Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)
Part 5
Le 16, Rhoé s'étant rendu aux tentes de l'empereur, trouva ce monarque au retour de la chasse, avec une grande quantité de gibier et de poisson devant lui. Aussitôt qu'il eut aperçu l'ambassadeur anglais, il le pressa de choisir ce qui lui plairait le plus entre les fruits de sa chasse et de sa pêche; le reste fut distribué à sa noblesse. Il y avait au pied de son trône un vieillard fort sale et fort hideux. Ce pays est rempli d'une sorte de mendians qui, par la profession d'une vie pauvre et pénitente, parviennent à se faire une grande réputation de sainteté. Le vieillard, qui était de ce nombre, occupait près de l'empereur une place que les princes ses enfans n'auraient osé prendre. Il offrit à sa majesté un petit gâteau couvert de cendre, et cuit sur les charbons, qu'il se vantait d'avoir fait lui-même. L'empereur le reçut avec bonté, en rompit un morceau, et ne fit pas difficulté de le porter à sa bouche, quoiqu'une personne un peu délicate n'y eût pas touché sans répugnance. Il se fit apporter une centaine d'écus, et de ses propres mains non-seulement il les mit dans un pan de la robe du vieillard, mais il en ramassa quelques-uns qui étaient tombés. Lorsqu'on lui eut servi sa collation, il ne mangea rien dont il ne lui offrît une partie; et voyant que sa faiblesse ne lui permettait pas de se lever, il le prit entre ses bras pour l'aider lui-même; il l'embrassa étroitement, porta trois fois la main sur sa poitrine, et lui donna le nom de son père.
Le 6 février, on arriva sous les murs de Calléade, petite ville nouvellement rebâtie, où les tentes impériales furent dressées dans un lieu fort agréable, sur la rivière de Scepte, à un cosse d'Oughen, principale ville de la province de Mouloua. Calléade était autrefois la résidence des rois de Mandoa. On raconte qu'un de ces princes étant tombé dans une rivière, d'où il fut retiré par un esclave qui s'était jeté à la nage, et qui l'avait pris heureusement par les cheveux, son premier soin, en revenant à lui-même, fut de demander à qui il était redevable de la vie. On lui apprit l'obligation qu'il avait à l'esclave, dont on ne doutait pas que la récompense ne fût proportionnée à cet important service; mais il lui demanda comment il avait eu l'audace de mettre la main sur la tête de son prince, et sur-le-champ il lui fit donner la mort. Quelque temps après, étant assis, dans l'ivresse, sur le bord d'un bateau, près d'une de ses femmes, il se laissa tomber encore une fois dans l'eau: cette femme pouvait aisément le sauver, mais, croyant ce service trop dangereux, elle le laissa périr, en donnant pour excuse qu'elle se souvenait de l'histoire du malheureux esclave. Jamais il n'y eut de plus juste retour ni de meilleur raisonnement.
Le 11, tandis que l'empereur était allé dans la montagne d'Oughen pour y visiter un dervis âgé de cent trois ans, Rhoé fut averti par une lettre que sultan Coroné, malgré tous les ordres et les firmans de son père, s'était saisi des présens de la compagnie: on lui avais représenté inutilement qu'ils étaient pour l'empereur. Il s'était hâté de lui écrire qu'il avait fait arrêter quelques marchandises qui appartenaient aux Anglais; et, sans parler des présens, il lui avait demandé la permission d'ouvrir les caisses, et d'acheter ce qui conviendrait à son usage; mais les facteurs qui étaient chargés de ce dépôt, refusant de consentir à l'ouverture des caisses, du moins sans l'ordre de l'ambassadeur, il employait toutes sortes de mauvais traitemens pour les forcer à cette complaisance. C'était un droit qu'il s'attribuait de voir, avant l'empereur son père, tous les présens et toutes les marchandises, pour se donner la liberté de choisir le premier.
Rhoé, fort offensé de cette violence, prit d'abord la résolution de porter ses plaintes à l'empereur par la bouche d'Asaph-Kan, parce que ce seigneur aurait pris pour une injure qu'il eût employé d'autres voies. Cependant l'expérience lui ayant appris à s'en défier, il se réduisit à le prier de lui procurer une audience au gouzalkan. Ensuite les objections augmentant sa défiance, il se détermina, par le conseil de son interprète, à prendre l'occasion du retour de l'empereur pour lui parler en chemin. Il se rendit à cheval dans un lieu où ce monarque devait passer; et, l'ayant rencontré sur un éléphant, il mit pied à terre pour se présenter à lui. L'empereur l'aperçut et prévint ses plaintes. «Je sais, lui dit-il, que mon fils a pris vos marchandises. Soyez sans inquiétude. Il n'ouvrira point vos caisses, et j'enverrai ce soir l'ordre de vous les remettre.» Cette promesse, qui fut accompagnée de discours fort civils, n'empêcha point Rhoé de se rendre le soir au gouzalkan pour renouveler ses instances. L'empereur, qui le vit entrer, lui fit dire qu'il avait envoyé l'ordre auquel il s'était engagé, mais qu'il fallait oublier tous les mécontentemens passés. Quoiqu'un langage si vague laissât de fâcheux doutes aux Anglais, la présence d'Asaph-Khan, dont ils craignaient les artifices, leur fit remettre leurs explications à d'autres temps, d'autant plus que l'empereur, étant tombé sur les différens de religion, se mit à parler de celle des juifs, des chrétiens et des mahométans. Le vin l'avait rendu de si bonne humeur, que, se tournant vers Rhoé, il lui dit: «Je suis le maître, vous serez tous heureux dans mes états, maures, juifs et chrétiens. Je ne me mêle point de vos controverses. Vivez en paix dans mon empire. Vous y serez à couvert de toutes sortes d'injures, vous y vivrez en sûreté, et j'empêcherai que personne ne vous opprime.» Si c'était le vin qui le faisait parler ainsi, il faut croire que ce prince n'avait jamais tant de raison que dans le vin.
Deux jours après, sultan Coroné arriva de Brampour. Rhoé était désesperé qu'on ne parût point penser à lui rendre justice, et l'arrivée du prince ne semblait propre qu'à reculer ses espérances. Comme il croyait l'avoir aigri par ses plaintes, et que les ménagemens n'étaient plus de saison, il résolut de faire un dernier effort auprès de l'empereur; mais, tandis qu'il en cherchait l'occasion, quel fut son étonnement d'apprendre que l'empereur s'était fait apporter secrètement les caisses et les avait fait ouvrir! C'est dans ses propres termes qu'il faut rapporter la conclusion de ce singulier démêlé, où l'on voit dans tout son jour la basse avidité qui forme un des caractères du despotisme.
«Je formai, dit-il, le dessein de m'en venger; et, dans une audience que mes sollicitations me firent obtenir, je lui en fis ouvertement mes plaintes: il les reçut avec des flatteries basses, et plus indignes encore de son rang que l'action même. Il me dit que je ne devais pas m'alarmer pour la sûreté de tout ce qui était à moi, qu'il avait trouvé dans les caisses diverses choses qui lui plaisaient extrêmement, surtout un verre travaillé à jour, et des coussins en broderie; qu'il avait aussi retenu les dogues, mais que s'il y avait quelque rareté que je ne voulusse pas lui vendre ou lui donner, il me la rendrait, et qu'il souhaitait que je fusse content de lui. Je lui répondis qu'il y en avait peu qui ne lui fussent destinées; mais que c'était un procédé fort incivil à l'égard du roi mon maître, et que je ne savais comment lui faire entendre que les présens qu'il envoyait avaient été saisis, au lieu d'être offerts par mes mains à ceux entre qui j'avais ordre de les distribuer; que plusieurs de ces présens étaient pour le prince Coroné et pour la princesse Nohormal; que d'autres devaient me demeurer entre les mains, pour les faire servir dans l'occasion à me procurer la faveur de sa majesté contre les injures que ma nation recevait tous les jours; qu'il y en avait pour mes amis et pour mon usage particulier; que le reste appartenait aux marchands, et que je n'avais pas le droit de disposer du bien d'autrui.
«Il me pria de ne pas trouver mauvais qu'il se les eût fait apporter. Toutes les pièces, me dit-il, lui avaient paru si belles, qu'il n'avait pas eu la patience d'attendre qu'elles lui fussent présentées de ma main. Son empressement ne m'avait fait aucun tort, puisqu'il était persuadé que dans ma distribution il aurait été servi le premier. À l'égard du roi d'Angleterre, il se proposait de lui faire des excuses. Je devais être sans embarras du côté du prince et de Nohormal, qui n'étaient qu'une même chose avec lui. Enfin, quant aux présens que je destinais pour les occasions où je croirais avoir besoin de sa faveur, c'était une cérémonie tout-à-fait inutile, parce qu'il me donnerait audience lorsqu'il me plairait de la demander; et que, n'ignorant pas qu'il ne me restait rien à lui offrir, il ne me recevrait pas plus mal lorsque je me présenterais les mains vides. Ensuite prenant les intérêts de son fils, il m'assura que ce prince me restituerait ce qu'il m'avait pris, et qu'il satisferait les facteurs pour les marchandises qu'il leur avait enlevées. Comme je demeurais en silence, il me pressa de lui déclarer ce que je pensais de son discours. Je lui répondis que j'étais charmé de voir sa majesté si contente. Il tourna ses yeux sur un ministre anglais, nommé Terry, dont je m'étais fait accompagner. «Padre, lui dit-il, cette maison est à vous; vous devez vous fier à moi. L'entrée vous sera libre lorsque vous aurez quelque demande à me faire, et je vous accorderai toutes les grâces que vous pouvez désirer.»
»Après ces flatteuses promesses, il reprit avec moi le ton le plus familier, mais avec une adresse que je n'ai connue qu'en Asie. Il se mit à faire le dénombrement de tout ce qu'il m'avait fait enlever, en commençant par les dogues, les coussins, le verre à jour et par un bel étui de chirurgie. «Ces trois choses, me dit-il, vous ne voulez pas que je vous les rende, car je suis bien aise de les garder. Il faut obéir à votre majesté, lui répondis-je. Pour les verres de ces deux caisses, reprit-il, ils sont fort communs: à qui les destiniez-vous? Je lui dis que l'une des deux caisses était pour sa majesté, et l'autre pour la princesse Nohormal. Hé bien! me dit-il, je n'en retiendrai qu'une? Et ces chapeaux, ajouta-t-il, pour qui sont-ils? ils plaisent fort à mes femmes. Je répondis qu'il y en avait trois pour sa majesté et un pour mon usage. Vous ne m'ôterez pas, continua-t-il, ceux qui étaient pour moi, car je les trouve fort beaux. Pour le vôtre, je vous le rendrai, si vous en avez besoin; mais vous m'obligerez beaucoup de me le donner aussi.» Il en fallut demeurer d'accord. «Et les peintures, reprit-il encore, à qui sont-elles?» Elles m'ont été envoyées, lui répondis-je, pour en disposer suivant l'occasion. Il donna ordre qu'elles lui fussent apportées; et faisant ouvrir la caisse, il me fit diverses questions sur les femmes dont elles représentaient la figure. Ensuite, s'étant tourné vers les seigneurs de sa cour, il les pressa de lui donner l'explication d'un tableau qui contenait une Vénus et un satyre; mais il défendit en même temps à mon interprète de m'expliquer ce qu'il leur disait. Ses observations regardaient principalement les cornes du satyre, sa peau qui était noire, et quelques autres particularités des deux figures. Chacun s'expliqua suivant ses idées; mais l'empereur, sans déclarer les siennes, leur dit qu'ils se trompaient et qu'ils en jugeaient mal. Là-dessus, recommandant encore à l'interprète de ne me pas informer de ce qu'il avait dit, il lui donna ordre de me demander mon sentiment sur le sujet de cette peinture. Je répondis de bonne foi que je la prenais pour une simple invention du peintre, et que l'usage de cet art était de chercher ses sujets dans les fictions des poëtes. J'ajoutai d'ailleurs que, voyant ce tableau pour la première fois, il m'était impossible d'expliquer mieux le dessein de l'artiste. Il fit faire la même demande à Terry, qui reconnut aussi son ignorance. «Pourquoi donc, reprit-il, m'apporter une chose dont vous ignorez l'explication?»
«Je m'arrête à cet incident, pour l'instruction des directeurs de la Compagnie, et de tous ceux qui me succéderont. C'est un avis qui doit leur faire apporter plus de choix à leurs présens, et leur faire supprimer tout ce qui est sujet à de mauvaises interprétations, parce qu'il n'y a point de cour plus maligne et plus défiante que celle du mogol. Quoique l'empereur n'eût pas expliqué ses sentimens, je crus reconnaître aux discours qu'il avait tenus que ce tableau passait dans son esprit pour une raillerie injurieuse des peuples de l'Asie, c'est-à-dire qu'il les y croyait représentés par le satyre, avec lequel on leur supposait une ressemblance de complexion, tandis que la Vénus qui menait le satyre par le nez exprimait l'empire que les femmes du pays ont sur les hommes. Il ne me pressa pas davantage d'en porter mon jugement, parce qu'étant persuadé, avec raison, que je n'avais jamais vu ce tableau, il ne le fut pas moins que l'ignorance dont je me faisais une excuse était sans artifice. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'il conserva le soupçon que je lui attribuais; car il me dit d'un air froid qu'il recevait cette peinture comme un présent.
«Pour les autres bagatelles, ajouta-t-il, je veux qu'elles soient envoyées à mon fils: elles lui seront agréables. D'ailleurs je lui écrirai avec des ordres si formels, que vous n'aurez plus besoin de solliciter auprès de lui. Il accompagna cette promesse de complimens, d'excuses, et de protestations, qui ne pouvaient venir que d'une âme fort généreuse ou fort basse.
«Il y avait dans une grande caisse diverses figures de bêtes qui n'étaient au fond que des masses de bois. On m'avait averti qu'elles étaient fort mal faites, et que la peinture dont elles étaient revêtues s'était écaillée en divers endroits. Je n'aurais jamais pensé à les mettre au nombre des présens, si j'avais eu la liberté du choix. Aussi l'empereur me demanda-t-il ce qu'elles signifiaient, et si elles étaient envoyées pour lui. Je me hâtai de répondre qu'on n'avait pas eu l'intention de lui faire un présent si peu digne de lui, mais que ces figures étaient envoyées pour faire voir la forme des animaux les plus communs de l'Europe. «Hé quoi! répliqua-t-il aussitôt, pense-t-on en Angleterre que je n'aie jamais vu de taureau ni de cheval? Cependant je veux les garder. Mais ce que je vous demande, c'est de me procurer un grand cheval de votre pays avec deux de vos lévriers d'Irlande, un mâle et une femelle, et d'autres espèces de chiens dont vous vous servez pour la chasse. Si vous m'accordez cette satisfaction, je vous donne ma parole de prince que vous en serez récompensé, et que vous obtiendrez de moi plus de priviléges que vous ne m'en demanderez. Ma réponse fut que je ne manquerais pas d'en faire mettre sur les vaisseaux de la première flotte; que je n'osais répondre qu'ils pussent résister aux fatigues d'un si long voyage; mais que, s'ils venaient à mourir, je promettais, pour témoignage de mon obéissance, de lui en faire voir les os et la peau.» Ce discours parut lui plaire. Il s'inclina plusieurs fois, il porta la main sur sa poitrine avec tant d'autres marques d'affection et de faveur, que les seigneurs mêmes qui se trouvaient présens m'assurèrent qu'il n'avait jamais traité personne avec cette distinction: aussi ces caresses furent-elles ma récompense. Il ajouta qu'il voulait réparer toutes les injustices que j'avais essuyées, et me renvoyer dans ma patrie comblé d'honneur et de grâces; il donna même sur-le-champ quelques ordres qui devaient faire cesser mes plaintes. «J'enverrai, me dit-il, un magnifique présent au roi d'Angleterre, et je l'accompagnerai d'une lettre où je lui rendrai témoignage de vos bons services; mais je souhaiterais de savoir quel présent lui sera le plus agréable.» Je répondis qu'il me conviendrait mal de lui demander un présent; que ce n'était pas l'usage de mon pays, et que l'honneur du roi mon maître en serait blessé, mais que, de quelque présent qu'il me fît l'honneur de me charger, je l'assurais que, de la part d'un monarque qui était également aimé et respecté en Angleterre, il y serait reçu avec beaucoup de joie: ces excuses ne purent le persuader. Il s'imagina que je prenais sa demande pour une raillerie; et, jurant par sa tête qu'il me chargerait d'un présent, il me pressa de lui nommer quelque chose qui méritât d'être envoyé si loin. Je me vis forcé de répondre qu'autant que j'étais capable d'en juger, les grands tapis de Perse seraient un présent convenable, parce que le roi mon maître n'en attendait pas d'une grande valeur. Il me dit qu'il en ferait préparer de diverses fabriques et de toutes sortes de grandeurs, et qu'il y joindrait ce qu'il jugerait de plus propre à prouver son estime pour le roi d'Angleterre. On avait apporté devant lui plusieurs pièces de gibier: il me donna la moitié d'un daim, en me disant qu'il l'avait tué de sa propre main, et qu'il destinait l'autre moitié pour ses femmes. En effet, cette autre moitié fut coupée sur-le-champ en plusieurs pièces de quatre livres chacune. Au même instant, son troisième fils et deux femmes vinrent du sérail; et prenant ces morceaux de viande entre leurs mains, les emportèrent eux-mêmes comme des mendians auxquels on aurait fait une aumône.
«Si des affronts pouvaient être réparés par des paroles, je devais être satisfait de cette audience. Mais je crus devoir continuer de me plaindre, dans la crainte qu'il n'eût fait toutes ces avances que pour mettre mon caractère à l'épreuve. Il parut surpris de me voir revenir au sujet de mes peines. Il me demanda si je n'étais pas content de lui; et lorsque j'eus répondu que sa faveur pouvait aisément remédier aux injustices qu'on m'avait faites dans ses états, il promit encore que j'aurais à me louer de l'avenir. Cependant ce qu'il ajouta me fit juger que ma fermeté lui déplaisait. «Je n'ai qu'une question à vous faire, me dit-il; quand je songe aux présens que vous m'avez envoyés depuis deux ans, je me suis étonné plusieurs fois que, le roi votre maître vous ayant revêtu de la qualité d'ambassadeur, ils aient été fort inférieurs en qualité comme en nombre à ceux d'un simple marchand qui était ici avant vous, et qui s'est heureusement servi des siens pour gagner l'affection de tout le monde. Je vous reconnais pour ambassadeur. Votre procédé sent l'homme de condition. Cependant je ne puis comprendre qu'on vous entretienne à ma cour avec si peu d'éclat.» Je voulais répondre à ce reproche. Il m'interrompit. «Je sais, reprit-il, que ce n'est pas votre faute ni celle de votre prince; et je veux vous faire voir que je fais plus cas de vous que de ceux qui vous ont envoyé. Lorsque vous retournerez en Angleterre, je vous accorderai des honneurs et des récompenses; et, sans égard pour les présens que vous m'avez apportés, je vous en donnerai un pour votre maître. Mais je vous charge d'une commission dont je ne veux pas me fier aux marchands. C'est de me faire faire dans votre pays un carquois pour des flèches, un étui pour mon arc, dont je vous ferai donner le modèle, un coussin à ma manière pour dormir dessus, une paire de brodequins de la plus riche broderie d'Angleterre, et une cotte de mailles pour mon usage. Je sais qu'on travaille mieux chez vous qu'en aucun lieu du monde. Si vous me faites ce présent, vous savez que je suis un puissant prince, et vous ne perdrez rien à vous être chargé de cette commission.» Je l'assurai que j'exécuterais fidèlement ses ordres. Il chargea aussitôt Azaph-Khan de m'envoyer les modèles. Ensuite il me demanda s'il me restait du vin de raisin. Je lui répondis que j'en avais encore une petite provision. «Eh bien! me dit-il, envoyez-le-moi ce soir. J'en goûterai; et si je le trouve bon, j'en boirai beaucoup.»
Ainsi, dans cette audience qui passa pour une faveur extraordinaire, Rhoé se vit dépouillé de ses caisses et de son vin, sans emporter d'autres fruits de ses libéralités que des promesses. Il faut convenir qu'il n'y a guère de spectacle plus vil et plus dégoûtant que celui d'un monarque des Indes faisant ainsi l'inventaire des caisses d'un étranger pour s'approprier sous divers prétextes, ou pour demander bassement ce qu'elles contiennent. Il semble que les princes d'Asie regardent comme une des marques de leur dignité le privilége de recevoir. Les princes d'Europe ont des idées plus justes de la grandeur. Ils ne se croient faits que pour donner; et c'est une faveur très-distinguée de leur part quand ils veulent bien recevoir.
Rhoé assure qu'avec beaucoup de recherches il ne trouva point dans le pays un seul prosélyte qui méritât le nom de chrétien, et qu'à la réserve d'un petit nombre de misérables qui étaient entretenus par la charité des jésuites, il y en avait même très-peu qui fissent profession du christianisme. Il ajoute que les jésuites, connaissant la mauvaise foi de cette nation, se lassaient d'une dépense inutile. Tel était, suivant son témoignage, le véritable état du christianisme dans l'Indoustan.
«Il n'y avait pas long-temps que l'église et la maison des jésuites avaient été brûlées. Le crucifix était échappé aux flammes, et sa conservation fut publiée comme un miracle. Pour moi, qui aurais béni tout accident dont on aurait tiré quelque avantage pour la propagation de l'Évangile, je gardai le silence. Le père Corsi me dit de bonne foi qu'il croyait cet événement fort naturel; mais que les mahométans mêmes l'ayant fait passer sans sa participation pour un miracle, il n'était pas fâché qu'ils en eussent conçu cette opinion.
«L'empereur, fort ardent pour toutes les nouveautés, appela le missionnaire, et lui fit diverses questions. Enfin, venant au sujet de sa curiosité: «Vous ne me parlez pas, lui dit-il, des grands miracles que vous avez faits au nom de votre prophète. Si vous voulez jeter son image dans le feu en ma présence, et qu'elle ne brûle pas, je me ferai chrétien.» Le père Corsi répondit que cette expérience blessait la raison, et que le ciel n'était pas obligé de faire des miracles chaque fois que les hommes en demandaient; que c'était le tenter, et que le choix des occasions n'appartenait qu'à lui: mais qu'il offrait d'entrer lui-même dans le feu pour preuve de la vérité de la foi. L'empereur n'accepta point cette offre. Cependant tous les courtisans firent beaucoup de bruit; et, demandant que la vérité de notre religion fût éprouvée par cette voie, ils ajoutèrent que, si le crucifix brûlait, le père Corsi serait obligé d'embrasser le mahométisme. Sultan Coroné apporta l'exemple de plusieurs miracles qui s'étaient faits dans des occasions moins importantes que celle de la conversion d'un si grand monarque, et conclut que, si les chrétiens refusaient cette expérience, il ne se croyait pas obligé de s'en rapporter à leurs discours.»