Abrégé de l'Histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charlequint (Tome 1)

Part 9

Chapter 93,906 wordsPublic domain

Les Évêques de plusieurs grands sièges, déjà puissants par leur dignité, n'avaient plus qu'un pas à faire pour être Princes, et ce pas fut bientôt fait. De-là vient la puissance séculière des Évêques de Mayence, de Cologne, de Trêves, de Wurtzbourg, et de tant d'autres en Allemagne et en France. Les Archevêques de Reims, de Lyon, de Beauvais, de Langres, de Laon, s'attribuèrent les droits régaliens. Cette puissance des Ecclésiastiques ne dura pas en France, mais en Allemagne elle est affermie pour longtemps. Enfin les Moines eux-mêmes devinrent Princes, les Abbés de Fulde, de Saint Gal, de Kempten, de Corbie, etc. Ils étaient de petits Rois dans les Pays où 80 ans auparavant ils défrichaient avec leurs mains quelques terres que des propriétaires charitables leur avaient données. Tous ces Seigneurs, Ducs, Comtes, Marquis, Évêques, Abbés, rendaient hommage au Souverain. On a longtemps cherché l'origine de ce Gouvernement Féodal. Il est à croire qu'elle n'en a point d'autre que l'ancienne coutume de toutes les Nations, d'imposer un hommage et un tribut au plus faible. On sait qu'ensuite les Empereurs Romains donnèrent des Terres à perpétuité à de certaines conditions. On en trouve des exemples dans les vies d'Alexandre Sévère et de Probus. Les Lombards furent les premiers qui érigèrent des Duchés relevant en fief de leur Royaume. Spoléte et Bénévent furent sous les Rois Lombards des Duchés héréditaires.

Avant Charlemagne, Tassillon possédait le Duché de Bavière à condition d'un hommage, et ce Duché eût appartenu à ses descendants, si Charlemagne ayant vaincu ce Prince, n'eût dépouillé le père et les enfants.

Point de Villes libres alors en Allemagne, ainsi point de commerce, point de grandes richesses. Les Villes n'avaient pas même de murailles. Cet État qui pouvait être si puissant, était devenu si faible par le nombre et la division de ses Maîtres, que l'Empereur Conrad fut obligé de promettre un tribut annuel aux Hongrois, Huns ou Pannoniens, si bien contenus par Charlemagne, et si humiliés par les Empereurs de la Maison d'Autriche. Mais alors ils semblaient être ce qu'ils avaient été sous Attila. Ils ravageaient l'Allemagne, les Frontières de la France. Ils descendaient en Italie par le Tyrol, après avoir pillé la Bavière, et revenaient ensuite avec les dépouilles de tant de Nations.

C'est au règne d'Henri l'Oiseleur que se débrouilla un peu le chaos de l'Allemagne. Ses limites étaient alors le Fleuve de l'Oder, la Bohême, la Moravie, la Hongrie, les rivages du Rhin, de l'Escaut, de la Moselle, de la Meuse, et vers le Septentrion la Poméranie et le Holstein étaient ses barrières.

Il faut que Henri l'Oiseleur fût un des Rois des plus dignes de régner. Sous lui les Seigneurs de l'Allemagne si divisés sont réunis. Le premier fruit de cette réunion est l'affranchissement du tribut qu'on payait aux Hongrois, et une grande victoire remportée sur cette Nation terrible (936). Il fit entourer de murailles la plupart des Villes d'Allemagne. Il institua des Milices. On lui attribua même l'invention de quelques Jeux militaires, qui donnaient quelques idées des Tournois. Enfin l'Allemagne respirait, mais il ne paraît pas qu'elle prétendît être l'Empire Romain. L'Archevêque de Mayence avait sacré Henri l'Oiseleur. Aucun Légat du Pape, aucun Envoyé des Romains n'y avait assisté. L'Allemagne sembla pendant tout ce règne oublier l'Italie.

Il n'en fut pas ainsi sous Othon le Grand, que les Princes Allemands, les Évêques et les Abbés élurent unanimement après la mort d'Henri son père. L'héritier reconnu d'un Prince puissant, qui a fondé ou rétabli un État, est toujours plus puissant que son père, s'il ne manque pas de courage; car il entre dans une carrière déjà ouverte, il commence où son prédécesseur a fini. Ainsi Alexandre avait été plus loin que Philippe son père, Charlemagne plus loin que Pépin, et Othon le Grand passa beaucoup Henri l'Oiseleur.

Les Italiens toujours factieux et faibles ne pouvaient ni obéir à leurs compatriotes, ni être libres, ni se défendre à la fois contre les Sarrasins et les Hongrois, dont les incursions infestaient encore leur Pays.

DE LA PAPAUTÉ AU DIXIÈME SIÈCLE AVANT QU'OTHON LE GRAND SE RENDIT MAÎTRE DE ROME.

Le Pape Formose, fils du Prêtre Léon, étant Évêque de Porto, avait été à la tête d'une faction contre Jean VIII et deux fois excommunié par ce Pape; mais ces excommunications qui furent bientôt après si terribles aux Têtes couronnées, le furent si peu pour Formose qu'il se fit élire Pape en 890.

Étienne VI aussi fils de Prêtre, successeur de Formose, homme qui joignait l'esprit du fanatisme à celui de la faction, ayant toute sa vie haï Formose, fit déterrer son corps qui était embaumé, et l'ayant revêtu des habits pontificaux, le fit comparaître dans un Concile assemblé pour juger sa mémoire. On donna au mort un Avocat, on lui fit son procès en forme, le cadavre fut déclaré coupable d'avoir changé d'Évêché, et d'avoir quitté celui de Porto pour celui de Rome; et pour réparation de ce crime, on lui trancha la tête par la main du bourreau, on lui coupa trois doigts, et on le jeta dans le Tibre.

Le Pape Étienne VI se rendit si odieux par cette farce aussi horrible que folle, que les amis de Formose ayant soulevé les citoyens, les chargèrent de fers, et l'étranglèrent en prison.

La faction ennemie de cet Étienne fit repêcher le corps de Formose, et le fit enterrer pontificalement une seconde fois.

Cette querelle échauffait les esprits. Sergius III qui remplissait Rome de ses brigues pour se faire Pape, fut exilé par son rival Jean IX ami de Formose; mais reconnu Pape après la mort de Jean IX il fit jeter une seconde fois Formose dans le Tibre. Dans ces troubles Théodora mère de Marozie qu'elle maria depuis au Marquis de Toscane, et d'une autre Théodora, toutes trois, célèbres par leurs galanteries, avait à Rome la principale autorité. Sergius n'avait été élu que par les intrigues de Théodora la mère. Il eut étant Pape un fils de Marozie qu'il éleva publiquement dans son Palais. Il ne paraît pas qu'il fût haï des Romains, qui naturellement voluptueux suivaient ses exemples plus qu'ils ne les blâmaient.

Après sa mort les deux soeurs Marozie et Théodora procurèrent la Chaire de Rome à un de leurs favoris, nommé Landon, mais ce Landon étant mort, la jeune Théodora fit élire Pape son Amant Jean X Évêque de Bologne, puis de Ravenne, et enfin de Rome. On ne lui reprocha point comme à Formose, d'avoir changé d'Évêché. Ces Papes condamnés par la postérité comme Évêques peu religieux, n'étaient point d'indignes Princes. Il s'en faut beaucoup. Ce Jean X que l'amour fit Pape, était un homme de génie et de courage; il fit ce que tous les Papes ses prédécesseurs n'avaient pu faire; il chassa les Sarrasins de cette partie de l'Italie nommée le _Garillan_.

Pour réussir dans cette expédition, il eut l'adresse d'obtenir des troupes de l'Empereur de Constantinople, quoique cet Empereur eût à se plaindre autant des Romains rebelles que des Sarrasins. Il fit armer le Comte de Capoue. Il obtint des milices de Toscane, et marcha lui-même à la tête de cette armée, menant avec lui un jeune fils de Marozie et du Marquis Adelbert: ayant chassé les Mahométans du voisinage de Rome, il voulait aussi délivrer l'Italie des Allemands et des autres étrangers.

L'Italie était envahie presqu'à la fois par les Bérengers, par un Roi de Bourgogne, par un Roi d'Arles. Il les empêcha tous de dominer dans Rome. Mais au bout de quelques années Guido, frère utérin de Hugo Roi d'Arles, Tyran de l'Italie, ayant épousé Marozie toute puissante à Rome, cette même Marozie conspira contre le Pape si longtemps Amant de sa soeur. Il fut surpris, mis aux fers, et étouffé entre deux matelas.

Marozie, maîtresse de Rome, fit élire Pape un nommé Léon, qu'elle fit mourir en prison au bout de quelques mois. Ensuite ayant donné le siège de Rome à un homme obscur, qui ne vécut que deux ans, elle mit enfin sur la Chaire Pontificale Jean XI son propre fils, qu'elle avait eu de son adultère avec Sergius III.

Jean XI n'avait que 24 ans quand sa mère le fit Pape; elle ne lui conféra cette dignité qu'à condition qu'il s'en tiendrait uniquement aux fonctions d'Évêque, et qu'il ne serait que le Chapelain de sa mère.

On prétend que Marozie empoisonna alors son mari Guido, Marquis de Toscane. Ce qui est vrai, c'est qu'elle épousa le frère de son mari Hugo Roi de Lombardie, et le mit en possession de Rome, se flattant d'être avec lui Impératrice; mais un fils du premier lit de Marozie se mit alors à la tête des Romains contre sa mère, chassa Hugues de Rome, renferma Marozie et le Pape son fils dans le Château Saint Ange. On prétend que Jean XI y mourut empoisonné.

Un Étienne VII Allemand de naissance, élu en 939, fut par cette naissance seule si odieux aux Romains, que dans une sédition le peuple lui balafra le visage au point qu'il ne put jamais depuis paraître en public.

Quelque temps après un petit-fils de Marozie, nommé Octavien, fut élu Pape à l'âge de 18 ans par le crédit de sa famille. Il prit le nom de Jean XII en mémoire de Jean XI son oncle. C'est le premier Pape qui ait changé son nom à son avènement au Pontificat. Il n'était point dans les Ordres quand sa famille le fit Pontife. C'était un jeune-homme qui vivait en Prince, aimant les armes et les plaisirs. On s'étonne que sous tant de Papes si scandaleux et si peu puissants, l'Église Romaine ne perdit ni ses prérogatives, ni ses prétentions; mais alors presque toutes les autres Églises étaient ainsi gouvernées. Le Clergé d'Italie pouvait mépriser les Papes, mais il respectait la Papauté, d'autant plus qu'ils y aspiraient; enfin dans l'opinion des hommes la place était sacrée, quand la personne était exécrable.

Pendant que Rome et l'Église étaient ainsi déchirées, Bérenger qu'on appelle _le Jeune_, disputait l'Italie à Hugues d'Arles. Les Italiens, comme le dit Luitprand contemporain, voulaient toujours avoir deux Maîtres pour n'en avoir réellement aucun: fausse et malheureuse politique, qui les faisait changer de tyrans et de malheurs. Tel était l'État déplorable de ce beau Pays, lorsqu'Othon le Grand y fut appelé par les plaintes de presque toutes les Villes, et même par ce jeune Pape Jean XII réduit à faire venir les Allemands qu'il ne pouvait souffrir.

SUITE DE L'EMPIRE D'OTHON ET DE L'ÉTAT DE L'ITALIE

Othon entra en Italie, et il s'y conduisit comme Charlemagne. Il vainquit Bérenger, qui en affectait la Souveraineté. Il se fit sacrer et couronner Empereur des Romains par les mains du Pape, prit le nom de César et d'Auguste, et obligea le Pape à lui faire serment de fidélité sur le tombeau dans lequel on dit que repose le corps de St. Pierre. On dressa un instrument authentique de cet Acte. Le Clergé et la Noblesse Romaine se soumettent à ne jamais élire de Pape qu'en présence des Commissaires de l'Empereur. Dans cet Acte Othon confirme les donations de Pépin, de Charlemagne, de Louis le Débonnaire, «sauf en tout notre puissance, dit-il, et celle de notre fils et de nos descendants». Cet Instrument écrit en lettres d'or, souscrit par sept Évêques d'Allemagne, cinq Comtes, deux Abbés et plusieurs Prélats Italiens, est gardé encore au Château Saint Ange; la date est du 13 Février 962.

On dit, et Mézéray le dit après d'autres, que Lothaire Roi de France et Hugues Capet depuis Roi, assistèrent à ce couronnement. Les Rois de France étaient en effet alors si faibles, qu'ils pouvaient servir d'ornement au Sacre d'un Empereur; mais le nom de Lothaire et de Hugues Capet ne se trouve pas dans les signatures de cet Acte.

Le Pape s'étant ainsi donné un Maître, quand il ne voulait qu'un Protecteur, lui fut bientôt infidèle. Il se ligua contre l'Empereur avec Bérenger même, réfugié chez des Mahométans qui venaient de se cantonner sur les côtes de Provence. Il fit venir le fils de Bérenger à Rome, tandis qu'Othon était à Pavie. Il envoya chez les Hongrois pour les solliciter à rentrer en Allemagne, mais il n'était pas assez puissant pour soutenir cette action hardie, mais l'Empereur l'était assez pour le punir.

Othon revint donc de Pavie à Rome, et s'étant assuré de la Ville, il tint un Concile, dans lequel il fit juridiquement le procès au Pape. Au lieu de le juger militairement, on assembla les Seigneurs Allemands et Romains, 40 Évêques, 17 Cardinaux dans l'Église de Saint Pierre, et là en présence de tout le peuple on accusa le Saint Père d'avoir joui de plusieurs femmes, et surtout d'une nommée Étiennette, qui était morte en couche. Les autres chefs d'accusation étaient d'avoir fait Évêque de Tody un enfant de dix ans, d'avoir vendu les Ordinations et les Bénéfices, d'avoir fait crever les yeux à son parrain, d'avoir châtré un Cardinal, et ensuite de l'avoir fait mourir; enfin de ne pas croire en JÉSUS-CHRIST, et d'avoir invoqué le Diable: deux choses qui semblent se contredire. On mêlait donc, comme il arrive presque toujours, de fausses accusations à de véritables; mais on ne parla point du tout de la seule raison pour laquelle le Concile était assemblé. L'Empereur craignait sans doute de réveiller cette révolte et cette conspiration dans laquelle les accusateurs même du Pape avaient trempé. Ce jeune Pontife qui avait alors vingt-sept ans, parut déposé pour ses incestes et ses scandales, et le fut en effet pour avoir voulu ainsi que tous les Romains, détruire la puissance Allemande dans Rome.

Othon ne put se rendre maître de sa personne, ou s'il le put, il fit une faute en le laissant libre. À peine avait-il fait élire le Pape Léon VIII qui, si l'on en croit le discours d'Arnoud Évêque d'Orléans, n'était ni Ecclésiastique, ni même Chrétien. À peine en avait-il reçu l'hommage, et avait-il quitté Rome, dont probablement il ne devait pas s'écarter, que Jean XII eut le courage de faire soulever les Romains, et opposant alors Concile à Concile, on déposa Léon VIII. On ordonna que jamais l'inférieur ne pourrait ôter le rang à son supérieur.

Le Pape par cette décision n'entendait pas seulement, que jamais les Évêques et les Cardinaux ne pourraient déposer le Pape, mais on désignait aussi l'Empereur, que les Évêques de Rome regardaient toujours comme un séculier, qui devait à l'Église l'hommage et les serments qu'il exigeait d'elle. Le Cardinal nommé Jean, qui avait écrit et lu les accusations contre le Pape, eut la main droite coupée. On arracha la langue, on coupa le nez et deux doigts à celui qui avait servi de Greffier au Concile de déposition.

Au reste dans tous ces Conciles où présidaient la faction et la vengeance, on citait toujours l'Évangile et les Pères, on implorait les lumières du Saint Esprit, on parlait en son nom, on faisait même des règlements utiles; et qui lirait ces Actes sans connaître l'Histoire, croirait lire les Actes des Saints.

Tout cela se faisait presque sous les yeux de l'Empereur; et qui sait jusqu'où le courage et le ressentiment du jeune Pontife, le soulèvement des Romains en sa faveur, la haine des autres Villes d'Italie contre les Allemands, eussent pu porter cette révolution? Mais le Pape Jean XII fut assassiné trois mois après, entre les bras d'une femme mariée par les mains du mari qui vengeait sa honte. (964)

Il avait tellement animé les Romains, qu'ils osèrent, même après sa mort, soutenir un siège, et ne se rendirent qu'à l'extrémité. Othon deux fois vainqueur de Rome, fut le maître de l'Italie comme de l'Allemagne.

Le Pape Léon créé par lui, le Sénat, les principaux du Peuple, le Clergé de Rome solennellement assemblés dans Saint Jean de Latran, confirmèrent à l'Empereur le droit de se choisir un Successeur au Royaume d'Italie, d'établir le Pape et de donner l'investiture aux Évêques. Après tant de Traités et de serments formés par la crainte, il fallait des Empereurs qui demeurassent à Rome pour les faire observer.

À peine l'Empereur Othon était retourné en Allemagne, que les Romains voulurent être libres. Ils mirent en prison leur nouveau Pape, créature de l'Empereur. Le Préfet de Rome, les Tribuns, le Sénat, voulurent faire revivre les anciennes lois; mais ce qui dans un temps est une entreprise de héros, devient dans d'autres une révolte de séditieux. Othon revole en Italie, fait pendre une partie du Sénat, et le Préfet de Rome qui avait voulu être un Brutus, fut fouetté dans les carrefours, promené nu sur un âne, et jeté dans un cachot, où il mourut de faim.

Tel fut à peu près l'état de Rome sous Othon le Grand, Othon II et Othon III. Les Allemands tenaient les Romains subjugués, et les Romains brisaient leurs fers dès qu'ils le pouvaient.

Un Consul nommé Crescentius, fils du Pape Jean X et de la fameuse Marozie, prenant avec ce titre de Consul la haine de la Royauté, arma Rome contre Othon II. Il fit mourir en prison Benoît VI créature de l'Empereur; et l'autorité d'Othon quoiqu'éloigné, ayant dans ces troubles donné la Chaire Romaine au Chancelier de l'Empire en Italie, qui fut Pape sous le nom de Jean XIV ce malheureux Pape fut une nouvelle victime que le Parti Romain immola. Le Pape Boniface VIII créature du Consul Crescentius déjà souillé du sang de Benoît VI fit encore périr Jean XIV. Les temps de Caligula, de Néron, de Vitellius, ne produisirent ni des infortunes plus déplorables, ni de plus grandes barbaries; mais les horreurs de ces Papes sont obscures comme eux. Ces tragédies sanglantes se jouaient sur le théâtre de Rome, mais petit et ruiné; et celles des Césars avaient pour théâtre le Monde connu.

Crescentius maintint quelque temps l'ombre sur la République Romaine. Il chassa du siège Pontifical Grégoire IV neveu de l'Empereur Othon III. Mais enfin Rome fut encore assiégée et prise. Crescentius attiré hors du Château Saint Ange sur l'espérance d'un accommodement et sur la foi des serments de l'Empereur, eut la tête tranchée. Son corps fut pendu par les pieds, et le nouveau Pape élu par les Romains, sous le nom de Jean XV eut les yeux crevés et le nez coupé. On le jetta en cet état du haut du Château Saint Ange dans la Place.

Les Romains renouvellèrent alors à Othon III les serments faits à Othon Ier et à Charlemagne.

Après les trois Othon, ce combat de la domination Allemande, et de la liberté Italique, resta longtemps dans les mêmes termes. Sous les Empereurs Henri II de Bavière, Conrad II le Salique, dès qu'un Empereur était occupé en Allemagne, il s'élevait un parti en Italie. Henri II y vint comme les Othons dissiper des factions, confirmer aux Papes les donations des Empereurs, et recevoir les mêmes hommages. Cependant la Papauté était à l'encan, ainsi que presque tous les autres Évêchés.

Benoît VIII Jean XIX l'achetèrent publiquement l'un après l'autre: ils étaient frères de la maison des Marquis de Toscane, toujours puissante à Rome depuis le temps de Marozie.

En 1034, après leur mort, pour perpétuer le Pontificat dans leur maison on acheta encore les suffrages pour un enfant de douze ans. C'était Benoît IX qui eut l'Évêché de Rome de la même manière, qu'on voit encore aujourd'hui tant de familles acheter, mais en secret, des Bénéfices pour des enfants.

Ce désordre n'eut point de bornes. On vit sous le Pontificat de ce Benoît IX deux autres Papes élus à prix d'argent, et trois Papes dans Rome s'excommunier réciproquement; mais par un accord heureux qui étouffa une guerre civile, ces trois Papes s'accordèrent à partager les revenus de l'Église, et à vivre en paix, chacun avec sa Maîtresse.

Ce Triumvirat pacifique et singulier ne dura qu'autant qu'ils eurent de l'argent; et enfin, quand ils n'en eurent plus, chacun vendit sa part de la Papauté au Diacre Gratien, homme de qualité, fort riche. Mais comme le jeune Benoît IX avait été élu longtemps avant les deux autres, on lui laissa par un accord solennel la jouissance du tribut que l'Angleterre payait alors à Rome, qu'on appelait le _Denier de Saint Pierre_, à quoi un Roi Danois d'Angleterre, nommé Etelvolft, Edelvolf ou Ethelulfe s'était soumis en 852.

En 1046, ce Gratien qui prit le nom de Grégoire VI et qui passe pour s'être conduit très-sagement, jouissait paisiblement du Pontificat, lorsque l'Empereur Henri III fils de Conrad II le Salique, vint à Rome.

Jamais Empereur n'y exerça plus d'autorité. Il déposa Grégoire VI que les Romains aimaient, et nomma Pape Suidger son Chancelier Évêque de Bamberg sans qu'on osât murmurer.

En 1048, après la mort de cet Allemand qui parmi les Papes est appelé Clément II, l'Empereur qui était en Allemagne, y créa Pape un Bavarois nommé Popon: c'est Damaze II qui avec le Brevet de l'Empereur alla se faire reconnaître à Rome. Il le fut malgré ce Benoît IX qui voulait encore rentrer dans la Chaire Pontificale après l'avoir vendue.

Ce Bavarois étant mort vingt-trois jours après son intronisation, l'Empereur donna la Papauté à son cousin Brunon de la Maison de Lorraine, qu'il transféra de l'Évêché de Toul à celui de Rome avec une autorité absolue.

DE LA FRANCE VERS LE TEMPS DE HUGUES CAPET.

Pendant que l'Allemagne commençait à prendre ainsi une nouvelle forme d'administration, et que Rome et l'Italie n'en avaient aucune, la France devenait comme l'Allemagne un Gouvernement entièrement féodal.

Ce Royaume s'étendait des environs de l'Escaut et de la Meuse jusqu'à la Mer Britannique et des Pyrénées au Rhône. C'était alors ses bornes; car quoique tant d'Historiens prétendent que ce grand Fief de la France allait par-delà les Pyrénées jusqu'à l'Ebre, il ne paraît point du tout que les Espagnols de ces Provinces entre l'Ebre et les Pyrénées fussent soumis au faible Gouvernement de France en combattant contre les Mahométans.

La France, dans laquelle ni la Provence ni le Dauphiné n'étaient compris, était un assez grand Royaume, mais il s'en fallait beaucoup que le Roi de France fût un grand Souverain. Louis, le dernier des descendants de Charlemagne, n'avait plus pour tout domaine que les Villes de Laon, de Soissons, et quelques Terres qu'on lui contestait. L'hommage rendu par la Normandie, ne servait qu'à faire un Roi vassal qui aurait pu soudoyer son Maître. Chaque Province avait ou ses Comtes ou ses Ducs héréditaires, celui qui n'avait pu se saisir que de deux ou trois Bourgades, rendait hommage aux usurpateurs d'une Province; et qui n'avait qu'un Château, relevait de celui qui avait usurpé une Ville.

Le temps et la nécessité établirent que les Seigneurs des grands Fiefs marcheraient avec des troupes au secours du Roi. Tel Seigneur devait 40 jours de service, tel autre 25; les arrières-vassaux marchaient aux ordres de leurs Seigneurs immédiats. Mais si tous ces Seigneurs particuliers servaient l'État quelques jours, ils se faisaient la guerre entre eux presque toute l'année. En vain les Conciles, qui dans ces temps de crimes ordonnèrent souvent des choses justes, avaient réglé qu'on ne se battrait point depuis le jeudi jusqu'au point du jour du lundi, et dans les temps de Pâques et dans d'autres solennités, ces règlements n'étant point appuyés d'une justice coercitive, étaient sans vigueur. Chaque Château était la Capitale d'un petit État de Brigands, chaque Monastère était en armes: leurs Avocats qu'on appelait Avoyers, institués dans les premiers temps pour présenter leurs requêtes au Prince et ménager leurs affaires, étaient les Généraux de leurs troupes: les Moissons étaient ou brûlées, ou coupées avant le temps, ou défendues, l'épée à la main: les Villes presque réduites en solitude, et les Campagnes dépeuplées par de longues famines.

Il semble que ce Royaume sans Chef, sans police, sans ordre, dût être la proie de l'Étranger; mais une anarchie presque semblable dans tous les Royaumes, fit sa sûreté; et quand sous les Othons l'Allemagne fut plus à craindre, les guerres intestines l'occupèrent.