Chapter 10
Ce signal ne tarda point à être aperçu, car, au bout d'un instant, un homme descendit de la montagne de Nisida sur la plage, monta dans une petite barque, et, la détachant du bord, il commença de franchir à force de rames l'espace qui sépare l'île du promontoire: la traversée ne fut pas longue; au bout d'un quart-d'heure à peu près, il toucha la rive à cent pas de la maison où il était attendu, et cinq minutes après il parut sur le seuil de la porte. Cette apparition fit tressaillir Acté; elle n'avait rien vu de ce qui s'était passé: elle regardait Bauli.
Le nouvel arrivé, qu'à son teint cuivré, au turban qui ceignait sa tête, et à la finesse de ses formes, on reconnaissait pour un enfant de l'Arabie, s'avança respectueusement, et salua Paul dans une langue inconnue. Paul alors lui dit dans cette même langue quelques paroles où la bienveillance de l'ami se joignait à l'autorité du maître: Silas, pour toute réponse, fixa plus solidement ses sandales à ses pieds, serra ses reins avec une corde, prit un bâton de voyage, s'agenouilla devant Paul, qui lui donna sa bénédiction, et sortit.
Acté regardait Paul avec étonnement. Quel était ce vieillard au commandement doux et ferme à la fois, qui était obéi comme un roi et respecté comme un père? Le peu qu'elle était restée à la cour de Néron lui avait montré la servilité sous toutes les formes, mais la servilité basse et craintive, fille de la terreur, et non l'empressement, fils du respect. Y avait-il deux empereurs dans le monde, et celui qui se cachait était-il plus puissant sans trésors, sans esclaves et sans armée, que l'autre avec les richesses de la terre, ses cent vingt millions de sujets, et deux cent mille soldats. Ces idées s'étaient succédées dans la tête d'Acté avec une si grande rapidité, et s'y étaient fixées avec une telle conviction, qu'elle se retourna vers Paul, et que, joignant les mains avec la même crainte et avec le même respect qu'elle avait vu manifester à tout ce qui approchait ce saint vieillard:
--O seigneur! lui dit-elle, qui es-tu donc, pour que chacun t'obéisse sans paraître te craindre?
--Je te l'ai dit, ma fille, je m'appelle Paul, et je suis apôtre.
--Mais qu'est ce qu'un apôtre? répondit Acté: est-ce un orateur comme Démosthènes? est-ce un philosophe comme Sénèque? Chez nous l'éloquence est représentée avec des chaînes d'or qui lui sortent de la bouche. Enchaînes-tu les hommes avec ta parole?
--Je porte la parole qui délie et non celle qui enchaîne, répondit Paul en souriant; et, loin de dire aux hommes qu'ils sont esclaves, je suis venu dire aux esclaves qu'ils étaient libres.
--Voilà que je ne te comprends plus, et cependant tu parles ma langue maternelle comme si tu étais Grec.
--J'ai resté six mois à Athènes et un an et demi Corinthe.
--À Corinthe, murmura la jeune fille en cachant sa tête entre ses mains, et y a-t-il longtemps de cela?
--Il y a cinq ans.
--Et que faisais-tu à Corinthe?
--Pendant la semaine, je travaillais à faire des tentes pour les soldats, les matelots et les voyageurs, car je ne voulais pas être à charge à l'hôte généreux qui m'avait reçu; puis, les jours de sabbat, je prêchais dans la synagogue, recommandant la modestie aux femmes, la tolérance aux hommes, et à tous les vertus évangéliques.
--Oui, oui, je me rappelle maintenant avoir entendu parler de toi, dit Acté; ne logeais-tu pas près de ta synagogue des Juifs, dans la maison d'un noble vieillard nommé Titus Justus?
--Tu le connaissais? s'écria Paul avec une joie visible.
--C'était l'ami de mon père, répondit Acté; oui, oui, je me rappelle maintenant: les Juifs te dénoncèrent, ils te menèrent à Gallion, qui était proconsul d'Achaie et frère de Sénèque; mon père me conduisit à la porte comme tu passais, et me dit: «Regarde, ma fille, voilà un juste.»
--Et comment s'appelait ton père? comment t'appelles-tu?
--Mon père s'appelait Amyclès, et je m'appelle Acté.
--Oui, oui, je me rappelle à mon tour, ce nom ne m'est pas inconnu. Mais comment as-tu quitté ton père? Pourquoi as-tu abandonné ta patrie? D'où vient que je t'ai trouvée seule et mourante sur une plage? Dis-moi tout cela, mon enfant, ma fille, et, si tu n'as plus de patrie, je t'en offrirai une; si tu n'as plus de père, je t'en rendrai un.
--Oh! jamais, jamais! je n'oserai te raconter!...
--Cette confession est donc bien terrible?
--Oh! je mourrais de honte à la moitié du récit.
--Eh bien! donc, c'est à moi de m'humilier pour que tu t'élèves, je vais te dire qui je suis, pour que tu me dises qui tu es; je vais te confesser mes crimes pour que tu m'avoues tes fautes.
--Vos crimes!...
--Oui, mes crimes; je les ai expiés, grâce au Ciel, et le Seigneur m'a pardonné, je l'espère!... Écoute-moi, mon enfant, car je vais te dire des choses dont tu n'as aucune idée, que tu comprendras un jour, et que tu adoreras, quand tu les auras comprises.
«Je suis né à Tarse en Cilicie; le dévouement de ma ville natale à Auguste avait valu à ses habitants le titre de citoyens romains, de sorte que mes parents déjà riches jouissaient, outre leurs richesses, des avantages attachés au rang que leur avait accordé l'empereur: c'est là que j'étudiai les lettres grecques, qui florissaient chez nous à l'égal d'Athènes. Puis mon père, qui était juif et de la secte pharisienne, m'envoya étudier à Jérusalem, sous Gamaliel, savant et sévère docteur dans la loi de Moïse. Alors je ne m'appelais pas Paul, mais Saül.
«Il y avait vers ce temps à Jérusalem un jeune homme plus âgé que moi de deux ans: on le nommait Jésus, c'est-à-dire sauveur, et l'on racontait de merveilleuses choses sur sa naissance. Un ange était apparu à sa mère, l'avait saluée au nom de Dieu, et lui avait annoncé qu'elle était élue entre toutes les femmes pour enfanter le Messie; quelque temps après, cette jeune fille avait épousé un vieillard nommé Joseph, qui, s'étant aperçu qu'elle était enceinte, et ne voulant pas la déshonorer, avait résolu de la renvoyer secrètement à sa famille. Mais lorsqu'il était dans cette pensée, le même ange du Seigneur qui avait apparu à Marie lui apparut à son tour et lui dit: Joseph, fils de David, ne craignez pas de prendre avec vous Marie, votre femme, car ce qui est né dans elle a été formé par le Saint-Esprit. Vers ce même temps on publia un édit de César Auguste pour faire le dénombrement de tous les habitants de toute la terre: ce fut le premier dénombrement qui se fit par Cyrénus, gouverneur de Syrie, et comme tous allaient se faire enregistrer chacun dans sa ville, Joseph partit aussi de la ville de Nazareth, qui est en Galilée, et vint en Judée, à la ville de David, appelée Bethléem, pour se faire enregistrer avec Marie, son épouse; mais pendant qu'ils étaient là, il arriva que le temps auquel elle devait accoucher s'accomplit: elle enfanta son fils premier-né, et l'ayant emmailloté, elle le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans les environs des bergers qui passaient la nuit dans les champs veillant tour à tour à la garde de leur troupeau: tout à coup un ange du Seigneur se présenta à eux; une lumière divine les environna, ce qui les remplit d'une extrême crainte: alors l'ange leur dit:
«--Ne craignez rien, car je viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie: c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur qui est le Christ.
«C'est que Dieu avait regardé la terre, et il avait pensé que les temps préparés par sa sagesse étaient venus. Le monde entier, ou du moins tout ce que la science païenne connaissait du monde, obéissait à un seul pouvoir. Tyr et Sidon s'étaient écroulés à la parole du prophète; Carthage était rasée au niveau de ses sables, la Grèce conquise, les Gaules vaincues, Alexandrie brûlée; un seul homme commandait à cent provinces par la voix de ses proconsuls, et partout on sentait la pointe du glaive dont la poignée était à Rome. Cependant, malgré sa puissance apparente, l'édifice païen craquait sur sa base d'argile: un malaise inconnu et universel annonçait que le vieux monde était malade au coeur, qu'une crise était imminente, et que des choses nouvelles et inconnues allaient éclater: c'est qu'il n'y avait plus de justice parce qu'il y avait trop de pouvoir; c'est qu'il n'y avait plus d'hommes, parce qu'il y avait trop d'esclaves; c'est qu'il n'y avait plus de religion, parce qu'il y avait trop de dieux. Or, comme je te l'ai dit, au moment où j'arrivai à Jérusalem, un homme m'y avait précédé, qui disait aux puissants: Ne faites que ce qui vous a été ordonné, et rien au-delà. Aux riches: Que celui qui a deux vêtements en donne un à celui qui n'en a point. Aux maîtres: Il n'y a ni premier ni dernier, le royaume de la terre est aux forts, mais le royaume des cieux est aux faibles. Et à tous: Les dieux que vous adorez sont de faux dieux, il n'y a qu'un Dieu unique et tout-puissant qui a crée le monde, et ce Dieu est mon père, car c'est moi qui suis le Messie qui vous a été promis par les Écritures.
«Aveugle et sourd que j'étais alors, je fermai les yeux et les oreilles, ou plutôt l'envie m'aveugla; puis vint la haine, qui me perdit. Voici à quelle occasion je devins le persécuteur ardent de l'homme-Dieu, dont je suis aujourd'hui l'indigne mais fidèle apôtre.
«Un jour que nous avions pêché, Pierre et moi, toute la journée inutilement, sur l'ancien lac de Génésareth, aujourd'hui appelé de Tibériade, Jésus vint au bord du lac, poussé par la foule du peuple qui voulait entendre sa parole: la barque de Pierre se trouvant la plus proche du rivage, ou Pierre étant meilleur que moi, Jésus monta sur sa barque, et s'y étant assis, il continua d'enseigner la foule qui l'écoutait du rivage; puis, lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Pierre:
«--Avancez en pleine eau et jetez vos filets pour pêcher.
«Pierre lui répondit:
«--Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, comment donc serions-nous plus heureux maintenant?
«--Faites ce que je vous dis, continua Jésus.
«Et Pierre ayant jeté son filet, il prit une si grande quantité de poissons, que peu s'en fallut que son filet ne rompît, et alors il en remplit tellement sa barque, qu'elle faillit en couler à fond. Aussitôt Pierre, Jacques et Jean, fils de Ébedée, qui étaient dans la barque avec lui, se jetèrent à ses genoux, reconnaissant qu'il y avait là un miracle; mais Jésus leur dit:
«--Rassurez-vous, votre tâche est finie comme pêcheurs de poissons; votre emploi désormais sera de prendre les hommes; et, descendant au rivage, il les emmena après lui.
«Resté seul je me dis: pourquoi ne prendrais-je pas aussi des poissons là où les autres en ont pris; j'allai où ils avaient été, je jetai dix fois mes filets à la même place où ils avaient jeté les leurs, et je retirai dix fois mes filets vides. Alors au lieu de me dire: Cet homme est vraiment ce qu'il dit être, c'est-à-dire l'envoyé de Dieu, je me dis: Cet homme est sans doute un magicien qui connaît des charmes, et je me sentis prendre le coeur d'une grande envie contre lui.
«Mais comme vers ces temps il quitta Jérusalem pour aller prêcher par toute la Judée, ce sentiment s'effaça peu à peu, et j'avais oublié celui qui me l'avait inspiré, lorsqu'un jour que nous vendions comme d'habitude dans le temple, nous entendîmes dire que Jésus revenait, plus glorifié qu'il n'avait jamais été: il avait guéri un paralytique dans le désert, il avait rendu la vue à un aveugle à Jéricho, et il avait ressuscité un jeune homme à Naïm. Aussi, partout où il passait les peuples étendaient leurs manteaux sur son chemin, et ses disciples l'accompagnaient, transportés de joie, portant des palmes et louant le Seigneur à haute voix pour toutes les merveilles qu'ils avaient vues.
«Ce fut au milieu de ce cortège qu'il s'avança vers le temple; mais voyant qu'il était encombré de vendeurs et d'acheteurs, il commença à nous chasser tous en disant:
«--Il est écrit que ma maison est une maison de prières, et vous en avez fait une caverne de voleurs.
«Nous voulûmes résister d'abord, mais nous vîmes bientôt que ce serait inutile, et qu'il n'y avait aucun moyen de rien faire contre cet homme, parce que tout le peuple était comme suspendu à ses lèvres en admiration de ce qu'il disait. Alors mon ancienne inimitié contre Jésus se réveilla, augmentée de ma colère nouvelle; mon envie devint de la haine.
«Quelques temps après j'appris que, le soir même de la Pâques qu'il avait faite avec ses disciples, Jésus avait été arrêté, selon l'ordre du grand-prêtre, par une troupe de gens armés que guidait Judas, son disciple; puis, qu'il avait été conduit à Pilate, qui, ayant connu qu'il était de Nazareth, l'avait renvoyé à Hérode, dans la juridiction duquel était la Galilée. Mais Hérode, n'ayant rien trouvé contre lui, si ce n'est qu'il se disait roi des Juifs, le renvoya à Pilate, qui, ayant fait venir les princes des prêtres, les sénateurs et le peuple, leur dit:
«--Vous m'avez présenté cet homme comme portant le peuple à la révolte, mais ni Hérode ni moi de l'avons trouvé coupable des crimes dont vous l'accusez: donc, comme il n'a rien fait qui mérite la peine de mort, je vais le faire châtier et le renvoyer.
«Mais tout le peuple se mit à crier:
«--C'est aujourd'hui la fête de Pâques, et vous devez nous délivrer un criminel: faites mourir celui-ci, et nous donnez Barrabas.
«--Et moi, interrompit le vieillard d'une voix étouffée, moi j'étais parmi le peuple, et je criais avec lui de toute la force de ma haine:
«--Faites mourir celui-ci et nous donnez Barrabas.
«Pilate parla de nouveau à la foule demandant la vie de Jésus; mais la foule répondit:
«--Crucifiez-le, crucifiez-le.
«--Et moi, continua le vieillard en se frappant la poitrine, j'étais une des voix de cette foule, et je criais de toute la force de ma voix:
«--Crucifiez-le, crucifiez-le.
«Si bien que Pilate ordonna que Barrabas serait mis en liberté, et abandonna Jésus à la volonté de ses bourreaux!...
«Hélas! hélas! dit le vieillard en se prosternant la face contre terre, hélas! Seigneur, pardonnez-moi; Seigneur, je vous suivis au Calvaire; Seigneur, je vous vis clouer les pieds et les mains; Seigneur, je vous vis percer le côté; Seigneur, je vous vis boire le fiel; Seigneur, je vis le ciel se couvrir de ténèbres, je vis le soleil s'obscurcir, je vis le voile du temple se déchirer par le milieu; Seigneur, je vous entendis jeter un grand cri en disant: Mon père, je remets mon âme entre vos mains; Seigneur, à votre voix je sentis trembler la terre jusqu'en ses fondements!... Ou plutôt je ne vis rien, je n'entendis rien, car, je vous l'ai dit, Seigneur, j'étais aveugle, j'étais sourd.... Seigneur, Seigneur, pardonnez-moi; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute.
Et le vieillard demeura quelque temps le front dans la poudre, priant et gémissant tout bas, tandis qu'Acté le regardait, muette et les mains jointes, surprise de ce remords et de cette humilité chez un homme qu'elle croyait si puissant!...
Enfin il se releva et dit:
--Ce n'est pas tout encore, ô ma fille. Ma haine pour les disciples succéda à ma haine pour le prophète. Les apôtres, occupés du ministère de la parole, avaient choisi sept diacres pour la distribution des aumônes: le peuple se souleva contre un de ses diacres, nommé Etienne, et le força de comparaître au conseil, où de faux témoins l'accusèrent d'avoir proféré des blasphèmes contre Dieu, Moïse et sa loi. Etienne fut condamné; aussitôt ses ennemis se jetèrent sur lui, le traînèrent hors de Jérusalem, pour le lapider selon la loi contre les blasphémateurs. J'étais parmi ceux qui avaient demandé la mort du premier martyr: je ne jetai point de pierres contre lui, mais je gardai les manteaux de ceux qui lui en jetaient. Sans doute j'eus part aux prières du saint condamné, lorsqu'il s'écria, dans cette imprécation sublime, inconnue jusqu'à Jésus-Christ: Seigneur, Seigneur ne leur imputez pas ce péché, car ils ne savent ce qu'ils font!
«Cependant si le moment de la grâce n'était point arrivé il approchait du moins à grands pas. Les chefs de la synagogue, voyant mon ardeur à poursuivre la jeune Église, m'envoyèrent en Syrie pour rechercher les nouveaux chrétiens et les ramener à Jérusalem. Je suivis les bords du Jourdain depuis la rivière Jaher jusqu'à Capharnaüm. Je revis les rives du lac de Génésareth, où avait eu lieu la pêche miraculeuse; enfin j'atteignis à la chaîne d'Hermon, toujours persévérant dans ma vengeance, lorsqu'en arrivant au haut d'une montagne de laquelle on découvre la plaine de Damas et les vingt-sept rivières qui l'arrosent, tout à coup je fus environné et frappé d'une lumière du ciel: alors je tombai comme tombe un homme mort, et j'entendis une voix qui me disait: Saül! Saül! pourquoi me persécutez vous?
«--Seigneur, dis-je en tremblant, qui êtes-vous, et que me voulez-vous?
«--Je suis, répondit la voix, Jésus, que vous persécutez, et je veux vous employer à propager ma parole, vous qui jusqu'ici avez essayé de l'étouffer.
«--Seigneur, continuai-je plus tremblant et plus effrayé encore qu'auparavant, Seigneur, que faut-il que je fasse?
«--Levez-vous et entrez dans la ville, et l'on vous dira là ce que vous avez à faire.
«Et les gens qui m'accompagnaient étaient presque aussi épouvantés que moi, car une voix puissante frappait leurs oreilles, et ils ne voyaient personne; enfin, n'entendant plus rien, je me levai et j'ouvris les yeux: mais il me sembla qu'à cette lumière éclatante avait succédé la nuit la plus obscure. J'étais aveugle: j'étendis donc les bras et je dis:
«--Conduisez-moi, car je n'y vois plus.
«Alors un de mes serviteurs me prit par la main et me conduisit à Damas, où je restai trois jours sans voir, sans boire et sans manger.
«Puis, le troisième jour, il me sembla qu'un homme s'avançait vers moi, que je ne connaissais pas, et que cependant je savais s'appeler Ananie; au même instant je sentis qu'on m'imposait les mains, et une voix me dit:
«--Saül, mon frère, le Seigneur Jésus, qui vous est apparu dans le chemin par où vous veniez, m'a envoyé afin que vous recouvriez la vue, et que vous soyez rempli du Saint-Esprit. Aussitôt il me tomba des yeux comme des écailles, et je vis. Alors, tombant à genoux, je demandai le baptême.
«Depuis lors, aussi ardent dans ma foi que j'avais été acharné dans ma haine, j'ai traversé la Judée depuis Sidon jusqu'à Arad, et du mont Seir au torrent de Besor; j'ai parcouru l'Asie, la Bithynie, la Macédoine; j'ai vu Athènes et Corinthe, j'ai touché à Malte, j'ai abordé à Syracuse, et de là, côtoyant la Sicile, j'entrai dans le port de Pouzzoles, où je suis depuis quinze jours, attendant des lettres de Rome, qui me sont arrivées hier; ces lettres sont écrites par mes frères qui m'appellent près d'eux. Le jour du triomphe est arrivé, et Dieu nous prépare la route; car, tandis qu'il envoie l'espérance au peuple, il envoie la folie aux empereurs, afin de saper le vieux monde par sa base et par son sommet. Ce n'est pas le hasard, mais la Providence qui a distribué la terreur à Tibère, l'imbécillité à Claude, et la folie à Néron. De pareils empereurs font douter des dieux qu'ils adorent: aussi, dieux et empereurs tomberont-ils ensemble, les uns méprisés et les autres maudits.
--O mon père! s'écria Acté... arrêtez... ayez pitié de moi!...
--Eh! qu'as-tu affaire à ces hommes de sang? répondit Paul étonné.
--Mon père, continua la jeune fille en se cachant la tête dans ses mains, tu m'as raconté ton histoire et tu me demandes la mienne; la mienne est courte, terrible et criminelle: je suis la maîtresse de César!
--Je ne vois là qu'une faute, mon enfant, répondit Paul en s'approchant d'elle avec intérêt et curiosité.
--Mais je l'aime, s'écria Acté; je l'aime plus que jamais je n'aimerai ni homme sur la terre ni dieux dans le ciel.
--Hélas! hélas! murmura le vieillard, voilà où est le crime
Et, s'agenouillant dans un coin de la cabane, il se mit à prier.
Chapitre XII
Lorsque la nuit fut venue, Paul ceignit à son tour ses reins, assura ses sandales, prit son bâton, et se retourna vers Acté: elle était prête, et résolue à fuir. Où allait-elle? peu lui importait! elle s'éloignait de Néron; et, dans ce moment, l'horreur et la crainte qu'elle avait éprouvées la veille, la poussaient encore à accomplir ce projet; mais elle sentait elle-même que si elle tardait d'un jour, que si elle revoyait cet homme qui avait pris sur son coeur une si puissante influence, tout était fini; qu'elle n'aurait plus de courage et de forces que pour l'aimer, malgré tout et contre tout, et que sa vie inconnue irait encore se perdre dans cette vie puissante et agitée, comme un ruisseau dans l'Océan; car, pour elle, chose étrange, son amant était toujours Lucius, et jamais Néron: le vainqueur des jeux olympiques était un autre homme que l'empereur, et son existence se partageait en deux phases bien distinctes: l'une qui était son amour pour Lucius, et dont elle sentait toute la réalité; l'autre, qui était l'amour de Néron pour elle, et qui lui semblait un rêve.
En sortant de la cabane, ses yeux se portèrent sur le golfe, témoin la veille de la terrible catastrophe que nous avons racontée: l'eau était calme, l'air était pur, la lune éclairait le ciel, et le phare de Misène la terre; de sorte qu'on voyait l'autre côté du golfe aussi bien que dans un jour d'occident. Acté aperçut la masse sombre des arbres qui environnaient Bauli, et, pensant que c'était là qu'était Lucius, elle s'arrêta en soupirant. Paul attendit un instant; puis, faisant quelques pas vers elle, il lui dit d'une voix compatissante:
--Ne viens-tu pas, ma fille?
--O mon père! dit Acté, n'osant avouer au vieillard les sentiments qui la retenaient, hier, j'ai quitté Néron avec Agrippine sa mère; le bâtiment que nous montions a fait naufrage, nous nous sommes sauvées en nageant toutes deux, et je l'ai perdue au moment qu'une barque la recueillait. Je voudrais bien ne pas abandonner cette plage sans savoir ce qu'elle est devenue.
Paul étendit la main dans la direction de la villa de Julius César, et montrant à Acté une grande lueur qui s'élevait entre ce bâtiment et le chemin de Misène:
--Vois-tu cette flamme? lui dit-il.
--Je la vois, répondit Acté.
--Eh bien! continua le vieillard, cette flamme est celle de son bûcher.
Et, comme s'il eût compris que ce peu de mots répondaient à toutes les pensées de la jeune femme, il se remit en route. En effet, Acté le suivit aussitôt sans prononcer une parole, sans pousser un soupir.
Ils côtoyèrent la mer pendant quelque temps, traversèrent Pouzzoles; puis ils prirent le chemin de Naples. Arrivés à une demi-lieue de la ville, ils la laissèrent à droite, et allèrent par un sentier rejoindre la route de Capoue. Vers une heure du matin, ils aperçurent Atella, et bientôt, sur la route, un homme debout qui semblait les attendre: c'était Silas, l'envoyé de Paul. Le vieillard échangea avec lui quelques mots; Silas prit à travers champs, Paul et Acté le suivirent, et ils arrivèrent à une petite maison isolée, où ils étaient attendus, car au premier coup que frappa Silas la porte s'ouvrit.
Toute la famille, y compris les serviteurs, était rassemblée dans un atrium élégant, et paraissait attendre. Aussi, à peine le vieillard eut-il paru sur le seuil, que chacun s'agenouilla. Paul étendit les mains sur eux et les bénit; puis, la maîtresse de la maison le conduisit au triclinium, et avant le souper, qui était servi et qui attendait, elle voulut elle-même laver les pieds du voyageur. Quant à Acté, étrangère à cette religion nouvelle, tout entière aux mille pensées qui lui brisaient le coeur, elle demanda à se retirer. Aussitôt, une belle jeune fille de quinze ou seize ans, voilée comme une vestale, marcha devant elle et la conduisit à sa propre chambre, où, un instant après, elle revint lui apportant sa part du repas de la famille.