Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)

Part 4

Chapter 43,975 wordsPublic domain

«Lorsque je me fus approché de lui, raconte Rhoé, il me demanda des nouvelles de la peinture. Je lui montrai deux portraits, dont il regarda l'un avec étonnement. Il me demanda de qui il était. Je lui dis que c'était le portrait d'une femme de mes amies qui était morte. «Me le voulez-vous donner?» ajouta-t-il. Je répondis que je l'estimais plus que tout ce que je possédais au monde, parce que c'était le portrait d'une personne que j'avais aimée tendrement; mais que, si sa majesté voulait excuser ma passion et la liberté que je prenais, je la prierais volontiers d'accepter l'autre, qui était le portrait d'une dame française, et d'une excellente main. Il me remercia; mais il me dit qu'il n'avait de goût que pour celui qu'il me demandait, et qu'il l'aimait autant que je pouvais l'aimer; ainsi, que, si je lui en faisais présent, il l'estimerait plus que le plus rare joyau de son trésor. Je lui répondis alors que je n'avais rien d'assez cher au monde pour le refuser à sa majesté, lorsqu'elle paraissait le désirer avec tant d'ardeur, et que je regrettais même de ne pouvoir lui donner quelque témoignage plus important de ma passion pour son service. À ces derniers termes, il s'inclina un peu; et la preuve que j'en donnais, me dit-il, ne lui permettait pas d'en douter. Ensuite il me conjura de lui dire de bonne foi dans quel pays du monde était cette belle femme. Je répondis qu'elle était morte. Il ajouta qu'il approuvait beaucoup la tendresse que j'avais pour elle; qu'il ne voulait pas m'ôter ce qui m'était si cher, mais qu'il ferait voir le portrait à ses femmes, qu'il en ferait tirer cinq copies par ses peintres, et que, si je reconnaissais mon original entre ses copies, il promettait de me le rendre. Je protestai que je l'avais donné de bon coeur, et que j'étais fort aise de l'honneur que sa majesté m'avait fait de l'accepter. Il répliqua qu'il ne le prendrait point, qu'il m'en aimait davantage, mais qu'il sentait bien l'injustice qu'il y aurait à m'en priver; qu'il ne l'avait pris que pour en faire tirer des copies; qu'il me le rendrait, et que ses femmes en porteraient les copies sur elles. En effet, pour une miniature, on ne pouvait rien voir de plus achevé. L'autre peinture, qui était à l'huile, ne lui parut pas si belle.

»Il me dit ensuite que ce jour était celui de sa naissance, et que tout l'empire en célébrait la fête; sur quoi il me demanda si je ne voulais pas boire avec lui. Je lui répondis que je me soumettais à ses ordres, et je lui souhaitai de longues et heureuses années, et que la même cérémonie pût être renouvelée dans un siècle. Il voulut savoir quel vin était de mon goût, si je l'aimais naturel ou composé, doux ou violent. Je lui promis de le boire volontiers tel qu'il me le ferait donner, dans l'espérance qu'il ne m'ordonnerait point d'en boire trop, ni de trop fort. Il se fit apporter une coupe d'or pleine de vin mêlé, moitié de vin de grappes, moitié de vin artificiel. Il en but; et, l'ayant fait remplir, il me l'envoya par un de ses officiers, avec cet obligeant message, qu'il me priait d'en boire deux, trois, quatre et cinq fois à sa santé, et d'accepter la coupe comme un présent qu'il en faisait avec joie. Je bus un peu de vin; mais jamais je n'en avais bu de si fort. Il me fit éternuer. L'empereur se mit à rire, et me fit présenter des raisins, des amandes et des citrons coupés par tranches dans un plat d'or, en me priant de boire et manger librement. Je lui fis une révérence européenne pour le remercier de tant de faveurs. Asaph-Khan me pressa de me mettre à genoux et de frapper la tête contre terre; mais sa majesté déclara qu'elle était contente de mes remercîmens. La coupe d'or était enrichie de petites turquoises et de rubis. Le couvercle était de même; mais les émeraudes, les turquoises et les rubis en étaient plus beaux, et la soucoupe n'était pas moins riche. Le poids me parut d'environ un marc et demi d'or.

»Le monarque devint alors de fort belle humeur. Il me dit qu'il m'estimait plus qu'aucun Français qu'il eût jamais connu. Il me demanda si j'avais trouvé bon un sanglier qu'il m'avait envoyé peu de jours auparavant; à quelle sauce je l'avais mangé; quelle boisson je m'étais fait servir à ce repas. Il m'assura que je ne manquerais de rien dans ses états. Ces témoignages de faveur éclatèrent aux yeux de toute la cour. Ensuite il jeta deux grands bassins pleins de rubis à ceux qui étaient assis au-dessous de lui; et vers nous, qui étions plus proches, deux autres bassins d'amandes d'or et d'argent mêlées ensemble, mais creuses et légères. Je ne jugeai point à propos de me jeter dessus, à l'exemple des principaux seigneurs, parce que je remarquai que le prince son fils n'en prit point. Il donna aux musiciens et à d'autres courtisans de riches pièces d'étoffes pour s'en faire des turbans et des ceintures, continuant de boire, et prenant soin lui-même que le vin ne manquât point aux convives. Aussi la joie parut-elle fort animée, et, dans la variété de ses expressions, elle forma un spectacle admirable. Le prince, le roi de Candahar, Asaph-Khan, deux vieillards et moi, nous fûmes les seuls qui évitâmes de nous enivrer. L'empereur, qui ne pouvait plus se soutenir, pencha la tête et s'endormit. Tout le monde se retira.»

L'empereur avait plusieurs fils. Cosronroé, l'aîné, avait été sacrifié à une cabale qui gouvernait la cour, et à la jalousie qu'inspiraient à l'empereur l'amour et l'admiration des peuples pour ce jeune prince. Quoiqu'il aimât son fils, et qu'il l'eût même désigné pour son successeur, il le tenait enfermé dans une prison. Un des malheurs d'un despote est d'avoir à craindre son propre sang; car un despote n'a point d'enfans, il n'a que des esclaves. Le Mogol faisait alors la guerre au roi de Décan. Il avait donné le commandement de ses armées à sultan Coroné, le second de ses fils, qu'un parti puissant voulait porter au trône au préjudice de Cosronroé. Sultan Coroné venait de prendre congé, et était parti dans un carrosse fait à la mode de l'Europe, présent que les Anglais avaient offert au Mogol. Ce monarque voulut visiter le camp où étaient rassemblées ses troupes.

Ses femmes montèrent sur les éléphans qui les attendaient à leur porte. Rhoé compta cinquante éléphans, tous richement équipés, mais particulièrement trois, dont les petites tours étaient couvertes de plaques d'or. Les grilles des fenêtres étaient de même métal. Un dais de drap d'argent couvrait toute la tour. L'empereur descendit par les degrés de la tour avec tant d'acclamation, qu'on n'aurait point entendu le bruit du tonnerre. Rhoé se pressa pour arriver proche de lui au bas des degrés. Un de ses courtisans lui présenta dans un bassin une carpe monstrueuse. Un autre lui offrit dans un plat une matière aussi blanche que de l'amidon. Le monarque y mit le doigt, en toucha la carpe et s'en frotta le front; cérémonie qui passe dans l'Indoustan pour un présage de bonne fortune. Un autre seigneur passa son épée dans les pendans de son baudrier. L'épée et les boucles étaient couvertes de diamans et de rubis; le baudrier de même. Un autre encore lui mit son carquois, avec trente flèches et son arc, dans le même étui que l'ambassadeur de Perse lui avait présenté. Son turban était fort riche. On y voyait paraître des bouts de corne. D'un côté pendait un rubis hors d'oeuvre de la grosseur d'une noix, et de l'autre un diamant de la même grosseur. Le milieu offrait une émeraude beaucoup plus grosse, taillée en forme de coeur. Le bourrelet du turban était enrichi d'une chaîne de diamans, de rubis et de grosses perles, qui faisaient plusieurs tours. Son collier était une chaîne de perles trois fois plus grosses que les plus belles que Rhoé eût jamais vues. Au-dessous des coudes il avait un triple bracelet des mêmes perles. Il avait la main nue, avec une bague précieuse à chaque doigt. Ses gants, qui venaient d'Angleterre, étaient passés dans sa ceinture. Son habit était de drap d'or sans manches, et ses brodequins brodés de perles. Il entra dans son carrosse. Un Anglais servait de cocher, aussi richement vêtu que jamais comédien l'ait été, et menant quatre chevaux couverts d'or. C'était la première fois que l'empereur se servait de cette voiture, qui avait été faite à l'imitation du carrosse d'Angleterre, et qui lui ressemblait si fort, que Rhoé n'en reconnut la différence qu'a la housse, qui était d'un velours travaillé avec de l'or qui se fabrique en Perse. Deux eunuques marchèrent aux deux côtés, portant de petites malles d'or enrichies de rubis, et une queue de cheval blanc pour écarter les mouches. Le carrosse était précédé d'un grand nombre de trompettes, de tambours et d'autres instrumens mêlés parmi quantité d'officiers, qui portaient des dais et des parasols, la plupart de drap d'or ou de broderie, éclatans de rubis, de perles et d'émeraudes. Derrière suivaient trois palanquins dont les pieds étaient couverts de plaques d'or, et les bouts des cannes ornés de perles avec une crépine d'or d'un pied de hauteur, aux fils de laquelle on distinguait un grand nombre de perles régulièrement enfilées. Le bord du premier palanquin était revêtu de rubis et d'émeraudes. Un officier portait un marchepied d'or bordé de pierreries. Les deux autres palanquins étaient couverts de drap d'or. Le carrosse que Rhoé avait présenté suivait immédiatement. On y avait fait une nouvelle impériale et de nouveaux ornemens; et l'empereur en avait fait présent à la princesse Nohormal, qui était dedans. Ce carrosse était suivi d'un troisième à la manière du pays, dans lequel était le plus jeune des fils de l'empereur, prince d'environ quinze ans. Quatre-vingts éléphans venaient à la suite. Dans le récit de Rhoé, on ne peut rien imaginer de plus riche que l'équipage de ces animaux: ils brillaient de toutes parts des pierreries dont ils étaient couverts. Chacun avait ses banderoles de drap d'argent. Les principaux seigneurs de la cour suivaient à pied.

L'empereur, passant devant l'édifice où sultan Cosronroé son fils était prisonnier, fit arrêter son carrosse, et donna ordre qu'on lui amenât ce prince. Il parut bientôt avec une épée et un bouclier à la main. Sa barbe lui descendait jusqu'à la ceinture; ce qui est une marque de disgrâce dans ces régions. L'empereur lui commanda de monter sur un de ses éléphans, et de marcher à côté du carrosse. Il obéit avec de grands applaudissemens de toute la cour, à qui le retour d'un prince si cher à la nation fit concevoir de nouvelles espérances. L'empereur lui donna un millier de roupies pour faire des largesses au peuple. Asaph-Khan qui l'avait gardé, et ses autres ennemis paraissaient humiliés de se voir à ses pieds.

Rhoé, ayant pris un cheval pour éviter la presse, arriva aux tentes avant l'empereur. Il trouva dans la route une longue haie d'éléphans qui portaient chacun leur tour. Aux quatre coins de chaque tour on voyait quatre banderoles de taffetas jaune, et devant la tour un fauconneau monté sur son affût. Le canonnier était derrière. Rhoé compta trois cents de ces éléphans armés, et six cents de parade, qui étaient couverts de velours broché d'or, et dont les banderoles étaient dorées. Plusieurs personnes à pied couraient devant l'empereur pour arroser le chemin par lequel il devait passer. On ne permet point d'approcher du carrosse de l'empereur de plus près qu'un quart de mille; et ce fut cette raison qui fit prendre le devant à Rhoé pour attendre la cour à l'entrée du camp. Les tentes n'avaient pas moins de deux milles de circuit. Elles étaient entourées d'une étoffe du pays, rouge en dehors, et peinte en dedans de diverses figures comme nos tapisseries. La forme de toute l'enceinte était celle d'un fort, avec ses boulevarts et ses courtines. Les pieux de chaque tente se terminaient par un gros bouton de cuivre. Rhoé, perçant la foule, voulut entrer dans les tentes impériales; mais cette faveur n'est accordée à personne, et les grands mêmes du pays s'arrêtent à la porte. Cependant quelques roupies qu'il donna secrètement à ceux qui la gardaient lui en firent obtenir l'entrée. L'ambassadeur de Perse, moins heureux ou moins libéral, eut le désagrément d'être refusé.

Au milieu de la cour de ce palais portatif, on avait dressé un trône de nacre de perle, dont le dais, qui était de brocart d'or, ne paraissait soutenu que par deux piliers. Les bouts ou les chapiteaux de ces piliers étaient d'or massif. Lorsque l'empereur approcha de la porte de sa tente, quelques seigneurs entrèrent dans l'enceinte, et l'ambassadeur de Perse obtint la permission d'y pénétrer avec eux. L'empereur, en entrant, jeta les yeux sur Rhoé; et lui voyant faire la révérence, il s'inclina un peu en portant la main sur sa poitrine. Il fit la même civilité à l'ambassadeur de Perse. Rhoé demeura immédiatement derrière lui, jusqu'à ce qu'il fût monté sur son trône. Aussitôt que tout le monde eut pris sa place, sa majesté demanda de l'eau, se lava les mains et se retira. Ses femmes entrèrent par une autre porte dans l'appartement qui leur était destiné. Rhoé ne vit point le prince de Cosronroé dans l'enceinte des tentes; mais il est vrai qu'elles composaient plus de trente appartemens, dans un desquels il pouvait être entré. Les seigneurs de la cour se retirèrent chacun à leurs tentes, qui étaient de différentes formes et de différentes couleurs, les unes blanches, les autres vertes, mais dressées toutes dans un aussi bel ordre que les appartemens de nos plus belles maisons; ce qui forma pour Rhoé un des plus beaux spectacles qu'il eût jamais vus. Tout le camp paraissait une belle ville. Le bagage et les autres embarras de l'armée n'en défiguraient pas la beauté ni la symétrie. Rhoé n'avait pas de chariot, et ressentait quelque honte de ne pas se montrer avec plus de distinction; mais c'était un mal forcé, dit-il; cinq années de ses appointemens n'auraient pas suffi pour lui faire un équipage qui approchât de celui des moindres seigneurs mogols.

Il admira le même faste dans la tente du prince Coroné, autre fils de l'empereur, protégé par la cabale ennemie de Cosronroé. Son trône était couvert de plaques d'argent, et, dans quelques endroits, de fleurs en relief d'or massif. Le dais était porté sur quatre piliers, aussi couverts d'argent. Son épée, son bouclier, ses arcs, ses flèches et sa lance étaient devant lui sur une table. On montait la garde lorsque Rhoé arriva. Il observa que le prince paraissait fort maître de lui-même, et qu'il composait ses actions avec beaucoup de gravité. On lui remit deux lettres qu'il lut debout avant de monter sur son trône. Il ne laissait apercevoir ni le moindre sourire ni la moindre différence dans la réception qu'il faisait à ceux qui se présentaient à lui. Son air paraissait plein d'une fierté rebutante, et d'un mépris général pour tout ce qui tombait sous ses yeux. Cependant, après qu'il eut lu ses lettres, Rhoé crut découvrir quelque trouble intérieur et quelque espèce de distraction dans son esprit, qui le faisaient répondre peu à propos à ceux qui lui parlaient, et qui l'empêchait même de les entendre, et il attribua cette distraction à l'amour du prince pour une des femmes de son père qu'il avait eu la permission de voir.

Rhoé trouva une autre fois le même prince qui jouait aux cartes avec beaucoup d'attention. Le sujet de sa visite était pour obtenir des chariots et des chameaux, sans lesquels il ne pouvait suivre l'empereur en campagne. Il avait déjà renouvelé plusieurs fois la même demande. Coroné lui fit des excuses du défaut de sa mémoire, et rejeta la faute sur ses officiers. Cependant il lui témoigna plus de civilité qu'il n'avait jamais fait. Il l'appela même plusieurs fois pour lui montrer son jeu, et souvent il lui adressa la parole. Rhoé s'était flatté qu'il lui proposerait de faire le voyage avec lui; mais ne recevant là-dessus aucune ouverture, il prit le parti de se retirer, sous prétexte qu'il était obligé de retourner à Asmère, et qu'il n'avait pas d'équipage pour passer la nuit au camp. Coroné lui promit d'expédier les ordres qu'il demandait, et le voyant sortir, il le fit suivre par un eunuque et par plusieurs officiers qui lui dirent en souriant que le prince voulait lui faire un riche présent; et que, s'il appréhendait de se mettre en chemin pendant la nuit, on lui donnerait une escorte de dix chevaux. Il consentit à demeurer. «Ils me firent, dit-il, une aussi grande fête de ce présent que si le prince eût voulu me donner la plus belle de ses chaînes de perles. Le présent vint enfin: c'était un manteau de drap d'or qu'il avait porté deux ou trois fois. On me le mit sur les épaules, et ce fut à contre-coeur que je lui en fis mes remercîmens. Cet habit aurait été propre à représenter sur un théâtre l'ancien rôle du grand Tamerlan. Mais la plus haute faveur que puisse faire un prince dans toutes ces régions est celle de donner un habit après l'avoir porté quelques fois.»

Le 16, l'empereur donna ordre qu'on mît le feu à toutes les maisons voisines du camp, pour obliger le peuple à le suivre. Les flammes se communiquèrent jusqu'à la ville, qui fut aussi brûlée. Il en faut conclure que des villes qu'on brûle si facilement ne coûtent pas beaucoup à bâtir.

Dans l'intervalle on fut informé de quelques circonstances qui regardaient le prince Cosronroé. Tout le monde continuait de prendre part à sa disgrâce, et gémissait de le voir remis en prison et retomber entre les mains de ses ennemis. L'empereur, qui n'y avait consenti que pour satisfaire l'ambition de son frère, sans aucun dessein d'exposer sa vie, résolut de s'expliquer assez hautement pour le mettre en sûreté et pour apaiser en même temps le peuple, qui murmurait assez haut de sa prison. Il prit occasion, pour déclarer ses sentimens, d'une incivilité qu'Asaph-Khan avait eue pour son prisonnier. Ce seigneur, qui était comme le geôlier du prince, était entré malgré lui dans sa chambre, et s'était même dispensé de lui faire la révérence. Quelques-uns jugèrent qu'il avait cherché à lui faire une querelle, dans l'espérance que le malheureux Cosronroé, qui n'était pas d'humeur à souffrir un affront, mettrait l'épée à la main ou se porterait à quelque autre violence, qui servirait de prétexte aux soldats de la garde pour le tuer. Mais il le trouva plus patient qu'il ne se l'était promis. Le prince se contenta de faire avertir l'empereur par un de ses amis de l'indigne hauteur avec laquelle il était traité. Asaph-Khan fut appelé au dorbar, et l'empereur lui demanda s'il y avait long-temps qu'il n'avait vu son fils. Il répondit qu'il y avait deux jours. «Qu'est-ce qui se passa l'autre jour dans sa chambre?» continua l'empereur. Asaph-Khan répliqua qu'il n'y était allé que pour lui rendre une visite. Le monarque insistant sur la manière dont elle avait été rendue, Asaph-Khan jugea qu'il était informé de la vérité. Il raconta qu'il était allé voir le prince pour lui offrir son service, mais que l'entrée de sa chambre lui avait été refusée; que là-dessus, étant responsable de sa personne, il avait cru que son devoir l'obligeait de visiter la chambre de son prisonnier, et qu'à la vérité il y était entré malgré lui. L'empereur reprit sans s'émouvoir: «Eh bien! quand vous fûtes entré, que lui dîtes-vous? et quel respect, quelle soumission rendîtes-vous à mon fils?» Ce barbare demeura fort confus, et se vit forcé d'avouer qu'il ne lui avait fait aucune civilité. L'empereur lui dit d'un ton sévère qu'il lui ferait connaître que ses enfans étaient ses maîtres, et que, s'il apprenait une seconde fois qu'il eût manqué de respect à sultan Cosronroé, il commanderait à ce prince de lui mettre le pied sur la gorge et de l'étouffer. «J'aime sultan Coroné, ajouta-t-il, mais je veux que tout le monde sache que je n'ai pas mis mon fils aîné et mon successeur entre ses mains pour le perdre.»

L'armée mogole étant partie avant que Rhoé pût avoir fini ses préparatifs, il ne se vit en état de suivre l'empereur que vers la fin de novembre. Le premier jour du mois suivant, il arriva le soir à Brampour, après avoir trouvé en chemin les corps de cent voleurs qui avaient souffert les derniers supplices. Le 4, ayant fait cinq cosses, il rencontra un chameau chargé de trois cents têtes de rebelles, que le gouverneur de Candahar envoyait à l'empereur comme un présent. On fait souvent de pareilles rencontres dans les états despotiques, où de pareils messages sont très-fréquens.

Le 6, il fit quatre cosses jusqu'à Goddah, où il trouva l'empereur avec toute sa cour. Cette ville, qui est fermée de murailles et située dans le plus beau pays du monde, lui parut une des plus magnifiques et des mieux bâties qu'il eût vues dans les Indes. La plupart des maisons y sont à deux étages, ce qui est fort rare dans les autres villes. On y voit des rues toutes composées de boutiques, qui offrent les plus riches marchandises. Les édifices publics y sont superbes. On trouve dans les places des réservoirs d'eau environnés de galeries dont les arcades sont de pierres de taille et revêtues de la même pierre, avec des degrés qui, régnant alentour, donnent la commodité de descendre jusqu'au fond pour y puiser de l'eau ou pour s'y rafraîchir. La situation de Goddah l'emporte encore sur la beauté de la ville. Elle est dans une grande campagne, où l'on découvre une infinité de beaux villages. La terre y est extrêmement fertile en blé, en coton, en excellens pâturages. Rhoé y vit un jardin d'environ deux milles de long et large d'un quart de mille, planté de manguiers, de tamariniers et d'autres arbres à fruit, et divisé régulièrement en allées. De toutes parts on aperçoit des pagodes ou petits temples, des fontaines, des bains, des étangs et des pavillons de pierres de taille bâtis en dômes. Ce mélange forme un si beau spectacle, qu'au jugement de Rhoé, «il n'y a pas d'homme qui ne se crût heureux de passer sa vie dans un si beau lieu.» Goddah était autrefois plus florissante, lorsque, avant les conquêtes d'Akbar, elle était la demeure ordinaire d'un prince rasbout. Rhoé s'aperçut même en plusieurs endroits que les plus beaux bâtimens commencent à tomber en ruine; ce qu'il attribue à la négligence des possesseurs, qui ne se donnent pas le soin de conserver ce qui doit retourner à l'empereur après leur mort.

Le 9, il vit le camp impérial, qu'il nomme une des plus admirables choses qu'il eût jamais vues. Cette grande ville portative avait été dressée dans l'espace de quatre heures; son circuit était d'environ vingt milles d'Angleterre; les rues et les tentes y étaient ordonnées à la ligne, et les boutiques si bien distribuées, que chacun savait où trouver ce qui lui était nécessaire. Chaque personne de qualité, et chaque marchand sait également à quelle distance de l'atasikanha, ou de la tente du roi, la sienne doit être placée; il sait à quelle autre tente elle doit faire face, et quelle quantité de terrain elle doit occuper: cependant toutes ces tentes ensemble contiennent un terrain plus spacieux que la plus grande ville de l'Europe. On ne peut approcher des pavillons de l'empereur qu'à la portée du mousquet; ce qui s'observe avec tant d'exactitude, que les plus grands seigneurs n'y étaient point reçus, s'ils n'y étaient mandés. Pendant que l'empereur était en campagne, il ne tenait point de dorbar après midi; il employait ce temps à la chasse ou à faire voler ses oiseaux sur les étangs; quelquefois il se mettait seul dans un bateau pour tirer: on en portait toujours à sa suite sur des chariots. Il se laissait voir le matin au djarnéo; mais il était défendu de lui parler d'affaires dans ce lieu; elles se traitaient le soir au gouzalkan; du moins lorsque le temps qu'il y destinait au conseil n'était pas employé à boire avec excès.