Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)
Part 3
Le palais du roi forme le centre de la ville, dont il ne laisse pas d'être séparé par une double muraille et un double fossé. Cette enceinte a plus de trois mille cinq cents pas de circuit. Le gouverneur était alors un Italien, natif de Rome, qui avait pris le turban avec le nom de Mahmoud Rikhan. Son commandement s'étendait aussi sur la ville, et sur cinq mille hommes dont la garnison était composée, outre deux mille qui faisaient la garde du château.
La ville a cinq grands faubourgs, qui sont habités par les principaux marchands, surtout celui de Champour, où la plupart des joailliers ont leurs maisons et leurs boutiques. La religion des habitans est partagée entre le mahométisme, le culte des banians et l'idolâtrie.
Après avoir terminé les affaires de la compagnie à Visapour, d'autres intérêts apparemment conduisirent Méthold à Daboul, où Mandelslo ne perdit pas l'occasion de l'accompagner. Daboul est située sur la rivière d'Halevako, à 17 degrés 45 minutes nord: c'est une des anciennes villes du Décan; mais aujourd'hui elle est sans portes et sans murailles.
Le principal commerce de Daboul est celui du sel, qu'on y apporte d'Oranouhammara, et celui du poivre, que les habitans transportaient autrefois dans le golfe Persique et dans la mer Rouge. Ils y envoyaient alors un grand nombre de vaisseaux; mais ils sont tombés de cet état florissant dans un état de décadence qui ne leur permet pas, suivant Mandelslo, d'envoyer chaque année plus de trois ou quatre bâtimens à Bender-Abassy. Les droits que les marchandises paient dans ce port sont de trois et demi pour cent.
En général, les habitans du royaume que l'auteur nomme les Décanins, ont beaucoup de ressemblance dans leurs manières, dans leurs mariages, dans leurs enterremens, leurs purifications et leurs autres usages, avec les banians du royaume de Guzarate. Mandelslo néanmoins observa quelques différences. Les maisons des banians décanins sont composées de paille; et les portes en sont si basses et si étroites, qu'on n'y peut entrer qu'en se courbant. On y voit pour tous meubles une natte sur laquelle ils couchent, et une fosse dans la terre, où ils battent le riz. Leurs habits ressemblent à ceux des autres banians; mais leurs souliers, qu'ils nomment _alparcas_, sont de bois; et leur usage est de les attacher sur le coude-pied avec des courroies. Leurs enfans vont nus jusqu'à l'âge de sept à huit ans: la plupart sont orfévres ou travaillent en cuivre. Cependant ils ont des médecins, des barbiers, des charpentiers et des maçons qui s'emploient au service du public, sans distinguer les religions. Leurs armes sont à peu près les mêmes que celles des Mogols; et Mandelslo remarqua, comme dans l'Indoustan, qu'elles sont moins bonnes que celles de Turquie et d'Europe.
Leur principal commerce est en poivre, qui se transporte par mer en Perse, à Surate, et même en Europe. L'abondance de leurs vivres les met en état d'en fournir toutes les contrées voisines. Ils font quantité de toiles qu'on transporte aussi par mer; ce qui n'empêche pas le commerce de terre avec les Mogols et les peuples de Golconde et de la côte de Coromandel, auxquels ils portent des toiles de coton et des étoffes de soie.
On trouve à Visapour un grand nombre de joailliers et quantité de perles; mais ce n'est pas dans cette ville ni dans ce pays qu'il faut chercher le bon marché, puisque les perles y viennent d'ailleurs. Il se fait beaucoup de laque dans les montagnes des Gâtes, quoique moins bonne que celle de Guzarate. Les Portugais font un grand commerce dans le Décan, surtout avec les marchands de Ditcauly et de Banda. Ils achètent d'eux le poivre à sept ou huit piastres le quintal, et leur donnent en paiement des étoffes ou de la quincaillerie d'Europe. On distingue par le nom de _vénesars_ une race de marchands décanins qui achètent le riz et le blé pour l'aller revendre dans l'Indoustan et dans les autres pays voisins, en caffilas ou caravanes de cinq, six et quelquefois neuf à dix mille bêtes de charge. Ils emmènent leurs familles entières, surtout leurs femmes, qui, maniant l'arc et les flèches avec autant d'habileté que les hommes, se rendent si redoutables aux brigands, que jamais ils n'ont osé les attaquer.
Le roi de Décan ou de Concan, ou de Visapour (car il porte ces trois noms), est devenu tributaire du grand-mogol, par des révolutions dont on a déjà rapporté l'origine. Il conserve néanmoins assez de force pour mettre en campagne une armée de deux cent mille hommes, avec lesquels il se rend quelquefois redoutable à la cour d'Agra, quoiqu'elle possède plusieurs villes dans les états de ce prince, telles que Chaul, Kerbi et Doltabad. On lit dans les historiens portugais qu'Adelkhan-Schah, bisaïeul d'Idal-Schah, qui régnait du temps de Mandelslo, prit deux fois, en 1586, la ville de Goa sur leur nation: mais que, se trouvant ruiné par cette guerre, il convint avec eux de leur céder la propriété du pays de Salsette avec soixante-sept villages, de celui de Bardes avec douze villages, et de celui de Tisouary avec trente villages; à condition, d'un côté, que les peuples de son royaume jouiraient de la liberté du commerce dans toutes les Indes, et que, de l'autre, ils seraient obligés de vendre tout leur poivre aux marchands de Goa. Ce traité ne fut pas exécuté si fidèlement qu'il ne s'élevât quelquefois des différens considérables entre les deux nations. Quelques années avant l'arrivée de Mandelslo aux Indes, les Portugais, avertis que trois ou quatre vaisseaux du roi de Décan étaient partis chargés de poivre pour Moka et pour la Perse, mirent en mer quatre frégates, qui ne firent pas difficulté de les attaquer. Le combat fut sanglant, et les Portugais y perdirent un de leurs principaux officiers. Cependant la victoire s'étant déclarée pour eux, ils se saisirent des quatre vaisseaux, et les menèrent à Goa, où de sang-froid ils tuèrent tous les Indiens qui restaient à bord. Le roi de Décan feignit d'ignorer cet outrage; mais on ne doutait point, à l'arrivée de Mandelslo que, sous le voile de la dissimulation, il ne prît du temps pour disposer ses forces, et qu'il ne déclarât la guerre à la ville de Goa.
L'Inde n'a pas de prince qui soit plus riche en artillerie. On croira, si l'on veut, sur le témoignage de Mandelslo, qu'entre plusieurs pièces extraordinaires, «il en avait une de fonte qui tirait près de huit cents livres de balles, avec cinq cent quarante livres de poudre fine; et qu'en ayant fait usage au siége du château de Salpour, le premier coup qu'il fit tirer contre cette forteresse abattit quarante-cinq pieds de mur. Le fondeur était un Italien, natif de Rome, et le plus méchant de tous les hommes, qui avait eu l'inhumanité de tuer son propre fils pour consacrer par son sang cette monstrueuse pièce; ensuite il fit jeter dans la fournaise de sa fonte un trésorier de la cour qui voulait lui faire rendre compte de la dépense.»
CHAPITRE VII.
Voyage de l'ambassadeur anglais Thomas Rhoé dans l'Indoustan.
Avant d'entrer dans la description générale de l'Indoustan, nous trouverons dans les voyages de l'Anglais Rhoé, et dans ceux de Taverpagne dont nous parlerons après, quantité de détails très-curieux mêlés à leurs aventures particulières.
Rhoé fut envoyé au Mogol en 1615, avec la qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, mais aux frais de la compagnie des Indes orientales, dont le commerce était déjà florissant. La flotte anglaise qui portait Rhoé ayant jeté l'ancre au port de Surate le 26 septembre, il ne s'arrêta dans la ville que pour donner le temps au capitaine Harris, qui fut nommé pour l'escorter, de rassembler cent mousquetaires dont l'escorte devait être composée. On se mit en marche. Rhoé fit peu d'observations dans une route de deux cent vingt-trois milles qu'il compte à l'est de Surate jusqu'à Brampour.
Sultan Pervis, troisième fils de l'empereur Djehan Ghir, résidait à Serralia avec la qualité de lieutenant général de son père. Le 18 octobre, Rhoé se fit conduire au palais du prince, non-seulement pour observer tous les usages de la cour, mais dans la vue d'obtenir, à la faveur de quelques présens, la liberté d'y établir un comptoir. En arrivant à l'audience, il trouva cent cavaliers qui attendaient le prince, et qui formaient une haie des deux côtés de l'entrée du palais. Le prince était dans la seconde cour, sous un dais, avec un riche tapis sous ses pieds, dans un équipage magnifique, mais barbare. Rhoé, qui s'avançait vers lui au travers du peuple, fut arrêté par un officier qui l'avertit de baisser la tête jusqu'à terre. Il répondit que sa condition le dispensait de cet hommage servile, et continua de marcher jusqu'à la balustrade, où il trouva les principaux seigneurs de la ville prosternés comme autant d'esclaves. Son embarras était sur la place qu'il y devait prendre; et dans cette incertitude, il se présenta droit devant le trône. Un secrétaire, qui était assis sur les degrés de la seconde estrade, lui demanda ce qu'il désirait. «Je lui exposai, dit Rhoé, que le roi d'Angleterre m'envoyant pour ambassadeur auprès de l'empereur son père, et me trouvant dans une ville où le prince tenait sa cour, je m'étais cru obligé de lui faire la révérence. Alors le prince, s'adressant lui-même à moi, me dit qu'il était fort satisfait de me voir; il me fit diverses questions sur le roi mon maître, et mes réponses furent écoutées avec plaisir. Mais, comme j'étais toujours au bas des degrés, je demandai la permission de monter pour entretenir le prince de plus près: il me répondit lui-même que le roi de Perse et le grand-turc n'obtiendraient pas ce que je désirais. Je répliquai que ma demande méritait quelque excuse, parce que je m'étais figuré que pour de si grands monarques il aurait pris la peine d'aller jusqu'à la porte, et qu'enfin je ne prétendais pas d'autres traitemens que ceux qu'il faisait à leurs ambassadeurs. Il m'assura que j'étais traité sur le même pied, et que je le serais dans toutes les occasions. Je demandai du moins une chaise; on me répondit que jamais personne ne s'était assis dans ce lieu; et l'on m'offrit, comme une grâce particulière, la liberté de m'appuyer contre une colonne couverte de plaques d'argent, qui soutenait le dais. Je demandai la permission d'établir un magasin dans la ville, et d'y laisser des facteurs: elle me fut accordée; et le prince donna ordre que les patentes fussent dressées sur-le-champ.»
En quittant la ville de Serralia, il passa la nuit du 6 décembre dans un bois qui n'est pas fort éloigné du fameux château de Mandoa. Cette forteresse est située sur une montagne fort escarpée, et ceinte d'un mur dont le circuit n'a pas moins de sept lieues; elle est belle et d'une grandeur étonnante. Cinq cosses plus loin, on lui fit observer sur une montagne l'ancienne ville de Chitor, dont la grandeur éclate encore dans ses ruines; on y voit les restes de quantité de superbes temples, de plusieurs belles tours, d'un grand nombre de colonnes, et d'une multitude infinie de maisons, sans qu'il s'y trouve un seul habitant. Rhoé fut étonné de ne découvrir qu'un endroit par lequel on puisse y monter; encore n'est-ce qu'un précipice. On passe quatre portes sur le penchant de la montagne avant d'arriver à cette ville, qui est magnifique. Le sommet de la montagne n'a pas moins de huit cosses de circuit, et vers le sud-ouest on y découvre un vieux château assez bien conservé. Cette ville est dans les états du prince Ranna, qui s'était soumis depuis peu au Mogol, ou plutôt qui avait reçu de l'argent de lui pour prendre la qualité de son tributaire. C'était Akbar, père du Mogol régnant, qui avait fait cette conquête. Ranna descendait, dit-on, en ligne directe du fameux Porus, qui fut vaincu par Alexandre-le-Grand. Rhoé est persuadé que la ville de Chitor était anciennement la résidence de Porus, quoique Delhy, qui est beaucoup plus avancée vers le nord, ait été la capitale de ses états; Delhy même n'est maintenant fameuse que par ses ruines: on voit proche de la ville une colonne dressée par Alexandre, avec une longue inscription. Le Mogol régnant et ses ancêtres, descendus de Tamerlan, avaient ruiné toutes les villes anciennes, avec défense de les rebâtir, dans la vue apparemment d'abolir la mémoire de tout ce qu'il y avait eu de plus grand et de plus ancien que la puissance de leur maison.
Le 25, Rhoé arriva heureusement à Asmère, où l'on compte de Brampour deux cent neuf cosses, qui font quatre cent dix-huit milles d'Angleterre, et le 10 janvier il entra dans les murs de cette ville impériale.
L'impatience d'exécuter les ordres de sa compagnie le fit aller dès le jour suivant au dorbar, c'est-à-dire au lieu où le Mogol donnait ses audiences et ses ordres pour le gouvernement de l'état. L'entrée des appartemens du palais n'était ouverte qu'aux eunuques, et sa garde intérieure était composée de femmes chargées de toutes sortes d'armes. Chaque jour au matin, ce monarque se présentait à une fenêtre tournée vers l'orient, qui se nommait le djarnéo, et dont la vue donnait sur une grande place: c'était là que s'assemblait tout le peuple pour le voir. Il y retournait vers midi, et quelquefois il y était retenu assez long-temps par le spectacle des combats d'éléphans et de diverses bêtes sauvages. Les seigneurs de sa cour étaient au-dessous de lui sur un échafaud. Après cet amusement, il se retirait dans l'appartement de ses femmes; mais c'était pour retourner encore au dorbar ou au djarnéo, sur les huit heures du soir: il soupait ensuite; en sortant de table, il descendait au gouzalkan, grande cour au milieu de laquelle il s'était fait élever un trône de pierres de taille, sur lequel il se plaçait lorsqu'il n'aimait pas mieux s'asseoir sur une simple chaise qui était à côté du trône. On ne recevait dans cette cour que les premiers seigneurs de l'empire, qui ne doivent pas même s'y présenter sans être appelés. On n'y parlait point d'affaires d'état, parce qu'elles ne se traitaient qu'au dorbar ou au djarnéo. Les résolutions les plus importantes se prenaient en public et s'enregistraient de même: pour un teston, chacun avait la liberté de voir le registre. Ainsi le peuple était aussi bien informé des affaires que les ministres, et jouissait du droit d'en porter son jugement. Cet ordre et cette méthode s'exécutaient si régulièrement, que l'empereur ne manquait pas de se trouver aux mêmes heures dans les lieux où il devait paraître, à moins qu'il ne fût ivre ou malade; et, dans cette supposition, il s'était assujetti à le faire savoir au public: ses sujets étaient ses esclaves; mais il s'était imposé si solennellement toutes ces lois, que, s'il avait manqué un jour à se faire voir sans rendre raison de ce changement, le peuple se serait soulevé.
Rhoé fut conduit au dorbar. À l'entrée de la première balustrade, deux officiers vinrent au-devant de lui pour le recevoir. Il avait demandé qu'il lui fût permis de rendre ses premières soumissions à la manière de son pays, et cette faveur lui avait été promise. En entrant dans la première balustrade il fit une révérence; il en fit une autre dans la seconde, et une troisième lorsqu'il se trouva dans le lieu qui était au-dessous de l'empereur. Ce prince était assis dans une espèce de petite galerie ou de balcon élevé au-dessus du rez-de-chaussée de la cour. Les ambassadeurs, les grands du pays et les étrangers de quelque distinction étaient admis dans l'enceinte d'une balustrade qui était au-dessous de lui, et dont le plan était un peu plus haut que le rez-de-chaussée. Tout l'espace qu'elle renfermait était tendu de grandes pièces de velours, et le plancher couvert de riches tapis. Les personnes de condition médiocre étaient dans la seconde balustrade. Jamais le peuple n'entre dans cette cour; il s'arrête dans une autre plus basse, mais disposée de manière que tout le monde peut voir l'empereur. Ce lieu a beaucoup de ressemblance avec la perspective générale d'un théâtre, où les principaux seigneurs seraient placés comme les acteurs sur la scène, et le peuple plus bas, comme dans le parterre.
L'empereur prévint l'interprète des Anglais; il félicita Rhoé du succès de son voyage, et dans toute la suite du discours il traita le roi d'Angleterre de frère et d'allié. Rhoé lui présenta ses lettres traduites dans la langue du pays; sa commission, qui fut examinée soigneusement; enfin ses présens, dont le monarque parut fort satisfait. Ce prince lui fit diverses questions; il lui témoigna de l'inquiétude pour sa santé qui n'était qu'imparfaitement rétablie; il lui offrit même ses médecins, en lui conseillant de ne pas prendre l'air jusqu'au retour de ses forces. Jamais il n'avait traité d'ambassadeur avec tant de marques d'affection, sans excepter ceux de la Perse et de la Turquie.
Rhoé ne laissa pas d'essuyer beaucoup de difficultés dans les demandes qu'il faisait pour les intérêts du commerce de la compagnie anglaise. Il trouvait en son chemin la faction des Portugais soutenue par Azaph-Khan, l'un des principaux officiers de la cour, et il n'aurait rien obtenu, sans une circonstance particulière qu'il faut rapporter dans ses propres termes:
«Le 6 août je reçus ordre, dit-il, de me rendre au dorbar ou à la salle d'audience. Quelques jours auparavant j'avais fait présent au Mogol d'une peinture, et je l'avais assuré qu'il n'y avait personne aux Indes qui fût capable d'en faire une aussi belle. Aussitôt que je parus: «Que donneriez-vous, dit-il, au peintre qui aurait fait une copie de votre tableau, si ressemblante, que vous ne la puissiez pas distinguer de l'original?». Je lui répondis que je donnerais volontiers vingt pistoles. «Il est gentilhomme, répondit l'empereur; vous lui promettez trop peu.» Je donnerai mon tableau de bon coeur, dis-je alors, quoique je l'estime très-rare; mais je ne prétends pas faire de gageure; car si votre peintre a si bien réussi, et s'il n'est pas content de ce que je lui promets, votre majesté a de quoi le récompenser. Après quelques discours sur les arts qui s'exécutent aux Indes, il m'ordonna de me rendre le soir au gouzalkan, où il me montrerait ses peintures.
«Vers le soir il me fit appeler par un nouvel ordre, dans l'impatience de triompher de l'excellence de son peintre. On me fit voir six tableaux entre lesquels était mon original; ils étaient sur une table, et si semblables en effet, qu'à la lumière des chandelles j'eus à la vérité quelque embarras à distinguer le mien; je confesse que j'avais été fort éloigné de m'y attendre. Je ne laissai pas de montrer l'original, et de faire remarquer les différences qui devaient frapper les connaisseurs. L'empereur ne fut pas moins satisfait de m'avoir vu quelques momens dans le doute; je lui donnai tout le plaisir de sa victoire en louant l'excellence de son peintre. «Hé bien! qu'en dites-vous?» reprit-il. Je répondis que sa majesté n'avait pas besoin qu'on lui envoyât des peintres d'Angleterre. «Que donnerez-vous au peintre?» me demanda-t-il. Je lui répondis que, puisque son peintre avait surpassé de si loin mon attente, je lui donnerais le double de ce que j'avais promis, et que, s'il venait chez moi, je lui ferais présent de cent roupies pour acheter un cheval. L'empereur approuva mes offres; mais, après avoir ajouté que son peintre aimerait mieux toute autre chose que de l'argent, il revint à me demander quel présent je lui ferais. Je lui dis que cela devait dépendre de ma discrétion. Il en demeura d'accord. Cependant il voulut savoir absolument quel présent je ferais. Je lui donnerai, répondis-je, une bonne épée, un pistolet et un tableau. «Enfin, reprit le monarque, vous demeurez d'accord que c'est un bon peintre; faites-le venir chez vous, montrez-lui vos curiosités, et laissez-le choisir ce qu'il voudra. Il vous donnera une de ses copies pour la faire voir en Angleterre et prouver à vos Européens que nous sommes moins ignorans dans cet art qu'ils ne se l'imaginent.» Il me pressa de choisir une des copies; je me hâtai d'obéir: il la prit, l'enveloppa lui-même dans du papier, et la mit dans la boîte qui avait servi à l'original, en marquant sa joie de la victoire qu'il attribuait à son peintre. Je lui montrai alors un petit portrait que j'avais de lui, mais dont la manière était fort au-dessous de celle du peintre qui avait fait les copies, et je lui dis que c'était la cause de mon erreur, parce que, sur le portrait qu'on m'avait donné pour l'ouvrage d'un des meilleurs peintres du pays, j'avais jugé de la capacité des autres. Il me demanda où je l'avais eu. Je lui dis que je l'avais acheté d'un marchand. «Hé, comment, répliqua-t-il, employez-vous de l'argent à ces choses-là? Ne savez-vous pas que j'ai ce qu'il y a de plus parfait en ce genre? et ne vous avais-je pas dit que je vous donnerais tout ce que vous pourriez désirer?» Je lui répondis qu'il ne me convenait point de prendre la liberté de demander, mais que je recevrais comme une grande marque d'honneur tout ce qui me viendrait de sa majesté. «Si vous voulez mon portrait, me dit-il, je vous en donnerai un pour vous et un pour votre roi.» Je l'assurai que, s'il en voulait envoyer un au roi mon maître, je serais fort aise de le porter, et qu'il serait reçu avec beaucoup de satisfaction; mais j'ajoutai que, s'il m'était permis de prendre quelque hardiesse, je prenais celle de lui en demander un pour moi-même, que je garderais toute ma vie, et que je laisserais à ceux de ma maison comme une glorieuse marque des faveurs qu'il m'accordait. «Je crois bien, me dit-il, que votre roi s'en soucie peu; pour vous, je suis persuadé que vous serez bien aise d'en avoir un, et je vous promets que vous l'aurez.» En effet, il donna ordre sur-le-champ qu'on m'en fît un.»
L'empereur, qui était rentré dans son palais après le dorbar, envoya chez Rhoé vers dix heures du soir. On le trouva au lit. Le sujet de ce message était de lui faire demander la communication d'une peinture qu'il regrettait de n'avoir pas encore vue, et la liberté d'en faire tirer des copies pour ses femmes. Rhoé se leva, et se rendit au palais avec sa peinture. Le monarque était assis les jambes croisées sur un petit trône tout couvert de diamans, de perles et de rubis. Il avait devant lui une table d'or massif, et sur cette table cinquante plaques d'or enrichies de pierreries, les unes très-grandes et très-riches, les autres de moindre grandeur, mais toutes couvertes de pierres fines. Les grands étaient autour de lui, dans leur plus éclatante parure. Il ordonna qu'on bût sans se contraindre, et l'on voyait dans la salle quantité de grands flacons remplis de diverses sortes de vins.