d'unanimes applaudissements, car chacun y avait reconnu une allusion à la mort de Claude et à celle d'Agrippine; quant à Néron, il se mit à rire et applaudit comme les autres, soit qu'il fût insensible à toute espèce de honte, soit de crainte que la vue de sa colère n'excitât davantage la raillerie, ou n'indisposât le public contre lui-même.
Lorsque son tour fut arrivé, il quitta sa loge et entra sur le théâtre; pendant le temps qu'il s'habillait pour paraître, une étrange nouvelle se répandit dans la salle et circula parmi les spectateurs. Les lauriers de Livie étaient séchés, et toutes les poules étaient mortes. Voici comment ces lauriers avaient été plantés et comment les poules étaient devenues sacrées:
Dans le temps où Livie Drusille, qui par son mariage avec Octave reçut le nom d'Augusta, était promise à César, un jour qu'elle était assise dans sa villa de Veies, un aigle du haut des airs laissa tomber sur ses genoux une poule blanche, qui non seulement était sans blessure, mais ne paraissait même pas effrayée. Livie, étonnée, regardait et caressait l'oiseau, lorsqu'elle s'aperçut que la poule tenait au bec une branche de laurier. Alors elle consulta les aruspices, qui ordonnèrent de planter le laurier pour en obtenir des rejetons, et de nourrir la poule pour en avoir de la race. Livie obéit. Une maison de plaisance des Césars, située sur la voie Flaminia, près du Tibre, à neuf milles de Rome, fut choisie pour cette expérience, qui réussit au-delà de tout espoir. Il naquit une si grande quantité de poussins, que la terre prit le nom d'ad Gallinas, et il poussa de si nombreux rejetons que le laurier fut bientôt le centre d'une forêt. Or, la forêt était desséchée jusqu'à ses racines, et tous les poussins étaient morts jusqu'au dernier.
Alors l'empereur parut sur le théâtre, mais il eut beau s'avancer humblement vers l'orchestre selon son habitude, et adresser une respectueuse allocution aux spectateurs, en leur disant qu'il ferait tout ce qu'il pourrait faire, mais que l'événement dépendait de la fortune, pas un applaudissement ne se fit entendre pour le soutenir. Il n'en commença pas moins, mais intimidé et tremblant. Tout son rôle fut écouté au milieu du silence et sans un seul encouragement; puis, arrivé à ce vers:
--Ma femme, ma mère et mon père demandent ma mort!
Pour la première fois les applaudissements et les cris éclatèrent; mais cette fois il n'y avait pas à se tromper à leur expression. Néron en comprit le vrai sens, et quitta rapidement le théâtre; mais en descendant l'escalier ses pieds s'embarrassèrent dans sa robe trop longue, de sorte qu'il tomba et se blessa au visage: on le ramassa évanoui.
Rentré au palatin et revenu à lui, il s'enferma dans son cabinet, plein de terreur et de colère. Alors il tira ses tablettes, et y traça des projets étranges qui n'avaient besoin que d'une signature pour devenir des ordres mortels. Ces projets étaient d'abandonner les Gaules au pillage des armées, d'empoisonner tout le sénat en l'invitant à un festin, de brûler la ville, et de lâcher en même temps toutes les bêtes féroces, afin que ce peuple ingrat qui ne l'avait applaudi que pour lui présager sa mort ne pût pas se défendre des ravages du feu; puis, rassuré sur sa puissance par la conviction du mal qu'il pouvait faire encore, il se jeta sur son lit, et comme les dieux voulaient lui envoyer de nouveaux présages, ils permirent qu'il s'endormît.
Alors, lui qui ne rêvait jamais rêva qu'il était perdu pendant une tempête sur une mer furieuse, et qu'on lui arrachait des mains le gouvernail du navire qu'il dirigeait; puis, par une de ce ces transitions incohérentes, il se trouva tout à coup près du théâtre de Pompée, et les quatorze statues exécutées par Coponius et représentant les nations descendirent de leurs bases, et, tandis que celle qui se trouvait devant lui barrait le passage, les autres formaient un cercle et se rapprochaient graduellement jusqu'à ce qu'il se trouvât enfermé entre leurs bras de marbre. À grand peine il avait échappé à ces fantômes de pierre, et courait, pâle, haletant et sans voix, dans le Champ-de-Mars, lorsqu'en passant devant le mausolée d'Auguste, les portes du tombeau s'ouvrirent d'elles-mêmes, et une voix en sortit qui l'appela trois fois. Ce dernier songe brisa son sommeil, et il se réveilla tremblant, les cheveux hérissés et le front ruisselant de sueur. Alors il appela, donna l'ordre qu'on lui amenât Sporus, et le jeune homme demeura dans sa chambre le reste de la nuit.
Avec le jour l'excès des terreurs nocturnes s'évanouit; mais il lui resta une crainte vague qui le faisait tressaillir à chaque instant. Alors il fit conduire devant lui le courrier qui avait apporté la dépêche qui annonçait la mort de Vindex. C'était un cavalier batave qui était venu de la Germanie avec Virginius, et avait assisté à la bataille. Néron lui fit répéter plusieurs fois tous les détails du combat, et surtout ceux de la mort de Vindex; enfin il ne fut tranquille que lorsque le soldat lui jura par Jupiter qu'il avait vu de ses yeux le cadavre percé de coups, et prêt pour la tombe. Alors il lui fit compter une somme de cent mille sesterces, et lui fit don de son propre anneau d'or.
L'heure du dîner arriva: les convives impériaux se rassemblèrent au Palatin; avant le repas, Néron, comme d'habitude, les fit passer dans la salle de bain, et en sortant du bain des esclaves leur offrirent des toges blanches et des couronnes de fleurs. Néron les attendait dans le triclinium, vêtu de blanc comme eux, et la tête couronnée, et l'on se coucha sur les lits au son d'une musique délicieuse.
Ce dîner était servi non seulement avec toute la recherche, mais encore avec tout le luxe des repas romains: chaque convive avait un esclave couché à ses pieds pour prévenir ses moindres caprices, un parasite mangeait à une petite table isolée et qui lui était entièrement abandonnée comme une victime, tandis qu'au fond sur une espèce de théâtre, des danseuses gaditanes semblaient, par leur grâce et leur légèreté, ces divinités printanières qui accompagnent au mois de mai Flore et Éphyre visitant leur royaume.
À mesure que ce dîner s'avança et que les convives s'échauffèrent, le spectacle changea de caractère, et de voluptueux devint lascif. Enfin, des funambules succédèrent aux danseuses, et alors commencèrent ces jeux inouïs que la régence renouvela, dit-on, et qui avait été inventés pour réveiller les sens alanguis du vieux Tibère. En même temps Néron prit une cithare, et se mit à réciter des vers où Vindex était comblé de ridicule; il accompagnait ces chants de gestes bouffons; et gestes et chants étaient frénétiquement applaudis des convives, lorsqu'un nouveau messager arriva, porteur de lettres d'Espagne. Ces lettres annonçaient à la fois et la révolte et la proclamation de Galba.
Néron relut plusieurs fois ces lettres, pâlissant davantage à chaque fois; alors saisissant deux vases qu'il aimait beaucoup, et qu'il appelait homériques parce que leurs sujets représentaient des poèmes tirés de l'Iliade, il les brisa comme s'ils eussent été de quelque matière commune; puis aussitôt, se laissant tomber, il déchira ses vêtements, se frappa violemment la tête contre les lits du festin, disant qu'il souffrait des malheurs inouïs et inconnus puisqu'il perdait l'empire de son vivant; à ces cris sa nourrice Euglogé entra, le prit entre ses bras comme un enfant, et tâcha de le consoler; mais, comme un enfant, sa douleur s'augmenta des consolations qu'on lui donnait; bientôt la colère lui succéda. Il se fit apporter un roseau et du papyrus pour écrire au chef des prétoriens; puis, lorsque l'ordre fut signé, il chercha sa bague pour le cacheter; mais, comme nous l'avons déjà dit, il l'avait donnée le matin même au cavalier batave; il demanda alors ce sceau à Sporus qui lui présenta le sien; il l'appuya sur la cire sans le regarder, mais en le levant il s'aperçut que cet anneau représentait la descente de Proserpine aux enfers. Ce dernier présage, et dans un tel moment, lui parut le plus terrible de tous, et soit qu'il pensât que Sporus lui eût présenté cette bague avec intention, soit que dans la folie qui le possédait il ne reconnut pas ses amis les plus chers, lorsque Sporus s'approcha de lui pour s'informer de la cause de ce nouvel accès, il le frappa du poing au milieu du visage, et le jeune homme ensanglanté et évanoui alla rouler au milieu des débris du repas.
Aussitôt l'empereur, sans prendre congé de ses convives, remonta dans sa chambre, et ordonna qu'on lui fît venir Locuste.
Chapitre XVIII
Cette fois c'était pour lui-même que l'empereur en appelait à la science de sa vieille amie. Ils passèrent ensemble la nuit entière, et devant lui la magicienne composa un poison subtil, qu'elle avait combiné trois jours auparavant, et dont elle avait fait l'essai la veille. Néron le renferma dans une boîte d'or, et le cacha dans un meuble que lui avait donné Sporus, et dont il n'y avait que lui et l'eunuque qui connussent le secret.
Cependant le bruit de la révolte de Galba s'était répandu avec une rapidité effroyable. Cette fois ce n'était plus une menace lointaine, une entreprise désespérée comme celle de Vindex. C'était l'attaque puissante et directe d'un patricien dont la race, toujours populaire à Rome, était à la fois illustre et ancienne, et qui prenait sur ses statues le titre de petit-fils de Quintus Catulus Capitolinus; c'est-à-dire du magistrat qui avait passé pour le premier de son temps par son courage et sa vertu.
À ces bonnes dispositions pour Galba se joignaient de nouveaux griefs contre Néron; préoccupé de ses jeux et de ses courses et de ses chants, les ordres ordinaires qu'il devait donner en sa qualité de préfet de l'annone, avaient été négligés, de sorte que la flotte, qui devait apporter le blé de Sicile et d'Alexandrie, était partie seulement à l'époque où elle aurait dû revenir; il en résultait qu'en peu de jours la cherté du grain était devenue excessive, puisque la famine lui avait succédé, et que Rome, mourante de faim comme un seul homme, et les yeux tournés vers le midi, courait tout entière aux bords du Tibre à chaque vaisseau qui remontait du port d'Ostie; or, le matin du jour où Néron avait passé la nuit avec Locuste, et le lendemain de celui où les nouvelles de la révolte de Galba étaient arrivées, le peuple mécontent et affamé était rassemblé au Forum, lorsque l'on signala un bâtiment. Tout le monde courut au port Oelius, croyant ce bâtiment l'avant-garde de la flotte nourricière, et chacun se précipita à bord avec des cris de joie. Le bâtiment rapportait du sable d'Alexandrie pour les lutteurs de la cour; les murmures et les imprécations éclatèrent hautement.
Parmi les mécontents, un homme se faisait remarquer: c'était un affranchi de Galba, nommé Icelus. La veille au soir il avait été arrêté; mais, pendant la nuit, une centaine d'hommes armés s'étaient portés à la prison, et l'avaient délivré. Il reparaissait donc au milieu du peuple, fort de sa persécution momentanée, et, profitant de cet avantage, il appelait les assistants à une révolte ouverte; mais ceux-ci balançaient encore, par ce reste d'obéissance à ce qui existe, dont on ne se rend pas compte, mais que les esprits vulgaires brisent si difficilement; lorsqu'un jeune homme, le visage caché sous son pallium, passa près de lui, et lui tendit un feuillet déchiré d'une tablette. Icelus prit la plaque d'ivoire enduite de cire qu'on lui présentait, et vit avec joie que le hasard venait à son secours, en lui livrant une preuve contre Néron: cette tablette contenait le projet qu'avait arrêté l'empereur pendant la nuit qu'il avait passée avec Sporus, de brûler une seconde fois cette Rome qui se lassait d'applaudir à ses chants, et de lâcher les bêtes féroces pendant l'incendie, afin que les Romains ne pussent pas éteindre le feu. Icelus lut à haute voix les lignes écrites sur la tablette, et cependant on hésitait à le croire, tant une pareille vengeance paraissait insensée. Quelques personnes même criaient que sans doute l'ordre que venait de lire Icelus était un ordre supposé, lorsque Nymphidius Sabinus prit la tablette des mains de l'affranchi, et déclara qu'il reconnaissait parfaitement, non seulement l'écriture de l'empereur, mais encore sa manière de raturer, d'effacer et d'intercaler. À ceci, il n'y avait rien à répondre, Nymphidius Sabinus, comme préfet du prétoire, ayant eu souvent l'occasion de recevoir des lettres autographes de Néron.
En ce moment plusieurs sénateurs passèrent en désordre et sans manteau; ils se rendaient au Capitole où ils étaient convoqués; le chef du sénat ayant vu le matin même une tablette pareille à celle que l'inconnu avait remise à Icelus, et sur laquelle était écrit le projet détaillé d'inviter tous les sénateurs à un grand repas et de les empoisonner tous ensemble et d'un seul coup, le peuple se mit à leur suite, et revint inonder le Forum, nombreux et pressé comme des vagues, et semblable à un flux qui recouvre le port; puis, en attendant ce que le sénat allait décider, il s'attaqua aux statues de Néron, n'osant encore s'en prendre à lui-même. Du haut de la terrasse du Palatin l'empereur vit les outrages auxquels ses effigies étaient soumises; alors il s'habilla de noir pour descendre vers le peuple et se présenter à lui en suppliant; mais au moment où il allait sortir, les cris de la foule avaient pris une telle expression de menace et de rage, qu'il rentra précipitamment, se fit ouvrir une porte de derrière, et se sauva dans les jardins de Servilius. Une fois à l'abri dans cette retraite que personne que ses confidents les plus intimes ne savait avoir été choisie par lui, il envoya Phaon au chef des prétoriens.
Mais l'agent de Galba avait précédé au camp l'agent de César. Nymphidius Sabinus venait de promettre au nom du nouvel empereur sept mille cinq cents drachmes par tête, et à chaque soldat des armées qui seraient dans les provinces douze cent cinquante drachmes: le chef des prétoriens répondit donc à Phaon que tout ce qu'il pouvait faire, c'était de donner pour la même somme la préférence à Néron. Phaon rapporta cette réponse à l'empereur; mais la somme demandée s'élevait à deux cent quatre-vingt-cinq millions cent soixante-deux mille trois cents francs de notre monnaie, et le trésor était épuisé par des prodigalités insensées, de sorte que l'empereur ne possédait pas la vingtième partie de cette somme. Cependant Néron ne désespérait point: la nuit approchait, et, avec l'aide de ses anciens amis, dont, grâce aux ténèbres, il pouvait aller implorer l'assistance sans être vu, il parviendrait peut-être à rassembler cette somme.
La nuit s'abaissa sur la ville pleine de tumulte et de lueurs: partout où il y avait un forum, une place, un carrefour, il y avait des groupes éclairés par des torches. Au milieu de toute cette foule animée de tant de sentiments divers, les nouvelles les plus étranges et les plus contradictoires circulaient comme si un aigle les secouait de ses ailes, et toutes obtenaient créance, si insensées et si incohérentes qu'elles fussent. Alors il s'élevait dans les airs des clartés et des rumeurs qu'on eût prises de loin pour des éruptions de volcans et des rugissements de bêtes féroces. Au milieu de tout ce tumulte, les prétoriens quittèrent leurs casernes et allèrent camper hors de Rome; partout où ils passèrent le silence se rétablit, car on ne savait encore pour qui ils étaient; mais à peine la foule les avait elle perdus de vue qu'elle se remettait à secouer ses torches et à hurler, désordonnée et menaçante.
Cependant, malgré l'agitation de la ville, Néron se hasarda à descendre, déguisé sous les habits d'un homme du peuple, des jardins de Servilius, où, comme nous l'avons dit, il s'était retiré pendant toute la journée. Cette démarche hasardée lui était inspirée par l'espoir de trouver une aide, sinon dans les bras, du moins dans la bourse de ses anciens compagnons de débauche; mais il eut beau se traîner de maison en maison, s'agenouiller en suppliant à toutes les portes et implorer comme un mendiant cette aumône qui seule pouvait racheter sa vie; mais il eut beau appeler et gémir, les coeurs restèrent insensibles et les portes fermées. Alors, comme cette multitude lassée des délais du sénat commençait de se faire entendre, Néron comprit qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Au lieu de retourner aux jardins de Servilius, il se dirigea vers le Palatin pour y prendre de l'or et quelques bijoux précieux. Arrivé à la fontaine de Jupiter, il se glissa derrière le temple de Vesta, parvint jusqu'à l'ombre que projetaient les murs du palais de Tibère et de Caligula; gagna la porte qui s'était ouverte pour son arrivée de Corinthe, traversa ces jardins magnifiques qu'il allait être forcé d'abandonner pour les grèves désertes de la proscription, puis, rentrant dans la maison dorée, il gagna sa chambre par des corridors secrets et obscurs: en y entrant il jeta un cri de surprise.
Pendant son absence, les gardes du Palatin avaient pris la fuite, emportant avec eux tout ce qui s'était trouvé à leur portée: couvertures attaliques, vases d'argent, meubles précieux. Néron courut au petit coffre où il avait renfermé le poison de Locuste, et ouvrit le tiroir; mais la boîte d'or avait disparu, et avec elle la dernière ressource contre la honte d'une mort publique et infâme. Alors se sentant faible contre le danger, délaissé ou trahi par tout le monde, celui qui la veille encore était le maître de la terre, se jeta la face contre le plancher, et se roula, appelant à son aide avec des cris insensés. Trois personnes accoururent: c'étaient Sporus, Epaphrodite, son secrétaire, et Phaon, son affranchi.