Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Part 9

Chapter 93,636 wordsPublic domain

»Nous nous aperçûmes effectivement que cette aventure nous attirait plus de considération des Chinois, qui ne pensaient plus qu'à profiter de l'occasion pour réparer leur vaisseau et pour se défaire avantageusement de leurs marchandises. Ils nous prièrent d'entretenir le nautaquin dans l'opinion qu'il avait de nous. Leurs bienfaits devaient répondre à nos services. Nous descendîmes avec le nécoda et douze de ses gens. L'accueil que nous reçûmes augmenta beaucoup leurs espérances. Tandis que les principaux marchands du pays traitaient avec eux pour leurs marchandises, le nautaquin nous prit dans sa maison, et recommença fort curieusement à nous interroger sur tout ce que nous avions observé dans nos voyages. Nous nous étions préparés à satisfaire son goût, suivant le tour de ses demandes, plutôt qu'à nous assujettir fidèlement à la vérité. Ainsi, lorsqu'il voulut savoir s'il était vrai, comme il l'avait appris des Chinois et des Lequiens, que le Portugal était plus riche et plus grand que l'empire de la Chine, nous lui accordâmes cette supposition. Lorsqu'il nous demanda si le roi de Portugal avait conquis la plus grande partie du monde, comme on l'avait assuré, nous le confirmâmes dans une idée si glorieuse pour notre nation. Il nous dit aussi que le roi notre maître avait la réputation d'être si riche en or, qu'on lui attribuait deux mille maisons qui en étaient remplies jusqu'au toit. À cette folle imagination, nous répondîmes que nous ne savions pas exactement le nombre des maisons, parce que le royaume de Portugal était si grand, si riche et si peuplé, que le dénombrement de ses trésors et de ses habitans était impossible. Après deux heures d'un entretien de cette nature, le nautaquin se tourna vers ses gens, et leur dit avec admiration: «Assurément aucun des rois que nous connaissons sur la terre ne doit s'estimer heureux, s'il n'est vassal d'un aussi grand monarque que l'empereur du Portugal.» Ensuite, ayant laissé au nécoda la liberté de retourner à bord, il nous pressa de passer quelque temps dans son île. Nous y consentîmes avec la participation des Chinois. L'ordre fut donné pour nous préparer un logement commode, et nous fûmes logés pendant plusieurs jours chez un riche marchand qui n'épargna rien pour seconder les intentions de son prince.

»Le nécoda, n'ayant pas fait difficulté de débarquer toutes ses marchandises, profita fort heureusement, de notre faveur. Il nous avoua que, dans l'espace de peu de jours, un fonds d'environ deux mille cinq cents taëls en divers effets qui lui restaient de sa fortune lui en avait valu trente mille, et que toutes ses pertes étaient réparées. Comme nous étions sans marchandises, et par conséquent sans occupation, notre ressource, dans le temps que la curiosité du nautaquin nous laissait libres, était la chasse ou la pêche. Diégo-Zeimoto, l'un de mes deux compagnons, était le seul des trois qui fût armé d'une arquebuse. Il s'était attaché à la conserver soigneusement dans nos malheurs, parce qu'il s'en servait avec beaucoup d'adresse. Pendant les premiers jours on y avait fait d'autant moins d'attention, qu'il en avait fait peu d'usage, ou qu'il s'écartait pour la chasse; et, ne nous figurant pas que cette arme fût encore inconnue au Japon, il ne nous était pas tombé dans l'esprit qu'elle pût nous faire un nouveau mérite aux yeux des insulaires. Cependant, un jour que Zeimoto s'arrêta dans un marais voisin de la ville, où il avait remarqué un grand nombre d'oiseaux de mer, et où il avait tué plusieurs canards, quelques habitans, qui ne connaissaient pas cette manière de tirer, en eurent tant d'étonnement, que leur admiration alla bientôt jusqu'au nautaquin. Il s'occupait alors à faire exercer quelques chevaux. Son impatience le fit courir aussitôt vers le marais, d'où il vit revenir Zeimoto, son arquebuse sur l'épaule, accompagné de deux Chinois qui portaient leur charge de gibier. Il avait eu peine à comprendre les merveilles qu'on lui avait annoncées, et la vue d'une sorte de bâton qu'il voyait porter au Portugais ne suffisait pas pour l'en éclaircir. Lorsque Zeimoto eut tiré devant lui deux ou trois coups, qui firent tomber autant d'oiseaux, il parut d'abord effrayé, et dans sa première surprise il attribua ce prodige à quelque pouvoir surnaturel. Mais, après avoir entendu que c'était un art de l'Europe, qui dépendait du secret de la poudre, il tomba dans un excès de joie et d'admiration qui ne peut être représenté que par ses effets. Il embrassa Zeimoto avec transport; il le fit monter en croupe derrière lui; et, retournant à la ville dans cet état, il se fit précéder de quatre huissiers qui portaient des bâtons ferrés par le bout, et qui criaient par son ordre au peuple, dont la foule était infinie: «On fait savoir que le nautaquin, prince de cette île et seigneur de nos têtes, vous commande à tous d'honorer ce Chinchi-Cogis du bout du monde, parce que, dès aujourd'hui et pour l'avenir, il le fait son parent comme les jacarous qui sont assis près de sa personne, et quiconque refusera d'obéir à cet ordre sera condamné à perdre la tête.»

»Je demeurai assez loin derrière avec Christophe Borralho, qui était le troisième Portugais, tous deux dans la surprise d'un événement si singulier. Le nautaquin, étant arrivé au palais, prit Zeimoto par la main, le conduisit dans sa chambre, le fit asseoir à sa table; et pour le combler d'honneur, il ordonna que la nuit suivante on le fît coucher dans un appartement voisin du sien. Nous participâmes à cette faveur par les caresses et les bienfaits que nous reçûmes aussi du prince et des habitans.

»Zeimoto crut ne pouvoir mieux s'acquitter d'une partie de ces distinctions qu'en faisant présent de son arquebuse au nautaquin. Il choisit pour ce témoignage de reconnaissance un jour qu'il revenait de la chasse; après avoir tué quantité de colombes et de tourterelles, il lui offrit cet instrument qui lui donnait cet empire sur leur vie. Le prince lui fit compter sur-le-champ mille taëls; mais il le pria de lui apprendre à faire de la poudre, sans quoi l'arquebuse n'était qu'une pièce de fer inutile.

»Nous avions déjà passé vingt-trois jours dans l'île de Tanixuma, lorsqu'on avertit le nautaquin de l'arrivée d'un vaisseau du roi de Bungo, qui apportait avec plusieurs marchands un vieillard respectable auquel il se hâta de donner audience. Nous étions présens à cette cérémonie. Le vieillard, s'étant mis à genoux devant lui, avec quelques discours que nous ne pûmes entendre, lui offrit une lettre et un coutelas garni d'or. La lecture de cette lettre parut causer quelque embarras au nautaquin. Après avoir congédié celui qui l'avait apportée, il nous fit approcher de lui: «Mes bons amis, nous dit-il par la bouche de son interprète, je vous prie d'écouter le contenu de cette lettre que je reçois du roi de Bungo, mon seigneur et mon oncle. Je vous expliquerai ensuite ce que je désire de vous.» L'interprète nous fit entendre qu'Orgendono, roi de Bungo et de Facata, marquait à Hiascaran Goxo, nautaquin de Tanixuma, son gendre et son neveu, qu'ayant appris depuis peu de jours qu'il avait dans son île trois Chinchi-Cogis venus du bout du monde, gens de mérite et d'honneur, qui lui avaient parlé d'un autre monde plus grand que celui qu'on connaissait au Japon, et peuplé d'une race d'hommes dont ils lui avaient raconté des choses incroyables, il le priait très-instamment de lui envoyer un de ces trois étrangers pour le consoler dans les douleurs d'une longue maladie. Il ajoutait que, si notre inclination ne nous portait point à ce voyage, il s'engageait à nous renvoyer avec sûreté lorsque nous commencerions à nous ennuyer dans sa cour.

»Le nautaquin nous dit après cette explication que le roi de Bungo était non-seulement son oncle maternel, mais son père même, parce qu'il l'était de sa femme; et que, dans la passion qu'il avait de l'obliger, il conjurait l'un de nous d'entreprendre un voyage court et peu pénible; mais qu'il ne souhaitait pas que ce fût Zeimoto, qu'il avait adopté pour son parent, et dont l'éloignement le chagrinerait beaucoup avant qu'il eût appris de lui à tirer de l'arquebuse. Une invitation si douce et si polie nous pénétra de reconnaissance, Borralho et moi. Nous lui abandonnâmes le choix de celui des deux qu'il jugeait le plus convenable à ses vues. Il ne se détermina pas tout d'un coup; mais, après quelques momens de réflexion, il me nomma comme le plus gai, et par conséquent le plus propre au commerce des Japonais, qui ont naturellement l'humeur vive. «Borralho, nous dit-il avec la même civilité, plus sérieux et plus porté par la nature aux affaires graves, entretiendrait la mélancolie du malade au lieu de la dissiper.» J'arrivai à Bungo.

«Nous trouvâmes le roi au lit. Il me dit d'un air et d'un ton fort doux: «Ton arrivée ne m'est pas moins agréable que la pluie qui tombe du ciel n'est utile à nos campagnes semées de riz.» On m'expliqua ces termes; et leur nouveauté m'ayant causé de l'embarras, je demeurai quelques momens sans réponse. Le roi, regardant les seigneurs qui étaient autour de lui, leur dit «qu'il me croyait effrayé par la vue de sa cour; que je n'étais pas accoutumé à ce spectacle, et qu'il me fallait laisser le temps de m'apprivoiser.» Un excellent interprète que j'avais reçu du nautaquin me fit comprendre aussitôt le jugement qu'on portait de moi. Je rappelai toutes les forces de mon esprit pour citer un tas de figures asiatiques et de comparaisons où tous les animaux faisaient leur rôle, depuis l'éléphant jusqu'à la fourmi. Peut-être mon interprète y joignit-il ses propres idées: mais tous les courtisans marquèrent tant d'admiration pour cette ridicule harangue, que, battant des mains à la vue du roi, ils dirent à ce prince «qu'on n'avait jamais parlé avec une éloquence plus noble; qu'il n'y avait pas d'apparence que je fusse un marchand dont les notions se renfermaient dans les affaires du commerce, mais plutôt un bonze qui administrait les sacrifices au peuple, ou du moins quelque grand capitaine qui avait couru long-temps les mers.» Le roi parut si satisfait, qu'en imposant silence à tout le monde, et déclarant qu'il voulait être seul à m'interroger, il assura qu'il ne sentait plus aucune douleur. Le reine et les princesses ses filles, qui étaient assises près du lit royal, se mirent à genoux pour exprimer leur satisfaction. Elles remercièrent le ciel, en levant les mains et les yeux, des grâces qu'il accordait au royaume de Bungo.

«Alors le roi, m'ayant fait approcher plus près de sa tête, me pria de ne pas m'ennuyer de cette situation, parce qu'il souhaitait de me voir et de me parler souvent. Il me demanda si dans mon pays ou dans mes voyages je n'avais pas appris quelque remède pour sa maladie, surtout pour un fâcheux dégoût qui ne lui avait pas permis de manger depuis deux mois. Je me souvins que, dans la jonque d'où j'étais arrivé à Tanixuma, j'avais vu guérir diverses maladies par l'infusion d'un bois de la Chine, dont j'avais admiré la vertu. Ce secours que je lui proposai, et qu'il envoya demander sur-le-champ au nautaquin, répondit si parfaitement à mes espérances, que dans l'espace de trente jours il fut guéri de tous ses maux, dont le principal était une espèce de paralysie qui lui ôtait depuis deux ans le mouvement des bras. Après un service de cette importance, je me vis presqu'au même degré de faveur dans cette cour que Zeimoto à celle du nautaquin. Mon seul embarras était de répondre à mille questions bizarres qu'on me proposait continuellement; mais j'étais soulagé par la facilité avec laquelle on se contentait de mes plus frivoles explications. J'employais le reste du temps à m'instruire des usages du pays, à visiter les édifices ou à me donner le spectacle des fêtes et des amusemens. Le nautaquin ayant envoyé au roi quelques arquebuses de la fabrique de son île, l'impatience que tout le le monde eut bientôt d'apprendre à en tirer augmenta beaucoup mon crédit. Sans avoir l'habileté de Zeimoto, je m'attirai de l'admiration en tuant quelques petits oiseaux, et je fis valoir particulièrement mes connaissances pour la composition de la poudre. Les premiers seigneurs de la cour prenaient des leçons de moi: j'exagérais la nécessité de mon secours, et je n'accordais de la poudre aux plus empressés qu'avec beaucoup de ménagement. Mais cette conduite, quoique aussi sage en elle-même qu'utile au soutien de ma fortune, pensa devenir l'occasion de ma ruine.

«Un des fils du roi nommé Arichaudono, âgé de seize à dix-sept ans, m'ayant prié de lui apprendre à tirer, je différais de jour en jour à le satisfaire, dans la seule vue de lui faire attacher plus de prix à mes services. Cependant le roi son père, à qui il fit quelques plaintes de ce délai, me demanda plus de complaisance pour un fils qu'il aimait fort tendrement. Mes premières leçons ne furent remises qu'à l'après-midi du même jour; mais le jeune prince, ayant accompagné la reine sa mère dans un pèlerinage qu'elle fit pour la santé du roi, ne put venir chez moi que le lendemain. Il avait à sa suite deux jeunes seigneurs du même âge. Je m'étais endormi sur ma natte près des arquebuses et de la poudre. Comme il m'avait vu tirer plusieurs fois, il se fit un plaisir de me surprendre; et se hâtant de charger une arquebuse sans savoir quelle quantité de poudre il y fallait mettre, il eut l'imprudence de remplir le canon jusqu'à la moitié de sa hauteur. Il voulut tirer contre un oranger. Un des deux jeunes seigneurs alluma la mèche. Le coup partit, et m'éveilla: mais l'arquebuse ayant crevé par trois endroits, le malheureux prince fut blessé de deux éclats de fer, dont l'un lui emporta une partie du pouce. Je sortis à l'instant. Il était tombé sans connaissance. Les deux seigneurs prirent la fuite vers le palais en criant que l'arquebuse de l'étranger avait tué le prince.

«Cette affreuse nouvelle répandit une si vive alarme dans toute la ville, que la plupart des habitans se précipitèrent avec de grands cris vers ma maison; le roi même s'y fit apporter dans une espèce de fauteuil sur les épaules de quatre hommes; et la reine le suivit à pied, se soutenant sur les bras de deux femmes, et suivie des deux princesses ses filles, qui marchaient tout échevelées, avec un grand nombre d'autres dames. Dans mon premier saisissement, j'avais pris le prince entre mes bras, et je l'avais porté dans ma chambre, où je m'efforçais d'arrêter son sang et de rappeler ses esprits. On me trouva occupé de ces deux soins; mais la plupart des spectateurs qui me voyaient aussi couvert que lui de son propre sang, conclurent que je l'avais tué; et mille cimeterres que je vis briller autour de moi me firent connaître le sort auquel je devais m'attendre. Cependant le roi suspendit les effets de cette violence pour se faire expliquer la cause d'un si funeste accident, de peur, ajouta-t-il, que le crime ne fût venu de plus loin, et que je n'eusse été corrompu par les parens des traîtres qu'il avait condamnés depuis peu au dernier supplice. Malheureusement pour moi, la crainte avait fait fuir mon interprète, et cette circonstance était capable d'aggraver les soupçons. On le découvrit néanmoins après de longues recherches; il fut amené au roi, chargé de chaînes. Mais on m'avait déjà livré aux officiers de la justice qui m'avaient fait lier les mains, et qui commençaient à me traiter comme un coupable avéré. Le président était assis, les deux bras retroussés jusqu'aux épaules, tenant de la main droite un poignard rougi dans le sang du prince. J'étais à genoux devant lui, environné des autres officiers; et cinq bourreaux qui étaient derrière moi avec leurs cimeterres nus, semblaient n'attendre qu'un mot ou un signe pour l'exécution.

«Ces horribles préparatifs s'étaient fait apparemment pour l'interrogation, pendant que mon interprète avait été conduit devant le roi: il fut amené au tribunal. Mon épouvante redoubla lorsque je le vis paraître au milieu d'une troupe de gardes, les mains liées, aussi pâle, aussi tremblant que moi. On me fit diverses questions auxquelles je ne laissai pas de répondre avec toute la force de l'innocence. J'ignore quelle impression mes réponses firent sur mes juges; mais le ciel permit que le jeune prince, étant revenu d'un long évanouissement, souhaita de me voir; et qu'apprenant la rigueur avec laquelle j'étais traité, l'inquiétude de mon sort alla jusqu'à lui faire protester qu'il ne recevrait aucun secours, si je n'étais délivré sur-le-champ des mains de la justice. Un ordre du roi vint adoucir aussitôt la sévérité d'un inflexible tribunal. On m'ôta mes chaînes, et je fus conduit au palais, où le prince me fit des satisfactions et des excuses qui ne laissèrent rien à désirer pour ma justification. Il avait été pansé par quelques bonzes qui font l'office de médecins et de chirurgiens au Japon; mais la blessure était si dangereuse, qu'ils paraissaient douter eux-mêmes de leur méthode. Une longue expérience que je n'avais pu manquer d'acquérir dans un si grand nombre d'aventures militaires me fit rappeler la connaissance de quelques remèdes que j'avais vu employer avec succès. Je les proposai avec d'autant plus de confiance, que le jeune prince paraissait attendre de moi sa guérison. Le roi, qui croyait me devoir la vie et la santé, ne balança point à me confier le soin de son fils. Je m'armai de courage, et l'ayant prié de faire éloigner les bonzes, je fis sept points à la main droite, où me parut être la moins dangereuse des deux blessures: un bon chirurgien en eût peut-être fait beaucoup moins. À la tête, qui me causait le plus d'embarras, je n'en fis que cinq; après quoi j'y appliquai des étoupes, trempées dans des blancs d'oeufs, avec de bonnes ligatures, telles que je les avais vu faire en mille occasions. Cinq jours après je coupai les points, et je continuai de panser les deux plaies. Vingt jours après, le prince se trouva si parfaitement guéri, qu'il ne lui resta qu'une petite cicatrice au pouce.

«Après cette dangereuse opération, je reçus du roi et de toute la cour des honneurs et des caresses qu'il me serait difficile de représenter. La reine et les princesses ses filles m'envoyèrent quantité d'étoffes de soie; les seigneurs me firent présent d'un grand nombre de cimeterres; on me compta de la part du roi six cents taëls; enfin cette dangereuse audace me valut plus de quinze cents ducats.

«Cependant mes réflexions sur le péril dont le ciel m'avait délivré, et l'avis que je reçus de mes compagnons, que le corsaire Samipocheca faisait ses préparatifs pour retourner à la Chine, me déterminèrent à demander au roi la permission de le quitter; il me l'accorda. Son affection se soutint jusqu'au dernier moment; il me donna une barque remplie de toutes sortes de provisions, et pour capitaine un homme de qualité avec lequel, étant parti de Foucheo un samedi matin, j'arrivai le vendredi suivant au port de Tanixuma.

«Quinze jours que nous passâmes encore dans cette ville donnèrent le temps au corsaire d'achever ses préparatifs; il fit voile enfin pour Liampo. Nous y arrivâmes heureusement. Les principaux habitans nous reconnurent et nous rendirent ce qu'ils croyaient devoir aux amis d'Antonio Faria. Cependant, paraissant étonnés de notre confiance pour les Chinois, ils nous demandèrent d'où nous étions venus, et dans quel lieu nous nous étions embarqués avec eux. Christophe Borralho leur apprit nos aventures. L'île de Tanixuma, le Japon et toutes les richesses que nous y avions admirées furent pour eux autant de nouvelles connaissances qu'ils reçurent avec étonnement. Dans la joie de cette découverte, ils ordonnèrent une procession solennelle, depuis l'église de Notre-Dame de la Conception jusqu'à celle de Saint-Jacques, qui était à l'extrémité de la ville. Ensuite la piété fit place à l'ambition; chacun s'empressa de tirer les premiers fruits de nos lumières. Il se forma divers partis qui mirent l'enchère à toutes les marchandises; et les marchands chinois profitèrent de cette fermentation pour faire monter le pico de soie jusqu'à cent soixante taëls. En moins de quinze jours, neuf jonques portugaises qui se trouvaient au port de Liampo furent prêtes à faire voile, quoiqu'en si mauvais ordre, que la plupart n'avaient pas d'autres pilotes que les maîtres mêmes, qui n'avaient aucune connaissance de la navigation.

«Elles partirent dans cet état malgré les fâcheuses circonstances de la saison et du vent. L'avidité du gain ne connaissait aucun danger. Je fus moi-même un des malheureux qui se laissèrent engager dans ce fatal voyage. Le premier jour nous gouvernâmes comme à tâtons entre les îles et la terre ferme. Mais vers minuit une affreuse tempête nous ayant livrés à la fureur du vent, nous échouâmes sur les bancs de Gaton, où, des neuf jonques, deux seulement eurent le bonheur d'échapper. Les sept autres périrent avec plus de six cents hommes, entre lesquels on comptait cent quarante des principaux Portugais de Liampo. Cette perte en marchandises fut estimée plus de trois cent mille ducats.

«J'avais le bonheur de me trouver dans une des deux autres jonques. Nous suivîmes la route que nous avions commencée jusqu'à la vue de l'île de Lequios, où nous fûmes battus d'un si furieux vent de nord-est, que nos deux bâtimens furent séparés pour ne se revoir jamais. Dans l'après-midi, le vent s'étant changé à l'ouest-nord-ouest, les vagues s'élevèrent si furieusement, qu'il devint impossible d'y résister. Notre capitaine, qui se nommait Gaspard Mello, voyant la proue entr'ouverte, et plus de neuf pieds d'eau dans la jonque résolut, de concert avec les officiers, de couper les deux mâts; mais tous les soins qui furent employés à cette opération n'empêchèrent point que le grand mât, dans sa chute, n'écrasât cinq Portugais; spectacle pitoyable, et qui acheva de nous ôter les forces. La tempête ne faisant qu'augmenter, nous nous vîmes forcés de nous abandonner aux flots jusqu'à l'arrivée des ténèbres, où toutes les autres parties de notre bâtiment commencèrent à s'ouvrir. Nous passâmes la nuit dans cette horrible situation. Vers le jour, nous touchâmes sur un banc, où du premier choc la jonque fut mise en pièces, avec des circonstances si déplorables, que soixante-deux hommes y perdirent la vie, les uns noyés, les autres écrasés sous la quille.