Abrege De L Histoire Universelle Depuis Charlemagne Jusques A C
Chapter 4
C'est à Rome et à l'Empire d'Occident que cette ambition aspirait. La puissance des Rois de Lombardie était le seul obstacle; l'Église de Rome et toutes les Églises sur lesquelles elle influait, les Moines déjà puissants, les Peuples déjà gouvernés par eux, tout appelait Charlemagne à l'Empire de Rome. Le Pape Adrien né Romain, homme d'un génie adroit et ferme, aplanit la route. D'abord il l'engage à répudier la fille du Roi Lombard Didier, et Charlemagne la répudie après un an de mariage, sans en donner d'autre raison, sinon qu'elle ne lui plaisait pas. Didier qui voit cette union fatale du Roi et du Pape contre lui, prend un parti, courageux. Il veut surprendre Rome et s'assurer de la personne du Pape, mais l'Évêque habile fait tourner la guerre en négociation. Charles envoie des Ambassadeurs pour gagner du temps. Enfin il passe les Alpes, une partie des troupes de Didier l'abandonne. Ce Roi malheureux s'enferme dans Pavie sa Capitale, Charlemagne l'y assiège au milieu de l'hiver. La Ville réduite à l'extrémité se rend après un siège de six mois. Didier pour toute condition obtient la vie. Ainsi finit ce Royaume des Lombards qui avaient détruit en Italie la puissance Romaine, et qui avaient substitué leurs lois à celles des Empereurs. Didier le dernier de ces Rois fut conduit en France dans le Monastère de Corbie, où il vécut et mourut captif et Moine, tandis que son fils allait inutilement demander des secours dans Constantinople à ce fantôme d'Empire Romain détruit en Occident par ses ancêtres. Il faut remarquer que Didier ne fut pas le seul Souverain que Charlemagne enferma, il traita ainsi un Duc de Bavière et ses enfants.
Charlemagne n'osait pas encore se faire Souverain de Rome. Il ne prit que le titre de Roi d'Italie, tel que le portaient les Lombards. Il se fit couronner comme eux dans Pavie d'une couronne de fer qu'on garde encore dans la petite Ville de Monza. La justice s'administrait toujours à Rome au nom de l'Empereur Grec. Les Papes même recevaient de lui la confirmation de leur élection. Charlemagne prenait seulement ainsi que Pépin le titre de _Patrice_, que Théodoric et Attila avaient aussi daigné prendre; ainsi ce nom d'Empereur, qui dans son origine ne désignait qu'un Général d'armée, signifiait encore le Maître de l'Orient et de l'Occident. Tout vain qu'il était, on le respectait, on craignait de l'usurper, on n'affectait que celui de _Patrice_, qui autrefois voulait dire Sénateur Romain.
Les Papes déjà très puissants dans l'Église, très-grands Seigneurs à Rome et Princes temporels dans un petit Pays, n'avaient dans Rome même qu'une autorité précaire et chancelante. Le Préfet, le Peuple, le Sénat, dont l'ombre subsistait, s'élevaient souvent contre eux. Les inimitiés des familles qui prétendaient au Pontificat, remplissaient Rome de confusion.
Les deux neveux d'Adrien conspirèrent contre Léon III son successeur, élu Pape selon l'usage par le Peuple et le Clergé Romain. Ils l'accusent de beaucoup de crimes, ils animent les Romains contre lui: on traîne en prison, on accable de coups à Rome celui qui était si respecté partout ailleurs. Il s'évade, il vient se jeter aux genoux du Patrice Charlemagne à Paderborne. Ce Prince qui agissait déjà en maître absolu, le renvoya avec une escorte et des Commissaires pour le juger. Ils avaient ordre de le trouver innocent. Enfin Charlemagne, maître de l'Italie comme de l'Allemagne et de la France, juge du Pape, arbitre de l'Europe vient à Rome en 801. Il se fait reconnaître et couronner Empereur d'Occident, titre qui était éteint depuis près de 500 années.
Alors régnait en Orient cette Impératrice Irène, fameuse par son courage et par ses crimes, qui avait fait mourir son fils unique, après lui avoir arraché les yeux. Elle eût voulu prendre Charlemagne; mais trop faible pour lui faire la guerre, elle voulut l'épouser et réunir ainsi les deux Empires. Tandis qu'on ménageait ce mariage, une révolution chassa Irène d'un trône qui lui avait tant coûté. Charles n'eut donc que l'Empire d'Occident. Il ne posséda presque rien dans les Espagnes; car il ne faut pas compter pour domaine le vain hommage de quelques Sarrasins. Il n'avait rien sur les côtes d'Afrique, tout le reste était sous sa domination.
S'il eût fait de Rome sa Capitale, si ses Successeurs y eussent fixé leur principal séjour, et surtout si l'usage de partager ses États à ses enfants n'eût point prévalu chez les Barbares, il est vraisemblable qu'on eût vu renaître l'Empire Romain. Tout concourut depuis à démembrer ce vaste corps, que la valeur et la fortune de Charlemagne avait formé, mais rien n'y contribua plus que ses descendants.
Il n'avait point de Capitale, seulement Aix-la-Chapelle était le séjour qui lui plaisait le plus. Ce fut-là qu'il donna des audiences avec le faste le plus imposant aux Ambassadeurs des Califes et à ceux de Constantinople. D'ailleurs il était toujours en guerre ou en voyage, ainsi que vécut Charlequint longtemps après lui. Il partagea ses États et même de son vivant, comme tous les Rois de ce temps-là.
Mais enfin quand de ses fils qu'il avait désignés pour régner, il n'y resta plus que ce Louis si connu sous le nom de _Débonnaire_, auquel il avait déjà donné le Royaume d'Aquitaine, il l'associa à l'Empire dans Aix-la-chapelle et lui commanda de prendre lui-même sur l'autel la Couronne Impériale, pour faire voir au monde que cette Couronne n'était due qu'à la valeur du Père et au mérite du fils, et comme s'il eût pressenti qu'un jour les Ministres de l'autel voudraient disposer de ce diadème.
Il avait raison de déclarer son fils Empereur de son vivant; car cette Dignité acquise par la fortune de Charlemagne, n'était point assurée au fils par le droit d'héritage; mais en laissant l'Empire à Louis, et en donnant l'Italie à Bernard fils de son fils Pépin, ne déchirait-il pas lui-même cet Empire qu'il voulait conserver à sa postérité? N'était-ce pas armer nécessairement ses successeurs les uns contre les autres? Était-il à présumer que le neveu Roi d'Italie obéirait à son oncle Empereur, ou que l'Empereur voudrait bien n'être pas le Maître en Italie?
Il paraît que dans les dispositions de sa famille, il n'agit ni en Roi ni en Père; Partager les États, est-il d'un sage Conquérant? Et puisqu'il les partageait, laisser trois autres enfants sans aucun héritage, à la discrétion de Louis, était-il d'un Père juste?
Il est vrai qu'on a cru que ces trois enfants ainsi abandonnés, nommés Drogon, Thierri et Hugues, étaient bâtards; mais on l'a cru sans preuve. D'ailleurs les enfants des concubines héritaient alors. Le grand Charles Martel était bâtard, et n'avait point été déshérité.
Quoi qu'il en soit, Charlemagne mourut en 813, avec la réputation d'un Empereur aussi heureux qu'Auguste, aussi guerrier qu'Adrien, mais non tel que les Trajans et les Antonins, auxquels nul Souverain n'a été comparable.
Il y avait alors en Orient un Prince qui l'égalait en gloire comme en puissance; c'était le célèbre Calife Aaron Rachild, qui le surpassa beaucoup en justice, en science, en humanité.
J'ose presque ajouter à ces deux hommes illustres le Pape Adrien, qui dans un rang moins élevé, dans une fortune presque privée, et avec des vertus moins héroïques, montra une prudence à laquelle ses successeurs ont dû leur agrandissement.
La curiosité des hommes qui pénètre dans la vie privée des Princes, a voulu savoir jusqu'au détail de la vie de Charlemagne et au secret de ses plaisirs. On a écrit qu'il avait poussé l'amour des femmes jusqu'à jouir de ses propres filles. On en a dit autant d'Auguste: mais qu'importe au Genre-humain le détail de ces faiblesses, qui n'ont influé en rien sur les affaires publiques!
J'envisage son règne par un endroit plus digne de l'attention d'un citoyen. Les Pays qui composent aujourd'hui la France et l'Allemagne jusqu'au Rhin, furent tranquilles pendant près de cinquante ans, et l'Italie pendant treize, depuis l'avènement à l'Empire. Point de révolution en France, point de calamité pendant ce demi-Siècle, qui par là est unique. Un bonheur si long ne suffit pas pourtant pour rendre aux hommes la Politesse et les Arts. La rouille de la Barbarie était trop forte, et les Âges suivants l'épaissirent encore.
DES USAGES DU TEMPS DE CHARLEMAGNE
Je m'arrête à cette célèbre époque pour considérer les Usages, les Lois, la Religion, les Moeurs, l'Esprit qui régnaient alors.
J'examine d'abord l'Art de la guerre, par lequel Charlemagne établit cette puissance que perdirent ses enfants.
Je trouve peu de nouveaux règlements, mais une grande fermeté à faire exécuter les anciens. Voici à peu près les lois en usage, que sa valeur fit servir à tant de succès, et que sa prudence perfectionna.
Des Ducs amovibles gouvernaient les Provinces, et levaient les troupes à peu près comme aujourd'hui les Beglierbeis des Turcs. Ces Ducs avaient été institués en Italie par Dioclétien. Les Comtes dont l'origine me paraît du temps de Théodose, commandaient sous les Ducs, et assemblaient les troupes, chacun dans son Canton. Les Métairies, les Bourgs, les Villages fournissaient un nombre de soldats proportionné à leurs forces. Douze Métairies donnaient un cavalier armé d'un casque et d'une cuirasse, les autres soldats n'en portaient point, mais tous avaient le bouclier carré long, la hache d'armes, le javelot et l'épée. Ceux qui se servaient de flèches, étaient obligés d'en avoir au moins douze dans leur carquois. Leur habit me paraît ressembler à celui des troupes Prussiennes d'aujourd'hui. La Province qui fournissait la milice, lui distribuait du blé et les provisions nécessaires pour six mois, le Roi en fournissait pour le reste de la campagne. On faisait la revue au premier de Mars ou au premier de Mai. C'est d'ordinaire dans ces temps qu'on tenait les Parlements. Dans les sièges de Ville on employait le bélier, la baliste, la tortue, et la plupart des machines des Romains. Les Seigneurs nommés Barons, leudes richeomes, composaient avec leurs suivants le peu de cavalerie qu'on voyait alors dans les armées. Les Musulmans d'Afrique et d'Espagne avaient plus de cavaliers.
Charles avait des forces navales aux embouchures de toutes les grandes Rivières de son Empire; avant lui on ne les connaissait pas chez les Barbares, après lui on les ignora longtemps. Par ce moyen et par la police guerrière il arrêta ces inondations des peuples du Nord, il les contint dans leurs climats glacés, mais sous ses faibles descendants ils se répandirent dans l'Europe.
Les affaires générales se réglaient dans des assemblées, qui représentaient la Nation. Sous lui ses Parlements n'avaient d'autre volonté que celle d'un Maître qui savait commander et persuader.
Il fit fleurir le Commerce, parce qu'il était le Maître des Mers; ainsi les Marchands des Côtes de Toscane, et ceux de Marseille allaient trafiquer à Constantinople chez les Chrétiens et au Port d'Alexandrie chez les Musulmans, qui les recevaient, et dont ils tiraient les richesses de l'Asie.
Venise et Gênes, si puissantes depuis par le Négoce, n'attiraient pas encore à elles les richesses des Nations; mais Venise commençait à s'enrichir et à s'agrandir. Rome, Ravenne, Milan, Lyon, Arles, Tours, avaient beaucoup de Manufactures d'Étoffes de laine. On damasquinait le Fer à l'exemple de l'Asie. On fabriquait le Verre, mais les Étoffes de Soie n'étaient tissées dans aucune Ville de l'Empire d'Occident.
Les Vénitiens commençaient à les tirer de Constantinople, mais ce ne fut que près de quatre cents ans après Charlemagne que les Princes Normands établirent à Palerme une Manufacture de Soie. Le Linge était peu commun. Saint Boniface dans une Lettre à un Évêque d'Allemagne, lui mande qu'il lui envoie du drap à longs poils pour se laver les pieds. Probablement ce manque de linge était la cause de toutes ces maladies de la peau, connues sous le nom de _lèpre_, si générales alors; car les Hôpitaux nommés _Léproseries_ étaient déjà très nombreux.
La Monnaie avait à peu près la même valeur que celle de l'Empire Romain depuis Constantin. Le Sou d'or était le _solidum romanum_. Ce sou d'or équivalait à quarante deniers d'argent. Ces deniers tantôt plus forts, tantôt plus faibles, pesaient l'un portant l'autre trente grains.
Le sou d'or vaudrait aujourd'hui 1740 environ quinze francs, le denier d'argent trente sous de compte.
Il faut toujours en lisant les Histoires, se ressouvenir qu'outre ces monnaies réelles d'or et d'argent, on se servait dans le calcul d'une autre dénomination. On s'exprimait souvent en monnaie de compte, monnaie fictive, qui n'était comme aujourd'hui qu'une manière de compter.
Les Asiatiques et les Grecs comptaient par Mines et par Talens; les Romains par grands Sesterces, sans qu'il y eût aucune monnaie qui valût un grand sesterce ou un talent.
La Livre numéraire du temps de Charlemagne, était réputée le poids d'une livre d'argent de douze onces. Cette livre se divisait numériquement comme aujourd'hui en vingt parties. Il y avait à-la-vérité des sous d'argent semblables à nos écus, dont chacun pesait la 20. ou 22. ou 24. partie d'une livre de douze onces, et ce sou se divisait comme le nôtre en douze deniers. Mais Charlemagne ayant ordonné que le sou d'argent serait précisément la 20. partie de douze onces, on s'accoutuma à regarder dans les comptes numéraires 20 sous pour une livre.
Pendant deux Siècles les Monnaies restèrent sur le pied où Charlemagne les avait mis; mais petit à petit les Rois dans leurs besoins tantôt chargèrent les sous d'alliage, tantôt en diminuèrent le poids; de sorte que par un changement qui est presque la honte des Gouvernements de l'Europe, ce sou qui était autrefois ce qu'est à peu près un écu d'argent, n'est plus qu'une légère pièce de cuivre avec un 11e d'argent tout au plus; et la livre qui était le signe représentatif de douze onces d'argent, n'est plus en France que le signe représentatif de 20 de nos sous de cuivre. Le Denier qui était la 124. partie d'une livre d'argent, n'est plus que le tiers de cette vile monnaie qu'on appelle un liard: supposé donc qu'une Ville de France dût à une autre 120 livres de rente, c'est-à-dire 1440 onces d'argent du temps de Charlemagne, elle s'acquitterait aujourd'hui de sa dette en payant ce que nous appelons un écu de six francs.
La Livre de compte des Anglais, celle des Hollandais, ont moins varié. Une Livre sterling d'Angleterre vaut environ 22 francs de France, et une Livre de compte Hollandaise vaut environ 12 francs de France; ainsi les Hollandais se sont écartés moins que les Français de la Loi primitive, et les Anglais encore moins.
Toutes les fois donc que l'Histoire nous parle de Monnaie sous le nom de livres, nous n'avons qu'à examiner ce que valait la livre au temps et dans le Pays dont on parle, et la comparer à la valeur de la nôtre. Nous devons avoir la même attention en lisant l'Histoire Grecque et Romaine. C'est par exemple un très-grand embarras pour le Lecteur, d'être obligé de réformer à chaque page les comptes qui se trouvent dans l'Histoire ancienne d'un célèbre Professeur de l'Université de Paris, et dans tant d'autres Auteurs. Quand ils veulent exprimer en Monnaie de France les talens, les mines, les sesterces, ils se servent toujours de l'évaluation que quelques Savants ont fait avant la mort du grand Colbert. Mais le Marc de 8 onces, qui valait sous ce Ministre 26 francs et dix sous, vaut depuis longtemps 49 francs, ce qui fait une différence de près de la moitié. Ces fautes donnent une idée des forces des anciens Gouvernements, de leur Commerce, de la paye de leurs Soldats, extrêmement contraire à la vérité.
Il paraît qu'il y avait alors autant d'argent à peu près en France, en Italie et vers le Rhin, qu'il y en a aujourd'hui. On n'en peut juger que par le prix des denrées, et je le trouve presque le même; 24 livres de pain blanc valaient un denier d'argent par les Capitulaires de Charlemagne. Ce denier était la 40. partie d'un sou d'or, qui valait environ 15 francs de notre Monnaie; ainsi la livre de pain revenait à près de cinq liards, ce qui ne s'éloigne pas du prix ordinaire dans les bonnes années.
Dans les Pays Septentrionaux l'argent était beaucoup plus rare, le prix d'un boeuf fut fixé par exemple à un sou d'or. Nous verrons dans la suite comment le commerce et les richesses se sont étendues de proche en proche. En voilà déjà trop pour un abrégé.
DE LA RELIGION.
La querelle des Images est ce qui s'offre de plus singulier en matière de Religion. Je vois d'abord que l'Impératrice Irène, Tutrice de son malheureux fils Constantin Porphyrogénète, pour se frayer le chemin à l'Empire, flatte le Peuple et les Moines, à qui le Culte des Images proscrit par tant d'Empereurs depuis Léon l'Isaurien plaisait encore. Elle y était elle-même attachée, parce que son mari les avait eu en horreur. On avait persuadé à Irène que pour gouverner son mari, il fallait mettre sur le chevet de son lit les Images de certaines Saintes. La plus ridicule crédulité entre dans les esprits politiques. L'Empereur son mari en avait puni les auteurs. Irène après la mort de son mari donne un libre cours à son goût et à son ambition. Voilà ce qui assemble en 786 le second Concile de Nicée, septième Concile OEcuménique, commencé d'abord à Constantinople. Elle fait élire pour Patriarche un Laïc Secrétaire d'État, nommé Taraise. Il y avait eu autrefois quelques exemples de Séculiers élevés ainsi à l'Évêché, sans passer par les autres grades; mais alors cette coutume ne subsistait plus.
Ce Patriarche ouvrit le Concile. La conduite du Pape Adrien est très-remarquable. Il n'anathématise pas ce Secrétaire d'État qui se fait Patriarche. Il proteste seulement avec modestie dans ses Lettres à Irène contre le titre de Patriarche Universel, mais il insiste qu'on lui rende les patrimoines de la Sicile. Il redemande hautement ce peu de bien, tandis qu'il arrachait ainsi que ses prédécesseurs le domaine utile de tant de belles Terres données par Pépin et par Charlemagne. Cependant le Concile OEcuménique de Nicée, auquel président les Légats du Pape et ce Ministre Patriarche, rétablit le Culte des Images.
C'est une chose avouée de tous les sages Critiques, que les Pères de ce Concile, qui étaient au nombre de 350, y rapportèrent beaucoup de Pièces évidemment fausses; beaucoup de Miracles, dont le récit n'aurait que scandalisé dans d'autres temps; beaucoup de Livres apocryphes. Mais ces Pièces fausses ne firent point de tort aux vraies, sur lesquelles on décida.
Mais quand il fallut faire recevoir ce Concile par Charlemagne et par les Églises de France, quel fut l'embarras du Pape? Charles s'était déclaré hautement contre les Images. Il venait de faire écrire les Livres qu'on nomme _Carolins_, dans lesquels ce culte est anathématisé. Il assemblait en 794 un Concile à Francfort, composé de 300 Évêques ou Abbés tant d'Italie que de France, qui rejetait d'un consentement unanime le service et l'adoration des Images. Ce mot équivoque d'adoration était la source de tous ces différends, car si les hommes définissaient les mots dont ils se servent, il y aurait moins de dispute, et plus d'un Royaume a été bouleversé pour un mal-entendu.
Tandis que le Pape Adrien envoyait en France les Actes du second Concile de Nicée, il reçoit les Livres Carolins opposés à ce Concile, et on le presse au nom de Charles de déclarer hérétique l'Empereur de Constantinople et sa mère. On voit assez par cette conduite de Charles, qu'il voulait se faire un nouveau droit de l'hérésie prétendue de l'Empereur, pour lui enlever Rome sous couleur de justice.
Le Pape partagé entre le Concile de Nicée qu'il adoptait et Charlemagne qu'il ménageait, prit, me semble, un tempérament politique qui devrait servir d'exemple dans toutes ces malheureuses disputes qui ont toujours divisé les Chrétiens. Il explique les Livres Carolins d'une manière favorable au Concile de Nicée, et par là réfute le Roi sans lui déplaire; il permet qu'on ne rende point de culte aux Images; ce qui était très raisonnable chez les Germains à peine sortis de l'Idolâtrie, et chez les Français grossiers qui avaient peu de Sculpteurs et de Peintres. Il exhorte en même temps à ne point briser ces mêmes Images. Ainsi il satisfait tout le monde, et laisse au temps à confirmer ou à abolir un culte encore douteux. Attentif à ménager les hommes et à faire servir la Religion à ses intérêts, il écrit à Charlemagne. «Je ne peux déclarer Irène et son fils hérétiques après le Concile de Nicée, mais je les déclarerai tels s'ils ne me rendent les biens de Sicile».
On voit la même prudence de ce Pape dans une dispute encore plus délicate, et qui seule eût suffi en d'autres temps pour allumer des guerres civiles. On avait voulu savoir si le St. Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père seulement? Toute l'Église Grecque avait toujours cru qu'il ne procédait que du Père. Tout l'Empire de Charlemagne croyait la procession du Père et du Fils. Ces mots du Symbole _qui ex patre filioque procedit_, étaient sacrés pour les Français, mais ces mêmes mots n'avaient jamais été adoptés à Rome. On presse de la part de Charlemagne le Pape de le déclarer. Le Pape répond qu'il est de l'avis du Roi, mais ne change rien au Symbole de Rome: Il apaise la dispute en ne décidant rien, en laissant à chacun ses usages. Il traite en un mot les affaires spirituelles en Prince, et trop de Princes les ont traité en Évêques.
Dès lors la politique profonde des Papes établissait peu à peu leur puissance. Ce même Adrien fait paraître adroitement au jour un recueil des faux Actes connus aujourd'hui sous le nom de _fausses Décretales_. Il ne se hasarde pas à les donner lui même. C'est un Espagnol nommé Isidore qui les digère. Ce sont les Évêques Allemands, dont la bonne foi fut trompée, qui les répandent et les font valoir. Dans ces fausses Décretales on suppose d'anciens Canons, qui ordonnent qu'on ne tiendra jamais un seul Concile Provincial sans la permission du Pape; et que toutes les Causes Ecclésiastiques ressortiront à lui. On y fait parler les successeurs immédiats des Apôtres. On leur suppose des écrits. Il est vrai que tout étant de ce mauvais style du VIIe Siècle, tout étant plein de fautes contre l'Histoire et la Géographie, l'artifice était grossier; mais c'était des hommes grossiers qu'on trompait. Ces fausses Décretales ont abusé les hommes pendant huit Siècles; et enfin quand l'erreur a été reconnue, les usages par elle établis, ont subsisté dans une partie de l'Église: l'antiquité leur a tenu lieu de vérité.
Dès ces temps les Évêques d'Occident étaient des Seigneurs temporels, et possédaient plusieurs Terres en fief, mais aucun n'était Souverain indépendant. Les Rois de France nommaient aux Évêchés; plus hardis en cela et plus politiques que les Empereurs des Grecs, et les Rois de Lombardie, qui se contentaient d'interposer leur autorité dans les élections.
Les premières Églises Chrétiennes s'étaient gouvernées en Républiques sur le modèle des Synagogues. Ceux qui présidaient à ces assemblées, avaient pris insensiblement le titre d'Évêque, d'un mot Grec, dont les Grecs appelaient les Gouverneurs de leurs Colonies. Les Anciens de ces assemblées se nommaient Prêtres, qui signifie en Grec _Vieillard_.
Charlemagne dans sa vieillesse accorda aux Évêques un droit dont son propre fils devint la victime. Ils firent accroire à ce Prince que dans le Code rédigé sous Thédose une loi portait que si de deux Séculiers en procès, l'un prenait un Évêque pour juge, l'autre était obligé de se soumettre à ce jugement sans en pouvoir appeler. Cette loi qui jamais n'avait été exécutée, passe chez tous les Critiques pour supposée. Elle a excité une guerre civile sourde entre les Tribunaux de la Justice et les Ministres du Sanctuaire, mais comme en ce temps-là tout ce qui n'était pas Clergé était en Occident d'une ignorance profonde, il faut s'étonner qu'on n'ait pas donné encore plus d'empire à ceux qui seuls étant un peu instruits, semblaient seuls mériter de juger les hommes.