Acté

Chapter 14

Chapter 143,965 wordsPublic domain

Enfin leurs épées se touchèrent; deux serpents qui jouent, deux éclairs qui se croisent, sont plus faciles à suivre dans leur flamboyante rapidité que ne l'était le mouvement de l'épée qu'ils tenaient de la main droite et avec laquelle ils s'attaquaient, tandis que de la gauche ils paraient comme avec un bouclier. Passant successivement de l'attaque à la défense, et avec une régularité merveilleuse, l'élève fit d'abord reculer le maître jusqu'au pied du trône où était l'empereur, et le maître à son tour fit reculer l'élève jusqu'au podium, où siégeaient les vestales; puis ils revinrent au milieu du cirque, sains et saufs tous deux, quoique vingt fois la pointe de chaque épée se fût approchée assez près de la poitrine pour déchirer la tunique sous laquelle elle cherchait le coeur; enfin le plus jeune des deux fit un bond en arrière; les spectateurs crièrent: il en tient! Mais aussitôt, quoique le sang coulât par le bas de sa tunique, le long d'une de ses cuisses, il revint au combat, plus acharné qu'auparavant, et au bout de deux passes, ce fut le maître à son tour qui indiqua, par un mouvement imperceptible à des yeux moins exercés que ceux qui le regardaient, que la froide sensation du fer venait de passer dans ses veines; mais cette fois aucun cri ne se fit entendre: l'extrême curiosité est muette; on n'entendait, à quelques coups habilement portés ou parés, que ce frémissement sourd qui indique à l'acteur que si le public ne l'applaudit pas, ce n'est pas faute de l'apprécier, mais au contraire pour ne pas l'interrompre dans son jeu. Aussi chacun des combattants redoublait-il d'ardeur, et les épées continuèrent-elles de voltiger avec la même vélocité, si bien que cette singulière lutte menaçait de n'avoir pas d'autre fin que l'épuisement des forces, lorsque le maître, en reculant devant l'élève, glissa et tomba tout à coup: son pied avait porté sur la terre fraîche de sang; l'élève, profitant de cet avantage que lui donnait le hasard, se précipita sur lui; mais au grand étonnement des spectateurs, on ne les vit se relever ni l'un ni l'autre; le peuple tout entier se leva en joignant les deux mains et en criant: Grâce! liberté! mais aucun des deux combattants ne répondit. Le maître des jeux entra alors dans le cirque, apportant de la part de l'empereur les palmes de victoire et les baguettes de liberté; mais il était trop tard, les champions étaient déjà, sinon victorieux, du moins libres: ils s'étaient enferrés l'un l'autre, et tués tous deux.

Aux dimachères devaient succéder, comme nous l'avons dit, les andabates; sans doute on les avait inscrits immédiatement après les dimachères pour réjouir le peuple par un contraste; car à ces nouveaux gladiateurs l'art et l'adresse étaient complètement inutiles; ils allaient la tête entièrement enfermée dans un casque qui n'avait d'ouverture qu'à la place de la bouche pour les laisser respirer; et en face des oreilles pour qu'ils pussent entendre; ils combattaient donc en aveugles. Le peuple se réjouissait fort, au reste, à ce terrible colin-maillard où chaque coup portait, les adversaires n'ayant aucune armure défensive qui pût ni le repousser ni l'amortir.

Au moment où les nouvelles victimes, car ces malheureux ne méritaient pas le nom de combattants, étaient introduites dans l'arène, au milieu des éclats de rire de la multitude, Anicétus s'approcha de l'empereur et lui remit des lettres. Néron les lut avec une grande inquiétude, et à la dernière une altération profonde se peignit sur son visage. Il resta un instant pensif, puis, se levant tout à coup, il s'élança hors du cirque en faisant signe de continuer les jeux malgré son absence; cette circonstance, qui n'était pas nouvelle, car souvent des affaires pressantes appelaient inopinément, au milieu d'une fête, les Césars au forum, au sénat ou au palatin, loin d'avoir un résultat fâcheux pour les plaisirs des spectateurs, leur donnait au contraire une nouvelle liberté, car n'étant plus empêché par la présence de l'empereur, le peuple devenait alors véritablement roi: les jeux comme l'avait ordonné Néron, continuèrent donc d'avoir leur cours, quoique César ne fût plus là pour y présider.

Les deux champions se mirent donc en marche pour se rejoindre, traversant le cirque dans sa largeur; à mesure qu'ils s'approchaient l'un de l'autre, on les voyait, substituant le sens de l'ouïe à celui de la vue, essayer d'écouter le danger qu'ils ne pouvaient voir; mais on comprend combien une pareille appréciation était trompeuse: aussi étaient-ils encore loin l'un de l'autre qu'ils agitaient déjà leurs épées, qui ne frappaient encore que l'air; enfin excités par ces cris: En avant, en avant! à droite! à gauche! ils s'avancèrent avec plus de hardiesse; mais, se dépassant sans se toucher, ils finirent par se tourner le dos en continuant de se menacer. Aussitôt les éclats de rire et les huées des spectateurs devinrent tels qu'ils s'aperçurent de ce qu'ils venaient de faire; et, se retournant d'un même mouvement, ils se retrouvèrent en face l'un de l'autre et à portée: leurs épées se touchèrent, et en même temps, frappant d'une manière différente, l'un reçut un coup de pointe dans la cuisse droite, l'autre un coup d'estoc sur le bras gauche. Chaque blessé fit un mouvement, et les deux adversaires se trouvèrent de nouveau séparés, et ne sachant plus comment se rejoindre. Alors, l'un des deux se coucha à terre pour écouter le bruit des pas, et surprendre son ennemi, puis, comme il s'approchait, pareil à un serpent caché qui darde sa langue, le gladiateur couché atteignit son adversaire une seconde fois; celui-ci se sentant dangereusement blessé, fit un pas rapide en avant, heurta du pied le corps de son ennemi, et alla tomber à deux ou trois palmes de lui, mais, se relevant aussitôt, il décrivit avec son épée un cercle horizontal si rapide et si vigoureux que l'arme, rencontrant le cou de son adversaire à l'endroit où cessait de le protéger le casque, lui enleva la tête de dessus les épaules aussi habilement qu'eût pu le faire le bourreau; le tronc resta un instant debout, tandis que la tête, enfermée dans son enveloppe de fer, roulait loin de lui, puis, faisant quelques pas stupides et insensés, comme s'il cherchait après elle, il tomba sur le sable qu'il inonda de sang. Aux cris du peuple, le gladiateur qui était resté debout jugea que le coup qu'il venait de porter était mortel, mais il ne continua pas moins de se tenir en défense contre l'agonie de son adversaire. Alors un des maîtres entra et lui ouvrit son casque, en criant:

--Tu es libre et vainqueur.

Il sortit alors par la porte qu'on appelait sana vivaria, parce que c'était par elle que quittaient le cirque les combattants échappés à la mort, tandis qu'on emportait le cadavre dans le spoliaire, espèce de caverne située sous les degrés de l'amphithéâtre, où des médecins attendaient les blessés, et où deux hommes se promenaient, l'un habillé en Mercure et l'autre en Pluton: Mercure, afin de voir s'il était demeuré dans les corps, en apparence insensibles, quelque reste de vitalité, les touchait avec un caducée rougi à la forge, tandis que Pluton assommait avec un maillet ceux que les médecins jugeaient incapables de guérison.

À peine les andabates furent-ils sortis, qu'un grand tumulte régna dans le cirque; aux gladiateurs allaient succéder les bestiaires, et ceux-là étaient des chrétiens, de sorte que toute la haine était pour les hommes et toute la sympathie pour les animaux. Cependant, quelle que fut l'impatience de la foule, force lui fut d'attendre que les esclaves eussent passé les râteaux sur le sable du cirque, mais cette opération fut hâtée par les cris furieux qui s'élevaient de tous les points de l'amphithéâtre; enfin les esclaves se retirèrent, l'arène resta un instant vide, et la multitude dans l'attente; enfin une porte s'ouvrit, et tous les regards se tournèrent vers les nouvelles victimes qui allaient entrer.

Ce fut d'abord une femme, vêtue d'une robe blanche et couverte d'un voile blanc. On la conduisit vers un des arbres, et on l'y attacha par le milieu du corps; alors un des esclaves lui arracha son voile, et les spectateurs purent voir une figure d'une beauté parfaite, pâle, mais résignée: un long murmure se fit entendre. Malgré son titre de chrétienne, la jeune fille avait, dès la première vue, ému l'âme de cette foule si impressionnable et si changeante. Pendant que tous les yeux étaient fixés sur elle, une porte parallèle s'ouvrit, et un jeune homme entra: c'était l'habitude d'exposer ainsi aux bêtes un chrétien et une chrétienne, en donnant à l'homme tous les moyens de défense, afin que le désir de retarder non seulement sa mort, mais encore celle de sa compagne, que l'on choisissait toujours soeur, maîtresse ou mère, donnant au fils, à l'amant ou au frère un nouveau courage, prolongeât un combat que les chrétiens refusaient presque toujours pour le martyre, quoiqu'ils sussent que, s'ils triomphaient des trois premiers animaux qu'on lâchait contre eux, ils étaient sauvés.

En effet, quoique cet homme, dont au premier aspect il était facile de reconnaître la vigueur et la souplesse, fût suivi de deux esclaves dont l'un portait une épée et deux javelots, et dont l'autre conduisait un coursier numide, il ne parut pas disposé à donner au peuple le spectacle de la lutte qu'il attendait. Il s'avança lentement dans le cirque, promena autour de lui un regard calme et assuré, puis, faisant signe de la main que le cheval et les armes étaient inutiles, il regarda le ciel, tomba à genoux et se mit à prier. Alors le peuple, trompé dans son attente, commença de menacer et de rugir: c'était un combat et non un martyre qu'il était venu voir, et les cris: «À la croix! à la croix!» se firent entendre, car, supplice pour supplice, il préférait au moins celui dont l'agonie était la plus longue. Alors un rayon de joie ineffable apparut dans les yeux du jeune homme, et il étendit les bras en signe d'actions de grâces, heureux qu'il était de mourir de la même mort dont le Sauveur avait fait une apothéose: en ce moment il entendit un si profond soupir qu'il se retourna.

--Silas! Silas!... murmura la jeune fille.

--Acté! s'écria le jeune homme en se relevant et en se précipitant vers elle.

--Silas, ayez pitié de moi, dit Acté; lorsque je vous ai reconnu, un espoir est entré dans mon coeur. Vous êtes brave et fort, Silas, habitué à lutter avec les habitants des forêts et les hôtes du désert, peut-être si vous eussiez combattu nous eussiez-vous sauvés tous deux.

--Et le martyre! interrompit Silas en montrant le ciel.

--Et la douleur! dit Acté en laissant tomber sa tête sur sa poitrine. Hélas! je ne suis pas comme toi née dans une ville sainte; je n'ai point entendu la parole de vie de la bouche de celui pour qui nous allons mourir: je suis une jeune fille de Corinthe, élevée dans la religion de mes ancêtres; ma foi et ma croyance sont nouvelles, et le mot de martyre ne m'est connu que depuis hier; peut-être aurais-je encore du courage pour moi-même; mais, Silas, s'il me faut vous voir mourir devant moi de cette mort lente et cruelle, peut-être n'en aurais-je pas pour vous.

--C'est bien, je combattrai, répondit Silas: car je suis toujours sûr de retrouver plus tard la joie que vous m'enlevez aujourd'hui. Alors, faisant un signe de commandement aux esclaves: Mon cheval, mon épée et mes javelots! dit-il à haute voix et avec un geste d'empereur.

Et la multitude se mit à battre des mains, car elle comprit à cette voix et à ce geste qu'elle allait voir une de ces luttes herculéennes comme il lui en fallait pour ranimer ses sensations blasées par les combats ordinaires.

Silas s'approcha d'abord du cheval; c'était comme lui un fils de l'Arabie; ces deux compatriotes se reconnurent; l'homme dit au cheval quelques paroles dans une langue étrangère, et, comme si le noble animal les eût comprises, il répondit en hennissant. Alors Silas arracha du dos et de la bouche de son compagnon la selle et la bride que les Romains lui avaient imposés en signe d'esclavage, et l'enfant du désert bondit en liberté autour de celui qui venait de la lui rendre.

Pendant ce temps Silas se débarrassait à son tour de ce que son costume avait de gênant, et, roulant son manteau rouge autour de son bras gauche, il resta avec sa tunique et son turban. Alors il ceignit son épée, prit ses javelots, appela son cheval qui obéit, docile comme une gazelle et, s'élançant sur son dos, il fit, en se courbant sur le cou, et sans autre secours pour le diriger que celui de ses genoux et de sa voix, trois fois le tour de l'arbre où était enchaînée Acté, pareil à Persée prêt à défendre Andromède: l'orgueil de l'Arabe venait de reprendre le dessus sur l'humilité du chrétien.

En ce moment une porte à deux battants s'ouvrit au dessous du podium, et un taureau de Cordoue, excité par des esclaves, entra en mugissant dans le cirque; mais à peine y eut-il fait dix pas, qu'épouvanté du grand jour, de la vue des spectateurs et des cris de la multitude, il plia sur ses jarrets de devant, abaissa sa tête jusque sur la terre, et, dirigeant sur Silas ses yeux stupides et féroces, il commença à se lancer, avec les pieds de devant, du sable sous le ventre, à écorcher le sol avec ses cornes, et à souffler la fumée par ses naseaux. En ce moment un des maîtres lui jeta un mannequin bourré de paille et ressemblant à un homme, le taureau s'élança aussitôt dessus et le foula aux pieds; mais au moment où il était le plus acharné contre lui, un javelot partit en sifflant de la main de Silas, et alla s'enfoncer dans son épaule: le taureau poussa un rugissement de douleur, puis, abandonnant aussitôt l'ennemi fictif pour l'adversaire réel, il s'avança sur le Syrien, rapide, la tête basse et, traînant sur le sable un sillon de sang. Mais celui-ci le laissa tranquillement s'approcher, puis, lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas de lui, il fit faire, avec l'aide de la voix et des genoux, un bond de côté à sa légère monture, et tandis que le taureau passait, emporté par sa course, le second javelot alla cacher dans les flancs ses six pouces de fer: l'animal s'arrêta frémissant sur ses quatre pieds, comme s'il allait tomber, puis, se retournant presque aussitôt, il se rua sur le cheval et le cavalier; mais le cheval et le cavalier commencèrent à fuir devant lui, comme emportés par un tourbillon.

Ils firent ainsi trois fois le tour de l'amphithéâtre, le taureau s'affaiblissant à chaque fois et perdant du terrain sur le cheval et sur le cavalier; enfin, au troisième tour il tomba sur ses genoux; mais presque aussitôt se relevant, il poussa un mugissement terrible, et, comme s'il eût perdu l'espoir d'atteindre Silas, il regarda circulairement autour de lui, pour voir s'il ne trouverait pas quelque autre victime où épuiser sa colère: c'est alors qu'il aperçut Acté. Il sembla douter un instant que ce fût un être animé, tant son immobilité et sa pâleur lui donnaient l'aspect d'une statue, mais bientôt, tendant le cou et les narines, il aspira l'air qui venait de son côté. Aussitôt, rassemblant toutes ses forces, il piqua droit sur elle: la jeune fille le vit venir, et poussa un cri de terreur; mais Silas veillait sur elle: ce fut lui à son tour qui s'élança vers le taureau, et le taureau qui sembla le fuir; mais en quelques élans de son fidèle numide, il l'eût bientôt rejoint: alors il sauta du dos de son cheval sur celui du taureau, et, tandis que du bras gauche il le saisissait par une corne et lui tordait le cou, de l'autre il lui plongeait son épée dans la gorge jusqu'à la poignée; le taureau égorgé tomba expirant à une demi-lance d'Acté, mais Acté avait fermé les yeux, attendant la mort, et les applaudissements seuls du cirque lui apprirent la première victoire de Silas.

Trois esclaves entrèrent alors dans le cirque, deux conduisaient chacun un cheval qu'ils attelèrent au taureau afin de le traîner hors de l'amphithéâtre; le troisième tenait une coupe et une amphore; il emplit la coupe et la présenta au jeune Syrien; celui-ci y trempa ses lèvres à peine, et demanda d'autres armes: on lui apporta un arc, des flèches et un épieu; puis tout le monde se hâta de sortir, car au-dessous du trône que l'empereur avait laissé vide, une grille se soulevait, et un lion de l'Atlas, sortant de sa loge, entrait majestueusement dans le cirque.

C'était bien le roi de la création, car, au rugissement dont il salua le jour, tous les spectateurs frémirent, et le coursier lui-même, se défiant pour la première fois de la légèreté de ses pieds, répondit par un hennissement de terreur. Silas seul, habitué à cette voix puissante pour l'avoir plus d'une fois entendue retentir dans les déserts qui s'étendent du lac Asphalte aux sources de Moïse, se prépara à la défense ou à l'attaque en s'abritant derrière l'arbre le plus voisin de celui où était attachée Acté, et en apprêtant sur son arc la meilleure et la plus acérée de ses flèches; pendant ce temps-là, son noble et puissant ennemi s'avançait avec lenteur et confiance, ne sachant pas ce qu'on attendait de lui, ridant les plis de sa large face, et balayant le sable de sa queue. Alors les maîtres lui lancèrent pour l'exciter des traits émoussés avec des banderoles de différentes couleurs; mais lui, impassible et grave, continuait de s'avancer sans s'inquiéter de ces agaceries, lorsque tout à coup, au milieu des baguettes inoffensives, une flèche acérée et sifflante passa comme un éclair, et vint s'enfoncer dans une de ses épaules. Alors il s'arrêta tout à coup avec plus d'étonnement que de douleur, et comme ne pouvant comprendre qu'un être humain fût assez hardi pour l'attaquer: il doutait encore de sa blessure; mais bientôt ses yeux devinrent sanglants, sa gueule s'ouvrit, un rugissement grave et prolongé, pareil au bruissement du tonnerre, s'échappa comme d'une caverne de la profondeur de sa poitrine; il saisit la flèche fixée dans la plaie, et la brisa entre ses dents; puis, jetant autour de lui un regard qui, malgré la grille qui les protégeait, fit reculer les spectateurs eux-mêmes, il chercha un objet où faire tomber sa royale colère: en ce moment il aperçut le coursier, frémissant comme s'il sortait de l'eau glacée, quoiqu'il fût couvert de sueur et d'écume; et, cessant de rugir, pour pousser un cri court, aigu et réitéré, il fit un bond qui le rapprocha de vingt pas de la première victime qu'il avait choisie.

Alors commença une seconde course plus merveilleuse encore que la première; car là il n'y avait plus même la science de l'homme pour gâter l'instinct des animaux; la force et la vitesse se trouvèrent aux prises dans toute leur sauvage énergie, et les yeux de deux cent mille spectateurs se détournèrent un instant des deux chrétiens pour suivre autour de l'amphithéâtre cette chasse fantastique d'autant plus agréable à la foule qu'elle était moins attendue: un second élan avait rapproché le lion du cheval, qui, acculé au fond du cirque, n'osant fuir ni à droite ni à gauche, s'élança par dessus la tête de son ennemi, qui se mit à le poursuivre par bonds inégaux, hérissant sa crinière, et poussant de temps en temps des rauquements aigus auxquels le fugitif répondait par des hennissements d'épouvante; trois fois on vit passer comme une ombre, comme une apparition, comme un coursier infernal échappé du char de Pluton, l'enfant rapide de la Numidie, et chaque fois, sans que le lion parût faire effort pour le suivre, on le vit se rapprocher de celui qu'il poursuivait jusqu'à ce qu'enfin, rétrécissant toujours le cercle, il se trouvât courir parallèlement avec lui; enfin le cheval, voyant qu'il ne pouvait plus échapper à son ennemi, se dressa tout debout le long de la grille, battant convulsivement l'air de ses pieds de devant; alors le lion s'approcha lentement, comme fait un vainqueur sûr de sa victoire, s'arrêtant de temps en temps pour rugir, secouer sa crinière et déchirer alternativement le sable de l'arène avec chacune de ses griffes. Quant au malheureux coursier, fasciné comme le sont, dit-on, les daims et les gazelles à la vue du serpent, il tomba, se débattant, et se roula sur le sable dans l'agonie de la terreur: en ce moment, une seconde flèche partit de l'arc de Silas, et alla s'enfoncer profondément entre les côtes du lion: l'homme venait au secours du coursier et rappelait à lui la colère qu'il avait détournée un instant de lui.

Le lion se retourna, car il commençait de comprendre qu'il y avait dans le cirque un ennemi plus terrible que celui qu'il venait d'abattre en le regardant; ce fut alors qu'il aperçut Silas qui venait de tirer de sa ceinture une troisième flèche et la posait sur la corde de son arc; il s'arrêta un instant en face de l'homme, cet autre roi de la création. Cet instant suffit au Syrien pour envoyer à son ennemi un troisième messager de douleur, qui traversa la peau mouvante de sa face et alla s'enfoncer dans son cou; puis ce qui se passa alors fut rapide comme une vision: le lion s'élança sur l'homme, l'homme le reçut sur son épieu. Puis l'homme et le lion roulèrent ensemble; on vit voler des lambeaux de chair, et les spectateurs les plus proches se sentirent mouiller d'une pluie de sang. Acté jeta un cri d'adieu à son frère: elle n'avait plus de défenseur, mais aussi elle n'avait plus d'ennemi: le lion n'avait survécu à l'homme que le temps nécessaire à sa vengeance, l'agonie du bourreau avait commencé comme celle de la victime finissait: quant au cheval, il était mort sans que le lion l'eût touché.

Les esclaves rentrèrent, et emportèrent, au milieu des cris, des applaudissements frénétiques de la multitude, le cadavre de l'homme et des animaux.

Alors tous les yeux se reportèrent sur Acté, que la mort de Silas laissait sans défense. Tant qu'elle avait vu son frère vivant, elle avait espéré pour elle. Mais en le voyant tomber elle avait compris que tout était fini, et elle avait essayé de murmurer, pour lui qui était mort et pour elle qui allait mourir, des prières qui s'éteignaient en sons inarticulés, sur ses lèvres pâles et muettes: au reste, contre l'habitude, il y avait sympathie pour elle dans cette foule, qui la reconnaissait à ses traits pour une Grecque; tandis qu'elle l'avait prise d'abord pour une juive. Les femmes, et les jeunes gens, qui surtout commençaient à murmurer, et quelques spectateurs, se levaient pour demander sa grâce, lorsque les cris: «Assis! assis!» se firent entendre des gradins supérieurs: une grille s'était levée, et une tigresse se glissait dans l'arène.

À peine sortie de sa loge, elle se coucha à terre, regardant autour d'elle avec férocité, mais sans inquiétude et sans étonnement; puis elle aspira l'air, et se mit à ramper comme un serpent vers l'endroit où le cheval s'était abattu: arrivée là, elle se dressa comme il avait fait contre la grille, flairant et mordant les barreaux qu'il avait touchés, puis elle rugit doucement, interrogeant le fer, et le sable et l'air, sur la proie absente: alors des émanations de sang tiède encore et de chair palpitante parvinrent jusqu'à elle, car les esclaves, cette fois, n'avaient pas pris la peine de retourner le sable: elle marcha droit à l'arbre contre lequel s'était livré le combat de Silas et du lion, ne se détournant à droite et à gauche que pour ramasser des lambeaux de chair qu'avait fait voler autour de lui le noble animal qui l'avait précédée dans le cirque, enfin elle arriva à une flaque de sang que le sable n'avait point encore absorbée, et elle se mit à boire comme un chien altéré, rugissant et s'animant à mesure qu'elle buvait: puis, lorsqu'elle eut fini, elle regarda de nouveau autour d'elle avec des yeux étincelants, et ce fut alors seulement qu'elle aperçut Acté, qui, attachée à l'arbre et les yeux fermés, attendait la mort sans oser la voir venir.