Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)

Part 9

Chapter 93,889 wordsPublic domain

Le roi de Japara fait sa résidence dans une ville dont son état porte le nom; éloignée de Batavia d'environ trente lieues, on n'y va que par mer, le long de la côte, d'où l'on fait ensuite près de huit lieues dans les terres, par une belle rivière qui remonte jusqu'à la ville; le port, qui est fort bon, offre de plus belles maisons que la ville, et serait la résidence ordinaire du roi, s'il s'y croyait en sûreté; mais, ayant conçu, depuis l'établissement de Batavia, une haine mortelle pour les Hollandais, il craint de s'exposer à leurs attaques dans un lieu qui n'est pas propre à leur résister. Tavernier raconte un sujet d'animosité plus récent, tel qu'il l'avait appris d'un conseiller de Batavia. Le roi, père de celui qui régnait alors, n'avait jamais voulu entendre parler de paix avec la compagnie; il s'était saisi de quelques Hollandais. La compagnie, qui, par représailles, lui avait enlevé un beaucoup plus grand nombre de ses sujets, lui fit offrir inutilement de lui rendre dix prisonniers pour un; l'offre des plus grandes sommes n'eut pas plus de pouvoir sur sa haine; et se voyant au lit de mort, il avait recommandé à son fils de ne jamais rendre la liberté aux Hollandais qu'il tenait captifs, ni à ceux qui tomberaient entre ses mains. Cette opiniâtreté fit chercher au grand-général de Batavia quelque moyen d'en tirer raison. C'est l'usage, après la mort d'un roi mahométan, que celui qui lui succède envoie quelques seigneurs de sa cour à la Mecque avec des présens pour le prophète; ce devoir fut embarrassant pour le nouveau roi, qui n'avait que de petits vaisseaux, et qui n'ignorait pas que les Hollandais cherchaient sans cesse l'occasion de les enlever. Il prit la résolution de s'adresser aux Anglais de Bantam, dans l'espérance que les Hollandais respecteraient un vaisseau de cette nation. Le président anglais lui en promit un des plus grands et des mieux montés que sa compagnie eût jamais envoyés dans ces mers, à condition qu'elle ne paierait désormais que la moitié des droits ordinaires du commerce sur les terres de Japara. Ce traité fut signé solennellement, et les Anglais équipèrent en effet un fort beau vaisseau, sur lequel ils mirent beaucoup de monde et d'artillerie. Le roi, charmé de le voir entrer dans son port, ne douta pas que ses envoyés ne fissent le voyage de la Mecque en sûreté. Neuf des principaux seigneurs de sa cour, dont la plupart lui touchaient de près par le sang, s'embarquèrent avec un cortége d'environ cent personnes, sans y comprendre quantité de particuliers qui saisirent une occasion si favorable pour faire le plus saint pèlerinage de leur religion: mais ces préparatifs ne purent tromper la vigilance des Hollandais. Comme il faut passer nécessairement devant Bantam pour sortir du détroit, les officiers de la compagnie avaient eu le temps de faire préparer trois gros vaisseaux de guerre, qui rencontrèrent le navire anglais vers Bantam, et qui lui envoyèrent d'abord une volée de canon pour l'obliger d'amener; ensuite, paraissant irrités de sa lenteur, ils commencèrent à faire jouer toute leur artillerie. Les Anglais, qui se virent en danger d'être coulés à fond, baissèrent leurs voiles et voulurent se rendre; mais les seigneurs japarois, et tous les Javans qui étaient à bord, les traitèrent de perfides, et leur reprochèrent de n'avoir fait un traité avec le roi leur maître que pour les livrer à leurs ennemis; enfin, perdant l'espérance d'échapper aux Hollandais qu'ils voyaient prêts à les aborder, ils tirèrent leurs poignards et se jetèrent sur les Anglais, dont ils tuèrent un grand nombre avant qu'ils fussent en état de se défendre. Ils auraient peut-être massacré jusqu'au dernier, si les Hollandais n'étaient arrivés à bord. Plusieurs de ces désespérés ne voulurent point de quartier, et fondant au nombre de vingt ou trente sur ceux qui leur offraient la vie, ils vengèrent leur mort par celle de sept ou huit Hollandais. Le vaisseau fut mené à Batavia, où le général fit beaucoup de civilités aux Anglais, et se hâta de les renvoyer à leur président; ensuite il fit offrir au roi de Japara l'échange de ses gens pour les Hollandais qu'il avait dans ses fers; mais ce prince, plus irréconciliable que jamais, rejeta cette proposition avec mépris. Ainsi les esclaves hollandais perdirent l'espérance de la liberté, et les Javans moururent de misère à Batavia.

La mort du capitaine Tavernier, frère de celui que nous suivons ici, mort qui fut attribuée aux débauches qu'il avait la complaisance de faire avec le roi de Bantam, donne occasion à notre voyageur de se plaindre des usages de Batavia. Il lui en coûta, dit-il, une si grosse somme pour faire enterrer son frère, qu'il en devint plus attentif à sa propre santé, pour ne pas mourir dans un pays où les enterremens sont si chers. La première dépense se fait pour ceux qui sont chargés d'inviter à la cérémonie funèbre. Plus on en prend, plus l'enterrement est honorable; si l'on n'en emploie qu'un, on lui donne deux écus; mais si l'on en prend deux, il leur faut quatre écus à chacun; et si l'on en prend trois, chacun doit en avoir six. La somme augmente avec les mêmes proportions, quand on en prendrait une douzaine. Tavernier, qui voulait faire honneur à la mémoire de son frère, et qui n'était pas instruit de cet usage, en prit six, pour lesquels il fut étonné de se voir demander soixante-douze écus. Le poêle qui se met sur la bière lui en coûta vingt, et peut aller jusqu'à trente; on l'emprunte de l'hôpital; le moindre est de drap, et les trois autres sont de velours, l'un sans frange, l'autre avec des franges, le troisième avec des franges et des houppes aux quatre coins. Un tonneau de vin d'Espagne qui fut bu à l'enterrement lui revint à deux cents piastres; il en paya vingt-six pour des jambons et des langues de boeuf; vingt-deux pour de la pâtisserie; vingt pour ceux qui portèrent le corps en terre, et seize pour le lieu de la sépulture: on en demandait cent pour l'enterrer dans l'église. Ces coutumes parurent étranges à Tavernier, plaisantes, et inventées, dit-il, pour tirer de l'argent des héritiers d'un mort.

Trois jours qu'il eut encore à passer dans la rade de Batavia lui firent connaître toutes les précautions que les Hollandais apportent à leurs embarquemens. Le premier jour, un officier qui tient registre de toutes les marchandises qui s'embarquent, soit pour la Hollande ou d'autres lieux, vint à bord pour y lire le mémoire de tout ce qu'on avait embarqué, et pour le faire signer non-seulement au capitaine, mais encore à tous les marchands qui partaient avec lui. Ce mémoire fut enfermé dans la même caisse où l'on enferme tous les livres de compte, et le rôle de tout ce qui s'est passé dans les comptoirs des Indes. Ensuite on scella le couvert sous lequel sont toutes les marchandises. Le second jour, le major de la ville, l'avocat fiscal et le premier chirurgien vinrent visiter à bord tous ceux qui s'étaient embarqués pour la Hollande. Le major, pour s'assurer qu'il n'y a point de soldats qui partent sans congé; l'avocat fiscal, pour voir si quelque écrivain de la compagnie ne se dérobe point avant l'expiration de son terme; le chirurgien, pour examiner tous les malades qu'on fait partir, et pour décider avec serment que leur mal est incurable aux Indes. Enfin le troisième jour est donné aux adieux des habitans de la ville, qui apportent des rafraîchissemens pour traiter leurs amis, et qui joignent la musique à la bonne chère.

Cinquante-six jours d'une heureuse navigation firent arriver la flotte hollandaise au cap de Bonne-Espérance. Elle y passa trois semaines, pendant lesquelles Tavernier se fit un amusement de ses observations. On ne s'arrêtera qu'à celles qui ne lui sont pas communes avec les autres voyageurs. Il est persuadé, dit-il, que ce n'est pas l'air ni la chaleur qui causent la noirceur des Cafres. Une jeune fille, qui avait été prise à sa mère dès le moment de sa naissance, et nourrie ensuite parmi les Hollandais, était aussi blanche que les femmes de l'Europe. Un Français lui avait fait un enfant; mais la compagnie ne voulut pas souffrir qu'il l'épousât, et le punit même par la confiscation de huit cents livres de ses gages. Cette fille dit à Tavernier que les Cafres ne sont noirs que parce qu'ils se frottent d'une graisse composée de plusieurs simples; et que, s'ils ne s'en frottaient souvent, ils deviendraient hydropiques. Il confirme par le témoignage de ses yeux que les Cafres ont une connaissance fort particulière des simples, et qu'ils en savent parfaitement l'application. De dix-neuf malades qui se trouvaient sur son vaisseau, la plupart affligés d'ulcères aux jambes, ou de coups reçus à la guerre, quinze furent mis entre leurs mains, et se virent guéris en peu de jours, quoique le chirurgien de Batavia n'eût fait espérer leur guérison qu'en Europe. Chaque malade avait deux Cafres qui le venaient panser; c'est-à-dire qui, apportant des simples, suivant l'état des ulcères ou de la plaie, les appliquaient sur le mal après les avoir broyés entre deux cailloux. Pendant le séjour de Tavernier, quelques soldats, ayant été commandés pour une expédition, et s'étant avancés dans le pays, firent pendant la nuit un grand feu, moins pour se chauffer que pour écarter les lions: ce qui n'empêcha point que, pendant qu'ils se reposaient, un lion ne vînt prendre un d'entre eux par le bras. Il fut tué aussitôt d'un coup de fusil; mais on fut obligé de lui ouvrir la gueule avec beaucoup de peine, pour en tirer le bras du soldat qui était percé de part en part. Les Cafres le guérirent en moins de douze jours. Tavernier conclut du même événement que c'est une erreur de croire que les lions soient effrayés par le feu. Il vit dans le fort hollandais quantité de peaux de lions et de tigres, mais avec moins d'admiration que celle d'un cheval sauvage tué par les Cafres, qui est blanche, traversée de raies noires, picotée comme celle d'un léopard, et sans queue. À deux ou trois lieues du fort, quelques Hollandais trouvèrent un lion mort, avec quatre pointes de porc-épic dans le corps, dont les trois quarts entraient dans la chair; ce qui fit juger que le porc-épic avait tué le lion. Comme le pays est incommodé par la multitude de ces animaux, les Hollandais emploient une assez bonne invention pour s'en garantir. Ils attachent un fusil à quelque pieu bien planté, avec un morceau de viande retenu par une corde attachée à la détente. Lorsque l'animal saisit la viande, cette corde se bande, tire la détente et fait partir le coup, qui lui donne dans la gueule ou dans le corps. Ils n'ont pas moins d'industrie pour prendre les jeunes autruches. Après avoir observé leurs nids, ils attendent qu'elles aient sept ou huit jours. Alors plantant un pieu en terre, ils les lient par un pied dans le nid, afin qu'elles ne puissent fuir; et les laissant nourrir par les grandes jusqu'à l'âge qu'ils désirent, ils les prennent enfin pour les vendre ou les manger.

Lorsqu'on aperçut les côtes de Hollande, tous les matelots de la flotte des Indes, dans la joie de revoir leur pays, allumèrent tant de feux autour de la poupe et de la proue des vaisseaux, qu'on les aurait crus près d'être consumés par les flammes. Tavernier compta sur son seul vaisseau plus de dix-sept cents cierges. Il explique d'où venait cette abondance. Une partie des matelots de sa flotte avaient servi dans celle que les Hollandais avaient envoyée contre les Manilles; et quoique cette expédition eût été sans succès, ils avaient pillé quelques couvens, d'où ils avaient emporté une prodigieuse quantité de cierges. Ils n'en avaient pas moins trouvé dans Pointe-de-Galle, après avoir enlevé cette place aux Portugais. La cire, dit Tavernier, était à vil prix dans les Indes; chaque maison religieuse a toujours une prodigieuse quantité de cierges. Le moindre Hollandais en eut pour sa part trente ou quarante.

Le vice-amiral qui avait apporté Tavernier devait relâcher en Zélande, suivant les distributions établies. Il fut sept jours entiers sans pouvoir entrer dans Flessingue, parce que les sables avaient changé de place; mais aussitôt qu'il eut jeté l'ancre, il se vit environné d'une multitude de petites barques, malgré le soin qu'on prenait de les écarter. On entendait mille voix s'élever de toutes parts pour demander les noms des parens et des amis que chacun attendait. Le lendemain, deux officiers de la compagnie vinrent à bord et firent assembler tout le monde entre la poupe et le grand mât; ils prirent le capitaine à leur côté: «Messieurs, dirent-ils à tout l'équipage; nous vous commandons au nom de toute la compagnie de nous déclarer si vous avez reçu quelque mauvais traitement dans ce voyage.» L'impatience de tant de gens qui se voyaient attendus sur le rivage par leur père, leur mère, ou leurs plus chers amis, les fit crier tout d'une voix que le capitaine était honnête homme. À l'instant chacun eut la liberté de sauter dans les chaloupes et de se rendre à terre. Tavernier reçut beaucoup de civilités des deux officiers, qui lui demandèrent à son tour s'il n'avait aucune plainte à faire des commandans du vaisseau.

Il n'avait pas d'autre motif pour s'arrêter en Hollande que le paiement des sommes qu'on lui avait retenues à Batavia; mais ses longues et pressantes sollicitations ne purent lui en faire obtenir qu'un peu plus de la moitié. «S'il ne m'était rien dû, s'écrie-t-il dans l'amertume de son coeur, pourquoi satisfaire à la moitié de mes demandes? et si je ne redemandais que mon bien, pourquoi m'en retenir une partie?» Il prend occasion de cette injustice pour relever sans ménagement les abus qui se commettaient dans l'administration des affaires de la compagnie.

CHAPITRE IX.

Indoustan.

La belle région, qui se nomme proprement l'Inde, et que les Persans et les Arabes ont nomme l'Indoustan, est bornée à l'est par le royaume d'Arrakan; à l'ouest, par une partie de la Perse et par la mer des Indes; au nord, par le mont Himalaya et la Tartarie; au sud, par le royaume de Décan et par le golfe de Bengale. On ne lui donne pas moins de six cents lieues de l'est à l'ouest, depuis le fleuve Indus jusqu'au Gange, ni moins de sept cents du nord au sud, en plaçant ses frontières les plus avancées vers le sud, à 20 degrés; et les plus avancées vers le nord, à 43. Dans cet espace, elle contient trente-sept grandes provinces, qui étaient anciennement autant de royaumes. Nous ne nous proposons point d'en donner une description géographique, que l'on peut trouver ailleurs. Nous suivons notre plan, qui consiste à présenter toujours une vue générale, en nous arrêtant sur les détails les plus curieux.

Agra, dont la ville capitale porte aussi le même nom, est une des plus grandes provinces de l'empire, et celle qui tient aujourd'hui le premier rang. Elle est arrosée par le Djemna, qui la traverse entièrement; on y trouve les villes de Scander, d'Adipour et Felipour. Le pays est sans montagnes; et depuis sa capitale jusqu'à Lahor, qui sont les deux plus belles villes de l'Indoustan, on voit une allée d'arbres, à laquelle Terry donne quatre cents milles d'Angleterre de longueur. Bernier trouve beaucoup de ressemblance entre la ville d'Agra et celle de Delhy, ou plutôt de Djehanabad, telle qu'on a pu s'en former l'idée dans la description de Tavernier. «À la vérité, dit-il, l'avantage d'Agra est, qu'ayant été long-temps la demeure des souverains, depuis Akbar qui la fit bâtir, et qui la nomma de son nom Akbar-Abad, quoiqu'elle ne l'ait pas conservé, elle a plus d'étendue que Delhy, plus de belles maisons de radias et d'omhras, plus de grands caravansérails, et plus d'édifices de pierre et de brique, outre les fameux tombeaux d'Akbar et de Tadje-Mehal, femme de Schah-Djehan; mais elle a aussi le désavantage de n'être pas fermée de murs, sans compter que, n'ayant pas été bâtie sur un plan général, elle n'a pas ces belles et larges rues de même structure qu'on admire à Delhy. Si l'on excepte quatre ou cinq principales rues marchandes qui sont très-longues et fort bien bâties, la plupart des autres sont étroites, sans symétrie, et n'offrent que des détours et des recoins qui causent beaucoup d'embarras lorsque la cour y fait sa résidence. Agra, lorsque la vue s'y promène de quelque lieu éminent, paraît plus champêtre que Delhy. Comme les maisons des seigneurs y sont entremêlées de grands arbres verts, dont chacun a pris plaisir de remplir son jardin et sa cour pour se procurer de l'ombre, et que les maisons de pierre des marchands, qui sont dispersées entre ces arbres, ont l'apparence d'autant de vieux châteaux, elles forment toutes ensemble des perspectives fort agréables, surtout dans un pays fort sec et fort chaud, où les yeux ne semblent demander que de la verdure et de l'ombrage.

Agra est deux fois plus grande qu'Ispahan, et l'on n'en fait pas le tour à cheval en moins d'un jour. La ville est fortifiée d'une fort belle muraille de pierre de taille rouge et d'un fossé large de plus de trente toises.

Ses rues sont belles et spacieuses. Il s'en trouve de voûtées qui ont plus d'un quart de lieue de long, où les marchands et les artisans ont leurs boutiques distinguées par l'espèce des métiers et par la qualité des marchandises. Les méidans et les bazars sont au nombre de quinze, dont le plus grand est celui qui forme comme l'avant-cour du château. On y voit soixante pièces de canon de toutes sortes de calibres, mais en assez mauvais ordre et peu capables de servir. Cette place, comme celle d'Ispahan, offre une grosse et haute perche, où les seigneurs de la cour, et quelquefois le grand-mogol même, s'exercent à tirer au blanc.

On compte dans la ville quatre-vingts caravansérails pour les marchands étrangers, la plupart à trois étages, avec de très-beaux appartemens, des magasins, des portiques et des écuries, accompagnées de galeries et de corridors pour la communication des chambres. Ces espèces d'hôtelleries ont leurs concierges, qui doivent veiller à la conservation des marchandises et qui vendent des vivres à ceux qu'ils doivent loger gratuitement.

Comme le grand-mogol et la plupart des seigneurs de sa cour font profession du mahométisme, on voit dans Agra un grand nombre de metschids ou de mosquées. On en distingue soixante-dix grandes, dont les six principales portent le nom de _metschidadine_, c'est-à-dire _quotidiennes_, parce que chaque jour le peuple y fait ses dévotions. On voit dans une de ces six mosquées le sépulcre d'un saint mahométan qui se nomme _Scander_, et qui est de la postérité d'Ali. Dans une autre, on voit une tombe de trente pieds de long, sur seize de large, qui passe pour celle d'un héros guerrier: elle est couverte de petites banderoles. Un grand nombre de pèlerins qui s'y rendent de toutes parts ont assez enrichi la mosquée pour la mettre en état de nourrir chaque jour un très-grand nombre de pauvres. Ces metschids et les cours qui en dépendent servent d'asile aux criminels, et même à ceux qui peuvent être arrêtés pour dettes. Ce sont les allacapi de Perse que les Mogols nomment _allades_, et qui sont si respectés, que l'empereur même n'a pas le pouvoir d'y faire enlever un coupable. On trouve dans Agra jusqu'à huit cents bains, dont le grand-mogol tire annuellement des sommes considérables, parce que, cette sorte de purification faisant une des principales parties de la religion du pays, il n'y a point de jour où ces lieux ne soient fréquentés d'une multitude infinie de peuple.

Les seigneurs de la cour ont leurs hôtels dans la ville et leurs maisons à la campagne: tous ces édifices sont bien bâtis et richement meublés. L'empereur a plusieurs maisons hors de la ville, où il prend quelquefois plaisir à se retirer. Mais rien ne donne une plus haute idée de la grandeur de ce prince que son palais, qui est situé sur le bord de la rivière. Mandelslo lui donne environ quatre cents toises de tour. Il est parfaitement bien fortifié, dit-il, du moins pour le pays; et cette fortification consiste dans une muraille de pierres de taille, un grand fossé et un pont-levis à chaque porte, avec quelques autres ouvrages aux avenues, surtout à la porte du nord.

Celle qui donne sur le bazar, et qui regarde l'occident, s'appelle _cistery_. C'est sous cette porte qu'est le divan, c'est-à-dire le lieu où le grand-mogol fait administrer la justice à ses sujets, près d'une grande salle où le premier visir fait expédier et sceller les ordonnances pour toutes sortes de levées. Les minutes en sont gardées au même lieu. En entrant par cette porte, on se trouve dans une grande rue, bordée d'un double rang de boutiques, et qui mène droit au palais impérial.

La porte qui donne entrée dans le palais se nomme _Akbar-dervagé_, c'est-à-dire porte de l'empereur Akbar. Elle est si respectée, qu'à la réserve des seuls princes du sang, tous les autres seigneurs sont obligés d'y descendre et d'entrer à pied. C'est dans ce quartier que sont logées les femmes qui chantent et qui dansent devant le grand-mogol et sa famille.

La quatrième porte, nommée _Dersané_, donne sur la rivière; et c'est là que sa majesté se rend tous les jours pour saluer le soleil à son lever. C'est du même côté que les grands de l'empire, qui se trouvent à la cour, viennent rendre chaque jour leur hommage au souverain, dans un lieu élevé où ce monarque peut les voir. Les hadys ou les officiers de cavalerie s'y trouvent aussi; mais ils se tiennent plus éloignés, et n'approchent point de l'empereur sans un ordre exprès. C'est de là qu'il voit combattre les éléphans, les taureaux, les lions et d'autres bêtes féroces; amusement qu'il prenait tous les jours, à la réserve du vendredi, qu'il donnait à ses dévotions.

La porte qui donne entrée dans la salle des gardes se nomme _Attesanna_. On passe de cette salle dans une cour pavée, au fond de laquelle on voit sous un portail une balustrade d'argent, dont l'approche est défendue au peuple, et n'est permise qu'aux seigneurs de la cour. Mandelslo rencontra dans cette cour un valet persan qui l'avait quitté à Surate. Il en reçut des offres de service, et celle même de le faire entrer dans la balustrade; mais les gardes s'y opposèrent. Cependant, comme c'est par cette balustrade qu'on entre dans la chambre du trône, il vit dans une autre petite balustrade d'or le trône du grand-mogol, qui est d'or massif enrichi de diamans, de perles et d'autres pierres précieuses; au-dessus est une galerie où ce puissant monarque se fait voir tous les jours pour rendre justice à ceux qui la demandent. Plusieurs clochettes d'or sont suspendues en l'air au-dessus de la balustrade. Ceux qui ont des plaintes à faire doivent en sonner une; mais si l'on n'a des preuves convaincantes, il ne faut pas se hasarder d'y toucher, sous peine de la vie.

On montre en dehors un autre appartement du palais, qu'on distingue par une grosse tour dont le toit est couvert de lames d'or, et qui contient, dit-on, huit grandes voûtes pleines d'or, d'argent et de pierres précieuses d'une valeur inestimable.

Mandelslo paraît persuadé que d'une ville aussi grande, aussi peuplée qu'Agra, on peut tirer deux cent mille hommes capables de porter les armes. La plupart de ses habitans suivent la religion de Mahomet. Sa juridiction, qui s'étend dans une circonférence de plus de cent vingt lieues, comprend plus de quarante petites villes et trois mille six cents villages. Le terroir est bon et fertile. Il produit quantité d'indigo, de coton, de salpêtre et d'autres richesses dont les habitans font un commerce avantageux.