Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)

Part 16

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Un autre traître, nommé Scadet-Khan, voulut partager avec Nizam-oul-Moulk les faveurs de Nadir-Schah, et prit dans cette vue le parti d'enchérir sur la méchanceté. Il fit insinuer au roi que Nizam-oul-Moulk lui avait manqué de respect en lui offrant un présent si médiocre, qui ne répondait ni à l'opulence d'un empereur des Indes, ni à la grandeur d'un roi de Perse. Il lui promit le double, s'il voulait marcher jusqu'à Delhy, à condition néanmoins qu'il n'écoutât pas les conseils de Nizam-oul-Moulk qui le trompait, qu'il retînt l'empereur lorsqu'une fois il l'aurait près de lui, et qu'il se fît rendre compte du trésor. Cette proposition, qui flattait l'avidité de Nadir-Schah, fut si bien reçue, qu'elle lui fit prendre aussitôt la résolution de ne pas observer le traité.

Il ordonna un grand festin. L'empereur, étant arrivé avec Nizam-oul-Moulk, fut traité d'abord comme on était convenu. Après les premiers complimens, Nadir-Schah fit signe de servir, et pria Mohammed-Schah d'agréer quelques rafraîchissemens: son invitation fut acceptée. Pendant qu'ils étaient à table, Nadir-Schah prit occasion des circonstances pour tenir ce discours à l'empereur: «Est-il possible que vous ayez abandonné le soin de votre état au point de me laisser venir jusqu'ici? Quand vous apprîtes que j'étais parti de Kandahar dans le dessein d'entrer dans l'Inde, la prudence n'exigeait-elle pas que, quittant le séjour de votre capitale, vous marchassiez en personne jusqu'à Lahor, et que vous envoyassiez quelqu'un de vos généraux avec une armée jusqu'à Kaboul pour me disputer les passages? Mais ce qui m'étonne le plus, c'est de voir que vous ayez eu l'imprudence de vous engager dans une entrevue avec moi qui suis en guerre avec vous, et que vous ne sachiez pas que la plus grande faute d'un souverain est de se mettre à la discrétion de son ennemi. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, j'avais quelque mauvais dessein sur vous, comment pourriez-vous vous en défendre? Maintenant je connais assez vos sujets pour savoir que, grands et petits, ils sont tous des lâches, ou même des traîtres. Mon dessein n'est pas de vous enlever la couronne: je veux seulement voir votre capitale, m'y arrêter quelques jours, et retourner ensuite en Perse.» En achevant ces mots, il mit la main sur l'Alcoran, et fit serment de tenir sa parole.

Mohammed-Schah, qui ne s'attendait point à ce langage, parut l'écouter avec beaucoup d'étonnement; mais les dernières déclarations le jetèrent dans une consternation qui le fit croire près de s'évanouir. Il changea de couleur; sa langue devint immobile; son esprit se troubla. Cependant, après avoir un peu réfléchi sur le danger dans lequel il s'était jeté, il rompit le silence pour demander la liberté de retourner dans son camp. Nadir-Schah la lui refusa, et le mit sous la garde d'Abdoul-Baki-Khan, un de ses principaux officiers. Cette nouvelle répandit une affreuse consternation dans toute l'armée indienne. L'itimadoulet et tous les omhras passèrent la nuit dans une extrême inquiétude. Ils virent arriver le lendemain matin un officier persan avec un détachement, qui, après s'être emparé du trésor et des équipages de l'empereur, fit proclamer dans le camp que chacun pouvait se retirer librement avec ses équipages et tout ce qu'il pourrait emporter, sans craindre d'être arrêté ni de recevoir d'insulte. Un moment après, six cavaliers persans vinrent enlever l'itimadoulet. Ils le conduisirent au quartier de l'empereur, dans leur propre camp, et le laissèrent avec ce prince. Après la dispersion de l'armée, Nadir-Schah pouvait marcher droit à la capitale; mais, voulant persuader au peuple que sa marche était concertée avec Mohammed-Schah, il fit prendre les devans à Scadet-Khan pour disposer les esprits à l'exécution de ses desseins. Ce khan partit avec deux mille chevaux persans, commandés par un des fils de Nadir-Schah. Il commença par faire publier à Delhy une défense de s'opposer aux Persans. Ensuite, ayant fait appeler le gouverneur du fort, il lui communiqua des lettres munies du sceau de l'empereur, qui portaient ordre de faire préparer le quartier de Renchen-Abad pour Nadir-Schah, et d'évacuer le fort pour y loger le détachement qui l'avait suivi. Cet ordre parut étrange au gouverneur; mais il ne laissa pas de l'exécuter avec une aveugle soumission. Les deux mille Persans entrèrent dans le fort. Scadet-Khan prit le temps de la nuit pour s'y transporter. Il mit le sceau de l'empereur sur les coffres et aux portes des magasins; ensuite il dressa un état exact des omhras, des ministres, des autres officiers, et de tous les riches habitans de la ville, indiens ou mahométans. Cette liste devait d'abord apprendre à Nadir-Schah les noms de ceux dont il pouvait exiger de l'argent à son arrivée. Scadet-Khan, fit aussi marquer les palais qui devaient être évacués pour loger les officiers persans.

Cependant le vainqueur, maître de la caisse militaire, de l'artillerie et des munitions de guerre qui s'étaient trouvées dans le camp, envoya tout sous une bonne escorte à Kaboul, pour le faire transporter en Perse. Il partit ensuite de Kiernal dans l'ordre suivant: l'empereur, porté dans une litière, accompagné de Nizam-oul-Moulk, du visir, de Serboulend-Khan et d'autres omhras, marchait à la droite, suivi de quarante mille Persans. Une autre partie de l'armée persane était à la gauche, et Nadir-Schah faisait l'arrière-garde avec le reste de ses troupes. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent au jardin impérial de Chalamar, où ils passèrent la nuit. Le lendemain l'empereur fit son entrée dans Delhy. Lorsqu'il fut descendu au palais, il fit publier que Nadir-Schah devait arriver le jour suivant, avec ordre à tous les habitans de fermer leurs maisons, et défense de se tenir dans les rues, dans les marchés, ou sur les toits pour voir l'entrée du roi de Perse. Cet ordre fut exécuté si ponctuellement, que Nadir-Schah, étant entré le 9 en plein jour, ne vit pas un Indien dans son chemin. Il alla prendre son logement dans le quartier de Renchen-Abad, qu'on lui avait préparé. Scadet-Khan s'était empressé d'aller au-devant de lui jusqu'au jardin de Chalamar, et l'avait accompagné au palais où il était descendu. Il se flattait d'obtenir une audience particulière, et de lui donner des avis sur la conduite qu'il devait tenir dans la capitale. Le roi n'ayant paru faire aucune attention à ses avertissemens, il osa s'approcher pour se faire entendre; mais il fut reçu avec beaucoup de hauteur, et menacé même d'être puni, s'il n'apportait aussitôt le présent qu'il avait promis. Un traitement aussi dur lui fit reconnaître d'où partait le coup. Nizam-oul-Moulk, qui avait feint pendant quelques jours de l'associer à sa trahison, mais qui était trop habile pour vouloir partager avec lui la faveur du roi, avait déjà trouvé les moyens de le perdre en faisant soupçonner sa bonne foi. Le malheureux Scadet-Khan épuisa toutes ses ressources; et désespérant de l'emporter sur son rival, il prit du poison, dont on le trouva mort le lendemain.

Le même jour, un bruit répandu vers le soir persuada aux habitans de Delhy que Nadir-Schah était mort: ils prirent tumultueusement les armes, et leur haine les portant à faire main-basse sur tous les Persans qu'ils rencontraient dans les rues, on prétend que dans ce transport, qui dura toute la nuit, ils en firent périr plus de deux mille cinq cents. Quoique le roi en eût été d'abord informé, la crainte de quelque embuscade lui fit attendre le lendemain pour arrêter le désordre; mais au lever du soleil, s'étant transporté à la mosquée de Renchen-Abad, le spectacle d'un grand nombre de Persans dont il vit les corps étendus le mit en fureur; il ordonna un massacre général, avec permission de piller les maisons et les boutiques. À l'instant on vit ses soldats, répandus le sabre à la main dans les principaux quartiers de la ville, tuant tout ce qui se présentait devant eux, enfonçant les portes et se précipitant dans les maisons: hommes, femmes, enfans, tout fut massacré sans distinction. Les vieillards, les prêtres et les dévots, réfugiés dans les mosquées, furent cruellement égorgés en récitant l'Alcoran.

On ne fit grâce qu'aux plus belles filles, qui échappèrent à la mort pour assouvir la brutalité du soldat, sans aucun égard au rang, à la naissance, ni même à la qualité d'étrangère. Ces barbares, las enfin de répandre du sang, commencèrent le pillage; ils s'attachèrent particulièrement aux pierres précieuses, à l'or, à l'argent, et leur butin fut immense. Ils abandonnèrent le reste, et mettant le feu aux maisons, ils réduisirent en cendres plusieurs quartiers de la ville.

Quelques étrangers réfugiés dans la capitale s'attroupèrent pour la défense de leur vie. Les bijoutiers, les changeurs, les marchands d'étoffes se rassemblèrent près d'eux; l'intendant des meubles de la couronne se mit à leur tête, avec Djenan-Eddin, médecin de la cour; ils se battirent quelque temps en désespérés; mais, n'étant point accoutumés à manier les armes, ils n'eurent que la satisfaction de mourir le sabre à la main. Otter assure qu'il périt dans ce massacre plus de deux cent mille personnes. Un grand nombre de ceux qui échappèrent à ce carnage prirent heureusement la fuite.

Nizam-oul-Moulk et le grand-visir, pensant à sauver le reste de la ville, allèrent se jeter aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander grâce. Il donnait ordre en ce moment de porter le fer et le feu dans les autres quartiers. Les omhras furent mal reçus. Cependant, après avoir exhalé son courroux dans un torrent d'injures et de menaces, il se laissa toucher, et l'ordre fut donné aux officiers de rappeler les troupes. Les habitans reçurent celui de se renfermer dans leurs maisons, et la tranquillité fut aussitôt rétablie.

Le lendemain on obligea les soldats de rendre la liberté à toutes les femmes qu'ils avaient enlevées, et les habitans d'enterrer tous les cadavres, sous peine de mort. Ces malheureux demandaient le temps de séparer les corps des musulmans de ceux des Indiens idolâtres, pour rendre les derniers devoirs à chacun suivant leur religion; mais, dans la crainte que le moindre délai ne fît recommencer le massacre, ils firent à la hâte, les uns des fosses dans les marchés, où ils enterrèrent leurs amis pêle-mêle, les autres des bûchers, où ils les brûlèrent sans distinction. On n'eut pas le temps, jusqu'au départ des Persans, de penser à ceux qui avaient été tués dans des lieux fermés, et ce fut alors un spectacle horrible de voir tirer des maisons les cadavres à moitié pouris. Seid-Khan et Chehsourah-Khan, l'un parent du visir, l'autre de Karan-Khan, qui avait été tué à la bataille, furent accusés avec Reimany, chef des tchoupdars ou des huissiers de l'empereur, d'avoir tué dans le tumulte un grand nombre de personnes. Nadir-Schah leur fit ouvrir le ventre; l'ordre fut exécuté sous les yeux de Nizam-oul-Moulk et du visir, qui avaient employé inutilement tout leur crédit pour les sauver.

Nadir-Schah se fit apporter d'Audih le trésor de Scadet-Khan, qui montait à plus de dix laks de roupies. Mound-Khan fut envoyé au Bengale pour se saisir de la caisse des impôts. Nizam-oul-Moulk et le visir eurent ordre de remettre la caisse militaire, qui était d'un krore de roupies lorsqu'ils étaient sortis de la capitale pour marcher contre les Persans; ils furent sommés aussi de faire venir de leurs gouvernemens les fonds qu'ils y avaient en propre, et ceux qui appartenaient à l'empereur. Nizam-oul-Moulk eut l'adresse de se tirer de cet embarras: «Vous savez, seigneur, dit-il au roi, que je vous suis dévoué, et que je vous ai toujours parlé sincèrement, ainsi j'espère que vous serez disposé à me croire. Lorsque je suis parti du Dékan, j'y établis mon fils en qualité de lieutenant, et je remis entre ses mains tous les biens que je possédais. Tout le monde sait qu'il ne m'est plus soumis, et qu'il ne dépend pas de moi de le faire rentrer dans le devoir; vous êtes seul capable de le réduire, et de soumettre les radjas du Dékan, qui sont autant de rebelles. Outre les trésors que mon fils a rassemblés, vous pourrez lever de fortes contributions sur ces fiers radjas qui ne respectent plus aucune autorité.»

Nadir-Schah sentit toute l'adresse de cette réponse; mais comme Nizam-oul-Moulk lui était encore nécessaire, il prit le parti de dissimuler, et ne parla plus du trésor de Dékan. Le visir fut traité avec moins de ménagement; on le croyait très-riche. Le roi n'ayant pas réussi à l'intimider par des menaces, fit venir son secrétaire, qu'il accabla d'injures, en le pressant de représenter ses comptes; et, loin d'écouter ses raisons, il lui fit couper une oreille. Le visir fut exposé au soleil, ancien genre de supplice dans les pays chauds; cette violence lui fit offrir un krore de roupies, sans y comprendre quantité de pierres précieuses et plusieurs éléphans. Le secrétaire fut taxé à de grosses sommes, entre les mains de Serboulend-Khan, avec ordre d'employer les tourmens pour se faire payer; mais il se délivra de cette vexation par une mort violente.

Nadir-Schah, n'épargnant pas même les morts, mit garnison dans les palais de quantité d'omhras qui avaient perdu la vie au combat de Kiernal. Il tira de leurs héritiers un krore de roupies. Comme la ville ne cessait pas d'être investie, les habitans qui entreprenaient de se soustraire aux vexations par la fuite tombaient entre les mains des troupes persanes, et périssaient sans pitié. Bientôt on manqua de vivres, et la famine augmenta les maux publics. Plusieurs étrangers, préférant le danger d'être maltraités par les Persans au supplice de la faim, se jetèrent en corps aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander du pain. Il se laissa toucher par leurs prières, et leur permit d'aller chercher du blé pour leur subsistance du côté de Férid-Abad; mais, faute de voitures, ils étaient obligés de l'apporter sur leurs têtes.

Enfin Nadir-Schah se fit ouvrir le trésor impérial et le garde-meuble, auxquels on n'avait pas touché depuis plusieurs règnes. Il en tira des sommes inestimables en pierreries, en or, en argent, en riches étoffes, en meubles précieux, parmi lesquels il n'oublia pas le trône du paon, évalué à neuf krores; et toutes ces dépouilles furent envoyées à Kaboul sous de fidèles escortes. Alors, pour se délasser des fatigues de la guerre, il passa plusieurs jours en promenades et d'autres en festins, où toutes les délicatesses de l'Inde furent servies avec profusion. Les beaux édifices et les autres ouvrages de Delhy lui firent naître le dessein de les imiter en Perse. Il choisit, entre les artistes mogols, des architectes, des menuisiers, des peintres et des sculpteurs qu'il fit partir pour Kaboul avec le trésor. Ils devaient être employés à bâtir une ville et une forteresse d'après celle de Djehan-Abad. En effet, il marqua dans la suite un lieu près d'Hemedan pour l'emplacement de cette ville, qui devait porter le nom de Nadir-Abad. Les guerres continuelles qui l'occupèrent après son retour ne lui permirent pas d'exécuter ce projet: mais, pour laisser à la postérité un monument de sa conquête, il fit battre à Delhy de la monnaie d'or et d'argent avec laquelle il paya ses troupes.

Après avoir épuisé le trésor impérial et toutes les richesses des grands, Nadir-Schah fit demander à Mohammed-Schah une princesse de son sang, nommée _Kiambahche_, pour Nasroulha-Mirza son fils, et ce monarque n'osa la lui refuser. Le mariage se fit dans la forme des lois musulmanes; mais il ne fut point accompagné d'un festin ni d'aucune marque de joie. Sa politique ne se bornait point à l'honneur d'une simple alliance. Comme il prévoyait trop de difficulté dans la conquête d'un si vaste empire, et de l'impossibilité même à la conserver, il voulait s'assurer du moins d'une partie de l'Inde. Le lendemain de la cérémonie, il fit déclarer à l'empereur qu'il fallait céder aux nouveaux mariés la province de Kaboul avec tous les autres pays de l'Inde situés au-delà de la rivière d'Atock. La date de cet acte est du mois mouharrem, l'an de l'hégire 1152; ce qui revient au mois d'avril 1739. Le préambule de l'acte mérite attention par la singularité des motifs. «Le prince des princes, le roi des rois, l'ombre de Dieu sur la terre, le protecteur de l'Islam (c'est-à-dire de la vraie foi), le second Alexandre, le puissant Nadir-Schah, que Dieu fasse régner long-temps, ayant envoyé ci-devant des ambassadeurs près de moi, prosterné devant le trône de Dieu, j'avais donné ordre de terminer les affaires pour lesquelles ils étaient venus. Le même dépêcha depuis de Kandahar pour me faire souvenir de ses demandes: mais mes ministres l'amusèrent et tâchèrent d'éluder l'exécution de mes ordres. Cette mauvaise conduite de leur part a fait naître de l'inimitié entre nous. Elle a obligé Nadir-Schah d'entrer dans l'Inde avec une armée; mes généraux lui ont livré bataille auprès de Kiernal. Il a remporté la victoire: ce qui a donné occasion à des négociations qui ont été terminées par une entrevue que j'ai eue avec lui. Ce grand roi est ensuite venu avec moi jusqu'à Schah-Djehan-Abad. Je lui ai offert mes richesses, mes trésors et tout mon empire; mais il n'a pas voulu l'accepter en entier, et, se contentant d'une partie, il m'a laissé maître comme j'étais de la couronne et du trône. En considération de cette générosité, je lui ai cédé, etc.»

Mohammed, par cet écrit signé de sa main et scellé de son sceau, abandonna ses droits sur les plus belles provinces. Nadir-Schah ne songea plus alors qu'à grossir ses richesses par de nouvelles extorsions: il exigea des omhras et de tous les habitans de la ville des sommes proportionnées à leurs forces, sous le nom de présens. Quatre seigneurs mogols, chargés de l'exécution de cet ordre, firent un dénombrement exact de toutes les maisons de la ville, prirent les noms de ceux qui devaient payer, et les taxèrent ensemble à un krore, et cinquante laks de roupies; mais, lorsqu'ils présentèrent cette liste au roi, cette somme lui parut trop modique; et, devenant furieux, il demanda sur-le-champ les quatre krores que Scadet-Khan lui avait promis. Les commissaires, effrayés, divisèrent entre eux les différens quartiers de la ville, et levèrent cette somme avec tant de rigueur, qu'ils firent mourir dans les tourmens plusieurs personnes de la plus haute distinction. À force de violence, ils ramassèrent trois krores de roupies, dont ils déposèrent deux et demi dans le trésor de Nadir-Schah, et gardèrent le reste pour eux. Un dervis, touché de compassion pour les malheurs du peuple, présenta au terrible Nadir-Schah un écrit dans ces termes: «Si tu es dieu, agis en dieu. Si tu es un prophète, conduis-nous dans la voie du salut; si tu es roi, rends les peuples heureux, et ne les détruis pas.» Nadir-Schah répondit sans s'émouvoir: «Je ne suis pas dieu pour agir en dieu, ni prophète pour montrer le chemin du salut, ni roi pour rendre les peuples heureux. Je suis celui que Dieu envoie contre les nations sur lesquelles il veut faire tomber sa vengeance.»

Enfin, content de ses succès dans l'Inde, il se prépara sérieusement à retourner en Perse. Le 6 de mai, il assembla au palais tous les omhras, devant lesquels il déclara qu'il rétablissait l'empereur dans la possession libre de ses états. Ensuite, après avoir donné à ce monarque plusieurs avis sur la manière de gouverner, il s'adressa aux omhras du ton d'un maître irrité: «Je veux bien vous laisser la vie, leur dit-il, quelque indignes que vous en soyez; mais si j'apprends à l'avenir que vous fomentiez dans l'état l'esprit de faction et d'indépendance, quoique éloigné, je vous ferai sentir le poids de ma colère, et je vous ferai mourir tous sans miséricorde.»

Tels furent ses derniers adieux. Il partit le lendemain avec des richesses immenses en pierreries, en or, en argent, qu'on évalua pour son propre compte à soixante-dix krores de roupies, sans y comprendre le butin de ses officiers et de ses soldats, qu'on fait monter à dix krores. Otter évalue toutes ces sommes à dix-huit cent millions de nos livres, indépendamment de tous les effets qui avaient été transportés à Kaboul. L'armée persane marcha sans s'arrêter un seul jour jusqu'à Serhend. De là Nadir-Schah fit ordonner à Zekdjersa-Khan, gouverneur de la province de Lahor, de lui apporter un krore de roupies. Ce seigneur, à qui les vexations de la capitale avaient fait prévoir qu'il ne serait pas épargné, tenait de grosses sommes prêtes, et se mit aussitôt en chemin avec celle qu'on lui demandait. Sa diligence lui fit obtenir diverses faveurs et la liberté d'un grand nombre d'Indiens que le vainqueur enlevait avec les dépouilles de leur patrie. Mais il ne put la faire accorder à cinquante des plus habiles écrivains du divan, que Nadir-Schah faisait emmener dans le dessein de s'instruire à fond des affaires de l'Inde. Ces malheureux, n'envisageant qu'un triste esclavage, cherchèrent d'autres moyens pour s'en délivrer. Quelques-uns prirent la fuite; d'autres, que cette raison fit resserrer avec plus de rigueur, se donnèrent la mort ou se firent musulmans.

La difficulté pour les Persans était de se rapprocher de Kaboul; ils n'étaient plus maîtres ni de la capitale ni de la personne de l'empereur, dont la captivité avait tenu toutes les parties de l'empire dans la consternation et le respect. Ils avaient à passer le Tchenab, l'Indus ou le Sindh, et d'autres rivières, dans un temps où la crue extraordinaire des eaux ne leur permettait pas d'y jeter des ponts. On n'a pas douté que, si les Afghans, peuples qui habitent à l'occident de l'Indus, avaient exécuté la résolution qu'ils formèrent d'attaquer au passage une armée chargée de butin, Nadir-Schah n'eût été perdu sans ressource: mais son argent le tira de ce danger; dix laks de roupies qu'il distribua aux chefs de la ligue firent évanouir tous leurs projets; les eaux diminuèrent; on jeta un pont sur le fleuve, et l'armée passa sans obstacle. Alors il prit une résolution qu'Otter met au rang des plus grandes actions de sa vie, et qu'il ne put croire, dit-il, qu'après se l'être fait attester par plusieurs témoins dignes de foi: il fit publier parmi ses troupes un ordre de porter dans son trésor tout le butin qu'elles avaient fait dans l'Inde, sous prétexte de les soulager en se chargeant de ce qui pouvait les embarrasser dans leur marche. Elles obéirent; mais il poussa l'avidité plus loin: on lui avait appris que les officiers et les soldats avaient caché des pierreries; il les fit fouiller tour à tour en partant, et leur bagage fut visité avec la même rigueur. Mais, après s'être emparé de tout ce qu'on découvrit, il fit distribuer à chaque soldat cinq cents roupies, et quelque chose de plus aux officiers, pour les consoler de cette perte. Il doit paraître étonnant que toute l'armée ne se soit pas soulevée contre lui plutôt que de se laisser arracher le fruit d'une si pénible expédition. Otter observe que ce qui arrêta le soulèvement, fut l'adresse qu'il avait toujours de semer dans l'esprit de ses sujets, surtout de ceux qui composaient ses années, une défiance mutuelle qui les empêchait de se communiquer leurs desseins. Plusieurs à la vérité songèrent à déserter; mais la crainte d'être massacrés par les Indiens les retint, et le service n'en devint que plus exact.

D'autres Indiens voulurent disputer le passage aux Persans. Nadir-Schah, se lassant de partager ses richesses avec ses ennemis, se fit jour par la force des armes, et, les ayant obligés de prendre la fuite, il les fit poursuivre par divers détachemens qui pénétrèrent dans leurs habitations, où ils mirent tout à feu et à sang. Pendant le chemin qui lui restait jusqu'à Kaboul, il envoya plusieurs beaux chevaux de son écurie, avec d'autres présens, à Mohammed-Schah, et toute sa retraite eut l'air d'un nouveau triomphe. On apprit avec beaucoup de joie dans l'Inde qu'il avait repris la route du Kandahar, et l'inquiétude diminua par degrés jusqu'à l'heureuse nouvelle de son retour en Perse.

CHAPITRE X.

Voyage de Bernier à Cachemire.