Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)

Part 7

Chapter 73,760 wordsPublic domain

Il paraît que la curiosité de Tavernier ne put pas aller plus loin; ce qui s'accorde avec le témoignage des autres voyageurs, qui parlent des appartemens de l'empereur comme d'un lieu impénétrable. Il passe aux sépultures d'Agra, et des lieux voisins dont il vante la beauté. Les eunuques du palais ont presque tous l'ambition de se faire bâtir un magnifique tombeau; lorsqu'ils ont amassé beaucoup de biens, la plupart souhaiteraient d'aller à la Mecque pour y porter de riches présens; mais le grand-mogol, qui ne voit pas sortir volontiers l'argent de ses états, leur accorde rarement cette permission; et leurs richesses leur devenant inutiles, ils en consacrent la plus grande partie à ces édifices pour laisser quelque mémoire de leur nom. Entre tous les tombeaux d'Agra, on distingue particulièrement celui de l'impératrice, femme de Schah-Djehan. Ce monarque le fit élever près du Tasimakan, grand bazar où se rassemblent tous les étrangers, dans la seule vue de lui attirer plus d'admirateurs. Ce bazar, ou ce marché, est entouré de six grandes cours, bordées de portiques sous lesquels on voit des boutiques et des chambres, où il se fait un prodigieux commerce de toiles. Le tombeau de l'impératrice est au levant de la ville, le long de la rivière, dans un grand espace fermé de murailles sur lesquelles on a fait régner une petite galerie; cet espace est une sorte de jardin en compartimens, comme le parterre des nôtres, avec cette différence qu'au lieu de sable c'est du marbre blanc et noir: on y entre par un grand portail. À gauche, on découvre une belle galerie qui regarde la Mecque, avec trois ou quatre niches, où le mufti se rend à des heures réglées pour y faire la prière. Un peu au-delà du milieu de l'espace, on voit trois grandes plates-formes, d'où l'on annonce ces heures. Au-dessus s'élève un dôme qui n'a guère moins d'éclat que celui du Val-de-Grâce; le dedans et le dehors sont également revêtus de marbre blanc: c'est sous ce dôme qu'on a placé le tombeau, quoique le corps de l'impératrice ait été déposé sous une voûte qui est au-dessous de la première plate-forme. Les mêmes cérémonies qui se font dans ce lieu souterrain s'observent sous le dôme autour du tombeau; c'est-à-dire que de temps en temps on y change les tapis, les chandeliers et les autres ornemens. On y trouve toujours aussi quelques molahs en prière. Tavernier vit commencer et finir ce grand ouvrage, auquel il assure qu'on employa vingt-deux ans, et le travail continuel de vingt mille hommes. On prétend, dit-il, que les seuls échafaudages ont coûté plus que l'ouvrage entier, parce que, manquant de bois, on était contraint de les faire de brique, comme les cintres de toutes les voûtes; ce qui demandait un travail et des frais immenses. Schah-Djehan avait commencé à se bâtir un tombeau de l'autre côté de la rivière: mais la guerre qu'il eut avec ses enfans interrompit ce dessein, et l'heureux Aureng-Zeb, son successeur, ne se fit pas un devoir de l'achever. Deux mille hommes, sous le commandement d'un eunuque, veillent sans cesse à la garde du mausolée de l'impératrice et du tasimakan.

Les tombeaux des eunuques n'ont qu'une seule plate-forme, avec quatre petites chambres aux quatre coins. À la distance d'une lieue des murs d'Agra, on visite la sépulture de l'empereur Akbar. En arrivant du côté de Delhy, on rencontre, près d'un grand bazar, un jardin qui est celui de Djehan-Ghir, père de Schah-Djehan. Le dessus du portail offre une peinture de son tombeau, qui est couvert d'un grand voile noir, avec plusieurs flambeaux de cire blanche, et la figure de deux jésuites aux deux bouts. On est étonné que Schah-Djehan, contre l'usage du mahométisme qui défend les images, ait souffert cette représentation. Tavernier la regarde comme un monument de reconnaissance pour quelques leçons de mathématiques que ce prince et son père avaient reçues des jésuites. Il ajoute que dans une autre occasion Schah-Djehan n'eut pas pour eux la même indulgence. Un jour qu'il était allé voir un Arménien nommé Corgia, qu'il aimait beaucoup, et qui était tombé malade, les jésuites, dont la maison était voisine, firent malheureusement sonner leur cloche. Ce bruit, qui pouvait incommoder l'Arménien, irrita tellement l'empereur, que dans sa colère il ordonna que la cloche fût enlevée, et pendue au cou de son éléphant. Quelques jours après, revoyant cet animal avec un fardeau qui était capable de lui nuire, il fit porter cette cloche à la place du katoual, où elle est demeurée depuis. Corgia passait pour excellent poëte. Il avait été élevé avec Schah-Djehan, qui prit du goût pour son esprit, et qui le comblait de richesses et d'honneurs; mais ni les promesses ni les menaces n'avaient pu lui faire embrasser la religion de Mahomet.

Tavernier décrit la route d'Agra à Delhy, sans expliquer à quelle occasion ni dans quel temps il fit ce voyage; il compte soixante-huit cosses entre ces deux villes. Delhy est une grande ville, située sur le Djemna, qui coule du nord au sud, et qui, prenant ensuite son cours du couchant au levant, après avoir passé par Agra et Kadiove, va se perdre dans le Gange. Schah-Djehan, rebuté des chaleurs d'Agra, fit bâtir près de Delhy une nouvelle ville, à laquelle il donna le nom de Djehanabad, qui signifie ville de Djehan: le climat y est plus tempéré. Mais depuis cette fondation, Delhy est tombée presqu'en ruine, et n'a que des pauvres pour habitans, à l'exception de trois ou quatre seigneurs, qui, lorsque la cour est à Djehanabad, s'y établissent dans de grands enclos, où ils font dresser leurs tentes. Un jésuite qui suivait la cour d'Aureng-Zeb prenait aussi son logement à Delhy.

Djehanabad, que le peuple, par corruption, nomme aujourd'hui Djenabab, est devenue une fort grande ville, et n'est séparée de l'autre que par une simple muraille. Toutes ses maisons sont bâties au milieu de grands enclos; on entre du côté de Delhy par une longue et large rue, bordée de voûtes, dont le dessus est une plate-forme, et qui sert de retraite aux marchands; cette rue se termine à la grande place où est le palais de l'empereur. Dans une autre, fort droite et fort large, qui vient se rendre à la même place, vers une autre porte du palais, on ne trouve que de gros marchands qui n'ont point de boutique extérieure.

Le palais impérial n'a pas moins d'une demi-lieue de circuit; les murailles sont de belle pierre de taille, avec des créneaux et des tours; les fossés sont pleins d'eau, et revêtus de la même pierre; le grand portail du palais n'a rien de magnifique, non plus que la première cour, où les seigneurs peuvent entrer sur leurs éléphans; mais après cette cour on trouve une sorte de rue ou de grand passage, dont les deux côtés sont bordés de beaux portiques, sous lesquels une partie de la garde à cheval se retire dans plusieurs petites chambres. Ils sont élevés d'environ deux pieds; et les chevaux, qui sont attachés au-dehors à des anneaux de fer, ont leurs mangeoires sur les bords. Dans quelques endroits on voit de grandes portes qui conduisent à divers appartemens. Ce passage est divisé par un canal plein d'eau qui laisse un beau chemin des deux côtés, et qui forme de petits bassins à d'égales distances; il mène jusqu'à l'entrée d'une grande cour où les omhras font la garde en personne: cette cour est environnée de logemens assez bas, et les chevaux sont attachés devant chaque porte. De la seconde on passe dans une troisième par un grand portail, à côté duquel on voit une petite salle élevée de deux ou trois pieds, où l'on prend les vestes dont l'empereur honore ses sujets ou les étrangers. Un peu plus loin, sous le même portail, est le lieu où se tiennent les tambours, les trompettes et les hautbois qui se font entendre quelques momens avant que l'empereur se montre au public et lorsqu'il est prêt à se retirer. Au fond de cette troisième cour, on découvre le divan ou la salle d'audience, qui est élevée de quatre pieds au-dessus du rez-de-chaussée, et tout-à-fait ouverte de trois côtés; trente-deux colonnes de marbre, d'environ quatre pieds en carré, avec leurs piédestaux et leurs moulures, soutiennent la voûte. Schah-Djehan s'était proposé d'enrichir cette salle des plus beaux ouvrages mosaïques, dans le goût de la chapelle de Florence; mais, après en avoir fait faire l'essai sur deux ou trois colonnes, il désespéra de pouvoir trouver assez de pierres précieuses pour un si grand dessein; et n'étant pas moins rebuté par la dépense, il se détermina pour une peinture en fleurs.

C'est au milieu de cette salle, et près du bord qui regarde la cour, en forme de théâtre, qu'on dresse le trône où l'empereur donne audience et dispense la justice: c'est un petit lit, de la grandeur de nos lits de camp, avec ses quatre colonnes, un ciel, un dossier, un traversin et la courte-pointe. Toutes ces pièces sont couvertes de diamans; mais lorsque l'empereur s'y vient asseoir, on étend sur le lit une couverture de brocart d'or, ou de quelque riche étoffe piquée. Il y monte par trois petites marches de deux pieds de long. À l'un des côtés on élève un parasol sur un bâton de la longueur d'une demi-pique, et l'on attache à chaque colonne du lit une des armes de l'empereur; c'est-à-dire sa rondache, son sabre, son arc, son carquois et ses flèches.

Dans la cour, au-dessous du trône, on a ménagé une place de vingt pieds en carré, entourée de balustres, qui sont couverts tantôt de lames d'argent, et tantôt de lames d'or. Les quatre coins de ce parquet sont la place des secrétaires d'état, qui font aussi la fonction d'avocats dans les causes civiles et criminelles. Le tour de la balustrade est occupé par les seigneurs et par les musiciens; car, pendant le divan même, on ne cesse pas d'entendre une musique fort douce, dont le bruit n'est pas capable d'apporter de l'interruption aux affaires les plus sérieuses. L'empereur, assis sur un trône, a près de lui quelqu'un des premiers seigneurs, ou ses seuls enfans. Entre onze heures et midi, le premier ministre d'état vient lui faire l'exposition de tout ce qui s'est passé dans la chambre où il préside, qui est à l'entrée de la première cour; et lorsque son rapport est fini, l'empereur se lève; mais pendant que ce monarque est sur le trône, il n'est permis à personne de sortir du palais. Tavernier fait valoir l'honneur qu'on lui fit de l'exempter de cette loi.

Vers le milieu de la cour, on trouve un petit canal large d'environ six pouces, où pendant que le roi est sur son trône, tous ceux qui viennent à l'audience doivent s'arrêter; il ne leur est pas permis d'avancer plus loin sans être appelés; et les ambassadeurs mêmes ne sont pas exempts de cette loi. Lorsqu'un ambassadeur est venu jusqu'au canal, l'introducteur crie, vers le divan où l'empereur est assis, que le ministre de telle puissance souhaite de parler à sa majesté: alors un secrétaire d'état en avertit l'empereur, qui feint souvent de ne pas l'entendre; mais, quelques momens après, il lève les yeux, et les jetant sur l'ambassadeur, il donne ordre au même secrétaire de lui faire signe qu'il peut s'approcher.

De la salle du divan on passe à gauche sur une terrasse d'où l'on découvre la rivière, et sur laquelle donne la porte d'une petite chambre, d'où l'empereur passe au sérail. À la gauche de cette même cour, on voit une petite mosquée fort bien bâtie, dont le dôme est couvert de plomb si parfaitement doré, qu'on le croirait d'or massif. C'est dans cette chapelle que l'empereur fait chaque jour sa prière, excepté le vendredi, qu'il doit se rendre à la grande mosquée. On tend ce jour-là autour des degrés un gros rets de cinq ou six pieds de haut, dans la crainte que les éléphans n'en approchent, et par respect pour la mosquée même. Cet édifice, que Tavernier trouva très-beau, est assis sur une grande plate-forme plus élevée que les maisons de la ville, et l'on y monte par divers escaliers.

Le côté droit de la cour du trône est occupé par des portiques qui forment une longue galerie, élevée d'environ un pied et demi au-dessus du rez-de-chaussée. Plusieurs portes qui règnent le long de ces portiques donnent entrée dans les écuries impériales, qui sont toujours remplies de très-beaux chevaux. Tavernier assure que le moindre a coûté trois mille écus, et que le prix de quelques-uns va jusqu'à dix mille. Au-devant de chaque porte on suspend une natte de bambou, qui se fend aussi menu que l'osier; mais, au lieu que nos petites tresses d'osier se lient avec l'osier même, celles du bambou sont liées avec de la soie torse qui représente des fleurs; et ce travail, qui est fort délicat, demande beaucoup de patience: l'effet de ces nattes est d'empêcher que les chevaux ne soient tourmentés des mouches; chacun a d'ailleurs deux palefreniers, dont l'un ne s'occupe qu'à l'éventer. Devant les portiques, comme devant les portes des écuries, on met aussi des nattes, qui se lèvent et qui se baissent suivant le besoin; et le bas de la galerie est couvert de fort beaux tapis qu'on retire le soir, pour faire dans le même lieu la litière des chevaux: elle ne se fait que de leur fiente, qu'on écrase un peu après l'avoir fait sécher au soleil. Les chevaux qui passent aux Indes, de Perse ou d'Arabie, ou du pays des Ousbeks, trouvent un grand changement dans leur nourriture. Dans l'Indoustan comme dans le reste des Indes, on ne connaît ni le foin ni l'avoine. Chaque cheval reçoit le matin, pour sa portion, deux ou trois pelotes composées de farine de froment et de beurre, de la grosseur de nos pains d'un sou. Ce n'est pas sans peine qu'on les accoutume à cette nourriture, et souvent on a besoin de quatre à cinq mois pour leur en faire prendre le goût: le palefrenier leur tient la langue d'une main, et de l'autre il leur fourre la pelote dans le gosier. Dans la saison des cannes à sucre ou du millet, on leur en donne à midi; le soir, une heure ou deux avant le coucher de soleil, ils ont une mesure de pois chiches, écrasés entre deux pierres et trempés dans de l'eau.

Tavernier partit d'Agra le 25 novembre 1665, pour visiter quelques villes de l'empire, avec Bernier, auquel il donne le titre de médecin de l'empereur. Le 1er. décembre, ils rencontrèrent cent quarante charrettes, tirées chacune par six boeufs, et chacune portant cinquante mille roupies: c'était le revenu de la province de Bengale, qui, toutes charges payées, et la bourse du gouverneur remplie, montait à cinq millions cinq cent mille roupies. Près de la petite ville de Djianabad, ils virent un rhinocéros qui mangeait des cannes de millet. Il les recevait de la main d'un petit garçon de neuf ou dix ans; et Tavernier en ayant pris quelques-unes, cet animal s'approcha de lui pour les recevoir aussi de la sienne.

Les deux voyageurs arrivèrent à Alemkhand. À deux cosses de ce bourg on rencontre le fameux fleuve du Gange. Bernier parut fort surpris qu'il ne fût pas plus large que la Seine devant le Louvre. Il y a même si peu d'eau depuis le mois de mars jusqu'au mois de juin ou de juillet, c'est-à-dire, jusqu'à la saison des pluies, qu'il est impossible aux bateaux de remonter. En arrivant sur ses bords, les deux Français burent un verre de vin dans lequel ils mirent de l'eau de ce fleuve, qui leur causa quelques tranchées. Leurs valets, qui la burent seule, en furent beaucoup plus tourmentés. Aussi les Hollandais, qui ont des comptoirs sur les rives du Gange, ne boivent-ils jamais de cette eau sans l'avoir fait bouillir. L'habitude la rend si saine pour les habitans du pays, que l'empereur même et toute la cour n'en boivent point d'autre. On voit continuellement un grand nombre de chameaux sur lesquels on vient charger de l'eau du Gange.

Allahabad, où l'on arrive à neuf cosses d'Alemkhand, est une grande ville bâtie sur une pointe de terre où se joignent le Gange et la Djemna. Le château, qui est de pierres de taille, et ceint d'un double fossé, sert de palais au gouverneur. C'était alors un des plus grands seigneurs de l'empire: sa mauvaise santé l'obligeait d'entretenir plusieurs médecins indiens et persans, entre lesquels était Claude Maillé, Français, né à Bourges, et qui exerçait tout à la fois la médecine et la chirurgie. Le premier de ses médecins persans jeta un jour sa femme du haut d'une terrasse en bas, dans un transport de jalousie; elle ne se rompit heureusement que deux ou trois côtes: ses parens demandèrent justice au gouverneur, qui fit venir le médecin, et qui le congédia. Il n'était qu'à deux ou trois journées de la ville, lorsque le gouverneur, se trouvant plus mal, l'envoya rappeler. Alors ce furieux poignarda sa femme et quatre enfans qu'il avait d'elle, avec treize filles esclaves; après quoi il revint trouver le gouverneur, qui, feignant d'ignorer son crime, ne fit pas difficulté de le reprendre à son service.

Sous le grand portail de la pagode de Banaron, un des principaux bramines se tient assis près d'une grande cuve remplie d'eau, dans laquelle on a délayé quelque matière jaune. Tous les banians viennent se présenter à lui pour recevoir une empreinte de cette couleur, qui leur descend entre les deux yeux et sur le bout du nez, puis sur les bras et devant l'estomac: c'est à cette marque qu'on reconnaît ceux qui se sont lavés de l'eau du Gange, car, lorsqu'ils n'ont employé que de l'eau de puits dans leurs maisons, ils ne se croient pas bien purifiés, ni par conséquent en état de manger saintement. Chaque tribu a son onction de différentes couleurs; mais l'onction jaune est celle de la tribu la plus nombreuse, et passe aussi pour la plus pure.

Assez près de la pagode, du côté qui regarde l'ouest, Djesseing, le plus puissant des radjas idolâtres, avait fait bâtir un collége pour l'éducation de la jeunesse. Tavernier y vit deux enfans de ce prince dont les précepteurs étaient des bramines, qui leur enseignaient à lire et à écrire dans un langage fort différent de celui du peuple. La cour de ce collége est environnée d'une double galerie, et c'était dans la plus basse que les deux princes recevaient leurs leçons, accompagnés de plusieurs jeunes seigneurs et d'un grand nombre de bramines, qui traçaient sur la terre, avec de la craie, diverses figures de mathématique. Aussitôt que Tavernier fut entré, ils envoyèrent demander qui il était; et sachant qu'il était Français, ils le firent approcher pour lui faire plusieurs questions sur l'Europe, et particulièrement sur la France. Un bramine apporta deux globes, dont les Hollandais lui avaient fait présent. Tavernier leur en fit distinguer les parties, et leur montra la France. Après quelques autres discours, on lui servit le bétel. Mais il ne se retira point sans avoir demandé à quelle heure il pouvait voir la pagode du collége. On lui dit de revenir le lendemain, un peu avant le lever du soleil: il ne manqua point de se rendre à la porte de cette pagode, qui est aussi l'ouvrage de Djesseing, et qui se présente à gauche en entrant dans la cour. Devant la porte on trouve une espèce de galerie, soutenue par des piliers, qui était déjà remplie d'un grand nombre d'adorateurs. Huit bramines s'avancèrent l'encensoir à la main, quatre de chaque côté de la porte, au bruit de plusieurs tambours et de quantité d'autres instrumens. Deux des plus vieux bramines entonnèrent un cantique. Le peuple suivit, et les instrumens accompagnaient les voix. Chacun avait à la main une queue de paon, ou quelque autre éventail, pour chasser les mouches au moment où la pagode devait s'ouvrir. Cette musique et l'exercice des éventails durèrent plus d'une demi-heure. Enfin les deux principaux bramines firent entendre trois fois deux grosses sonnettes qu'ils prirent d'une main, et de l'autre ils frappèrent avec une espèce de petit maillet contre la porte. Elle fut ouverte aussitôt par six bramines qui étaient dans la pagode. Tavernier découvrit alors sur un autel, à sept ou huit pas de la porte, la grande idole de Ram-Khan, qui passe pour la soeur de Morli-ram. À sa droite, il vit un enfant, de la forme d'un cupidon, que les banians nomment Lokemin, et sur son bras gauche une petite fille, qu'ils appellent Sita. Aussitôt que la porte fut ouverte, et qu'on eut tiré un grand rideau qui laissa voir l'idole, tous les assistans se jetèrent à terre en mettant les mains sur leurs têtes, et se prosternèrent trois fois. Ensuite, s'étant relevés, ils jetèrent quantité de bouquets et de chaînes en forme de chapelets, que les bramines faisaient toucher à l'idole et rendaient à ceux qui les avaient présentés. Un vieux bramine qui était devant l'autel tenait à la main une lampe à neuf mèches allumées, sur lesquelles il jetait par intervalles une sorte d'encens, en approchant la lampe fort près de l'idole. Après toutes ces cérémonies, qui durèrent l'espace d'une heure, on fit retirer le peuple, et la pagode fut fermée. On avait présenté à Ram-Khan quantité de riz, de beurre, d'huile et de laitage, dont les bramines n'avaient laissé rien perdre. Comme l'idole représente une femme, elle est particulièrement invoquée de ce sexe, qui la regarde comme sa patronne. Djesseing, pour la tirer de la grande pagode, et lui donner un autel dans la sienne, avait employé, tant en présens pour les bramines qu'en aumônes pour les pauvres, plus de cinq laks de roupies, qui font sept cent cinquante mille livres de notre monnaie.

À cinq cents pas de Banaron, au nord-ouest, Tavernier et Bernier visitèrent une mosquée où l'on montre plusieurs tombeaux mahométans, dont quelques-uns sont d'une fort belle architecture. Les plus curieux sont dans un jardin fermé de murs, qui laissent des jours par où ils peuvent être vus des passans. On en distingue un qui compose une grande masse carrée, dont chaque face est d'environ quinze pas. Au milieu de cette plate-forme s'élève une colonne de trente-quatre ou trente-cinq pieds de haut, tout d'une pièce, et que trois hommes pourraient à peine embrasser. Elle est d'une pierre grisâtre si dure, que Tavernier ne put la gratter avec un couteau. Elle se termine en pyramide, avec une grosse boule sur la pointe, et un cercle de gros grains au-dessous de la boule. Toutes les faces sont couvertes de figures d'animaux en relief. Plusieurs vieillards qui gardaient le jardin assurèrent Tavernier que ce beau monument avait été beaucoup plus élevé, et que depuis cinquante ans il s'était enfoncé de plus de trente pieds. Ils ajoutèrent que c'était la sépulture d'un roi de Boutan, qui était mort dans le pays après être sorti du sien pour en faire la conquête.