Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 8
»Le nauticor leva son camp, et deux jours de marche, pendant lesquels il répandit la désolation sur ses traces, le firent arriver à deux lieues de Pékin. Il trouva sur le bord d'une rivière, nommée Palanxitau, un prince tartare qui venait le féliciter au nom du khan, et qui lui amenait un cheval richement équipé, du nombre de ceux que le khan montait pour faire son entrée dans la capitale de l'empire chinois. Cette cavalcade fut relevée par toutes les marques d'honneur qui pouvaient flatter son ambition. Il envoya les Portugais, sous la conduite d'un de ses gens, au quartier qu'il devait occuper, avec promesse de les présenter le lendemain au khan. Ce prince, auquel il parla d'eux le même jour, les jugea dignes de la liberté. Mais une faveur si juste, que le nauticor même s'empressa de leur annoncer, trouva des obstacles de la part d'un seigneur fort respecté, qui représenta combien il était important pour le bien public de ne pas laisser sortir du pays des étrangers dont on admirait le courage et les lumières. Il exagéra l'utilité qu'on pouvait tirer de leurs services, et ce qu'on devait craindre de leur habileté, si d'autres vues les faisaient passer dans le parti des Chinois. Le nauticor reconnut la force de ces raisons; cependant la fidélité qu'il devait à sa parole, et l'honneur du khan, qu'il ne crut pas moins engagé à tenir la sienne, lui firent refuser d'en faire l'ouverture à la cour. Il nous recommanda de nous tenir prêts le lendemain à recevoir ses ordres.
»Avec quelque distinction qu'on nous eût traités depuis le château de Nixoamcou, nous fûmes surpris de voir arriver à l'heure qu'il nous avait marquée neuf chevaux bien équipés, sur lesquels nous fûmes invités à monter pour nous rendre à sa tente. Il se mit dans une litière, autour de laquelle marchaient soixante hallebardiers pour sa garde, et six pages de sa livrée sur des chevaux blancs. Nous marchâmes après les pages. Ce cortége était fermé par une troupe de domestiques à pied, avec quantité de musiciens sur les ailes. En arrivant aux premières tranchées des tentes du khan, le nauticor sortit de sa litière pour demander au capitaine des portes la permission d'entrer. Nous descendîmes à son exemple. Ensuite, étant rentré dans sa litière, il s'avança par la première enceinte jusqu'à l'entrée d'une longue galerie où il nous ordonna de l'attendre. Nous y passâmes quelque temps à voir sauter et voltiger des bateleurs, qui nous causèrent peu d'admiration. Enfin le nauticor, reparaissant avec quatre pages, nous introduisit par divers appartemens intérieurs dans la chambre du khan.
»Après nous être avancés de dix ou douze pas dans la salle, nous fîmes notre compliment avec diverses cérémonies qu'on nous avait enseignées. Alors le khan dit au nauticor: «Demande à ces gens du bout du monde s'ils ont un roi, comment se nomme leur pays, et de combien il est éloigné de la Chine où je suis à présent.» Un de nous répondit «que notre pays se nommait Portugal, que nous avions un roi fort puissant, et que depuis sa capitale jusqu'à Pékin le voyage était de trois ans.» Cette réponse étonna beaucoup le khan, qui ne croyait pas le monde si vaste. Il se frappa trois fois la cuisse d'une baguette qu'il avait à la main, et levant les yeux vers le ciel, il témoigna son admiration par quelques mots dans lesquels il nomma les hommes de _misérables fourmis_. Ensuite, nous ayant fait signe d'approcher jusqu'au premier degré du trône, où quatorze rois étaient assis, il nous demanda du même air d'étonnement: «Combien? combien?» Nous lui répétâmes «trois ans.» Il voulut savoir pourquoi nous n'étions pas venus par terre plutôt que par mer, où les dangers étaient continuels. Nous répondîmes qu'ils étaient encore plus grands par terre dans une immense étendue de pays qui étaient peuplés de différentes nations. «Que veniez-vous donc chercher ici? ajouta le khan, et pourquoi vous exposez-vous à tant de périls?» Lorsque nous eûmes répondu à cette question, il demeura quelque temps en silence. Ensuite, branlant trois ou quatre fois la tête, il dit à ceux qui étaient près de lui «qu'il y avait sans doute beaucoup d'ambition et peu de justice dans notre pays, puisque nous venions de si loin pour conquérir d'autres terres.» Ce discours et la réponse d'un vieux seigneur auquel il était particulièrement adressé, excitèrent beaucoup d'applaudissemens. Ils furent interrompus par la musique qui dura quelques momens, et le khan passa dans une autre chambre, avec une jeune fille qui le rafraîchissait par le mouvement d'une sorte d'éventail. Le nauticor reçut ordre de demeurer; mais il nous fit dire de retourner à notre tente, et de nous reposer sur les bons offices qu'il nous rendrait auprès du khan.
»Cependant il se passa quarante-trois jours sans aucun changement dans notre sort. Le siége était poussé avec beaucoup de vigueur; mais les Chinois n'en apportaient pas moins à leur défense. Il s'était répandu dans le camp des maladies qui emportaient chaque jour quatre ou cinq mille hommes; et le débordement des deux rivières dont ce pays est arrosé rendait le transport des vivres extrêmement difficile. D'ailleurs l'hiver approchait, il faisait envisager d'autres obstacles qui commençaient à décourager les Tartares. On tint un conseil général, dans lequel on fit sentir au khan la nécessité de lever le siége pour sauver l'armée. Cette humiliation lui parut inévitable, lorsqu'il eut appris que depuis six mois et demi qu'il était devant la place, il avait perdu le tiers de ses troupes, et qu'une partie de son camp était inondée. Toute l'infanterie fut embarquée avec le reste des munitions, et le khan se mit en marche à la tête de trois cent mille chevaux, au lieu de six cent mille avec lesquels il était entré dans la Chine.
»Ses ravages continuèrent jusqu'à la grande muraille, qu'il repassa sans opposition à la porte de Singrachiran. De là, s'étant rendu à Panquinor, petite ville de ses états, qui n'était qu'à trois lieues de la muraille, il arriva le lendemain à Psipator, où il congédia ses troupes: son chagrin éclatait dans toutes ses résolutions. Il n'avait gardé que dix ou douze mille hommes, avec lesquels il s'embarqua si mécontent, qu'en arrivant six jours après à Lançam, il y descendit pendant la nuit, après avoir défendu toutes les marques de joie par lesquelles on voulait célébrer son retour: il n'était occupé que du siége de Pékin, qu'il voulait recommencer à l'entrée de la belle saison; il assembla les états de son empire; il forma de nouvelles ligues avec ses voisins. L'honneur qu'il nous faisait quelquefois de nous consulter semblait éloigner de jour en jour nos espérances de liberté. Nous prîmes le parti de presser le nauticor qui s'était rendu comme le garant de ses promesses. Il nous fit craindre d'autant plus de difficulté, que le khan lui avait proposé, depuis son retour, de nous attacher à son service par toute sorte de bienfaits. George Mendez ne s'était pas fait presser pour accepter un établissement. On commençait à se persuader que ses compagnons oublieraient aussi facilement leur patrie; et j'avais déjà remarqué que, dans cette idée, les Tartares nous traitaient avec plus de confiance et d'affection.
«Cependant le nauticor ne se crut pas moins engagé par sa parole à nous servir de tout son crédit. En nous promettant de parler de nous au khan, il nous dit que, pour le disposer mieux en notre faveur, il lui représenterait que nous avions en Europe des enfans orphelins qui ne pouvaient subsister sans notre secours, et qu'il ne doutait pas que ce motif ne fût capable de l'attendrir. Nous étions fort éloignés d'en attendre cet effet après tant d'exemples que nous avions eu de la dureté des Tartares, et nous eûmes occasion d'admirer ce mélange de tendresse et de férocité qui entre dans le caractère humain. Le nauticor ayant donné à notre demande le tour qu'il s'était proposé, le khan parut l'entendre avec quelque sentiment de pitié: «Eh bien! je suis fort aise qu'ils aient dans leur pays de si justes raisons d'abandonner mon service. Elles me font consentir plus volontiers à leur accorder ce que tu leur as promis en mon nom.» Nous étions derrière le nauticor, qui nous avait ordonné de le suivre. Le mouvement de notre joie nous fit baiser trois fois la terre, en disant dans le langage et le style du pays: «Que tes pieds se reposent sur mille générations, afin que tu sois seigneur de tous ceux qui habitent la terre!» Cette expression parut plaire au khan. Il dit aux seigneurs dont il était environné: «Ces gens parlent comme s'ils avaient été nourris parmi nous.» Alors jetant les yeux sur Mendez, qui était à côté du nauticor: «Et toi, dit-il, penses-tu aussi à nous quitter?» Mendez, qui s'était attendri à cette question, répondit: «Pour moi, seigneur, qui n'ai point de femme ni d'enfans à qui mon secours soit nécessaire, ce que je désire uniquement, c'est de servir votre majesté; et je ne donnerais pas ce bonheur pour celui d'être empereur de Pékin pendant mille ans.» Le khan lui marqua sa satisfaction par un sourire.
»Nous nous retirâmes avec une vive joie pour nous préparer au départ. Trois jours après, à la sollicitation du nauticor, sa majesté nous envoya deux mille taëls, et nous remit aux ambassadeurs qu'il envoyait à la cour d'Uzanguay, capitale de la Cochinchine. Enfin nous partîmes avec eux. George Mendez nous fit présent de mille taëls; libéralité qui ne pouvait l'appauvrir, parce qu'il en avait déjà six mille de rente. Il nous accompagna pendant le premier jour de notre voyage, sans pouvoir retenir ses larmes lorsqu'il envisageait l'éternel exil auquel il s'était condamné volontairement.
»Étant partis de Tuymicam le 9 mai 1545, nous arrivâmes le soir dans une ville nommée Guatypamear, célèbre par son université, où nous fûmes traités fort civilement sous la protection des ambassadeurs. Le lendemain nous allâmes passer la nuit à Puchanguim, petite ville, mais défendue par des fossés très-larges et par quantité de tours et de boulevards. Nous nous rendîmes le troisième jour dans une ville plus considérable, qui se nommait Euxellu.
»Cinq jours après, n'ayant pas cessé de suivre la rivière, nous arrivâmes à la porte d'un temple nommé Singuafatur, près duquel on voyait un enclos de plus d'une lieue de circuit, qui contenait cent soixante-quatre maisons longues et larges, ou plutôt autant de magasins remplis de têtes de morts. Hors de ces édifices, on avait formé de si grandes piles d'autres ossemens, qu'elles s'élevaient de plusieurs brasses au-dessus des toits. Un petit tertre qui s'élevait du côté du sud offrait une sorte de plate-forme où l'on montait par neuf degrés de fer, qui conduisaient à quatre portes. La plate-forme servait comme de piédestal à la plus haute, la plus difforme et la plus épouvantable statue que l'imagination puisse se représenter, qui était debout, mais adossée contre un donjon de forte pierre de taille. Elle était de fer fondu. Sa difformité n'empêchait point qu'on ne remarquât beaucoup de proportion dans tous ses membres, à l'exception de la tête, qui paraissait trop petite pour un si grand corps. Ce monstre soutenait sur ses deux mains une prodigieuse boule de fer. Nous demandâmes à l'ambassadeur de Tartarie l'explication d'un monument si bizarre. Il nous dit que ce personnage, dont, nous admirions la grandeur, était le gardien des ossemens de tous les hommes, et qu'au dernier jour du monde où les hommes devaient renaître, il nous rendrait à chacun les mêmes os que nous avions eus pendant notre première vie, parce que, les connaissant tous, il saurait distinguer à quels corps ils auraient appartenu: mais qu'à ceux qui ne lui rendaient pas d'honneurs, et qui ne lui faisaient pas d'aumônes sur la terre, il donnerait les os les plus pouris qu'il pourrait trouver, et même quelques os de moins, pour les rendre estropiés ou tortus. Après cette curieuse instruction, l'ambassadeur nous conseilla de laisser quelque aumône aux prêtres, et se fit honneur de nous en donner l'exemple. Les fables qu'il nous avait racontées excitèrent notre pitié; mais nous eûmes plus de foi pour son témoignage lorsqu'on nous assura que les aumônes qu'on faisait à ce temple montaient chaque année à plus de deux cent mille taëls, sans y comprendre ce qui revenait des chapelles et d'autres fondations des principaux seigneurs du pays. Il ajouta que l'idole était servie par un très-grand nombre de prêtres, auxquels on faisait des présens continuels en leur demandant leurs prières pour les morts dont ils conservaient les ossemens; que ces prêtres ne sortaient jamais de l'enclos sans la permission de leurs supérieurs, qu'ils nommaient chisangues; qu'il ne leur était permis qu'une fois l'an de violer la chasteté à laquelle ils s'étaient engagés, et qu'il y avait aussi des femmes destinées à cet office; mais que, hors de leurs murs, ils pouvaient se livrer sans crime à tous les plaisirs des sens.
»Nous continuâmes de descendre la rivière l'espace de quatre jours, pendant lesquels nous vîmes sur les deux bords quantité de villes et de grands bourgs. Notre premier séjour fut à Léchune, capitale de la religion tartare: on y voyait un temple somptueux accompagné de divers édifices qui contenaient les tombeaux de vingt-sept khans, ou empereurs de Tartarie. L'intérieur des chapelles était revêtu de lames d'argent, avec diverses idoles de même métal. À quelque distance du temple, vers le nord, on nous fit remarquer un enclos de vaste étendue, dans lequel il y avait alors deux cent quatre-vingts monastères, de l'un et de l'autre sexe, dédiés au même nombre d'idoles, où l'on nous assura qu'on ne comptait pas moins de quarante-deux mille personnes consacrées à la vie religieuse, sans y comprendre les domestiques qui étaient employés à leur service. Nous vîmes entre les édifices une infinité de colonnes de bronze, et sur chaque colonne une idole dorée. Un de ces monastères dédié à Quay-Frigau, c'est-à-dire au dieu des atomes du soleil, avait été fondé par une soeur du khan, veuve du roi de Pasna, que la mort de son mari avait portée à s'enfermer avec six mille femmes qui l'avaient suivie. Elle avait pris par humilité un nom tartare qui signifie _balai de la maison de Dieu_. Les ambassadeurs se firent un devoir de lui aller baiser les pieds: elle reçut ce témoignage de leur respect avec beaucoup de bonté; mais ayant jeté la vue sur nous, et s'étant informée qui nous étions, elle parut apprendre avec beaucoup d'étonnement, par le récit des ambassadeurs, que nous étions venus de l'extrémité du monde, et d'un pays dont les Tartares ne connaissaient pas le nom. Sa curiosité devint si vive, qu'elle nous arrêta long-temps: ses questions étaient spirituelles; elle raisonnait juste sur nos réponses; et dans la satisfaction qu'elle en reçut, elle déclara «que nous avions été nourris parmi des peuples plus éclairés que les Tartares.» Enfin, nous ayant congédiés avec des remercîmens fort civils, elle nous fit donner cent taëls.
»Arrivés à Fanaugrem, chez le roi de Cochinchine, l'ambassadeur lui parla de nous suivant ses instructions. La prière qu'il lui fit au nom du khan, de nous accorder les moyens de retourner dans notre patrie, fut reçue avec d'autant plus de bonté, qu'elle ne l'engageait qu'à nous faire conduire dans quelque port où nous eussions l'espérance de trouver un vaisseau portugais. Nous fîmes avec lui le voyage d'Uzangay. Il arriva le neuvième jour à Lingator, ville située sur une large et profonde rivière, où les vaisseaux se rassemblent en grand nombre. Son amusement dans cette route était la chasse, surtout celle des oiseaux, que ses officiers tenaient prêts dans les lieux de son passage. Il s'arrêtait peu, et souvent il passait la nuit dans une tente qu'il se faisait dresser au milieu des bois. En arrivant à la rivière de Baguetor, une des trois qui sortent du lac Famstir en Tartarie, il continua le voyage par eau jusqu'à Natibasoï, grande ville où il descendit sans aucune pompe pour achever le reste du chemin par terre.
»Pendant un mois entier que nous passâmes dans cette ville, nous fûmes témoins de quantité de fêtes; mais ces réjouissances barbares, et les offres par lesquelles on s'efforça de nous retenir à la cour ne nous firent pas manquer l'occasion d'un vaisseau qui partait pour les côtes de la Chine, d'où nous comptions pouvoir retourner facilement à Malacca. Nous mîmes à la voile le 12 janvier 1546, avec une extrême satisfaction d'être échappés à de si longues infortunes. Le nécoda, ou le capitaine de notre bord, avait ordre de nous traiter humainement et de favoriser toutes nos vues. Il employa sept jours à sortir de la rivière, qui a plus d'une lieue de largeur, et qui s'allonge par un grand nombre de détours. Nous observâmes sur ces deux rivières quantité de grands bourgs et plusieurs belles villes. La somptuosité des édifices, surtout celle des temples, dont les clochers étaient couverts d'or, et la multitude des vaisseaux et des barques qui paraissaient chargés de toutes sortes de provisions et de marchandises, nous donnèrent une haute idée de l'opulence du pays.
»Nous sortîmes enfin de la rivière, et treize jours de navigation nous firent arriver à l'île de Sancian, où les vaisseaux de Malacca relâchaient souvent dans leur passage; mais les derniers étaient partis depuis neuf jours. Il nous restait quelque espérance dans le port de Lampacan, qui n'est que sept lieues plus loin. Nous y trouvâmes en effet deux jonques malaïennes, l'une de Lugor, et l'autre de Patane, disposées toutes deux à nous prendre à bord; mais nous étions Portugais, c'est-à-dire d'une nation dont le vice est d'abonder dans son sens, et d'être obstinée dans ses opinions. Nos avis furent si partagés lorsqu'il était si nécessaire pour nous d'être unis, que dans la chaleur de cette contrariété nous faillîmes nous entre-tuer. Le détail de notre querelle serait honteux. J'ajouterai seulement que le nécoda d'Uzanguay, frappé de cet excès de barbarie, nous quitta fort indigné, sans vouloir se charger de nos messages ni de nos lettres, et protestant qu'il aimait beaucoup mieux que le roi lui fît trancher la tête que d'offenser le ciel par le moindre commerce avec nous. Notre mauvaise intelligence dura neuf jours, pendant lesquels les deux jonques, aussi effrayées que le nécoda, partirent après avoir rétracté leurs offres.
»Notre sort fut de demeurer dans un lieu désert, où le sentiment d'une misère présente et la vue d'une infinité de dangers eurent enfin le pouvoir de nous faire ouvrir les yeux sur notre folie. Dix-sept jours que nous avions déjà passés sans secours commençaient à nous faire regarder cette île comme notre tombeau, lorsque la faveur du ciel y fit aborder un corsaire nommé Samipocheca, qui cherchait une retraite après avoir été vaincu par une flotte chinoise. D'un grand nombre de vaisseaux, il ne lui en restait que deux, avec lesquels il s'était échappé. La plupart de ses gens étaient si couverts de blessures, qu'il fut obligé de s'arrêter pendant vingt jours à Lampacan pour les rétablir. Une cruelle nécessité nous força de prendre parti à son service. Il mit cinq d'entre nous dans l'une de ses jonques, et trois dans l'autre.
»Son intention était de se rendre dans le port de Lailou, à sept lieues de Chinchen et quatre-vingts de Lampacan. Nous commençâmes cette route avec un fort bon vent, et nous suivîmes pendant neuf jours la côte de Laman. Mais, vers la rivière du Sel, qui est à cinq lieues de Chabakaï, nous fûmes attaqués par sept jonques, qui, dans un combat fort opiniâtre, brûlèrent celle des deux nôtres où le corsaire avait mis cinq Portugais. Nous ne dûmes notre salut nous-mêmes qu'au secours de la nuit et du vent. Ainsi, dans le plus triste état nous fîmes voile devant nous pendant trois jours, à la fin desquels un impétueux orage nous poussa vers l'île de Lequios. Le corsaire, qui était connu du roi et des habitans, remercia le ciel de lui avoir procuré cet asile. Cependant il ne lui fut pas possible d'y aborder, parce qu'il avait perdu son pilote dans le dernier combat. Après vingt-sept jours de travail et de dangers, nous fûmes jetés dans une anse inconnue, où deux petites barques s'approchèrent aussitôt de notre jonque. Six hommes qui les montaient nous demandèrent ce qui nous avait amenés dans leur île. Samipocheca les reconnut à leur langue pour des Japonais; et, se faisant passer pour un marchand de la Chine qui cherchait l'occasion du commerce, il apprit d'eux que nous étions dans l'île de Tanixuma.
»Ils nous montrèrent dans l'éloignement la grande terre du Japon dont ils dépendaient. Ils nous promirent un accueil favorable de leur seigneur, auquel ils donnaient le titre de _nautaquin_; et remarquant le désordre de notre jonque, ils nous montrèrent un port du côté du sud, sous une grande ville qu'ils nommaient Miaï-Apima. Nous étions pressés par tant de besoins, que nous levâmes aussitôt l'ancre pour suivre leurs informations. Notre arrivée fut remarquée par quantité d'autres barques qui nous apportèrent des rafraîchissemens. Le corsaire ne prit rien sans en compter le prix. Avant la fin du jour, le nautaquin, ou le prince de l'île, vint à bord de notre jonque avec quantité de marchands et d'officiers qui apportaient des caisses pleines de lingots d'argent pour nous proposer des échanges. Ils ne s'approchèrent qu'après s'être assurés de la bonne foi du capitaine; mais, devenant bientôt libres et familiers, ils distinguèrent le visage des Portugais de celui des Chinois, et le nautaquin demanda curieusement qui nous étions. Samipocheca lui répondit que nous étions d'un pays qui se nommait Malacca, où nous étions venus, depuis plusieurs années, d'un autre pays nommé Portugal, dont le roi, suivant nos récits, avait son empire à l'extrémité du monde. Ce discours parut causer beaucoup d'étonnement au nautaquin. Il se tourna vers ses gens: «Je suis trompé, leur dit-il, si ces étrangers ne sont pas les Chinchi-Cogis, dont il est écrit dans nos livres que, volant par-dessus les eaux, ils subjugueront les terres où Dieu a créé les richesses du monde. Nous sommes heureux s'ils viennent parmi nous à titre d'amis.» Là-dessus il fit demander au nécoda, par une femme de Lequios, qui lui servait d'interprète, dans quel lieu il nous avait trouvés, et sous quel titre il nous amenait au Japon. Le nécoda répondit que nous étions d'honnêtes marchands qu'il avait trouvés à Lampacan, où nous nous étions brisés, et que la pitié lui avait fait prendre sur son bord. Ce témoignage parut suffire au nautaquin. Il se fit donner un siége sur lequel il s'assit près du pont, et la curiosité devenant sa passion la plus vive, il nous fit quantité de questions avec beaucoup d'empressement pour entendre nos réponses. En nous quittant, il nous proposa de lui faire quelque relation de ce grand monde où nous avions voyagé: marchandise, nous dit-il, qu'il achèterait plus volontiers que celles de notre vaisseau. Le lendemain, à la pointe du jour, il nous envoya une petite barque remplie de toutes sortes de rafraîchissemens, pour lesquels notre capitaine lui fit porter quelques pièces d'étoffes, avec promesse de descendre au rivage et de lui mener ses trois Portugais.