Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)

Part 20

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En revenant de cette fontaine, qui se nomme _Send-brary_, il se détourna un peu du chemin pour se procurer la vue d'Achiavel, maison de plaisance des anciens rois de Cachemire; sa principale beauté consiste dans une source d'eau vive qui se disperse par-dehors autour du bâtiment et dans les jardins, par un très-grand nombre de canaux; elle sort de terre en jaillissant du fond d'un puits avec une violence, un bouillonnement et une abondance si extraordinaires, qu'elle mériterait le nom de rivière plutôt que celui de fontaine. L'eau est d'une beauté singulière, et si froide, qu'à peine y peut-on tenir la main. Le jardin, qui est composé de belles allées de toutes sortes d'arbres fruitiers, offre pour ornement quantité de jets d'eau de diverses formes, des réservoirs pleins de poissons, et particulièrement une cascade fort haute, qui forme une grande nappe de trente ou quarante pas de longueur, dont l'effet est encore plus admirable pendant la nuit, lorsqu'on a mis par dessous la nappe une infinité de lampions, qui, s'ajustant dans les petites niches du mur, font une curieuse illumination. D'Achiavel, Bernier ne craignit pas de se détourner encore pour visiter un autre jardin royal, dans lequel on trouve les mêmes agrémens; mais l'on y voit un canal rempli de poissons qui viennent lorsqu'on les appelle, et dont les plus grands ont au nez des anneaux d'or avec des inscriptions. On attribue cette singularité à la fameuse Nour-Mehallé, épouse favorite de Djehan-Ghir, aïeul d'Aureng-Zeb.

Danech-Mend, fort satisfait du récit de Bernier, lui fit entreprendre un autre voyage pour aller voir un miracle si certain, qu'il se promettait de voir Bernier bientôt converti au mahométisme. «Va-t'en, lui dit-il, à Baramoulay. Tu y trouveras le tombeau d'un de nos fameux pires ou saints derviches, qui fait des miracles continuels pour la guérison des malades qui s'y rassemblent de toutes parts. Peut-être ne croiras-tu rien de toutes ces opérations miraculeuses que tu pourras voir; mais tu ne résisteras pas à l'évidence de celle qui se renouvelle tous les jours, et qui se fera devant tes yeux. Tu verras une grosse pierre ronde que l'homme le plus fort peut à peine soulever, et que onze dervis néanmoins, après avoir adressé leur prière au saint, enlèvent comme une paille, du seul bout de leurs onze doigts.» Bernier se mit en chemin avec son escorte ordinaire; il se rendit à Baramoulay, et trouva le lieu assez agréable; la mosquée est bien bâtie, et les ornemens ne manquent point au tombeau du saint. Il y avait tout autour quantité de pèlerins qui se disaient malades; mais on voyait près de la mosquée une cuisine, avec de grandes chaudières pleines de chair et de riz fondées par le zèle des dévots, que Bernier prit pour l'aimant qui attirait les malades, et pour le miracle qui les guérissait.

D'un autre côté, étaient le jardin et les chambres des mollahs, qui passent là doucement leur vie à l'ombre de la sainteté miraculeuse du pire qu'ils ne manquent pas de vanter. Toujours malheureux, dit-il, dans les occasions de cette nature, il ne vit faire aucun miracle pendant le séjour qu'il fit à Baramoulay; mais onze mollahs formant un cercle bien serré, et vêtus de leurs cabayes ou longues robes, qui ne permettaient pas de voir comment ils prenaient la pierre, la levèrent en effet, en assurant tous qu'ils ne la tenaient que du bout de l'un de leurs doigts, et qu'elle était aussi légère qu'une plume. Bernier, qui ouvrait les yeux, et qui regardait de fort près, s'apercevait assez qu'ils faisaient beaucoup d'efforts, et croyait remarquer qu'ils joignaient le pouce aux doigts. Cependant il n'osa se dispenser de crier _karamet! karamet!_ c'est-à-dire _miracle! miracle!_ avec les mollahs et tous les assistans; mais il donna en même temps une roupie aux mollahs, en leur demandant la grâce d'être un des onze qui soulèveraient la pierre. Une seconde roupie qu'il leur jeta, jointe à la persuasion qu'il affectait de la vérité du miracle, les disposa, quoique avec peine, à lui céder une place. Ils s'imaginèrent apparemment que dix d'entre eux, unis ensemble, suffiraient pour lever le fardeau, quand même il n'y contribuerait que fort peu; et qu'en se rangeant avec adresse et se serrant, ils pourraient l'empêcher de s'apercevoir de rien. Cependant ils furent bien trompés lorsque la pierre, que Bernier ne voulut soutenir que du bout du doigt, pencha visiblement de son côté. Tout le monde le regardant d'un fort mauvais oeil, il ne laissa pas de crier _karamet_, et de jeter encore une roupie, dans la crainte de se faire lapider; mais, après s'être retiré tout doucement, il se hâta de monter à cheval et de s'éloigner.

En passant il observa cette fameuse ouverture qui donne passage à toutes les eaux du royaume; ensuite il quitta le chemin pour s'approcher d'un grand lac, dont la vue l'avait frappé de loin, et par lequel passe la rivière qui descend à Baramoulay. Il est plein de poissons, surtout d'anguilles, et couvert de canards, d'oies sauvages, et de plusieurs sortes d'oiseaux de rivière. Le gouverneur du pays y vient prendre en hiver le divertissement de la chasse. On voit au milieu de ce lac un ermitage, avec son petit jardin qui, à ce qu'on dit, flotte sur l'eau. On ajoute à ce récit qu'un ancien roi de Cachemire fit construire l'un et l'autre sur de grosses poutres qui soutiennent depuis long-temps ce double fardeau.

De là Bernier visita une fontaine qui ne lui parut pas moins singulière. Elle bouillonne doucement; monte avec une sorte d'impétuosité; forme de petites bulles remplies d'eau, et amène à la superficie un sable très-fin, qui retourne comme il est venu, parce qu'un moment après, l'eau s'arrête et cesse de bouillonner: mais ensuite elle recommence le même mouvement avec des intervalles qui ne sont pas réglés. On prétend que la principale merveille est que le moindre bruit qu'on fasse en parlant ou en frappant du pied contre terre agite l'eau et produit le bouillonnement. Cependant Bernier vérifia que le bruit de la voix et le mouvement des pieds n'y changeaient rien, et que dans le plus grand silence le phénomène se renouvelait avec les mêmes circonstances.

Après avoir considéré cette fontaine, il entra dans les montagnes pour y voir un grand lac, où la glace se conserve en été. Les vents en abattent les monceaux, les dispersent, les rejoignent et les rétablissent comme dans une petite mer glaciale. Il passa de là dans un lieu qui se nomme _Sengsa-fed_, c'est-à-dire _pierre blanche_, où l'on voit pendant l'été une abondance naturelle de fleurs qui forment un charmant parterre. On a remarqué dans tous les temps, que, lorsqu'il s'y rend beaucoup de monde et qu'on y fait assez de bruit pour agiter l'air, il y tombe aussitôt une grosse pluie. Bernier assure que Schah-Djehan fut menacé d'y périr à son arrivée; ce qui s'accorde, dit-il, avec le récit de l'ermite de Pire-Pendjal.

Il pensait à visiter une grotte de congélations merveilleuses, qui est à deux journées du même lieu, lorsqu'il reçut avis que Danech-Mend commençait à s'inquiéter de son absence. Il regretta beaucoup de n'avoir pu tirer tous les éclaircissemens qu'il aurait désirés sur les montagnes voisines.

Les marchands du pays vont tous les ans, de montagne en montagne, amassant ces laines fines qui leur servent à faire des schalls; et ceux qu'il consulta l'assurèrent qu'entre les montagnes qui dépendent de Cachemire, on rencontre de fort beaux endroits. Ils en vantaient un qui paie son tribut en cuirs et en laine que le gouverneur envoie lever chaque année, et où les femmes sont belles, chastes et laborieuses. On lui parla d'un autre plus éloigné de Cachemire, qui paie aussi son tribut en cuirs et en laines, et qui offre de petites plaines fertiles et d'agréables vallons remplis de blé, de riz, de pommes, de poires, d'abricots, de melons, et même de raisin, dont il se fait des vins excellens. Les habitans se fiant sur ce que le pays est de très-difficile accès, ont quelquefois refusé le tribut; mais on a toujours trouvé le moyen d'y entrer et de les réduire. Bernier apprit des mêmes marchands qu'entre des montagnes encore plus éloignées qui ne dépendent plus du royaume de Cachemire, il se trouve d'autres contrées fort agréables, peuplées d'hommes blancs et bien faits, mais qui ne sortent jamais de leur patrie. Un vieillard, qui avait épousé une fille de l'ancienne maison des rois de Cachemire, lui raconta que, dans le temps que Djehan-Ghir avait fait rechercher tous les restes de cette malheureuse race, la crainte de tomber entre ses mains l'avait fait fuir avec trois domestiques au travers des montagnes, sans savoir où il allait; qu'après avoir erré dans cette solitude, il s'était trouvé dans un fort bon canton, où les habitans, ayant appris sa naissance, l'avaient reçu avec beaucoup de civilités, et lui avaient fait des présens; que, mettant le comble à leurs bons procédés, ils lui avaient amené quelques-unes de leurs plus belles filles, le priant d'en choisir une, parce qu'ils souhaitaient d'avoir de son sang; qu'étant passé dans un autre canton peu éloigné, on ne l'avait pas traité avec moins de considération; mais que les habitans lui avaient amené leurs propres femmes, en lui disant que leurs voisins avaient manqué d'esprit lorsqu'ils n'avaient pas considéré que son sang ne demeurerait pas dans leur maison, puisque leurs filles emporteraient l'enfant avec elles dans celle de l'homme qu'elles épouseraient.

D'autres informations ne laissèrent aucun doute à Bernier que le pays de Cachemire ne touchât au petit Thibet. Quelques années auparavant, les divisions de la famille royale du petit Thibet avaient porté un des prétendans à la couronne à demander secrètement le secours du gouverneur de Cachemire, qui, par l'ordre de Schah-Djehan, l'avait établi dans cet état, à condition de payer au Mogol un tribut annuel en cristal, en musc et en laines. Ce roitelet ne put se dispenser de venir rendre son hommage à Aureng-Zeb pendant que la cour était à Cachemire; et Danech-Mend, curieux de l'entretenir, lui donna un jour à dîner. Bernier lui entendit raconter que, du côté de l'orient, son pays confinait avec le grand Thibet; qu'il pouvait avoir trente à quarante lieues de largeur, qu'à l'exception d'un peu de cristal, de musc et de laine, il était fort pauvre; qu'il n'y avait point de mines d'or, comme on le publiait; mais que, dans quelques parties, il produisait de fort bons fruits, surtout d'excellens melons; que les neiges y rendaient l'hiver fort long et fort rude; enfin que le peuple, autrefois idolâtre, avait embrassé la secte persane du mahométisme. Le roi du petit Thibet avait un si misérable cortége, que Bernier ne l'aurait jamais pris pour un souverain.

Il y avait alors dix-sept ou dix-huit ans que Schah-Djehan avait entrepris d'étendre ses conquêtes dans le grand Thibet, à l'exemple des anciens rois de Cachemire. Après quinze jours d'une marche très-difficile et toujours entre des montagnes, son armée s'était saisie d'un château; il ne lui restait plus qu'à passer une rivière extrêmement rapide pour aller droit à la capitale qu'il aurait facilement emportée, car tout le royaume était dans l'épouvante; mais, comme la saison était fort avancée, le général mogol, appréhendant d'être surpris par les neiges, avait pris le parti de revenir sur ses pas, après avoir laissé quelques troupes dans le château dont il s'était mis en possession. Cette garnison, effrayée par l'ennemi, ou pressée par la disette des vivres, avait repris bientôt le chemin de Cachemire, ce qui avait fait perdre au général le dessein de recommencer l'attaque au printemps.

Le roi du grand Thibet apprenant qu'Aureng-Zeb était à Cachemire, se crut menacé d'une nouvelle guerre. Il lui envoya un ambassadeur avec des présens du pays, tels que du cristal, des queues de certaines vaches blanches et fort précieuses, quantité de musc, et du jachen, pierre d'un fort grand prix. Ce jachen est une pierre verdâtre, avec des veines blanches, et qui est si dure, qu'on ne la travaille qu'avec la poudre de diamant. On en fait des tasses et d'autres vases, enrichis de filets d'or et de pierreries. Le cortége de l'ambassadeur était composé de quatre cavaliers, et de dix ou douze grands hommes secs et maigres, avec trois ou quatre poils de barbe, comme les Chinois, et de simples bonnets rouges; le reste de leur habillement était proportionné. Quelques-uns portaient des sabres, mais le reste marchait sans armes à la suite de leur chef. Ce ministre ayant traité avec Aureng-Zeb, lui promit que son maître ferait bâtir une mosquée dans sa capitale, qu'il lui paierait un tribut annuel, et que désormais il ferait marquer sa monnaie au coin mogol; mais on était persuadé, ajoute Bernier, qu'après le départ d'Aureng-Zeb, ce prince ne ferait que rire du traité, comme il avait déjà fait de celui qu'il avait autrefois conclu avec Schah-Djehan.

L'ambassadeur avait amené un médecin qui se disait du royaume de Lassa, et de la tribu des lamas, qui est celle des prêtres ou des gens de lois du pays, comme celle des bramines dans les Indes, avec cette différence, que les bramines n'ont point de pontife, et que ceux de Lassa en reconnaissent un, qui est honoré dans toute la Tartarie comme une espèce de divinité. Ce médecin avait un livre de recettes qu'il refusa de vendre à Bernier, et dont les caractères avaient, de loin, quelque air des nôtres. Bernier le pria d'en écrire l'alphabet, mais il écrivait si lentement, et son écriture était si mauvaise en comparaison de celle du livre, qu'il ne donna pas une haute idée de son savoir. Il était fort attaché à la métempsycose, dont il expliquait la doctrine avec beaucoup de fables. Bernier lui rendit une visite particulière, avec un marchand de Cachemire qui savait la langue du Thibet, et qui lui servit d'interprète. Il feignit de vouloir acheter quelques étoffés que le médecin avait apportées pour les vendre, et sous ce prétexte il lui fit diverses questions dont il tira peu d'éclaircissement. Il en recueillit néanmoins que le royaume du grand Thibet était un misérable pays, couvert de neige pendant cinq mois de l'année, et que le roi de Lassa était souvent en guerre avec les Tartares: mais il ne put savoir de quels Tartares il était question.

Il n'y avait pas vingt ans, suivant le témoignage de tous les Cachemiriens, qu'on voyait partir chaque année de leur pays plusieurs caravanes, qui, traversant toutes ces montagnes du grand Thibet, pénétraient dans la Tartarie, et se rendaient, dans l'espace d'environ trois mois, au Cathay, malgré la difficulté des passages, surtout de plusieurs torrens très-rapides qu'il fallait traverser sur des cordes tendues d'un rocher à l'autre. Elles rapportaient du musc, du bois de Chine, de la rhubarbe et du mamiron, petite racine excellente pour les yeux. En repassant par le grand Thibet, elles se chargeaient aussi des marchandises du pays, c'est-à-dire de musc, de cristal et de jachen, mais surtout de quantité de laines très-fines; les unes de brebis, les autres qui se nomment _touz_, et qui approchent plutôt, comme on l'a déjà remarqué, du poil de castor que de la laine. Depuis l'entreprise de Schah-Djehan, le roi du Thibet avait fermé ce chemin, et ne permettait plus l'entrée de son pays du côté de Cachemire. Les caravanes, ajoute Bernier, partent actuellement de Patna sur le Gange, pour éviter ses terres, et, les laissant à gauche, elles se rendent droit au royaume de Lassa. Quelques marchands du pays de Kachegar, situé à l'est du Cachemire, qui vinrent dans la capitale de ce royaume pendant le séjour d'Aureng-Zeb, pour y vendre un grand nombre d'esclaves, confirmèrent à Bernier que, le passage étant fermé par le grand Thibet, ils étaient obligés de prendre par le petit, et qu'ils passaient premièrement par une petite ville nommée _Gourtche_, la dernière qui dépend de Cachemire, à quatre journées de la capitale. De là, en huit jours de temps, ils allaient à Eskerdou, capitale du petit Thibet, et de là en deux jours à Cheker, petite ville du même pays; elle est située sur une rivière dont les eaux ont une vertu médicinale. En quinze jours, ils arrivaient à une grande forêt qui est sur les confins du petit Thibet, et en quinze autres jours à Kachegar, petite ville qui avait été autrefois la demeure du roi; c'était alors Ierkend, qui est un peu plus au nord à dix journées de Kachegar. Ils ajoutaient que de cette dernière ville au Cathay, il n'y a pas plus de deux mois de chemin, qu'il y va tous les ans des caravanes qui rapportent de toutes les sortes de marchandises nommées plus haut, et qui passent en Perse par l'Ouzbek, comme il y en a d'autres qui du Cathay passent à Patna dans l'Indoustan. Ils disaient encore que de Kachegar pour aller au Cathay, il fallait gagner une ville qui est à huit journées de Coten, la dernière du royaume de Kachegar; que les chemins de Cachemire à Kachegar sont fort difficiles; qu'il y a entre autres un endroit où, dans quelque temps que ce soit, il faut marcher environ un quart de lieue sur la glace. «C'est tout ce que j'ai pu apprendre de ces quartiers-là, observe Bernier; véritablement cela est bien confus et bien peu de chose; mais on trouvera que c'est encore beaucoup, si l'on considère que j'avais affaire à des gens si ignorans, qu'ils ne savent presque donner raison d'aucune chose, et à des interprètes qui, la plupart du temps, ne savent pas faire comprendre les interrogations, ni expliquer la réponse qu'on leur donne.» Observons à notre tour que, depuis le temps de Bernier, nos connaissances sur les pays dont il vient de parler ne se sont pas beaucoup accrues. Il observe, au sujet du royaume de Kachegar, qu'il nomme Kacheguer, que c'est sans doute celui que les cartes françaises appelaient Kascar.

Bernier fit de grandes recherches, à la prière du célèbre Melchisedech Thévenot, pour découvrir s'il ne se trouvait pas de juifs dans le fond de ces montagnes, comme les missionnaires nous ont appris qu'il s'en trouve à la Chine. Quoiqu'il assure que tous les habitans de Cachemire sont Gentous ou Mahométans, il ne laissa pas d'y remarquer plusieurs traces de judaïsme; elles sont fort curieuses, sur le témoignage d'un voyageur tel que Bernier. 1º. C'est qu'en entrant dans ce royaume, après avoir passé la montagne de Pire-Pendjal, tous les habitans qu'il vit dans les premiers villages lui semblèrent juifs à leur port, à leur air; enfin, dit-il, à ce je ne sais quoi de particulier qui nous fait souvent distinguer les nations. Il ne fut pas le seul qui en prit cette idée; un jésuite qu'il ne nomme point, et plusieurs Européens l'avaient eue avant lui. 2º. Il remarqua que parmi le peuple de Cachemire, quoique mahométan, le nom de _Moussa_, qui signifie Moïse, est fort en usage. 3º. Les Cachemiriens prétendent que Salomon est venu dans leur pays, et que c'est lui qui a coupé la montagne de Baramoulay pour faire écouler les eaux. 4º. Ils veulent que Moïse soit mort à Cachemire; ils montrent son tombeau à une lieue de cette ville. 5º. Ils soutiennent que le très-ancien édifice qu'on voit de la ville sur une haute montagne a été bâti par le roi Salomon, dont il est vrai qu'il porte le nom. On peut supposer, dit Bernier, que, dans le cours des siècles, les juifs de ce pays sont devenus idolâtres, et qu'ensuite ils ont embrassé le mahométisme, sans compter qu'il en est passé un grand nombre en Perse et dans l'Indoustan. Il ajoute qu'il s'en trouve en Éthiopie, et quelques-uns si puissans, que, quinze ou seize ans avant son voyage, un d'entre eux avait entrepris de se former un petit royaume dans des montagnes de très-difficile accès. Il tenait cet événement de deux ambassadeurs du roi d'Éthiopie, qu'il avait vus depuis peu à la cour du Mogol.

Cette ambassade, dont il tira d'autres lumières, paraît mériter d'être reprise d'après lui dans son origine. Le roi d'Éthiopie, étant informé de la révolution qui avait mis Aureng-Zeb sur le trône, conçut le dessein de faire connaître sa grandeur et sa magnificence dans l'Indoustan par une célèbre ambassade. Il fit tomber son choix sur deux personnages qu'il crut capables de répondre à ses vues. Le premier était un marchand mahométan, que Bernier avait vu à Moka, lorsqu'il y était venu d'Égypte par la mer Rouge, et qui s'y trouvait de la part de ce prince pour y vendre quantité d'esclaves, du produit desquels il était chargé d'acheter des marchandises des Indes. «C'est là, s'écrie Bernier, le beau trafic de ce grand roi chrétien d'Afrique!» Le second était un marchand chrétien arménien, marié dans Alep, où il était né, et connu sous le nom de Murat. Bernier l'avait aussi connu à Moka; et, s'étant logé dans la même maison, c'était par son conseil qu'il avait renoncé au voyage d'Éthiopie. Murat venait tous les ans dans cette ville pour y porter le présent que le roi faisait aux directeurs des compagnies d'Angleterre et de Hollande, et pour recevoir d'eux celui qu'ils envoyaient à ce monarque.

La cour d'Éthiopie crut ne rien épargner pour les frais de l'ambassade, en accordant à ses deux ministres trente-deux petits esclaves des deux sexes qu'ils devaient vendre à Moka pour faire le fonds de leur dépense. On leur donna aussi vingt-cinq esclaves choisis, qui étaient la principale partie du présent destiné au grand-mogol; et dans ce nombre, on n'oublia point d'en mettre neuf ou dix fort jeunes pour en faire des eunuques: présent, remarque ironiquement Bernier, fort digne d'un roi, surtout d'un roi chrétien, à un prince mahométan. Ses ambassadeurs reçurent encore pour le grand-mogol quinze chevaux, dont les Indiens ne font pas moins de cas que de ceux d'Arabie, avec une sorte de petite mule dont Bernier admira la peau. «Un tigre, dit-il, n'est pas si bien marqueté, et les alachas, qui sont des étoffes de soie rayées, ne le sont pas avec tant de variété, d'ordre et de proportion.» On y ajouta deux dents d'éléphant d'une si prodigieuse grosseur, que l'homme le plus fort n'en levait pas une sans beaucoup de peine, et une prodigieuse corne de boeuf qui était remplie de civette. Bernier, qui en mesura l'ouverture à Delhy, lui trouva plus d'un demi-pied de diamètre.