Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6)
Part 10
On compte dans l'Indoustan quatre-vingt-quatre princes indiens qui conservent encore une espèce de souveraineté dans leur ancien pays, en payant un tribut au grand-mogol, et le servent dans sa milice. Ils sont distingués par le nom de _radjas_; et la plupart demeurent fidèles à l'idolâtrie, parce qu'ils sont persuadés que le lien d'une religion commune sert beaucoup à les soutenir dans la propriété de leurs petits états, qu'ils transmettent ainsi à leur postérité: mais c'est presque le seul avantage qu'ils aient sur les omhras mahométans, avec lesquels ils partagent d'ailleurs à la cour toutes les humiliations de la dépendance. Cependant on en distingue quelques-uns qui conservent encore une ombre de grandeur, dans la présence même du mogol. Le premier, qu'on a nommé dans diverses relations, prétend tirer son origine de l'ancien Porus, et se fait nommer le fils de celui qui se sauva du déluge, comme si c'était un titre de noblesse qui le distinguât des autres hommes. Ses états se nomment _Zédussié_; sa capitale est _Usepour_. Tous les princes de cette race prennent, de père en fils, le nom de _Rana_, qui signifie _homme de bonne mine_. On prétend qu'il peut mettre sur pied cinquante mille chevaux, et jusqu'à deux cent mille hommes d'infanterie. C'est le seul des princes indiens qui ait conservé le droit de marcher sous le parasol, honneur réservé au seul monarque de l'Indoustan.
Le radja de Rator égale celui de Zédussié en richesses et en puissance; il gouverne neuf provinces avec les droits de souveraineté. Son nom était _Djakons-Sing_, c'est-à-dire _le maître-lion_, lorsque Aureng-Zeb monta sur le trône. Comme il peut lever une aussi grosse armée que le rana, il jouit de la même considération à la cour. On raconte qu'un jour Schah-Djehan l'ayant menacé de rendre une visite à ses états, il lui répondit fièrement que le lendemain il lui donnerait un spectacle capable de le dégoûter de ce voyage. En effet, comme c'était son tour à monter la garde à la porte du palais, il rangea vingt mille hommes de sa cavalerie sur les bords du fleuve. Ensuite il alla prier l'empereur de jeter les yeux du haut du balcon sur la milice de ses états. Schah-Djehan vit avec surprise les armes brillantes et la contenance guerrière de cette troupe. «Seigneur, lui dit alors le radja, tu as vu sans frayeur, des fenêtres de ton palais, la bonne mine de mes soldats. Tu ne la verrais peut-être pas sans péril, si tu entreprenais de faire violence à leur liberté.» Ce discours fut applaudi, et Djakons-Sing reçut un présent.
Outre ces principaux radjas, on n'en compte pas moins de trente, dont les forces ne sont pas méprisables, et quatre particulièrement qui entretiennent à leur solde plus de vingt-cinq mille hommes de cavalerie. Dans les besoins de l'état, tous ces princes joignent leurs troupes à celles du mogol. Il les commande en personne; ils reçoivent pour leurs gens la même solde qu'on donne à ceux de l'empereur, et pour eux-mêmes des appointemens égaux à ceux du premier général mahométan.
Sans vouloir entrer dans les détails qui appartiennent à l'histoire, il suffira de rappeler ici que l'ancien empire des Tartares-Mogols, fondé par Tamerlan vers la fin du quatorzième siècle, fut partagé, au commencement du seizième, en deux branches principales: la race d'Ousbeck-Khan, un des descendans de Tamerlan, régna dans Samarkand sur les Tartares-Ousbecks; et Baber, autre prince de la même race, régna dans l'Indoustan: ce partage subsiste encore.
Le prodigieux nombre de troupes que les empereurs mogols ne cessent point d'entretenir à leur solde en font sans comparaison les plus redoutables souverains des Indes. On croit en Europe que leurs armées sont moins à craindre par la valeur que par la multitude des combattans; mais c'est moins le courage qui manque à cette milice que la science de la guerre et l'adresse à se servir des armes. Elle serait fort inférieure à la nôtre par la discipline et l'habileté; mais de ce côté même elle surpasse toutes les autres nations indiennes, et la plupart ne l'égalent point en bravoure. Sans remonter à ces conquérans tartares qui peuvent être regardés comme les ancêtres des mogols, il est certain que c'est par la valeur de leurs troupes qu'Akbar et Aureng-Zeb ont étendu si loin les limites de leur empire, et que le dernier a si long-temps rempli l'Orient de la terreur de son nom.
On peut rapporter à trois ordres toute la milice de ce grand empire: le premier est composé d'une armée toujours subsistante que le grand-mogol entretient dans sa capitale, et qui monte la garde chaque jour devant son palais; le second, des troupes qui sont répandues dans toutes les provinces; et le troisième, des troupes auxiliaires que ses radjas, vassaux de l'empereur, sont obligés de lui fournir.
L'armée, qui campe tous les jours aux portes du palais, dans quelque lieu que soit la cour, monte au moins à cinquante mille hommes de cavalerie, sans compter une prodigieuse multitude d'infanterie, dont Delhy et Agra, les deux principales résidences des grands-mogols, sont toujours remplies; aussi, lorsqu'ils se mettent en campagne, ces deux villes ne ressemblent plus qu'à deux camps déserts dont une grosse armée serait sortie. Tout suit la cour; et si l'on excepte le quartier des banians, ou des gros négocians, le reste a l'air d'une ville dépeuplée. Un nombre incroyable de vivandiers, portefaix, d'esclaves et de petits marchands, accompagnent les armées, pour leur rendre le même service que dans les villes; mais toute cette milice de garde n'est pas sur le même pied. Le plus considérable de tous les corps militaires est celui des quatre mille esclaves de l'empereur, qui est distingué par ce nom pour marquer son dévouement à sa personne. Leur chef, nommé _le deroga_, est un officier de considération auquel on confie souvent le commandement des armées. Tous les soldats qu'on admet dans une troupe si relevée sont marqués au front. C'est de là qu'on tire les mansebdards et d'autres officiers subalternes pour les faire monter par degrés jusqu'au rang d'omhras de guerre: titre qui répond assez à celui de nos lieutenans-généraux.
Les gardes de la masse d'or, de la masse d'argent et de la masse de fer, composent aussi trois différentes compagnies, dont les soldats sont marqués diversement au front. Leur paie est plus grosse et leur rang plus respecté, suivant le métal dont leurs masses sont revêtues. Tous ces corps sont remplis de soldats d'élite, que leur valeur a rendus dignes d'y être admis; il faut nécessairement avoir servi dans quelques-unes de ces troupes, et s'y être distingué, pour s'élever aux dignités de l'état. Dans les armées du mogol, la naissance ne donne point de rang; c'est le mérite qui règle les prééminences, et souvent le fils d'un omhra se voit confondu dans les derniers degrés de la milice: aussi ne reconnaît-on guère d'autre noblesse parmi les mahométans des Indes que celle de quelques descendans de Mahomet, qui sont respectés dans tous les lieux où l'on observe l'Alcoran.
En général, lorsque la cour réside dans la ville de Delhy ou dans celle d'Agra, l'empereur y entretient, même en temps de paix, près de deux cent mille hommes. Lorsqu'elle est absente d'Agra, on ne laisse pas d'y entretenir ordinairement une garnison de quinze mille hommes de cavalerie et de trente mille hommes d'infanterie; règle qu'il faut observer dans le dénombrement des troupes du mogol, où les gens de pied sont toujours au double des gens de cheval. Deux raisons obligent de tenir toujours dans Agra une petite armée sur pied: la première, c'est qu'en tout temps on y conserve le trésor de l'empire; la seconde, qu'on y est presque toujours en guerre avec les paysans du district, gens intraitables et belliqueux, qui n'ont jamais été bien soumis depuis la conquête de l'Indoustan.
Si ce grand nombre de soldats et d'officiers qui ne vivent que de la solde du prince est capable d'assurer la tranquillité de l'état, il sert aussi quelquefois à la détruire. Tant que le souverain conserve assez d'autorité sur les vice-rois et sur les troupes pour n'avoir rien à redouter de leur fidélité, les soulèvemens sont impossibles; mais, aussitôt que les princes du sang se révoltent contre la cour, ils trouvent souvent dans les troupes de leur souverain de puissans secours pour lui faire la guerre. Aureng-Zeb s'éleva ainsi sur le trône; et l'adresse avec laquelle il ménagea l'affection des gouverneurs de provinces fit tourner en sa faveur toutes les forces que Schah-Djehan son père entretenait pour sa défense.
Des armées si formidables, répandues dans toutes les parties de l'empire, procurent ordinairement de la sûreté aux frontières, et de la tranquillité au centre de l'état; il n'y a point de petite bourgade qui n'ait au moins deux cavaliers et quatre fantassins: ce sont les espions de la cour qui sont obligés de rendre compte de tout ce qui arrive sous leurs yeux, et qui donnent occasion, par leurs rapports, à la plupart des ordres qui passent dans les provinces.
Les armes offensives des cavaliers mogols sont l'arc, le carquois, chargé de quarante ou cinquante flèches, le javelot ou la zagaie, qu'ils lancent avec beaucoup d'adresse, le cimeterre d'un côté et le poignard de l'autre; pour armes défensives, ils ont l'écu, espèce de petit bouclier qu'ils portent toujours pendu au cou; mais ils n'ont pas d'armes à feu.
L'infanterie se sert du mousquet avec assez d'adresse; ceux qui n'ont pas de mousquet portent, avec l'arc et la flèche, une pique de dix ou douze pieds, qu'ils emploient au commencement du combat en la lançant contre l'ennemi. D'autres sont armés de cottes de mailles qui leur vont jusqu'aux genoux; mais il s'en trouve fort peu qui se servent de casques, parce que rien ne serait plus incommode dans les grandes chaleurs du pays. D'ailleurs les Mogols n'ont pas d'ordre militaire; ils ne connaissent point les distinctions d'avant-garde, de corps de bataille, ni d'arrière-garde; ils n'ont ni front ni file, et leurs combats se font avec beaucoup de confusion. Comme ils n'ont point d'arsenaux, chaque chef de troupe est obligé de fournir des armes à ses soldats: de là vient le mélange de leurs armes, qui souvent ne sont pas les mêmes dans chaque corps: c'est un désordre qu'Aureng-Zeb avait entrepris de réformer. Mais l'arsenal particulier de l'empereur est d'une magnificence éclatante; ses javelines, ses carquois, et surtout ses sabres, y sont rangés dans le plus bel ordre; tout y brille de pierres précieuses. Il prend plaisir à donner lui-même des noms à ses armes: un de ses cimeterres s'appele _alom-guir_, c'est-à-dire _le conquérant de la terre_; un autre, _faté-alom_, qui signifie _le vainqueur du monde_. Tous les vendredis au matin, le grand-mogol fait sa prière dans son arsenal pour demander à Dieu qu'avec ses sabres il puisse remporter des victoires et faire respecter le nom de l'Éternel à ses ennemis. On pourrait demander comment se nommaient tous ces cimeterres lorsque, par la suite, Nadir-Schah tenait l'empereur captif dans son palais de Delhy.
Les écuries du grand-mogol répondent au nombre de ses soldats. Elles sont peuplées d'une multitude prodigieuse de chevaux et d'éléphans. Le nombre de ses chevaux est d'environ douze mille, dont on ne choisit à la vérité que vingt ou trente pour le service de sa personne; le reste est pour la pompe ou destiné à faire des présens. C'est l'usage des grands-mogols de donner un habit et un cheval à tous ceux dont ils ont reçu le plus léger service. On fait venir tous ces chevaux de Perse, d'Arabie, et surtout de la Tartarie. Ceux qu'on élève aux Indes sont rétifs, ombrageux, mous, et sans vigueur. Il en vient tous les ans plus de cent mille de Bockara et de Kaboul; profit considérable pour les douanes de l'empire, qui font payer vingt-cinq pour cent de leur valeur. Les meilleurs sont séparés pour le service du prince, et le reste se vend à ceux qui, par leur emploi, sont obligés de monter la cavalerie. On a fait remarquer dans plusieurs relations que leur nourriture aux Indes n'est pas semblable à celle qu'on leur donne en Europe, parce que dans un pays si chaud, on ne recueille guère de fourrage que sur le bord des rivières. On y supplée par des pâtes assaisonnées.
Les éléphans sont tout à la fois une des forces de l'empereur mogol, et l'un des principaux ornemens de son palais. Il en nourrit jusqu'à cinq cents, pour lui servir de monture, sous de grands portiques bâtis exprès. Il leur donne lui-même des noms pleins de majesté, qui conviennent aux propriétés naturelles de ces grands animaux. Leurs harnais sont d'une magnificence qui étonne. Celui que monte l'empereur a sur le dos un trône éclatant d'or et de pierres précieuses. Les autres sont couverts de plaques d'or et d'argent, de housses en broderies d'or, de campanes et de franges d'or. L'éléphant du trône, qui porte le nom d'_Aureng-gas_, c'est-à-dire capitaine des éléphans, a toujours un train nombreux à sa suite. Il ne marche jamais sans être précédé de timbales, de trompettes et de bannières. Il a triple paie pour sa dépense. La cour entretient d'ailleurs dix hommes pour le service de chaque éléphant: deux qui ont soin de l'exercer, de le conduire et de le gouverner; deux qui lui attachent ses chaînes; deux qui lui fournissent son vin et l'eau qu'on lui fait boire; deux qui portent la lance devant lui, et qui font écarter le peuple; deux qui allument des feux d'artifice devant ses yeux pour l'accoutumer à cette vue; un pour lui ôter sa litière et lui en fournir de nouvelle; un autre enfin pour chasser les mouches qui l'importunent, et pour le rafraîchir, en lui versant par intervalles de l'eau sur le corps. Ces éléphans du palais sont également dressés pour la chasse et pour le combat. On les accoutume au carnage en leur faisant attaquer des lions et des tigres.
L'artillerie de l'empereur est nombreuse, et la plupart des pièces de canon qu'il emploie dans ses armées sont plus anciennes qu'il ne s'en trouve en Europe. On ne saurait douter que le canon et la poudre ne fussent connus aux Indes long-temps avant la conquête de Tamerlan. C'est une tradition du pays, que les Chinois avaient fondu de l'artillerie à Delhy, dans le temps qu'ils en étaient les maîtres. Chaque pièce est distinguée par son nom. Sous les empereurs qui ont précédé Aureng-Zeb, presque tous les canonniers de l'empire étaient européens; mais le zèle de la religion porta ce prince à n'admettre que des mahométans à son service. On ne voit plus guère à cette cour d'autres Franguis que des médecins et des orfévres. On n'y a que trop appris à se passer de nos canonniers et de presque tous nos artistes.
Une cour si puissante et si magnifique ne peut fournir à ses dépenses que par des revenus proportionnés. Mais quelque idée qu'on ait pu prendre de son opulence par le dénombrement de tant de royaumes, dont les terres appartiennent toutes au souverain, ce n'est pas le produit des terres qui fait la principale richesse du grand-mogol. On voit aux Indes de grands pays peu propres à la culture, et d'autres dont le fonds serait fertile, mais qui demeure négligé par les habitans. On ne s'applique point dans l'Indoustan à faire valoir son propre domaine; c'est un mal qui suit naturellement du despotisme que les mogols ont établi dans leurs conquêtes. L'empereur Akbar, pour y remédier et mettre quelque réformation dans ses finances, cessa de payer en argent les vice-rois et les gouverneurs. Il leur abandonna quelques terres de leurs départemens pour les faire cultiver en leur propre nom. Il exigea d'eux, pour les autres terres de leur district, une somme plus ou moins forte, suivant que leurs provinces étaient plus ou moins fertiles. Ces gouverneurs, qui ne sont proprement que les fermiers de l'empire, afferment à leur tour ces mêmes terres à des officiers subalternes. La difficulté consiste à trouver dans les campagnes des laboureurs qui veuillent se charger du travail de la culture, toujours sans profit, et seulement pour la nourriture. C'est par la violence qu'on assujettit les paysans à l'ouvrage. De là leurs révoltes et leur fuite dans les terres des radjas indiens, qui les traitent avec un peu plus d'humanité. Ces rigoureuses méthodes servent à dépeupler insensiblement les terres du Mogol, et les font demeurer en friche.
Mais l'or et l'argent que le commerce apporte dans l'empire suppléent au défaut de la culture, et multiplient sans cesse les trésors du souverain. S'il en faut croire Bernier, qu'on ne croit pas livré à l'exagération comme la plupart des voyageurs, l'Indoustan est comme l'abîme de tous les trésors qu'on transporte de l'Amérique dans le reste du monde. Tout l'argent du Mexique, dit-il, et tout l'or du Pérou, après avoir circulé quelque temps dans l'Europe et dans l'Asie, aboutit enfin à l'empire du Mogol pour n'en plus sortir. On sait, continue-t-il, qu'une partie de ces trésors se transporte en Turquie pour payer les marchandises qu'on en tire; de la Turquie ils passent dans la Perse, par Smyrne, pour le paiement des soies qu'on y va prendre; de la Perse ils entrent dans l'Indoustan, par le commerce de Moka, de Babel-Mandel, de Bassora et de Bender-Abassi; d'ailleurs il en vient immédiatement d'Europe aux Indes par les vaisseaux des compagnies de commerce. Presque tout l'argent que les Hollandais tirent du Japon s'arrête sur les terres du Mogol; on trouve son compte à laisser son argent dans ce pays, pour en rapporter des marchandises. Il est vrai que l'Indoustan tire quelque chose de l'Europe et des autres régions de l'Asie; on y transporte du cuivre qui vient du Japon, du plomb et des draps d'Angleterre; de la cannelle, de la muscade et des éléphans de l'île de Ceylan; des chevaux d'Arabie, de Perse et de Tartarie, etc. Mais la plupart des marchands paient en marchandises, dont ils chargent aux Indes les vaisseaux sur lesquels ils ont apporté leurs effets; ainsi la plus grande partie de l'or et de l'argent du monde trouve mille voies pour entrer dans l'Indoustan, et n'en a presque point pour en sortir.
Bernier ajoute une réflexion singulière. Malgré cette quantité presque infinie d'or et d'argent qui entre dans l'empire mogol, et qui n'en sort point, il est surprenant, dit-il, de n'y en pas trouver plus qu'ailleurs dans les mains des particuliers; on ne peut disconvenir que les toiles et les brocarts d'or et d'argent qui s'y fabriquent sans cesse, les ouvrages d'orfévrerie, et surtout les dorures, n'y consomment une assez grande partie de ces espèces; mais cette raison ne suffit pas seule. Il est vrai encore que les Indiens ont des opinions superstitieuses qui les portent à déposer leur argent dans la terre, et à faire disparaître les trésors qu'ils ont amassés. Une partie des plus précieux métaux retourne ainsi; dans l'Indoustan, au sein de la terre dont on les avait tirés dans l'Amérique; mais ce qui paraît contribuer le plus à la diminution des espèces dans l'empire mogol, c'est la conduite ordinaire de la cour. Les empereurs amassent de grands trésors, et quoiqu'on n'ait accusé que Schah-Djehan d'une avarice outrée, ils aiment tous à renfermer dans des caves souterraines une abondance d'or et d'argent qu'ils croient pernicieuse entre les mains du public, lorsqu'elle y est excessive. C'est donc dans les trésors du souverain que tout ce qui se transporte d'argent aux Indes par la voie du commerce va fondre, comme à son dernier terme. Ce qu'il en reste après avoir acquitté tous les frais de l'empire n'en sort guère que dans les plus pressans besoins de l'état; et l'on doit conclure que Nadir-Schah n'avait pas réduit le grand-mogol à la pauvreté, lorsque, suivant le récit d'Otter, il eut enlevé plus de dix-sept cents millions à ses états.
Ce voyageur, homme très-éclairé, donne une liste des revenus de ce monarque tels qu'ils étaient en 1697, tirée des archives de l'empire: elle est trop curieuse pour être supprimée; mais il faut se souvenir qu'un krore vaut cent laks, un lak cent mille roupies, et la roupie, suivant l'évaluation d'Otter, environ quarante-cinq sous de France. Il faut remarquer aussi que tous les royaumes dont l'empire est composé se divisent en sarkars, qui signifie provinces, et que les sarkars se subdivisent en parganas, c'est-à-dire en gouvernemens particuliers.
Le royaume de Delhy a dans son gouvernement général huit sarkars et deux cent vingt parganas, qui rendent un krore vingt-cinq laks et cinquante mille roupies.
Le royaume d'Agra compte dans son enceinte quatorze sarkars et deux cent soixante-dix-huit parganas; ils rendent deux krores vingt-deux laks et trois mille cinq cent cinquante roupies.
Le royaume de Lahor a cinq sarkars et trois cent quatorze parganas, qui rendent deux krores trente-trois laks et cinq mille roupies.
Le royaume d'Asmire, dans ses sarkars et ses parganas, paie deux krores trente-trois laks et cinq mille roupies.
Guzarate, divisé en neuf sarkars et dix-neuf parganas, donne deux krores trente-trois laks et quatre-vingt-quinze mille roupies.
Malvay, qui contient onze sarkars et deux cent cinquante petits parganas, ne rend que quatre-vingt-dix-neuf laks six mille deux cent cinquante roupies.
Béar compte huit sarkars et deux cent quarante-cinq petits parganas, dont l'empereur tire un krore vingt-un laks et cinquante mille roupies.
Moultan, qui se divise en quatorze sarkars et quatre-vingt-seize parganas, ne donne à l'empereur que cinquante laks et vingt-cinq mille roupies.
Kaboul, divisé en trente-cinq parganas, rend trente-deux laks et sept mille deux cent cinquante roupies.
Tata paie soixante laks et deux mille roupies. Tata donne seulement vingt-quatre laks.
Urécha, quoiqu'on y compte onze sarkars, et un assez grand nombre de parganas, ne paie que cinquante-sept laks et sept mille cinq cents roupies.
Illavas donne soixante-dix-sept laks et trente-huit mille roupies.
Cachemire, avec ses quarante-six parganas, ne rend que trente-six laks et cinq mille roupies.
Le Décan, que l'on divise en huit sarkars et soixante-dix-neuf parganas, paie un krore soixante-deux laks et quatre-vingt mille sept cent cinquante roupies.
Brar compte dix sarkars et cent quatre-vingt-onze petits parganas, qui rendent un krore cinquante-huit laks et sept mille cinq cents roupies.
Candesch rend au mogol un krore, onze laks et cinq mille roupies.
Nandé ne paie que soixante-douze laks.
Baglana, divisé en quarante-trois parganas, donne soixante-huit laks et quatre-vingt-cinq mille roupies.
Le Bengale rend quatre krores. Ugen, deux krores. Raghi-Mehal, un krore et cinquante mille roupies.
Le Visapour paie à titre de tribut, avec une partie de la province de Carnate, cinq krores.
Golconde et l'autre partie de Carnate paient aussi cinq krores au même titre.
Total. Trois cent quatre-vingt-sept millions cent quatre-vingt-quatorze mille roupies.