Abrege De L Histoire Universelle Depuis Charlemagne Jusques A C
Chapter 6
Au milieu de cette guerre on négocie. La supériorité devait donc être du côté du Pape. Il était Prêtre et Italien, Louis était faible. Le Pontife le va trouver dans son camp. Il y a le même avantage que Louis avait autrefois sur Bernard. Il séduit ses troupes. À peine le Pape est-il sorti du camp, que la nuit même la moitié des Troupes Impériales passe du côté de Lothaire son fils. Cette désertion arriva près de Bâle, et la Plaine où le Pape avait négocié, s'appelle encore le _Champ du mensonge_. Alors le Monarque malheureux se rend prisonnier à ses fils rebelles, avec sa femme Judith, objet de leur haine. Il leur livre son fils Charles âgé de dix ans, prétexte innocent de la guerre. Dans des temps plus barbares, comme sous Clovis et ses enfants, ou dans des Pays tel que Constantinople, je ne serais point surpris qu'on eût fait périr Judith et son fils, et même l'Empereur. Les Vainqueurs se contentèrent de faire raser l'Impératrice, de la mettre en prison en Lombardie, de renfermer le jeune Charles dans le Couvent de Prum, au milieu de la Forêt des Ardennes, et de détrôner leur père. Il me semble, qu'en lisant le désastre de ce père trop bon, on ressent au moins une satisfaction secrète, quand on voit que ses fils ne furent guère moins ingrats envers cet Abbé Vala, le premier auteur de ces troubles, et envers le Pape qui les avait si bien soutenus. On voit avec plaisir le Pape retourner à Rome, méprisé des Vainqueurs, et Vala se renfermer dans un Monastère en Italie.
Lothaire d'autant plus coupable qu'il était associé à l'Empire, traîne son père prisonnier à Compiègne. Il y avait alors un abus funeste, introduit dans l'Église, qui défendait de porter les armes et d'exercer les fonctions civiles pendant le temps de la pénitence publique. Ces pénitences étaient rares, et ne tombaient guère que sur quelques malheureux de la lie du peuple. On résolut de faire subir à l'Empereur ce supplice infamant, sous le voile d'une humiliation Chrétienne et volontaire, et de lui imposer une pénitence perpétuelle, qui le dégraderait pour toujours.
Louis est intimidé. Il a la lâcheté de condescendre à cette proposition qu'on a la hardiesse de lui faire. Un Archevêque de Reims, nommé Elbon, tiré de la condition servile, malgré les lois élevé à cette dignité par Louis même, dépose ainsi son Souverain et son bienfaiteur. On fait comparaître le Souverain entouré de trente Évêques, de Chanoines, de Moines, dans l'Église de Notre Dame de Soissons. Lothaire son fils présent y jouit de l'humiliation de son père. On fait étendre un cilice devant l'autel. L'Archevêque ordonne à l'Empereur d'ôter son baudrier, son épée, son habit, et de se prosterner sur ce cilice. Louis le visage contre terre, demande lui-même la pénitence publique, qu'il ne méritait que trop en s'y soumettant. L'Archevêque le force de lire à haute voix un papier, dans lequel il s'accuse de sacrilège et d'homicide. Le malheureux lit posément la liste de ses crimes, parmi lesquels il est spécifié qu'il avait fait marcher ses troupes en Carême, et indiqué un Parlement un Jeudi Saint. On dresse un procès verbal de toute cette action: monument encore subsistant d'insolence et de bassesse. Dans ce procès verbal on ne daigne pas seulement nommer Louis du nom d'Empereur: il y est appelé DOMINUS LUDOVICUS, _noble homme, vénérable homme_.
Louis fut enfermé un an dans une cellule du Couvent de Saint Médard de Soissons, vêtu du sac de pénitent, sans domestiques, sans consolation, mort pour le reste du monde. S'il n'avait eu qu'un fils, il était perdu pour toujours; mais ses trois enfants disputant ses dépouilles, leur désunion rendit au père sa liberté et sa couronne.
En 834, transféré à Saint Denis, deux de ses fils, Louis et Pépin, vinrent le rétablir, et remettre entre ses bras sa femme et son fils Charles.
En 835, l'Assemblée de Soissons est anathématisée par une autre à Thionville; mais il n'en coûta à l'Archevêque de Reims que la perte de son Siège, encore fut-il jugé déposé dans la Sacristie. L'Empereur l'avait été en public aux pieds de l'Autel. Quelques Évêques furent déposés aussi. L'Empereur ne put ou n'osa les punir davantage.
Bientôt après un de ces mêmes enfants qui l'avaient rétabli, Louis de Bavière, se révolta encore. Le malheureux père mourut de chagrin dans une tente auprès de Mayence, en disant, _Je pardonne à Louis, mais qu'il sache qu'il m'a donné la mort_. (20 Juin 840)
Il confirma solennellement par son testament la donation de Pépin et de Charlemagne à l'Église de Rome. Il y ajouta la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Dons inutiles autant que pieux: les Mahométans, comme je le dirai, envahissaient déjà ces Provinces.
Les présents de l'Istrie, de Bénévent, du Territoire de Venise, faits par Charlemagne, n'ont pas eu plus d'effet. Ils étaient occupés par des Seigneurs particuliers, qui s'en disputaient la propriété. C'était en effet donner aux Papes des Terres à conquérir.
ÉTAT DE L'EUROPE APRÈS LA MORT DE LOUIS LE DÉBONNAIRE.
Bientôt après la mort du fils de Charlemagne son Empire éprouva ce qui était arrivé à celui d'Alexandre, et que nous verrons bientôt être la destinée de celui des Califes. Fondé avec précipitation, il s'écroula de même, les guerres intestines le divisèrent.
Il n'est pas surprenant que des Princes qui avaient détrôné leur père, se soient voulu exterminer l'un l'autre. C'était à qui dépouillerait son frère. Lothaire, Empereur, voulait tout. Charles le Chauve Roi de France et Louis Roi de Bavière s'unissent contre lui.
En 841, un fils de Pépin, ce Roi d'Aquitaine fils du Débonnaire, et devenu Roi après la mort de son père, se joint à Lothaire. Ils désolent l'Empire, ils l'épuisent de soldats.
Enfin deux Rois contre deux Rois, dont trois sont frères, et dont l'autre est leur neveu, se livrent une bataille à Fontenay dans l'Auxerrois, dont l'horreur est digne de guerres civiles. (842)
Plusieurs Auteurs assurent qu'il y périt cent mille hommes. Il est vrai que ces Auteurs ne sont pas contemporains, et que du moins il est permis de douter que tant de sang ait été répandu. L'Empereur Lothaire fut vaincu. Il donna alors au monde l'exemple d'une politique toute contraire à celle de Charlemagne.
Le Vainqueur des Saxons les avait assujettis au Christianisme comme à un frein nécessaire. Quelques révoltes et de fréquents retours à leur culte avaient marqué leur horreur pour une Religion qu'ils regardaient comme leur châtiment. Lothaire pour se les attacher, leur donne une liberté entière de conscience. La moitié du Pays redevint idolâtre, mais fidèle à son Roi. Cette conduite et celle de Charlemagne son grand-père, firent voir aux hommes combien diversement les Princes plient la Religion à leurs intérêts.
Les disgrâces de Lothaire en fournirent un autre exemple: ses deux frères, Charles le Chauve et Louis de Bavière, assemblèrent un Concile d'Évêques et d'Abbés à Aix-la-chapelle. (842)
Ces Prélats d'un commun accord déclarèrent Lothaire déchu de son droit à la couronne, et ses sujets déliés du serment de fidélité: _promettez-vous de mieux gouverner que lui?_ disent-ils aux deux frères Charles et Louis: _nous le promettons_, répondirent les deux Rois: _et nous_, dit l'Évêque qui présidait, _nous vous permettons par l'autorité divine, et nous vous commandons de régner à sa place_.
En voyant les Évêques ainsi donner les couronnes, on se tromperait, si on croyait qu'ils fussent alors tels que des Électeurs de l'Empire. Ils étaient puissants à-la-vérité, mais aucun n'était Souverain. L'autorité de leur caractère et le respect des peuples étaient des instruments dont les Rois se servaient à leur gré. Il y avait dans ces Ecclésiastiques bien plus de faiblesse que de grandeur à décider ainsi du droit des Rois suivant les ordres du plus fort.
On ne doit pas être surpris, que quelques années après un Archevêque de Sens avec vingt autres Évêques ait osé dans des conjonctures pareilles déposer Charles le Chauve, Roi de France. (859)
Cet attentat fut commis pour plaire à Louis de Bavière. Ces Monarques, aussi méchants Rois que frères dénaturés, ne pouvant se faire périr l'un l'autre, se faisaient anathématiser tour à tour; mais ce qui surprend, c'est ce que ce même Charles le Chauve exprime dans un Écrit qu'il daigna publier contre l'Archevêque de Sens: _au moins cet Archevêque ne devait pas me déposer avant que j'eusse comparu devant les Évêques qui m'avaient sacré Roi: il fallait qu'auparavant j'eusse subi leur jugement, ayant toujours été prêt à me soumettre à leurs corrections paternelles et à leur châtiment_. La race de Charlemagne réduite à parler ainsi, marchait visiblement à sa ruine.
Je reviens à Lothaire, qui avait toujours un grand parti en Germanie, et qui était maître paisible en Italie. Il passe les Alpes, fait couronner son fils Louis, qui vient juger dans Rome le Pape Sergius II. (844)
Le Pontife comparaît, répond juridiquement aux accusations d'un Évêque de Metz, se justifie, et prête ensuite serment de fidélité à ce même Lothaire déposé par ses Évêques. Lothaire même fit cette célèbre et inutile Ordonnance, que pour éviter les séditions trop fréquentes, le Pape _ne sera plus élu par le Peuple_, et que l'on avertira l'Empereur de la vacance du Saint Siège.
Leur sentence ne fut qu'un scandale de plus ajouté aux désolations de l'Europe. Les Provinces depuis les Alpes au Rhin ne savaient plus à qui elles devaient obéir. Les Villes changeaient chaque jour de tyrans, les Campagnes étaient ravagées tour à tour par différents partis. On n'entendait parler que de combats, et dans ces combats il y avait toujours des Moines, des Abbés, des Évêques qui périssaient les armes à la main. Hugues, un des fils de Charlemagne, forcé jadis à être Moine, et depuis Abbé de Saint Quentin, fut tué devant Toulouse avec l'Abbé de Ferriére, deux Évêques y furent faits prisonniers.
Cet incendie s'arrêta un moment, pour recommencer avec fureur. Les trois frères Lothaire, Charles et Louis firent de nouveaux partages, qui ne furent que de nouveaux sujets de division et de guerre.
L'Empereur Lothaire, après avoir bouleversé l'Europe sans sujet et sans gloire, se sentant affaibli, vint se faire Moine dans l'Abbaye de Pram. Il ne vécut dans le froc que six jours, et mourut imbécile après avoir vécu en tyran.
À la mort de ce troisième Empereur d'Occident il s'éleva de nouveaux Royaumes en Europe, comme des monceaux de terre après les secousses d'un grand tremblement.
Un autre Lothaire, fils de cet Empereur, donna son nom de _Lotharinge_ à une assez grande étendue de Pays nommé depuis par contraction _Lorraine_, entre le Rhin, l'Escaut, la Meuse et la Mer. Le Brabant fut appelé _la basse Lorraine_, le reste fut connu sous le nom de _la haute_. Aujourd'hui de cette haute Lorraine il ne reste qu'une petite Province de ce nom, engloutie depuis peu dans le Royaume de France.
Un second fils de l'Empereur Lothaire, nommé Charles, eut la Savoie, le Dauphiné, une partie du Lyonnais, de la Provence et du Languedoc. Cet État composa le Royaume d'Arles du nom de la Capitale, Ville autrefois opulente et embellie par les Romains; mais alors petite et pauvre, ainsi que toutes les Villes en-deçà des Alpes.
Un Barbare, qu'on nomme _Salomon_, se fit bientôt après Roi de la Bretagne, dont une partie était encore Païenne; mais tous ces Royaumes tombèrent aussi promptement qu'ils furent élevés.
Le fantôme d'Empire Romain subsistait. Louis, second fils de Lothaire, qui avait eu en partage une partie de l'Italie, fut proclamé Empereur par Sergius II en 855. Il fut le seul de tous ces Empereurs qui fixa son séjour à Rome; mais il ne possédait pas la neuvième partie de l'Empire de Charlemagne, et n'avait en Italie qu'une autorité contestée par les Papes et par les Ducs de Bénévent, qui possédaient alors un État considérable.
Après sa mort arrivée en 875, si la Loi Salique avait été en vigueur dans la Maison de Charlemagne, c'était à l'aîné de la Maison qu'appartenait l'Empire. Louis de Bavière, aîné de Charlemagne, devait succéder à son neveu mort sans enfants; mais des troupes et de l'argent firent les droits de Charles le Chauve. Il ferma les passages des Alpes à son frère, et se hâta d'aller à Rome avec quelques troupes. Reginus, les Annales de Metz et de Fulden assurent qu'il acheta l'Empire du Pape Jean VIII. Le Pape non seulement se fit payer, mais profitant de la conjoncture il donna l'Empire en Souverain, et Charles le reçut en Vassal, protestant qu'il le tenait du Pape, ainsi qu'il avait protesté auparavant en France en 859, qu'il devait subir le jugement des Évêques, laissant toujours avilir sa dignité pour en jouir.
Sous lui l'Empire Romain était donc composé de la France et de l'Italie. On dit qu'il mourut empoisonné de son Médecin, un Juif nommé Sédécias; mais personne n'a jamais dit par quelle raison ce Médecin commit ce crime. Que pouvait-il gagner en empoisonnant son Maître? Auprès de qui eût-il trouvé une plus belle fortune? Aucun Auteur ne parle du supplice de ce Médecin. Il faut donc douter de l'empoisonnement, et faire réflexion seulement, que l'Europe Chrétienne était si ignorante, que les Rois étaient obligés de chercher pour leurs Médecins des Juifs et des Arabes.
On voulait toujours saisir cette ombre d'Empire Romain, et Louis le Bègue Roi de France, fils de Charles le Chauve, le disputait aux autres descendants de Charlemagne. C'était toujours au Pape qu'on le demandait. Un Duc de Spoléte, un Marquis de Toscane, investis de ces États par Charles le Chauve, se saisirent du Pape Jean VIII et pillèrent une partie de Rome, pour forcer, disaient-ils, à donner l'Empire au Roi de Bavière, Carloman l'aîné de la race de Charlemagne. Non seulement le Pape Jean VIII était ainsi persécuté dans Rome par des Italiens, mais venait en 877 de payer vingt-cinq mille livres pesant d'argent aux Mahométans possesseurs de la Sicile et du Carillan. C'était l'argent dont Charles le Chauve avait acheté l'Empire. Il passa bientôt des mains du Pape en celles des Sarrasins, et le Pape même signa un Traité authentique de leur en payer autant tous les ans.
Cependant ce Pontife tributaire des Musulmans et prisonnier dans Rome, s'échappe, s'embarque, passe en France. Il vient sacrer Empereur Louis le Bègue dans la Ville de Troyes, à l'exemple de Léon III, d'Adrien et d'Étienne III persécuté chez eux, et donnant ailleurs des couronnes.
Sous Charles le Gros, Empereur et Roi de France, la désolation de l'Europe redoubla. Plus le sang de Charlemagne s'éloignait de sa source, et plus il dégénérait. Charles le Gros fut déclaré incapable de régner par une assemblée de Seigneurs Français et Allemands, qui le déposèrent auprès de Mayence dans une Diète convoquée par lui-même. Ce ne sont point ici des Évêques, qui en servant la passion d'un Prince, semblent disposer d'une couronne; ce furent les principaux qui crurent avoir le droit de nommer celui qui devait les gouverner, et combattre à leur tête. On dit que le cerveau de Charles le Gros était affaibli. Il le fut toujours sans-doute, puisqu'il se mit au point d'être détrôné sans résistance, de perdre à la fois l'Allemagne, la France et l'Italie, et de n'avoir enfin pour subsistance que la charité de l'Archevêque de Mayence, qui daigna le nourrir. Il paraît bien qu'alors l'ordre de la succession était compté pour rien, puisqu'Arnould, bâtard de Carloman, fils de Louis le Bègue, fut déclaré Empereur, et qu'Eudes ou Odon Comte de Paris fut Roi de France. Il n'y avait alors ni droit de naissance, ni droit d'élection reconnu. L'Europe était un chaos dans lequel le plus fort s'élevait sur les ruines du plus faible, pour être ensuite précipité par d'autres.
DES NORMANDS VERS LE IVe SIÈCLE.
Il est difficile de dire quel Pays de l'Europe était alors plus mal gouverné et plus malheureux. Tout étant divisé, tout était faible. Cette confusion ouvrit un passage aux Peuples de la Scandinavie et aux habitants des bords de la Mer Baltique. Ces Sauvages trop nombreux n'ayant à cultiver que des terres ingrates, manquant de Manufactures et privés d'Arts, ne cherchaient qu'à se répandre loin de leur patrie. Le brigandage et la piraterie leur était nécessaire, comme le carnage aux bêtes féroces. En Allemagne on les appelait _Normands, Hommes du Nord_, sans distinction, comme nous disons encore en général les _Corsaires de Barbarie_. Dès le IVe Siècle ils se mêlèrent aux flots des autres Barbares, qui portèrent la désolation jusqu'à Rome et en Afrique. On a vu que resserrés sous Charlemagne, ils craignirent l'esclavage. Dès le temps de Louis le Débonnaire ils recommencèrent leurs courses. Les forêts dont ces Pays étaient hérissés, leur fournissaient assez de bois pour construire leurs barques à deux voiles à rames. Environ cent hommes tenaient dans ces bâtiments, avec leurs provisions de bière, de biscuit de mer, de fromage, et de viande salée. Ils côtoyaient les côtes, descendaient où ils ne trouvaient point de résistance, et retournaient chez eux avec leur butin, qu'ils partageaient ensuite selon les lois du brigandage, ainsi qu'il se pratique à Tunis. Dès l'an 843 ils entrèrent en France par l'embouchure de la Rivière de la Seine, et mirent la Ville de Rouen au pillage. Une autre flotte entra par la Loire, et dévasta tout jusqu'en Touraine. Ils emmenaient en esclavage les hommes, ils partageaient entre eux les femmes et les filles, prenant jusqu'aux enfants pour les élever dans leur métier de pirates. Les bestiaux, les meubles, tout était emporté. Ils vendaient quelquefois sur une côte ce qu'ils avaient pillé sur une autre. Leurs premiers gains excitèrent la cupidité de leurs compatriotes indigents. Les habitants des côtes Germaniques et Gauloises se joignirent à eux, ainsi que tant de renégats de Provence et de Sicile ont servi sur les vaisseaux d'Alger.
En 844 ils couvrirent la mer de vaisseaux. On les vit descendre presqu'à la fois en Angleterre, en France et en Espagne. Il faut que le Gouvernement des Français et des Anglais fût moins bon que celui des Mahométans, qui régnaient en Espagne; car il n'y eut nulle mesure prise par les Français ni par les Anglais, pour empêcher ces irruptions; mais en Espagne les Arabes gardèrent leurs côtes, et repoussèrent enfin les Pirates.
En 845 les Normands pillèrent Hambourg, et pénétrèrent avant dans l'Allemagne. Ce n'était plus alors un ramassis[11] de Corsaires sans ordre, c'était une flotte de six cents bateaux, qui portait une armée formidable. Un Roi de Danemark, nommé Eric, était à leur tête. Il gagna deux batailles avant de se rembarquer. Ce Roi des Pirates après être retourné chez lui avec les dépouilles Allemandes, envoie en France un des Chefs des Corsaires, à qui les Histoires donnent le nom de Régner. Il remonte la Seine à cent vingt voiles. Il n'y a point d'apparence que ces cent vingt voiles portaient dix mille hommes. Cependant avec un nombre probablement inférieur, il pille Rouen une seconde fois, et vient jusqu'à Paris. Dans de pareilles invasions, quand la faiblesse du Gouvernement n'a pourvu à rien, la terreur du peuple augmente le péril, et le plus grand nombre fuit devant le plus petit. Les Parisiens qui se défendirent dans d'autres temps avec tant de courage, abandonnèrent alors leur Ville, et les Normands n'y trouvèrent que des maisons de bois qu'ils brûlèrent. Le malheureux Roi, Charles le Chauve, retranché à Saint Denis avec peu de troupes, au lieu de s'opposer à ces Barbares, acheta de quatorze mille marcs d'argent la retraite qu'ils daignèrent faire. On est indigné quand on lit dans nos Auteurs que plusieurs de ces Barbares furent punis de mort subite pour avoir pillé l'Église de Saint-Germain-des-Prés. Ni les Peuples, ni leurs Saints ne se défendirent, mais les vaincus se donnent toujours la honteuse consolation de supposer des miracles opérés contre leurs vainqueurs.
[Note 11: Écrit «ramas» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).]
Charles le Chauve, en achetant ainsi la paix, ne faisait que donner à ces Pirates de nouveaux moyens de faire la guerre, et s'ôter celui de la soutenir. Les Normands se servirent de cet argent pour aller assiéger Bordeaux, qu'ils pillèrent. Pour comble d'humiliation et d'horreur, un descendant de Charlemagne, Pépin Roi d'Aquitaine, n'ayant pu leur résister, s'unit avec eux, et alors la France vers l'an 858 fut entièrement ravagée. Les Normands fortifiés de tout ce qui se joignait à eux, désolèrent longtemps l'Allemagne, la Flandres, l'Angleterre. Nous avons vu depuis peu des armées de cent mille hommes pouvoir à peine prendre deux Villes après des victoires signalées; tant l'Art de fortifier les places et de préparer des ressources a été perfectionné; mais alors des Barbares combattant d'autres Barbares désunis, ne trouvaient après le premier succès, presque rien qui arrêtât leurs courses. Vaincus quelquefois, ils reparaissaient avec de nouvelles forces.
Godefroi, Roi de Danemark, à qui Charles le Gros céda enfin une partie de la Hollande en 882, pénètre de la Hollande en Flandres, ses Normands passent de la Somme à l'Oise sans résistance, prennent et brûlent Pontoise, et arrivent par eau et par terre devant Paris, en 885.
Les Parisiens qui s'attendaient alors à l'irruption des Barbares, n'abandonnèrent point la Ville, comme autrefois. Le Comte de Paris, Ode ou Eudes, que sa valeur éleva depuis sur le trône de France, mit dans la Ville un ordre qui anima les courages, et qui leur tint lieu de tours et de remparts. Sigefroi, Chef des Normands, pressa le siège avec une fureur opiniâtre, mais non destituée d'arts. Les Normands se servirent du bélier pour battre les murs. Ils firent brèche, et donnèrent trois assauts. Les Parisiens les soutinrent avec un courage inébranlable. Ils avaient à leur tête non seulement le Comte Eudes, mais encore leur Évêque Goflin, qui chaque jour après avoir donné la bénédiction à son peuple, se mettait sur la brèche, le casque en tête, un carquois sur le dos, et une hache à sa ceinture, et ayant planté la croix sur le rempart, combattait à sa vue. Il paraît que cet Évêque avait dans la Ville autant d'autorité pour le moins que le Comte Eudes, puisque ce fut à lui que Sigefroy s'était d'abord adressé, pour entrer par sa permission dans Paris. Ce Prélat mourut de ses fatigues au milieu du siège, laissant une mémoire respectable et chère; car s'il arma des mains que la Religion réservait seulement au ministère de l'Autel, il les arma pour cet autel même et pour des citoyens dans la cause la plus juste, et pour la défense la plus nécessaire, qui est toujours au-dessus des lois. Ses confrères ne s'étaient armés que dans des Guerres Civiles et contre des Chrétiens. Peut-être, si l'apothéose est due à quelques hommes, eût-il mieux valu mettre dans le Ciel ce Prélat qui combattit et mourut pour son Pays, que tant d'hommes obscurs, dont la vertu, s'ils en ont eu, a été pour le moins inutile au Monde.
Les Normands tinrent la Ville assiégée une année et demie, les Parisiens éprouvèrent toutes les horreurs qu'entraînent dans un long siège la famine et la contagion, qui en sont les suites, et ne furent point ébranlés. Au bout de ce temps l'Empereur Charles le Gros, Roi de France, parut enfin à leurs secours sur le Mont de Mars, qu'on appelle aujourd'hui Montmartre, mais il n'osa pas attaquer les Normands, il ne vint que pour acheter encore une trêve honteuse. Ces Barbares quittèrent Paris pour aller assiéger Sens et piller la Bourgogne, tandis que Charles alla dans Mayence assembler ce Parlement qui lui ôta un trône dont il était si indigne.
Les Normands continuèrent leurs dévastations, mais quoiqu'ennemis du Nom Chrétien il ne leur vint jamais en pensée de forcer personne à renoncer au Christianisme. Ils étaient à peu près tels que les Francs, les Goths, les Alains, les Huns, les Hérules, qui en cherchant au IVe Siècle de nouvelles Terres, loin d'imposer une Religion aux Romains, s'accommodèrent aisément de la leur: ainsi les Turcs en pillant l'Empire des Califes, se sont fournis à la Religion Mahométane.