Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Part 5

Chapter 53,749 wordsPublic domain

»Après une si glorieuse expédition, Faria prit deux partis, qui font autant d'honneur à sa conduite que tant d'exploits doivent en faire à sa valeur: l'un, d'enlever toutes les provisions que nous pûmes trouver dans les villages qui bordaient la rivière, parce qu'il était à craindre qu'on ne nous en refusât dans tous les ports; l'autre, d'aller passer l'hiver dans une île déserte nommée Poulo-Hinhor, où la rade et les eaux sont excellentes; parce que nous ne pouvions aller droit à Liampo sans causer beaucoup de préjudice aux Portugais qui venaient hiverner paisiblement dans ce port avec leurs marchandises. Le premier de ces deux projets fut exécuté le jour suivant; mais le second fut retardé par un obstacle qui devint pour nous une nouvelle source de richesse et de gloire. Nous fûmes attaqués entre les îles de Gomolem et la terre, par un corsaire nommé Prémata Goundel, ennemi juré de notre nation, qui, nous prenant néanmoins pour des Chinois, avait compté sur une victoire facile. Ce combat, où nous enlevâmes une de ses jonques, nous valut quatre-vingt mille taëls; mais il coûta la vie à quantité de nos plus braves gens, et Faria y reçut trois dangereuses blessures. Nous nous retirâmes dans la petite île de Buncalon, qui n'était qu'à trois ou quatre lieues vers l'ouest, et nous y passâmes dix-huit jours, pendant lesquels nos blessés furent heureusement rétablis.

»On se détermina à gouverner vers les ports de Liampo. Le Portugal avait alors dans cette ville le même établissement que nous eûmes ensuite à Macao, c'est-à-dire qu'ayant obtenu la liberté d'y exercer le commerce, la nation y jouissait d'une parfaite tranquillité sous la protection des lois. On comptait déjà dans le quartier portugais plus de mille maisons, qui étaient gouvernées par des échevins, des auditeurs, des consuls et des juges, avec autant de confiance et de sûreté qu'à Lisbonne.

»Faria vit bientôt arriver sur la flotte tout ce qu'il y avait de Portugais distingués dans la ville, avec des présens considérables et les mêmes témoignages de respect qu'ils auraient pu rendre à leur propre roi. Ses malades furent logés dans les maisons les plus riches et magnifiquement traités; mais ce n'était que le prélude des honneurs qu'on lui destinait. Le sixième jour, qu'il n'avait pas attendu sans impatience, parce qu'il ignorait le motif du retardement, une flotte _galante_, composée de barques tendues d'étoffes précieuses, vint le prendre au bruit des instrumens, et le conduisit comme en triomphe au port de la ville. Il y fut reçu avec une pompe qui surprit les Chinois; et cette fête dura plusieurs jours. Après les avoir passés dans la joie et l'admiration, son dessein était de retourner à bord; mais on le força d'accepter une des plus belles maisons de la ville, où pendant cinq mois entiers il fut traité avec la même considération.

»L'expédition des mines de Quanjaparu n'ayant pas cessé de l'occuper, nous avions employé ce temps aux préparatifs, et la saison commençait à presser notre départ, lorsqu'une maladie mit en peu de jours Quiay-Panjam au tombeau. Faria parut regretter beaucoup un homme qu'il avait jugé digne de son amitié. Cette perte lui fit prêter l'oreille aux conseils des principaux Portugais qui le dégoûtèrent de l'entreprise des mines. On publiait que ce pays était désolé par les guerres des rois de Chammay et de Tsiampa. Il y avait peu d'apparence que les trésors qu'il se proposait d'enlever eussent été respectés. Un corsaire nommé Similau, ami des Portugais, que sa qualité de Chinois n'avait pas empêché d'exercer long-temps ses brigandages sur sa propre nation, et qui était venu jouir de sa fortune à Liampo, lui raconta des merveilles d'une île nommée Calempluy, où il l'assura que dix-sept rois de la Chine étaient ensevelis dans des tombeaux d'or. Il lui fit une si belle peinture des idoles du même métal, et d'une infinité d'autres trésors que les monarques chinois avaient rassemblés dans cette île, que, s'étant offert à lui servir de pilote, il le détermina facilement à tenter une si grande aventure. En vain ses meilleurs amis lui en représentèrent le danger: la guerre qui occupait les Chinois lui parut un temps favorable. Similau lui conseilla d'abandonner ses jonques, qui étaient de trop haut bord et trop découvertes pour résister aux courans du golfe de Nankin; d'ailleurs ce corsaire ne voulait ni beaucoup de vaisseaux ni beaucoup d'hommes, dans la crainte de se rendre suspect ou d'être reconnu sur des rivières très-fréquentées. Il lui fit prendre deux panoures, qui sont une espèce de galiotes, mais un peu plus élevées. L'équipage fut borné à cinquante-six Portugais, quarante-huit matelots et quarante-deux esclaves.

»Au premier vent que Similau jugea favorable, nous quittâmes le port de Liampo. Le reste du jour et la nuit suivante furent employés à sortir des îles d'Angitour, et nous entrâmes dans des mers où les Portugais n'avaient point encore pénétré. Le vent continua de nous favoriser jusqu'à l'anse des pêcheries de Nankin. De là nous traversâmes un golfe de quarante lieues, et nous découvrîmes une haute montagne qui se nomme Nangafo, vers laquelle, tirant au nord, nous avançâmes encore pendant plusieurs jours. Les marées, qui étaient fort grosses, et le changement du vent, obligèrent Similau à entrer dans une petite rivière dont les bords étaient habités par des hommes fort blancs et de belle taille, qui avaient les yeux petits comme des Chinois, mais qui leur ressemblaient peu par l'habillement et le langage. Nous ne pûmes les engager dans aucune communication. Ils s'avançaient en grand nombre sur le bord de la rivière, d'où ils semblaient nous menacer par d'affreux hurlemens. Le temps et la mer nous permettant de remettre à la voile, Similau, dont toutes les décisions étaient respectées, leva aussitôt l'ancre pour gouverner à l'est-nord-est. Nous ne perdîmes point la terre de vue pendant sept jours. Ensuite, traversant un autre golfe à l'est, nous entrâmes dans un détroit large de dix lieues, qui se nomme Sileupaquin, après lequel nous avançâmes encore l'espace de cinq jours, sans cesser de voir un grand nombre de villes et de bourgs. Ces parages nous présentaient aussi quantité de vaisseaux. Faria commençant à craindre d'être découvert, paraissait incertain s'il devait suivre une si dangereuse route. Similau, qui remarqua son inquiétude, lui représenta qu'il n'avait pas dû former un dessein de cette importance sans en avoir pesé les dangers; qu'il les connaissait lui-même, et que les plus grands le menaçaient, lui qui était Chinois et pilote: d'où nous devions conclure qu'indépendamment de son inclination, il était forcé de nous être fidèle; qu'à la vérité nous pouvions prendre une route plus sûre, mais beaucoup plus longue; qu'il nous en abandonnait la décision, et qu'au moindre signe il ne ferait pas même difficulté de retourner à Liampo. Faria lui sut bon gré de cette franchise; il l'embrassa plusieurs fois, et le faisant expliquer sur cette route qu'il nommait la plus longue, il apprit de lui que, cent soixante lieues plus loin vers le nord nous pourrions trouver une rivière assez large, qui se nommait Sumhepadano, sur laquelle il n'y avait rien à redouter, parce qu'elle était peu fréquentée, mais que ce détour nous retarderait d'un mois entier. Nous délibérâmes sur cette ouverture. Faria parut le premier disposé à préférer les longueurs au péril, et Similau reçut ordre de chercher la rivière qu'il connaissait au nord. Nous sortîmes du golfe de Nankin; et pendant cinq jours nous rangeâmes une côte assez déserte. Le sixième jour, nous découvrîmes à l'est une montagne fort haute, dont Similau nous dit que le nom était Fanjus. L'ayant abordée de fort près, nous entrâmes dans un beau port, qui, s'étendant en forme de croissant, peut contenir deux mille vaisseaux à couvert de toutes sortes d'orages. Faria descendit au rivage avec dix ou douze soldats; mais il ne trouva personne qui pût lui donner les moindres lumières sur sa route. Son inquiétude renaissant avec ses doutes, il fit de nouvelles questions à Similau sur une entreprise que nous commencions à traiter d'imprudence. «Seigneur capitaine, lui dit cet audacieux corsaire, si j'avais quelque chose de plus précieux que ma tête, je vous l'engagerais volontiers. Le voyage que je m'applaudis de vous avoir fait entreprendre est si certain pour moi, que je n'aurais pas balancé à vous donner mes propres enfans, si vous aviez exigé cette caution. Cependant je vous déclare encore que, si les discours de vos gens sont capables de vous inspirer quelque défiance, je suis prêt à suivre vos ordres. Mais, après avoir formé un si beau dessein, serait-il digne de vous d'y renoncer? et si l'effet ne répondait pas à mes promesses, ma punition n'est-elle pas entre vos mains?»

»Ce langage était si propre à faire impression sur Faria, que, promettant de s'abandonner à la conduite du corsaire, il menaça de punir ceux qui le troubleraient par leurs murmures. Nous nous remîmes en mer. Treize jours d'une navigation assez paisible, pendant lesquels nous ne perdîmes point la terre de vue, nous firent arriver dans un port nommé Buxipalem, à 49 degrés de hauteur. Ce climat nous parut un peu froid. Nous y vîmes des poissons et des serpens d'une si étrange forme, que ce souvenir me cause encore de la frayeur. Similau, qui avait déjà parcouru tous ces lieux, nous fit des peintures incroyables de ce qu'il y avait vu et de ce qu'il y avait entendu pendant la nuit, surtout aux pleines lunes de novembre, décembre et janvier, qui sont le temps des grandes tempêtes; et nous vérifiâmes par nos propres yeux une partie des merveilles qu'il nous avait racontées. Nous vîmes dans cette mer des raies auxquelles nous donnâmes le nom de _peixes mantas_, qui avaient plus de quatre brasses de tour et le museau d'un boeuf; nous en vîmes d'autres qui ressemblaient à de grands lézards, moins grosses et moins longues que les autres, mais tachetées de vert et de noir, avec trois rangs d'épines fort pointues sur le dos, de la grosseur d'une flèche. Elles se hérissent quelquefois comme des porcs-épics, et leur museau, qui est fort pointu, est armé d'une sorte de crocs d'environ deux pans de longueur, que les Chinois nomment _puchis-sucoens_, et qui ressemblent aux défenses d'un sanglier. D'autres poissons que nous aperçûmes ont le corps tout-à-fait noir et d'une prodigieuse grandeur. Pendant deux nuits que nous passâmes à l'ancre, nous fûmes continuellement effrayés par la vue des baleines et des serpens qui se présentaient autour de nous, et par les hennissemens d'une infinité de chevaux marins dont le rivage était couvert. Nous nommâmes ce lieu la rivière des serpens. Quinze lieues plus loin, Similau nous fit entrer dans une baie beaucoup plus belle et plus profonde, qui se nomme Calindamo, environnée de montagnes fort hautes et d'épaisses forêts, au travers desquelles on voit descendre quantité de ruisseaux dans quatre grandes rivières qui entrent dans la baie. Similau nous apprit que, suivant les histoires chinoises, deux de ces rivières tirent leur source d'un grand lac nommé Moscombia et les deux autres, d'une province qui se nomme Alimania, où les montagnes sont toujours couvertes de neige.

»C'était dans une de ces rivières que nous devions entrer. Elle se nomme Paatebenam. Il fallait dresser notre route à l'est pour retourner vers le port de Nankin, que nous avions laissé derrière nous à deux cent soixante lieues, parce que, dans cette distance, nous avions multiplié notre hauteur fort au delà de l'île que nous cherchions. Similau, qui s'aperçut de notre chagrin, nous fit souvenir que ce détour nous avait paru nécessaire à notre succès. On lui demanda combien il emploîrait de temps à retourner jusqu'à l'anse de Nankin par cette rivière. Il nous répondit que nous n'avions pas besoin de plus de quatorze ou quinze jours; et que, cinq jours après, il nous promettait de nous faire aborder dans l'île de Calempluy, où nous trouverions enfin le prix de nos peines.

»À l'entrée d'une nouvelle route qui nous engageait fort loin dans des terres inconnues, Faria fit disposer l'artillerie et tout ce qu'il jugea convenable à notre défense. Ensuite nous entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec le secours des rames et des voiles. Le lendemain nous arrivâmes au pied d'une fort haute montagne nommée Botinafau, d'où coulaient plusieurs ruisseaux d'eau douce. Pendant six jours que nous employâmes à la côtoyer, nous eûmes le spectacle d'un grand nombre de bêtes farouches, qui ne paraissaient pas effrayées de nos cris. Cette montagne n'a pas moins de quarante ou cinquante lieues de longueur; elle est suivie d'une autre qui se nomme Gangitanou, et qui ne nous parut pas moins sauvage. Tout ce pays est couvert de forêts si épaisses, que le soleil n'y peut communiquer ses rayons ni sa chaleur. Similau nous assura néanmoins qu'il était habité par des peuples difformes, nommés Gigohos, qui ne se nourrissaient que de leur chasse et du riz que les marchands chinois leur apportaient en échange pour leurs fourrures. Il ajouta qu'on tirait d'eux chaque année plus de deux mille peaux, pour lesquelles on payait des droits considérables aux douanes de Pocasser et de Lantau, sans compter celles que les Gigohos emploient eux-mêmes à se couvrir et à tapisser leurs maisons. Faria, qui ne perdait pas une seule occasion de vérifier les récits de Similau pour se confirmer dans l'opinion qu'il avait de sa bonne foi, le pressa de lui faire voir un de ces difformes habitans dont il exagérait la laideur. Cette proposition parut l'embarrasser. Cependant, après avoir répondu à ceux qui traitaient ses discours de fables que son inquiétude ne venait que du naturel farouche des barbares, il promit à Faria de satisfaire sa curiosité, à condition que Faria ne descendrait point à terre, comme il y était souvent porté par son courage. L'intérêt du corsaire était aussi vif pour la conservation de Faria que celui de Faria pour celle du corsaire. Ils se croyaient nécessaires l'un à l'autre, l'un pour éviter les mauvais traitemens de l'équipage, qui l'accusait de nous avoir exposés à des dangers insurmontables; l'autre, pour se conduire dans une entreprise incertaine, où toute sa confiance était dans son guide.

»Nous ne cessions pas d'avancer à voiles et à rames, entre des montagnes fort élevées et des arbres fort épais, souvent étourdis par le bruit d'un si grand nombre de loups, de renards, de sangliers, de cerfs et d'autres animaux, que nous avions peine à nous entendre. Enfin, derrière une pointe qui coupait le cours de l'eau, nous vîmes paraître un jeune garçon qui chassait devant lui six ou sept vaches. On lui fit quelques signes, auxquels il ne fit pas difficulté de s'arrêter. Nous nous approchâmes de la rive en lui montrant une pièce de taffetas vert, par le conseil de Similau, qui connaissait le goût des Gigohos pour cette couleur. On lui demanda par d'autres signes s'il voulait l'acheter. Il entendait aussi peu le chinois que le portugais. Faria lui fit donner quelques aunes de la même pièce et six petits vases de porcelaine, dont il parut si content, que, sans marquer la moindre inquiétude pour ses vaches, il prit aussitôt sa course vers le bois. Un quart d'heure après, il revint d'un air libre, portant sur ses épaules un cerf en vie; huit hommes et cinq femmes, dont il était accompagné, amenaient trois vaches liées, et marchaient en dansant au son du tambour, sur lequel ils frappaient cinq coups par intervalle. Leur habillement était de différentes peaux, qui leur laissaient les bras et les pieds nus, avec cette seule différence pour les femmes, qu'elles portaient au milieu du bras de gros bracelets d'étain, et qu'elles avaient les cheveux beaucoup plus longs que les hommes. Ceux-ci portaient de gros bâtons armés par le bout, et garnis jusqu'au milieu de peaux semblables à celles dont ils étaient couverts. Ils avaient tous le visage farouche, les lèvres grosses, le nez plat, les narines larges et la taille haute. Faria leur fit divers présens, pour lesquels ils nous laissèrent leurs trois vaches et leur cerf. Nous quittâmes la rive; mais ils nous suivirent pendant cinq jours sur le bord de l'eau.

»Après avoir fait environ quarante lieues dans ce pays barbare, nous poussâmes notre navigation pendant seize jours sans découvrir aucune autre marque d'habitation que des feux, que nous apercevions quelquefois pendant la nuit. Enfin nous arrivâmes dans l'anse de Nankin, moins promptement à la vérité que Similau ne l'avait promis, mais avec la même espérance de nous voir en peu de jours au terme de nos désirs. Il fit comprendre à tous les Portugais la nécessité de ne pas se montrer aux Chinois, qui n'avaient jamais vu d'étrangers dans ces lieux. Nous suivîmes un conseil dont nous sentîmes l'importance; tandis qu'avec les matelots de sa nation il se tenait prêt à donner les explications qu'on pourrait lui demander. Il proposa aussi de gouverner par le milieu de l'anse plutôt que de suivre les côtes, où nous découvrîmes un grand nombre de lantées. On se conforma pendant six jours à ses intentions. Le septième nous découvrîmes devant nous une grande ville nommée Sileupeumor, dont nous devions traverser le havre pour entrer dans la rivière. Similau, nous ayant recommandé plus que jamais de nous tenir couverts, y jeta l'ancre à deux heures après minuit. Vers la pointe du jour il en sortit paisiblement, au travers d'un nombre infini de vaisseaux qui nous laissèrent passer sans défiance; et, traversant la rivière, qui n'avait plus que six ou sept lieues de largeur, nous eûmes la vue d'une grande plaine que nous ne cessâmes point de côtoyer jusqu'au soir.

»Cependant les vivres commençaient à nous manquer, et Similau, qui paraissait quelquefois effrayé de sa propre hardiesse, ne jugeait point à propos d'aborder au hasard pour renouveler nos provisions. Nous fûmes réduits, pendant treize jours, à quelques bouchées de riz cuit dans l'eau, qui nous étaient mesurées avec une extrême rigueur. L'éloignement de nos espérances, qui paraissaient reculer de jour en jour, et le tourment de la faim, nous auraient portés à quelque résolution violente, si notre fureur n'eût été combattue par d'autres craintes. Le corsaire, qui les remarquait dans nos yeux, nous fit débarquer pendant les ténèbres auprès de quelques vieux édifices, qui se nommaient Tanamadel, et nous conseilla de fondre sur une maison qui lui parut éloignée des autres. Nous y trouvâmes beaucoup de riz et de petites fèves, de grands pots pleins de miel, des oies salées, des ognons, des aulx et des cannes à sucre dont nous fîmes une abondante provision: c'était le magasin d'un hôpital voisin, et ce religieux dépôt n'était défendu que par la piété publique. Quelques Chinois nous apprirent dans la suite qu'il était destiné à la subsistance des pèlerins qui visitaient les tombeaux de leurs rois; mais ce n'est pas à ce titre que nous rendîmes grâces au ciel de nous y avoir conduits.

»Un secours qu'il semblait nous avoir ménagé dans sa bonté, rétablit un peu le calme et l'espoir sur les deux vaisseaux. Nous continuâmes encore d'avancer pendant sept jours. Quelle différence néanmoins entre le terme que Similau nous avait fixé et cette prolongation qui ne finissait pas! La patience de Faria n'avait pas eu peu de force pour soutenir la nôtre; mais il commençait lui-même à se défier de tant de longueurs et d'incertitudes. Quoique son courage l'eût disposé à tous les événemens, il confessa publiquement qu'il regrettait d'avoir entrepris le voyage. Son chagrin croissant d'autant plus qu'il s'efforçait de le cacher. Un jour qu'il avait demandé au corsaire dans quel lieu il croyait être, il en reçut une réponse si mal conçue, qu'il le soupçonna d'avoir perdu le jugement, ou d'ignorer le chemin dans lequel il nous avait engagés; cette idée le rendit furieux. Il l'aurait tué d'un poignard qu'il avait toujours à sa ceinture, si quelques amis communs n'eussent arrêté son bras en lui représentant que la mort de ce malheureux assurait notre ruine. Il modéra sa colère; mais elle fut encore assez vive pour le faire jurer _sur sa barbe_ que, si dans trois jours le corsaire ne levait tous ses doutes, il le poignarderait de sa propre main. Cette menace causa tant de frayeur à Similau, que la nuit suivante, tandis qu'on s'était approché de la terre, il se laissa couler du vaisseau dans la rivière; et son adresse lui ayant fait éviter la vue des sentinelles, on ne s'aperçut de son évasion qu'en renouvelant la garde.

»Un si cruel événement mit Faria comme hors de lui-même. Il s'en fallut peu que les deux sentinelles ne payassent leur négligence de leur vie. À l'instant il descendit au rivage avec la plus grande partie des Portugais; toute la nuit fut employée à chercher Similau. Mais il nous fut impossible de découvrir ses traces; et notre embarras devint encore plus affreux lorsque étant retournés à bord, nous trouvâmes que, de quarante-six matelots chinois qui étaient sur les deux vaisseaux, trente-quatre avaient pris la fuite, pour se dérober apparemment aux malheurs dont ils nous croyaient menacés. Nous tombâmes dans un étonnement qui nous fit lever les mains et les yeux aux ciel sans avoir la force de prononcer un seul mot. Cependant, comme il était question de délibérer sur une situation si terrible, on tint conseil, mais avec une variété de sentimens qui retarda long-temps la conclusion. Enfin nous résolûmes, à la pluralité des voix, de ne pas abandonner un dessein pour lequel nous avions déjà bravé tant de dangers. Mais, consultant aussi la prudence, nous pensâmes à nous saisir de quelques habitans du pays de qui nous pussions savoir ce qui nous restait de chemin jusqu'à l'île de Calempluy. Si nos informations nous apprenaient qu'il fût aussi facile de l'attaquer que Similau nous en avait flattés, nous promîmes au ciel d'achever notre entreprise; ou, si les difficultés nous paraissaient invincibles, nous devions nous abandonner au fil de l'eau, qui ne pouvait nous conduire qu'à la mer, où son cours la portait naturellement.

»L'ancre fut levée néanmoins avec beaucoup de crainte et de confusion; la diminution de nos matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup le jour suivant; mais, ayant mouillé le soir assez près de la rive, on découvrit, à la fin de la première garde, une barque à l'ancre au milieu de la rivière. Nous nous en approchâmes avec de justes précautions, et nous y prîmes six hommes que nous trouvâmes endormis. Faria les interrogea séparément pour s'assurer de leur bonne foi par la conformité de leurs réponses; ils s'accordèrent à lui dire que le pays où nous étions se nommait Temquilem, et que l'île de Calempluy n'était éloignée que de dix lieues. On leur fit d'autres questions, auxquelles ils ne répondirent pas moins fidèlement. Faria les retint prisonniers pour le service des rames; mais la satisfaction qu'il reçut de leurs éclaircissemens ne l'empêcha pas de regretter Similau, sans lequel il n'espérait plus recueillir tout le fruit qu'il s'était promis d'une si grande entreprise. Deux jours après, nous doublâmes une pointe de terre nommée _Quinai-Taraon_, après laquelle nous découvrîmes enfin cette île que nous cherchions depuis quatre-vingts jours, et qui nous avait paru fuir sans cesse devant nous.