Chapter 11
Tout était un sujet d'étonnement pour Acté; elle n'avait jamais entendu parler des chrétiens chez son père que comme d'une secte d'idéologues insensés qui venait augmenter le nombre de toutes ces petites écoles systématiques où se discutaient le dogme de Pythagore, la morale de Socrate, la philosophie d'Épicure ou les théories de Platon; et, à la cour de César, que comme d'une race impie livrée aux plus affreuses superstitions et aux plus infâmes débauches, bonne à jeter au peuple, lorsque le peuple demandait une expiation; bonne à jeter aux lions, lorsque les grands demandaient une fête. Il n'y avait qu'un jour qu'elle avait été secourue par Paul; il n'y avait qu'un jour qu'elle voyait des chrétiens, et cependant ce peu d'heures avait suffi pour détruire toute cette fausse opinion que la philosophie grecque et la haine impériale avaient pu lui donner. Ce qu'elle avait surtout compris dans la secte nouvelle, c'était le dévouement, car le dévouement est presque toujours, quelles que soient sa croyance et sa foi, la vertu dominante de la femme qui aime; de sorte qu'elle s'était laissé prendre d'une sympathie instinctive à cette religion qui commandait aux puissants la protection envers les faibles, aux riches la charité envers les pauvres, et aux martyrs la prière pour leurs bourreaux.
Le soir, à la même heure qu'elle était partie la veille, elle se remit en chemin. Cette fois, la route fut plus longue les voyageurs laissèrent à leur droite Capoue, qu'une faute d'Annibal a illustrée à l'égal d'une victoire; puis ils s'arrêtèrent sur les rives du Volturne. À peine y étaient-ils, qu'une barque sortit d'une petite anse, conduite par un batelier, et s'approcha d'eux. Arrivés sur le bord, Paul et l'inconnu échangèrent un signe de reconnaissance: le vieillard et Acté descendirent dans la barque.
Déposé sur l'autre rive, Paul tendit une pièce de monnaie au batelier; mais celui-ci, tombant à genoux, baisa en silence le bas du manteau de l'apôtre, et resta humilié et priant dans cette posture encore longtemps après que celui auquel il venait de donner cette marque de respect se fut éloigné de lui. Vers les trois heures, un homme, assis sur une de ces pierres que les Romains plaçaient aux revers des routes pour aider les voyageurs à remonter sur leurs chevaux, se leva à leur approche: c'était leur silencieux et vigilant courrier, qui les attendait comme la veille pour les guider vers leur asile du soir. Cette fois, ce n'était plus une maison élégante, comme celle de la veille, qui les attendait: c'était une pauvre chaumière; ce n'était pas un souper splendide, servi dans un triclinium de marbre, c'était la moitié d'un pain trempé de larmes, c'était le nécessaire du pauvre, offert avec le même respect que le superflu du riche.
Un homme les reçut: il avait au front le stigmate des esclaves, un collier de fer au cou, deux cercles de fer aux jambes; c'était le berger d'une riche villa; il menait paître des milliers des brebis appartenant à un maître dur et avare, et il n'avait pas une peau de mouton à jeter sur ses épaules; il avait placé sur une table un pain, près de ce pain un de ces vases de grès, à la matière commune, mais à la forme charmante; puis il avait étendu dans un coin de la chambre un lit de fougères et de roseaux; et en faisant cela sans doute cet homme avait fait plus aux yeux du Seigneur que n'aurait pu faire le riche avec la plus splendide hospitalité.
Paul s'assit à table, et Acté près de lui; puis leur hôte, ayant fait ce qu'il avait pu pour eux, entra dans une chambre à côté, et bientôt ils entendirent à travers la porte mal fermée des plaintes et des sanglots. Acté posa sa main sur le bras de Paul:
--N'entendez-vous pas, mon père? lui dit-elle.
--Oui, ma fille, répondit le vieillard, on pleure ici des larmes amères, mais celui qui afflige peut consoler.
Un instant après leur hôte rentra, et alla s'asseoir, sans dire un mot, dans un coin de la chambre; puis, appuyant ses coudes sur ses genoux, il laissa tomber sa tête entre ses mains.
Acté, le voyant si triste et si accablé, alla s'agenouiller près de lui:
--Esclave, lui dit-elle tout bas, pourquoi ne t'adresses-tu pas à cet homme? peut-être aurait-il quelque remède à ton affliction, quelque consolation à ta douleur.
--Merci, lui répondit l'esclave, mais notre affliction et notre douleur ne sont pas de celles qu'on guérit avec des paroles.
--Homme de peu de foi, dit Paul en se levant, pourquoi doutes-tu? ne sais tu pas les miracles du Christ?
--Oui, mais le Christ est mort, s'écria l'esclave en secouant la tête; les Juifs lui ont mis les bras en croix, et il est maintenant au ciel, à la droite de son père. Béni soit son nom!
--Ne sais-tu pas, reprit Paul, qu'il a légué son pouvoir à ses apôtres?
--Mon enfant, mon pauvre enfant! dit le père, éclatant en sanglots, et sans répondre au vieillard.
Un gémissement sourd, qui se fit entendre dans la chambre à côté, s'éveilla comme un écho à cette explosion de douleur.
--O mon père! dit Acté en revenant vers Paul, si vous pouvez quelque chose pour ces malheureux, faites ce que vous pouvez, je vous en supplie; car quoique j'ignore la cause de leur désespoir, il me déchire l'âme; demandez-lui donc ce qu'il a, peut-être vous répondra-t-il, à vous.
--Ce qu'il a, je le sais, dit le vieillard: il manque de foi.
--Et comment voulez-vous que je croie, dit l'affligé? Comment voulez-vous que j'espère? Toute ma vie jusqu'aujourd'hui n'a été qu'une douleur: esclave et fils d'esclave, je n'ai jamais eu une heure de joie; enfant, je n'étais pas même libre au sein de ma mère; jeune homme, il m'a fallu travailler incessamment sous la verge et sous le fouet; père et époux, on me retient chaque jour la moitié du pain qui serait nécessaire à ma femme et à mon enfant! à mon enfant qui, atteint jusque dans le ventre de sa mère par les coups dont ils l'ont accablée pendant sa grossesse, est venu au monde maudit, estropié, muet! mon enfant, que nous aimions, tout frappé de la colère céleste qu'il était, et que nous espérions voir échapper à son sort par son malheur même! Eh bien! non, c'était trop de bonheur! son maître l'a vendu hier à un de ces hommes qui font trafic de chair; qui estiment ce que peut rapporter chaque infirmité; qui s'enrichissent à faire mendier pour eux sur la place de Rome des malheureux dont chaque soir ils rouvrent les plaies ou brisent les membres; et demain, demain! on nous l'arrache pour le livrer à cette torture; lui, pauvre innocent, qui n'aura pas même une voix pour se plaindre, pour nous appeler à son secours et pour maudire ses bourreaux!...
--Et si Dieu guérissait ton enfant? dit le vieillard.
--Oh! alors, on nous le laisserait, s'écria le père, car ce qu'ils vendent et achètent, ces misérables, c'est sa misère et son infortune, ses jambes brisées, sa langue muette; s'il marchait et s'il parlait, ce serait un enfant comme tous les enfants, et il n'aurait de valeur que lorsqu'il deviendrait un homme.
--Ouvre cette porte, dit Paul.
L'esclave se leva, l'oeil fixe et le visage étonné, plein de doute et d'espoir à la fois, et s'approchant de la porte, il obéit à l'ordre que venait de lui donner le vieillard. Le regard d'Acté, tout voilé de larmes qu'il était, put alors pénétrer dans la seconde chambre; il y avait, comme dans la première, un lit de paille; sur cette paille, un enfant de quatre ou cinq ans était assis, souriant avec insouciance, et jouant avec quelques fleurs, tandis que, près de lui, la face contre terre, raidie et immobile, une femme était couchée, les mains enfoncées dans ses cheveux, et pareille à une statue du Désespoir.
La figure de l'apôtre prit à ce spectacle une expression sublime de confiance et de foi: ses yeux se levèrent vers le ciel, fixes et ardents, comme s'ils pénétraient jusqu'au trône du Saint des saints; un rayon de lumière se joua autour de ses cheveux blancs comme une auréole, et, sans quitter sa place, sans faire un pas, il étendit lentement et gravement la main vers l'enfant, et dit ces seules paroles:
--Au nom du Dieu vivant qui a créé le ciel et la terre, lève-toi et parle!
Et l'enfant se leva et dit:
--Seigneur! Seigneur! que votre saint nom soit béni!
La mère bondit en jetant un cri, le père tomba à genoux: l'enfant était sauvé.
Et Paul ferma la porte sur eux en disant:
--Voilà une famille d'esclaves dont le bonheur ferait envie à une famille d'empereur.
La nuit suivante, ils continuèrent leur route, et ils arrivèrent à Fondi; ainsi, pendant tout ce voyage nocturne et mystérieux, Acté revoyait, les uns après les autres, les lieux qu'elle avait parcourus avec Néron lors de son triomphe; c'était à Fondi qu'ils avaient été si splendidement reçus par Galba, ce vieillard à qui les oracles promettaient la couronne; sa vue avait rappelé cette prédiction à l'empereur, qui l'avait oubliée, grâce à l'obscurité dans laquelle le futur César affectait de vivre, de sorte qu'à peine arrivé à Rome, son premier soin avait été de l'éloigner de l'Italie; en conséquence, Galba avait reçu le commandement de l'Espagne, et il était parti aussitôt, plus empressé peut-être encore de s'éloigner de l'empereur, que l'empereur n'était empressé lui-même à l'éloigner de l'empire.
Avant de partir, il avait affranchi ses esclaves les plus fidèles, et ce fut chez l'un de ces affranchis, converti à la foi chrétienne, que Silas prépara le gîte du vieillard et de la jeune fille. Cet esclave avait été jardinier du verger de Galba, et il avait reçu en don, le jour de son affranchissement, la petite maison qu'il habitait dans les jardins de son maître: des fenêtres de cette humble cabane, Acté voyait, à la clarté de la lune, la magnifique villa où elle avait logé avec Lucius. L'un de ces deux voyages était pour elle un rêve; que de choses étranges elle avait apprises! que d'illusions elle avait touchées du doigt, et qui s'étaient envolées! que de douleurs, qu'elle croyait alors ne pouvoir pas même exister, et qui s'étaient réalisées depuis cette époque! Comme tout avait changé pour elle; comme ces jardins fleuris où elle croyait marcher encore s'étaient séchés et flétris; comme dans sa vie aride et solitaire son amour seul était resté vivant, toujours nouveau, toujours le même, toujours debout et inébranlable comme une pyramide au milieu du désert!
Trois jours, ou plutôt trois nuits encore, ils continuèrent leur route; se cachant lorsque la lumière paraissait, et reprenant leur voyage dès que l'ombre descendait du ciel, toujours précédés par Silas, et s'arrêtant toujours chez de nouveaux adeptes, car déjà la foi commençait à compter, surtout parmi les esclaves et le peuple, un grand nombre de néophytes: enfin le troisième soir ils partirent de Velletri, cette ancienne capitale des Volsques qui avait donné la mort à Coriolan et le jour à Auguste; et, comme la lune s'élevait sur l'horizon, ils arrivèrent au sommet de la montagne d'Albano. Cette fois Silas ne les avait pas quittés; seulement il marchait devant eux à la distance de trois à quatre cents pas. Mais, parvenu au tombeau d'Ascagne, il s'arrêta, attendant qu'ils le rejoignissent, et, étendant la main vers l'horizon, où brillaient une multitude de lumières, et d'où venait un grand murmure, il ne dit que ce mot qui annonçait au vieillard et à la jeune fille qu'ils touchaient au terme de leur voyage:
--Rome!...
Paul se jeta à genoux, remerciant le Seigneur de l'avoir conduit, après tant de dangers, au terme de son voyage et au but qui lui était promis. Quant à Acté, elle s'appuya contre le sépulcre pour ne pas tomber, tant il y avait de souvenirs doux et cruels dans le nom de cette ville, à cette place d'où elle l'avait aperçue pour la première fois.
--O mon père! dit la jeune fille, je t'ai suivi sans te demander où nous allions; mais si j'avais su que ce fût à Rome... oh! je crois que je n'en aurais pas eu le courage.
--Ce n'est point à Rome que nous allons, répondit le vieillard en se relevant: puis aussitôt, comme un groupe de cavaliers s'approchait, suivant la voie Appienne, Silas quitta la route et prit à droite au travers de la plaine: Paul et Acté le suivirent.
Ils commencèrent alors à s'avancer entre la voie Latine et la voie Appienne, évitant même de suivre aucune des routes qui partaient de la première, et conduisaient l'une à Marina près du lac d'Albano, et l'autre au temple de Neptune, près d'Antium. Au bout de deux heures de chemin, et après avoir laissé à droite le temple de la Fortune féminine, et à gauche celui de Mercure, ils entrèrent dans la vallée d'Égérie, suivirent quelque temps les bords du petit fleuve Almon, puis, prenant à droite, et s'avançant au milieu de quartiers de rochers qui semblaient avoir été détachés de la montagne par quelque tremblement de terre, ils se trouvèrent tout à coup à l'entrée d'une caverne.
Silas y entra aussitôt, en invitant d'une voix basse les voyageurs à le suivre; mais Acté tressaillit malgré elle à l'aspect inattendu de cette ouverture sombre qui semblait la gueule d'un monstre prêt à la dévorer. Paul sentit son bras se poser sur le sien comme pour l'arrêter; il comprit sa terreur.
--Ne crains rien, ma fille, lui dit-il, le Seigneur est avec nous.
Acté poussa un soupir, jeta un dernier regard sur ce ciel tout parsemé d'étoiles qu'elle allait perdre de vue, puis s'enfonça avec le vieillard sous la voûte qui s'offrait à elle.
Au bout de quelques pas hasardés dans une obscurité si complète que la voix seule de Silas servait de guide à ceux qui le suivaient, il s'arrêta au pied d'un des piliers massifs qui soutenaient la voûte, et, frappant deux cailloux l'un contre l'autre, il en fit jaillir quelques étincelles qui enflammèrent un linge souffré puis, tirant une torche cachée dans l'excavation d'un rocher:
--Il n'y a plus de danger à cette heure, dit-il, et tous les soldats de Néron seraient à notre poursuite qu'ils ne nous rejoindraient pas maintenant.
Acté jeta les yeux autour d'elle, et d'abord ses regards ne distinguèrent rien: la torche, encore vacillante à cause de l'air extérieur dont les courants se croisaient sous ces voûtes, ne jetait que des lueurs rapides et mourantes comme de pâles éclairs, de sorte que les objets frappés momentanément de lumière rentraient dans l'obscurité, sans qu'on eût le temps de distinguer leur forme et leur couleur; peu à peu cependant les yeux s'habituèrent à cette réverbération, la flamme de la torche devint moins mouvante, un plus grand cercle s'éclaira, et les voyageurs purent distinguer jusqu'au plafond sombre de ces immenses voûtes: enfin, aucun air ne pénétrant plus jusqu'à eux, la clarté devint plus fixe et plus étendue; tantôt ils marchaient resserrés comme entre deux murailles, tantôt ils entraient dans un immense carrefour de pierres, aux cavités profondes, dans lesquelles allait mourir la clarté de la torche qui illuminait d'un reflet décroissant les angles des piliers blancs et immobiles comme des spectres. Il y avait dans cette marche nocturne; dans le bruit des pas qui, si léger qu'il fût, était répété par un écho funèbre, dans ce manque d'air, auquel la poitrine n'était point encore habituée, quelque chose de triste et de saisissant qui oppressait le coeur d'Acté comme une douleur. Tout à coup elle s'arrêta en frissonnant, appuyant une de ses mains sur le bras de Paul, et lui montrant de l'autre une rangée de cercueils qui garnissaient une des parois de la muraille; en même temps, et à l'extrémité de ces sombres avenues, ils virent passer des femmes vêtues de blanc, pareilles à des fantômes, portant des torches, et qui toutes se dirigeaient vers un centre commun. Bientôt ils entendirent, en avançant toujours, une harmonie pure, qui semblait un choeur d'anges, et qui flottait mélodieusement sous ces arcades sonores. De place en place, des lampes fixées aux piliers commençaient d'indiquer la route; les cercueils devenaient plus fréquents, les ombres plus nombreuses, les chants plus distincts; c'est qu'ils approchaient de la ville souterraine, et ses alentours commençaient à se peupler de morts et de vivants. De temps à autre, on trouvait semés sur la terre des bleuets et des roses qui s'étaient détachés de quelque couronne, et qui se fanaient tristement loin de l'air et du soleil. Acté ramassait ces pauvres fleurs, filles du jour et de la lumière comme elle, étonnées de se trouver comme elle ensevelies vivantes dans un tombeau, et elle les réunissait l'une à l'autre et en faisait un bouquet pâle et inodore, comme des débris d'un bonheur passé on se fait une espérance pour l'avenir. Enfin, au détour d'une des mille routes de ce labyrinthe, ils découvrirent un large emplacement taillé sur le modèle d'une basilique souterraine, éclairée par des lampes et des torches, et rempli d'une population tout entière d'hommes, de femmes et d'enfants. Une troupe de jeunes filles couvertes de longs voiles blancs faisaient retentir les voûtes de ces cantiques qu'Acté avait entendus; un prêtre s'avançait à travers la foule inclinée, et s'apprêtait à célébrer les mystères, lorsqu'en approchant de l'autel il s'arrêta tout à coup, et, se retournant vers son auditoire étonné:
--Il y a ici, s'écria-t-il avec une inspiration respectueuse, un plus digne que moi de vous répéter la parole de Dieu, car il l'a entendue de la bouche de son fils. Paul, approche-toi et bénis tes frères.
Et tout le peuple à qui l'apôtre était promis depuis longtemps, tomba à genoux; Acté, toute païenne qu'elle était, fit comme le peuple, et le futur martyr monta à l'autel. Ils étaient dans les Catacombes!...
Chapitre XIII
C'était une ville tout entière sous une autre ville.
La terre, les peuples et les hommes ont une existence pareille: la terre a ses cataclysmes, les peuples leurs révolutions, l'homme ses maladies; tous ont une enfance, une virilité et une vieillesse; leur âge diffère dans sa durée, et voilà tout; l'une compte par mille ans, les autres par siècles, les derniers par jours.
Dans cette période qui leur est accordée, il y a pour chacun des époques de transition pendant lesquelles s'accomplissent des choses inouïes, qui, tout en se rattachant au passé et en préparant l'avenir, se révèlent à l'investigation de la science sous le titre d'accidents de la nature, tandis qu'elles brillent à l'oeil de la foi comme des préparations de la Providence. Or, Rome était arrivée à une de ces époques mystérieuses, et elle commençait à éprouver de ces frémissements étranges qui accompagnent la naissance ou la chute des empires: elle sentait tressaillir en elle l'enfant inconnu qu'elle devait mettre au jour, et qui déjà s'agitait sourdement dans ses vastes entrailles; un malaise mortel la tourmentait, et, comme un fiévreux qui ne peut trouver ni sommeil ni repos, elle consumait les dernières années de sa vie païenne, tantôt en accès de délire, tantôt en intervalles d'abattement: c'est que, comme nous l'avons dit, au dessous de la civilisation superficielle et extérieure qui s'agitait à la surface de la terre, s'était glissé un principe nouveau, souterrain et invisible, portant avec lui la destruction et la reconstruction, la mort et la vie, les ténèbres et la lumière. Aussi tous les jours s'accomplissaient au dessus d'elle, au dessous d'elle, autour d'elle, de ces événements inexplicables à son aveuglement, et que ses poètes racontent comme des prodiges. C'étaient des bruits souterrains et bizarres que l'on attribuait aux divinités de l'enfer; c'étaient des disparitions subites d'hommes, de femmes, de familles tout entières; c'étaient des apparitions de gens que l'on croyait morts, et qui sortaient tout à coup du royaume des ombres pour menacer et pour prédire. C'est que le feu souterrain qui échauffait cet immense creuset y faisait bouillonner, comme de l'or et du plomb, toutes les passions bonnes et mauvaises; seulement l'or se précipitait et le plomb restait à la surface. Les Catacombes étaient le récipient mystérieux où s'amassait goutte à goutte le trésor de l'avenir.
C'étaient, comme on le sait, de vastes carrières abandonnées: Rome tout entière, avec ses maisons, ses palais, ses théâtres, ses bains, ses cirques, ses aqueducs, en était sortie pierre à pierre; c'étaient les flancs qui avaient enfanté la ville de Romulus et de Scipion; mais, à compter d'Octave, et du jour où le marbre avait succédé à la pierre, les échos de ces vastes galeries avaient cessé de retentir des pas des travailleurs. Le travertin était devenu trop vulgaire, et les empereurs avaient fait demander à Babylone son porphyre, à Thèbes son granit, et à Corinthe son airain: les cavernes immenses qui s'étendaient au dessous de Rome étaient donc restées abandonnées, désertes et oubliées, lorsque, lentement et avec mystère, le christianisme naissant les repeupla: d'abord elles furent un temple, puis un asile, puis une cité.
À l'époque où Acté et le vieillard y descendirent, ce n'était encore qu'un asile: tout ce qui était esclave, tout ce qui était malheureux, tout ce qui était proscrit, était sûr d'y trouver un refuge, des consolations et une tombe; aussi des familles tout entières s'y étaient abritées dans l'ombre, et déjà les adeptes de la foi nouvelle se comptaient par milliers; mais au milieu de la foule immense qui couvrait la surface de Rome, nul n'avait pensé à remarquer cette infiltration souterraine, qui n'était pas assez considérable pour apparaître à la superficie de la société et faire baisser le niveau de la population.
Qu'on ne croie pas cependant que la vie des premiers chrétiens ne fût occupée qu'à se soustraire aux persécutions qui commençaient à naître; elle se rattachait par la sympathie, par la piété, par le courage, à tous les événements qui menaçaient les frères qu'une nécessité quelconque avait retenus dans les murailles de la ville païenne.
Souvent, lorsqu'un danger apparaissait, le néophyte de la cité supérieure sentait monter jusqu'à lui une aide inattendue; une trappe invisible s'ouvrait sous ses pieds et se refermait sur sa tête; la porte de son cachot tournait mystérieusement sur ses gonds, et le geôlier fuyait avec la victime; ou bien lorsque la colère était si prompte que, semblable à la foudre, elle avait frappé en même temps que l'éclair avait paru; lorsque le néophyte était devenu martyr, soit qu'il eût été étranglé dans la prison de Tullus, soit que sa tête fût tombée sur la place publique, soit qu'il eût été précipité du haut de la roche Tarpéienne, soit enfin qu'il eût été mis en croix sur le mont Esquilin; profitant des ténèbres de la nuit, quelques vieillards prudents, quelques jeunes gens aventureux, et parfois même quelques femmes timides, gravissant par des sentiers détournés la montagne maudite où l'on jetait les cadavres des condamnés, afin qu'ils y fussent dévorés par les bêtes féroces et les oiseaux de proie, allaient enlever les corps mutilés, et les apportaient religieusement dans les Catacombes, où d'objets de haine et d'exécration qu'ils avaient été pour leurs persécuteurs, ils devenaient un objet d'adoration, de respect pour leurs frères, qui s'exhortaient l'un l'autre à vivre et à mourir, comme l'élu qui les avait précédés au ciel avait vécu et était mort sur la terre.