Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)

Part 2

Chapter 23,952 wordsPublic domain

Elle n'avait pas plus de vingt ans. Mandelslo la vit arriver au lieu de son supplice avec tant de constance et de gaieté, qu'il crut qu'on avait troublé sa raison par une dose extraordinaire d'opium, dont l'usage est fort commun dans les Indes. Son cortége formait une longue procession qui était précédée de la musique du pays, c'est-à-dire de hautbois et de timbales; quantité de filles et de femmes chantaient et dansaient autour de la victime; elle était parée de ses plus beaux habits; ses bras, ses doigts et ses jambes étaient chargés de bracelets, de bagues et de carcans; une troupe d'hommes et d'enfans fermait la marche.

Le bûcher qui l'attendait sur la rive était de bois d'abricotier, mêlé de sandal et de cannelle. Aussitôt qu'elle put l'apercevoir, elle s'arrêta quelques momens pour le regarder d'un oeil où Mandelslo crut découvrir du mépris; et, prenant congé de ses parens et de ses amis, elle distribua parmi eux ses bracelets et ses bagues. Mandelslo se tenait à cheval auprès d'elle avec deux marchands anglais. «Je crois dit-il, que mon air lui fit connaître qu'elle me faisait pitié, et ce fut apparemment par cette raison qu'elle me jeta un de ses bracelets que j'acceptai heureusement, et que je garde encore en mémoire d'un si triste événement. Lorsqu'elle fut montée sur le bûcher, on y mit le feu; elle se versa sur la tête un vase d'huile odoriférante, où la flamme ayant pris aussitôt, elle fut étouffée en un instant, sans qu'on vît aucune altération sur son visage. Quelques assistans jetèrent dans le bûcher plusieurs cruches d'huile qui, précipitant l'action des flammes, achevèrent de réduire le corps en cendres. Les cris de l'assemblée auraient empêché d'entendre ceux de la veuve, quand elle aurait eu le temps d'en pousser.»

Mandelslo ayant passé quelques jours à Cambaye, partit avec beaucoup d'admiration pour la politesse des habitans. «On sera surpris, dit-il, si j'assure qu'on trouve peut-être plus de civilité aux Indes que parmi ceux qui croient la posséder seuls.»

En retournant vers Amedabad, Mandelslo arriva si tard à Serquatra, que les banians, qui ne se servent point de chandelles, de peur que les mouches et les papillons ne s'y viennent brûler, refusèrent de lui ouvrir leurs portes. À l'occasion de l'embarras auquel il fut exposé pour la nourriture de ses chevaux, il observe que dans l'Indoustan, comme on l'a déjà remarqué de plusieurs autres pays des Indes, l'avoine étant inconnue et l'herbe fort rare, on nourrit les bêtes de selle et de somme d'une pâte composée de sucre et de farine, dans laquelle on mêle quelquefois un peu de beurre.

Le lendemain, après avoir fait cinq lieues jusqu'à un grand village dont il ne rapporte pas le nom, sa curiosité le conduisit au jardin de Tschiebag, le plus beau sans contredit de toutes les Indes; il doit son origine à la victoire du grand-mogol sur le dernier roi de Guzarate; et de là lui vient son nom qui signifie jardin de conquête. Il est situé dans un des plus agréables lieux du monde, sur le bord d'un grand étang, avec plusieurs pavillons du côté de l'eau, et une muraille très-haute vers Amedabad. Le corps de logis et le caravansérail dont il est accompagné sont dignes du monarque qui les a bâtis; le jardin offre diverses allées d'arbres fruitiers, tels que des orangers et des citronniers de toutes les espèces, des grenadiers, des dattiers, des amandiers, des mûriers, des tamariniers, des manguiers et des cocotiers. Ces arbres y sont en si grand nombre, et plantés à si peu de distance, que, faisant régner l'ombre de toutes parts, on y jouit continuellement d'une délicieuse fraîcheur; les branches sont chargées de singes qui ne contribuent pas peu à l'agrément d'un si beau lieu. Mandelslo, qui était à cheval et qui se trouva importuné des gambades que ces animaux faisaient autour de lui, en tua deux à coups de pistolet; ce qui parut irriter si furieusement les autres, qu'il les crut prêts à l'attaquer; cependant, malgré leurs cris et leurs grimaces, ils ne lui voyaient pas plus tôt tourner bride qu'ils se réfugiaient sur les arbres.

Un heureux hasard lui fit trouver dans le faubourg d'Amedabad une caravane d'environ deux cents marchands anglais et banians qui étaient en chemin pour Agra, l'une des capitales de l'empire mogol. Il profita d'une occasion sans laquelle son départ aurait été retardé long-temps. Le directeur anglais leur avait accordé de puissantes recommandations. Il se mit en marche le 29 octobre, dans le plus beau chemin du monde: on rencontre très-peu de villages. Le sixième jour il arriva devant les murs de la ville d'Héribath, après avoir fait cinquante lieues. Cette place est de grandeur médiocre; elle n'a ni portes ni murailles depuis qu'elles ont été détruites par Tamerlan. On voit encore les ruines de son château sur une montagne voisine.

Entre cette ville et celle de Dantighes, qui en est éloignée de cinquante lieues, on est continuellement exposé aux courses des rasbouts. Les officiers de la caravane se disposèrent à recevoir ces brigands en faisant filer leurs charrettes et les soldats de l'escorte dans un ordre qui les mettait en état de se secourir sans confusion. À cinquante lieues de Dantighes, on arriva près du village de Siedek, qui est accompagné d'un fort beau château. Les rasbouts qui s'étaient présentés par intervalles causèrent moins de mal aux marchands que de crainte. On cessa de les voir entre Siedek et Agra, où l'on parvint heureusement.

Le grand-mogol, ou l'empereur de l'Indoustan, changent souvent de demeure. L'empire n'a pas de ville un peu considérable où ce monarque n'ait un palais; mais il n'y en a point qui lui plaisent plus qu'Agra, et Mandelslo la regarde en effet comme la plus belle ville de ses états.

Il s'associa ensuite avec un Hollandais qui faisait le voyage d'Agra jusqu'à Lahor; le chemin n'est qu'une allée tirée à la ligne, et bordée de dattiers, de cocotiers et d'autres arbres qui défendent les voyageurs des ardeurs excessives du soleil. Les belles maisons qui se présentent de toute part, amusaient continuellement les yeux de Mandelslo; tandis que les singes, les perroquets, les paons lui offraient un autre spectacle, et donnaient même quelquefois de l'exercice à ses armes. Il tua un gros serpent, un léopard et un chevreuil qui se trouvèrent dans son chemin. Les banians de la caravane s'affligeaient de lui voir ôter à des animaux une vie qu'il ne pouvait leur donner, et que le ciel ne leur accordait que pour le glorifier. Lorsqu'ils lui voyaient porter la main au pistolet, ils paraissaient irrités qu'il prît plaisir à violer en leur présence les lois de leur religion, et s'il avait la complaisance de leur épargner ce chagrin, il n'y avait rien qu'ils ne fissent pour lui plaire.

La plupart des habitans de Lahor ayant embrassé le mahométisme, on y voit un grand nombre de mosquées et de bains publics. Mandelslo eut la curiosité de voir un de ces bains, et de s'y baigner à la mode du pays. Il le trouva bâti à la persane, avec une voûte plate, et divisé en plusieurs appartemens de forme à demi ronde, fort étroits à l'entrée, larges au fond, chacun ayant sa porte particulière, et deux cuves en pierre de taille, dans lesquelles on fait entrer l'eau par des robinets de cuivre, au degré de chaleur qu'on désire. Après avoir pris le bain, on le fit asseoir sur une pierre de sept à huit pieds de long, et large de quatre, où le baigneur lui frotta le corps avec un gantelet de crin. Il voulait aussi lui frotter la plante des pieds avec une poignée de sable; mais voyant qu'il avait peine à supporter cette opération, il lui demanda s'il était chrétien; et lorsqu'il eut appris qu'il l'était, il lui donna le gantelet, en le priant de se frotter lui-même les pieds, quoiqu'il ne fît pas difficulté de lui frotter le reste du corps. Un homme de petite taille, qui parut ensuite, le fit coucher sur la même pierre, et, s'étant mis à genoux sur ses reins, il lui frotta le dos avec les mains, depuis l'épine jusqu'au côté, en l'assurant que le bain lui servirait peu, s'il ne souffrait qu'on fît couler ainsi dans les autres membres le sang qui pourrait se corrompre dans cette partie du corps.

Mandelslo ne vit rien de plus curieux aux environs de Lahor qu'un des jardins de l'empereur, qui en est à deux jours de chemin; mais dans ce voyage qu'il fit par amusement, il prit plaisir aux différentes montures dont on le fit changer successivement. On lui donna d'abord un chameau, ensuite un éléphant, et puis un boeuf, qui, trottant furieusement, et levant les pieds jusqu'aux étriers, lui faisait faire six bonnes lieues en quatre heures.

Le séjour de Lahor lui plaisait beaucoup mais il reçut des lettres d'Agra, par lesquelles on le pressait de retourner à Surate, s'il voulait profiter du départ de quelques vaisseaux anglais, sur lesquels le président, qui avait achevé le temps ordinaire de son emploi, devait s'embarquer pour retourner en Angleterre. Il ne balança point à se mettre dans la compagnie de quelques marchands mogols qui partaient pour Amedabad. En arrivant dans cette ville, il y trouva des lettres du président, qui l'invitait à profiter d'une forte caravane, que le gouverneur d'Amedabad avait ordre de former le plus promptement qu'il serait possible pour se rendre à Surate avant sa démission, et pour assister à la fête qui devait accompagner cette cérémonie. Pendant qu'on préparait la caravane, il eut le spectacle d'un feu d'artifice à l'indienne; toutes les fenêtres du méidan étaient bordées de lampes, devant lesquelles on avait placé des flacons de verre remplis d'eau de plusieurs couleurs. Cette illumination lui parut charmante: on alluma le feu, qui consistait en fusées de différentes formes; quantité de lampes suspendues à des roues paraissaient immobiles, quoique les roues tournassent incessamment avec beaucoup de vitesse.

Aussitôt que la caravane fut assemblée, Mandelslo se mit en chemin avec le directeur d'Amedabad, et trois autres Anglais qui devaient assister aussi à la fête de Surate. Ils prirent le devant sous l'escorte de vingt pions, après avoir laissé ordre à la caravane de faire toute la diligence possible pour les suivre. Ils emmenaient quatre charrettes et quelques chevaux. Les pions, qui portaient leurs armes et leurs étendards, suivaient à pied le train des voitures. Mandelslo fait observer qu'aux Indes il n'y a point de personne un peu distinguée qui ne fasse porter devant soi une espèce d'étendard, qui sert, dit-il, comme de bannière.

Le premier jour ils traversèrent la rivière de Vasset, d'où ils allèrent passer la nuit dans le fort de Saselpour. Pansfeld, facteur anglais de Brodra, qui vint au-devant d'eux jusqu'à ce fort, les traita le lendemain fort magnifiquement dans le lieu de sa résidence. Ils en partirent vers le soir pour se loger la nuit suivante dans un grand jardin; et le jour d'après, continuant heureusement leur voyage, ils allèrent camper proche d'une citerne nommée Sambor. Les habitans du pays, qui virent arriver en même temps une caravane hollandaise de deux cents charrettes, craignirent que toute leur eau ne fût consommée par un si grand nombre d'étrangers. Ils en défendirent l'approche aux Anglais, qui étaient arrivés les premiers, ce qui obligea le directeur de faire avancer quinze pions, avec ordre d'employer la force; mais, en approchant de la citerne, ils la trouvèrent gardée par trente paysans bien armés qui se présentèrent avec beaucoup de résolution. Les pions couchèrent en joue et tirèrent l'épée. Cette vigueur étonna les paysans, et leur fit prendre le parti de se retirer; mais, pendant que le directeur faisait puiser de l'eau, ils tirèrent quelques flèches et trois coups de mousquet, qui blessèrent cinq de ses gens. Alors les pions, faisant feu sans ménagement, tuèrent trois de leurs ennemis, dont Mandelslo vit emporter les corps dans le village. Une action si vive aurait eu des suites plus sanglantes, si l'arrivée de la caravane hollandaise n'avait achevé de contenir les Indiens.

Cependant ce n'était que le prélude d'une aventure plus dangereuse. Pendant que les Anglais étaient tranquillement à souper, un marchand hollandais vint leur donner avis qu'on avait vu sur le chemin deux cents rasbouts qui avaient fait plusieurs vols depuis quelques jours, et que le jour précédent ils avaient tué six hommes à peu de distance de Sambor. La caravane hollandaise ne laissa pas de décamper à minuit. «Nous la suivîmes, raconte Mandelslo; mais, comme elle marchait plus lentement que nous, nous ne fûmes pas long-temps à la passer. Le matin nous découvrîmes un _holacueur_, c'est-à-dire un de ces trompettes qui marchent ordinairement à la tête des caravanes en sonnant d'un instrument de cuivre beaucoup plus long que nos trompettes. Dès qu'il nous eut aperçus, il se jeta dans une forêt voisine, où il se mit à sonner de toute sa force, ce qui nous fit prévoir que nous aurions bientôt les rasbouts sur les bras. En effet, nous vîmes sortir des deux côtés de la forêt un grand nombre de ces brigands armés de piques, de rondaches, d'arcs et de flèches, mais sans armes à feu. Nous avions eu la précaution de charger les nôtres, qui ne consistaient qu'en quatre fusils et trois paires de pistolets. Le directeur et moi nous montâmes à cheval, et nous donnâmes les fusils aux marchands qui étaient dans les voitures, avec ordre de ne tirer qu'à bout portant. Nos armes étaient chargées à cartouches, et les rasbouts marchaient si serrés, que de la première décharge nous en vîmes tomber trois. Ils nous tirèrent quelques flèches, dont ils nous blessèrent un boeuf et deux pions. J'en reçus une dans le pommeau de ma selle, et le directeur eut un coup dans son turban. Aussitôt que la caravane hollandaise entendit tirer, elle se hâta de nous envoyer dix de ses pions; mais, avant qu'ils fussent en état de nous secourir, le danger devint fort grand pour ma vie. Je me vis attaqué de toutes parts, et je reçus deux coups de pique dans mon collet de buffle, qui me sauva heureusement la vie. Deux rasbouts prirent mon cheval par la bride, et se disposaient à m'emmener prisonnier; mais je mis l'un hors de combat d'un coup de pistolet que je lui donnai dans l'épaule; et le directeur anglais, qui vint à mon secours, me dégagea de l'autre. Cependant les pions des Hollandais approchèrent, et toute la caravane étant arrivée presqu'en même temps, les rasbouts se retirèrent dans la forêt, laissant six hommes morts sur le champ de bataille, et n'ayant pas peu de peine à traîner leurs blessés. Nous perdîmes deux pions, et nous en eûmes huit blessés, sans compter le directeur anglais, qui le fut légèrement. Cette leçon nous fit marcher en bon ordre avec la caravane, dans l'opinion que nos ennemis reviendraient en plus grand nombre; mais ils ne reparurent point, et nous arrivâmes vers midi à Broitschia, d'où nous partîmes à quatre heures pour traverser la rivière, et pour faire encore cinq cosses jusqu'au village d'Enclasser. Le lendemain 26 décembre, nous arrivâmes à Surate.»

Avant de quitter Surate, Mandelslo fait observer que le grand-mogol qui régnait de son temps était Schah-Khoram, second fils de Djehan-Guir, et qu'il avait usurpé la couronne sur le prince Pelaghi son neveu, que les ambassadeurs du duc de Holstein avaient trouvé à Casbin en arrivant en Perse. L'âge de Khoram était alors d'environ soixante ans; il avait quatre fils, dont l'aîné, âgé de vingt-cinq ans, n'était pas celui pour lequel il avait le plus d'affection. Son dessein était de nommer le plus jeune pour son successeur au trône de l'Indoustan, et de laisser quelques provinces aux trois aînés. Les commencemens de son règne avaient été cruels et sanglans; et quoique le temps eût apporté beaucoup de changement à son naturel, il laissait voir encore des restes de férocité dans les exécutions des criminels, qu'il faisait écorcher vifs ou déchirer par les bêtes. Il aimait d'ailleurs les festins, la musique et la danse, surtout celle des femmes publiques, qu'il faisait souvent danser nues devant lui, et dont les postures l'amusaient beaucoup. Son affection s'était particulièrement déclarée pour un radja, célèbre par son courage et par les agrémens de sa conversation. «Un jour que ce seigneur ne parut point à la cour, l'empereur demanda pourquoi il ne le voyait point; et quelqu'un répondant qu'il avait pris médecine, il lui envoya une troupe de danseuses, auxquelles il donna ordre de faire leurs ordures en sa présence. Le radja, qui fut averti de leur arrivée, s'imagina qu'elles étaient venues pour le divertir; mais, apprenant l'ordre du souverain, et jugeant que ce monarque devait être dans un moment de bonne humeur, il ne fit pas difficulté d'y répondre par une autre raillerie. Après avoir demandé aux danseuses ce que l'empereur leur avait ordonné, il voulut savoir si leurs ordres n'allaient pas plus loin. Lorsqu'il fut assuré par leurs propres bouches qu'elles n'en avaient pas reçu d'autre, il leur dit qu'elles pouvaient exécuter ponctuellement les volontés de leur maître commun, mais qu'elles se gardassent bien d'en faire davantage, parce que, s'il leur arrivait d'uriner en faisant leurs ordures, il était résolu de les fouetter jusqu'au sang. Toutes ces femmes se trouvèrent si peu disposées à risquer le danger, qu'elles retournèrent sur-le-champ au palais pour rendre compte de leur aventure au Mogol; et, loin de s'en offenser, l'adresse du radja lui plut beaucoup.» Je ne crois pas qu'on trouve ces plaisanteries impériales de bien bon goût; mais ce qui suit est exécrable.

Son principal amusement était de voir combattre des lions, des taureaux, des éléphans, des tigres, des léopards et d'autres bêtes féroces; il faisait quelquefois entrer des hommes en lice contre ces animaux; mais il voulait que le combat fût volontaire; et ceux qui en sortaient heureusement étaient sûrs d'une récompense proportionnée à leur courage. Mandelslo fut témoin d'un spectacle de cette nature, qu'il donna le jour de la naissance d'un de ses fils, dans un caravansérail voisin de la ville, où il faisait nourrir toutes sortes de bêtes. Ce bâtiment était accompagné d'un grand jardin fermé de murs, par-dessus lesquels il fut permis au peuple de se procurer la vue de cette lutte barbare.

«Premièrement, dit Mandelslo, on fit combattre un taureau sauvage contre un lion, ensuite un lion contre un tigre. Le lion n'eut pas plus tôt aperçu le tigre, qu'il alla droit à lui; et, le choquant de toutes ses forces, il le renversa; mais il parut comme étourdi du choc, et toute l'assemblée se figura que le tigre n'aurait pas de peine à le vaincre. Cependant il se remit aussitôt, et prit le tigre à la gorge avec tant de fureur; qu'on crut la victoire certaine. Le tigre ne laissa pas de se dégager, et le combat recommença plus furieusement encore, jusqu'à ce que la lassitude les séparât. Ils étaient tous deux fort blessés; mais leurs plaies n'étaient pas mortelles.

»Après cette ouverture, Allamerdy-Khan, gouverneur de Chisemer, s'avança vers le peuple, et déclara au nom de l'empereur que, si parmi ses sujets il se trouvait quelqu'un qui eût assez de coeur pour affronter une des bêtes, celui qui donnerait cette preuve de courage et d'adresse obtiendrait pour récompense la dignité de khan et les bonnes grâces de son maître. Trois Mogols s'étant offerts, Allamerdy-Khan ajouta que l'intention de sa majesté était que le combat se fît avec le cimeterre et la rondache seuls, et qu'il fallait même renoncer à la cotte de mailles, parce que l'empereur voulait que les avantages fussent égaux.

»On lâcha aussitôt un lion furieux, qui, voyant entrer son adversaire, courut droit à lui. Le Mogol se défendit vaillamment; mais enfin, ne pouvant plus soutenir le choc de l'animal, qui pesait principalement sur son bras gauche, pour lui arracher la rondache de la pate droite, tandis que de sa pate gauche il tâchait de se saisir du bras droit de son ennemi, dans la vue apparemment de lui sauter à la gorge, ce brave combattant, baissant un peu sa rondache, tira de la main gauche un poignard qu'il avait caché dans sa ceinture et l'enfonça si loin dans la gueule du lion, qu'il le força de lâcher prise. Alors, se hâtant de le poursuivre, il l'abattit d'un coup de cimeterre qu'il lui donna sur le mufle; et bientôt il acheva de le tuer et de le couper en pièces.

»La victoire fut aussitôt célébrée par de grandes acclamations du peuple; mais, le bruit ayant cessé, il reçut ordre de s'approcher de l'empereur, qui lui dit avec un sourire amer: «J'avoue que tu es un homme de courage, et que tu as vaillamment combattu; mais ne t'avais-je pas défendu de combattre avec avantage? et ne t'avais-je pas réglé les armes? Cependant tu as mis la ruse en oeuvre, et tu n'as pas combattu mon lion en homme d'honneur; tu l'as surpris avec des armes défendues, et tu l'as tué en assassin.» Là-dessus, il ordonna à deux de ses gardes de descendre dans le jardin et de lui fendre le ventre. Cette courte sentence fut exécutée sur-le-champ, et le corps fut mis sur un éléphant pour être promené par la ville, et pour servir d'exemple.

»Le second Mogol qui entra sur la scène, marcha fièrement vers le tigre qu'on avait lâché contre lui. Sa contenance aurait fait juger qu'il était sûr de la victoire; mais le tigre lui sauta si légèrement à la gorge, que, l'ayant tué tout d'un coup, il déchira son corps en pièces.

»Le troisième, loin de paraître effrayé du malheureux sort des deux autres, entra gaiement dans le jardin, et marcha droit au tigre. Ce furieux animal, encore échauffé du premier combat, se précipita au-devant de lui; mais il fut abattu d'un coup de sabre qui lui coupa les deux pates de devant; et, dans cet état, l'Indien n'eut pas de peine à le tuer.

»L'empereur fit demander aussitôt le nom d'un si brave homme: il se nommait _Gheily_. En même temps on vit arriver un gentilhomme qui lui présenta une veste de brocart, et qui lui dit: «Gheily, prends cette veste de mes mains comme une marque de l'estime de ton empereur, qui t'en fait assurer par ma bouche.» Gheily fit trois profondes révérences, porta la veste à ses yeux et à son estomac; et, la tenant en l'air, après avoir fait intérieurement une courte prière, il dit à voix haute: «Je prie Dieu qu'il rende la gloire de Schah-Djehan égale à celle de Tamerlan dont il est sorti; qu'il fasse prospérer ses armes; qu'il augmente ses richesses; qu'il le fasse vivre sept cents ans, et qu'il affermisse éternellement sa maison.» Deux eunuques vinrent le prendre à la vue du peuple, et le conduisirent jusqu'au trône, où deux khans le reçurent de leurs mains pour le présenter à l'empereur. Ce prince lui dit: «Il faut avouer, Gheily-Khan, que ton action est extrêmement glorieuse: je te donne la qualité de khan que tu posséderas à jamais. Je veux être ton ami, et tu seras mon serviteur.»

Mandelslo partit de Surate le 5 janvier, sur _la Marie_, vaisseau de la flotte anglaise, qui portait Méthold et quelques autres marchands de considération que leurs affaires appelaient à Visapour.

On entre dans cet état après avoir passé la rivière de Madre de Dios, qui sépare l'île de Goa du continent. Avant d'arriver à la capitale, on passe par deux autres villes, nommées Nouraspour et Sirrapour, qui lui servent comme de faubourgs, et dont la première était autrefois la résidence ordinaire des rois du Décan. Elle est tombée en ruine, et l'on achevait de la détruire pour employer les matériaux du palais et des hôtels aux nouveaux édifices de Visapour.

La capitale du Décan est une des plus grandes villes de l'Asie. On lui donne plus de cinq lieues de tour. Sa situation est dans la province de Concan, sur la rivière de Mandova, à quarante lieues de Daboul et soixante de Goa. Ses murailles sont d'une hauteur extraordinaire et de belles pierres de taille. Elles sont environnées d'un grand fossé et défendues par plusieurs batteries, où l'on compte plus de mille pièces de canon de toutes sortes de calibre, de fer et de fonte.