Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Part 4

Chapter 43,846 wordsPublic domain

»Ils n'avaient laissé à bord qu'un vieillard avec un enfant de douze ou treize ans. Notre premier soin fut de visiter les provisions, qui étaient en abondance. Après avoir satisfait notre faim, nous fîmes l'inventaire des marchandises; elles consistaient en soie torse, en damas et en satins, dont la valeur montait à quatre mille écus; mais le riz, le sucre, le jambon et les poules nous parurent la plus précieuse partie du butin pour le rétablissement de nos malades, qui étaient en fort grand nombre. Nous apprîmes du vieillard que le bâtiment et sa charge appartenaient au père de l'enfant, qui venait d'acheter ces marchandises à Quouaman pour les aller vendre à Combay; et qu'ayant eu besoin d'eau, son malheur l'avait amené pour en faire dans l'île des Larrons. Faria s'efforça par ses caresses de consoler le jeune Chinois en lui promettant de le traiter comme son propre fils; mais il n'en put tirer que des larmes et des marques de mépris pour ses offres.

»Dans un conseil, où tout le monde fut appelé, nous prîmes la résolution de nous rendre à Liampo. Ce port de la Chine était éloigné de deux cent soixante lieues vers le nord; mais nous espérions, en suivant la côte, nous emparer d'un vaisseau plus commode et plus grand que le nôtre; ou, si la fortune s'obstinait à nous maltraiter, Liampo nous offrait une ressource dans quelqu'un des navires portugais qui s'y rassemblaient dans cette saison. Le lendemain nous découvrîmes une petite île nommé Quintoo, où nous enlevâmes, dans une barque de pêcheurs, quantité de poissons frais, et huit hommes pour le service de notre lantée. De là nous étant avancés vers la rivière de Camboy, Faria, qui se défiait de notre lantée pour un long voyage, résolut de se saisir d'une petite jonque qu'il vit seule à l'ancre. Ce dessein ne lui coûta que la peine d'y passer avec vingt hommes, qui trouvèrent sept ou huit matelots endormis; il leur fit lier les mains, avec menace de les tuer, s'ils jetaient le moindre cri; et sortant de la rivière, il conduisit sa prise à Poulo-Quirim, qui n'est qu'à neuf lieues de Tchamoy. Trois jours après il se rendit à Lutchitai, dont on lui avait vanté l'air pour le rétablissement de ses malades, et les commodités pour calfater les deux bâtimens: quinze jours ayant suffi pour l'exécution de ses vues, il gouverna vers Liampo.

»Le vent et les marées semblaient s'accorder en sa faveur, lorsqu'il rencontra une jonque de Patane, commandée par un Chinois, nommé Quiay-Panjam, si dévoué à la nation portugaise, qu'il avait à sa solde trente Portugais choisis dont il s'était fait autant d'amis par ses caresses et ses bienfaits. C'était d'ailleurs un vieux corsaire exercé depuis long-temps au brigandage. La vue de deux bâtimens plus faibles que le sien le disposa aussitôt à les attaquer. Son habileté lui fit gagner le dessus du vent; et s'étant approché à la portée du mousquet, il les salua de quinze pièces d'artillerie. Malgré l'extrême inégalité des forces, Faria ne put se résoudre à la soumission; mais lorsqu'il se préparait au combat, un de ses gens aperçut une croix dans la bannière des ennemis; et sur le chapiteau de leur poupe quantité de ces bonnets rouges que les Portugais portaient alors dans leurs expéditions militaires. Après cette découverte, quelques signes furent bientôt entendus. De part et d'autre on ne pensa plus qu'à se prévenir par des témoignages de joie et d'amitié. Quiay-Panjam, qui aimait le faste, passa sur le bord de Faria, dont il connaissait le mérite par l'éclat de ses actions, avec un cortége de vingt Portugais richement vêtus, et des présens qui furent estimés deux mille ducats. Faria, dans l'abaissement où le sort l'avait réduit, ne put répondre à cette ostentation de richesses; mais, son nom faisant toute sa grandeur présente, il raconta ses malheurs avec une simplicité noble qui lui attira plus d'admiration que le souvenir de sa fortune. Le corsaire, après avoir entendu ses nouveaux projets, lui offrit de l'accompagner dans toutes ses entreprises, avec cent hommes qu'il avait dans sa jonque, quinze pièces d'artillerie, et les trente Portugais qui s'étaient attachés à son service, sans autre condition que d'entrer en partage du butin pour un tiers. Cette offre fut acceptée; Faria ne fit pas difficulté de s'engager par une promesse de sa main, qu'il confirma sur les saints Évangiles, et qui fut signée par les principaux Portugais en qualité de témoins.

»Aussitôt les deux chefs prirent la résolution d'entrer dans la rivière d'Anay, dont ils n'étaient éloignés que de cinq lieues, pour s'y pourvoir de vivres et de munitions. Panjam s'était ménagé par un tribut la protection du gouverneur. De là, leur projet n'était pas moins de se rendre à Liampo; mais Faria se procura près d'Anay une partie des avantages qu'il s'était proposés dans cette route, en s'attachant par ses promesses trente-six soldats qui prirent confiance à sa fortune. Ils remirent à la voile malgré le vent contraire qu'ils eurent à combattre pendant cinq jours. Le sixième au soir, ils rencontrèrent une barque de pêcheurs, dans laquelle ils furent extrêmement surpris de trouver huit Portugais, tous fort blessés et dans le plus triste état. Faria les fit passer sur son bord, où, se jetant à ses pieds, ils lui racontèrent qu'ils étaient partis de Liampo depuis dix-sept jours pour se rendre à Malacca; que, s'étant avancés jusqu'à l'île de Sumbor, ils avaient eu le malheur d'être attaqués par un corsaire guzarate nommé Coja-Acem, qui avait, sur trois jonques et quatre lantées, environ cent hommes, mahométans comme lui; qu'après un combat de trois heures, dans lequel ils lui avaient brûlé une de ses jonques, ils avaient enfin perdu leur vaisseau, et la valeur de cent mille taëls en marchandises, avec dix-huit Portugais de leurs parens ou de leurs amis, dont la captivité leur faisait compter pour rien le reste de leur infortune, et la perte de quatre-vingt-deux hommes qui composaient leur équipage; que, par un miracle du ciel, ils s'étaient sauvés au nombre de dix dans la même barque où nous les avions rencontrés, et que de ce nombre deux étaient déjà morts de leurs blessures.

»Après avoir écouté ce récit avec admiration, Faria, plein de ses idées, leur demanda si le corsaire avait été fort maltraité dans le combat, parce qu'il lui semblait qu'ayant perdu une de ses jonques, et celles des Portugais devant être dans un grand désordre, il était impossible que ses forces ne fussent pas beaucoup diminuées. Ils l'assurèrent que la victoire avait coûté cher à leur ennemi; que, dans l'incendie de sa jonque, la plupart des soldats qui montaient ce bâtiment avaient trouvé la mort dans les flots, et qu'il n'était entré dans une rivière voisine que pour y réparer ses pertes. Alors Faria se mit à genoux, tête nue et les yeux levés vers le ciel, qu'il regardait fixement; il le remercia les larmes aux yeux[1] d'avoir amené son ennemi entre ses mains; et sa prière fut si vive et si touchante, que, le même transport se communiquant à ceux qui l'entendirent, ils se mirent à crier: Aux armes! aux armes! comme si le corsaire eût été présent. Dans cette noble ardeur, ils mirent aussitôt la voile au vent de poupe pour retourner dans un port qu'ils avaient laissé huit lieues en arrière, et s'y équiper sans ménager les frais de tout ce qui leur était nécessaire pour un mortel combat. Un présent de mille ducats leur fit obtenir du gouverneur non-seulement la liberté d'acheter toutes sortes de munitions, mais celle même de se procurer deux grandes jonques, qui furent échangées contre celle de Faria, et d'engager cent soixante hommes pour le gouvernement des voiles. Tous les volontaires, à qui l'espérance du butin fit offrir leurs services, furent reçus et payés libéralement. Quiay-Panjam n'épargna point ses trésors. Ainsi, dans la revue générale qui se fit avant de lever l'ancre, nous nous trouvâmes au nombre de cinq cents hommes, soldats ou matelots, entre lesquels on compta quatre-vingt-quinze Portugais.

[Note 1: Ce mélange continuel de piété et de vengeance, de brigandage et de dévotion, est un caractère trop singulier pour échapper aux lecteurs; et c'est partout dans cette histoire celui des Espagnols et des Portugais.]

»Treize jours nous avaient suffi pour ce redoutable armement. Nous partîmes dans le meilleur ordre. Trois jours après nous arrivâmes aux Pêcheries, où le corsaire avait enlevé la jonque de notre nation. Quelques espions qu'on envoya sur la rivière nous rapportèrent qu'il était à deux lieues de là, dans une autre rivière nommée Tinlau, et qu'il y faisait réparer la jonque portugaise. Faria fit vêtir à la chinoise un de ses plus braves et de ses plus sages soldats, avec ordre de s'avancer dans une barque de pêcheur pour observer la contenance et la situation des ennemis. On apprit bientôt qu'ils étaient sans défiance et dans un désordre qui nous ferait trouver peu de peine à les aborder. Nos deux chefs résolurent d'aller mouiller le soir à l'embouchure de la rivière, et de commencer l'attaque à la pointe du jour.

»La mer fut si calme et le vent si favorable, que Faria crut devoir profiter de l'obscurité pour s'avancer presqu'à la hauteur du corsaire. Cette manoeuvre eut le succès qu'il s'en était promis; et dans l'espace d'une heure nous arrivâmes à la portée de l'arquebuse sans avoir été découverts. Mais les premiers rayons du jour ne tardèrent point à nous trahir. Plusieurs sentinelles qui étaient distribuées sur les bords de la rivière sonnèrent l'alarme avec des cloches; et quoique la lumière ne permît point encore de distinguer les objets, il s'éleva un si furieux bruit parmi les corsaires qui étaient au rivage et ceux qu'ils avaient laissés à la garde de leur flotte, qu'il nous devint presque impossible de nous entendre. Faria saisit ce moment pour les saluer de toute notre artillerie, qui augmenta le tumulte. Ensuite le jour étant devenu plus clair, pendant qu'on rechargeait les pièces, et que les corsaires nous observaient sur leurs ponts, il fit faire une seconde décharge qui en fit tomber un grand nombre. Cent soixante mousquetaires, qu'il tenait prêts à tirer, ne firent pas feu moins heureusement sur ceux qui s'étaient mis dans des barques pour retourner à leurs jonques. Ce prélude parut leur causer tant d'épouvante, qu'on n'en vit plus paraître un sur les tillacs.

»Alors nos deux jonques les abordèrent avec la même vigueur. La mêlée fut effroyable et se soutint pendant plus d'un quart d'heure, jusqu'au départ de quatre lantées qui se détachèrent du rivage pour venir secourir les corsaires avec des gens frais. À cette vue, un Portugais nommé Diégo Meyrelez, qui était dans la jonque de Quiay-Panjam, poussa rudement un canonnier dont il avait remarqué l'ignorance, et pointant lui-même la pièce qui était chargée à cartouches, il y mit le feu avec tant d'habileté ou de bonheur, qu'il coula la première lantée à fond. Du même coup, plusieurs balles qui passèrent par-dessus la première tuèrent le capitaine de la seconde, et six ou sept soldats qui étaient proches de lui. Les deux autres demeurèrent si effrayées de ce spectacle, qu'elles s'efforçaient de retourner à terre, lorsque deux barques portugaises, chargées de pots-à-feu, s'avancèrent fort à propos pour y en jeter un fort grand nombre. Elles y mirent le feu avec une violence qui les fit brûler en un instant jusqu'à fleur d'eau. En vain les corsaires se jetèrent dans l'eau pour éviter les flammes; ils y trouvèrent la mort par les mains de nos gens qui les tuaient à coups de piques. Il n'en périt pas moins de deux cents dans les quatre lantées; car, celle qui avait perdu son capitaine étant tombée sous la jonque de Quiay-Panjam, il ne s'en sauva qu'un petit nombre, qui se jetèrent dans les flots.

»Ceux qui combattaient sur ces jonques ne se furent pas plus tôt aperçus de la ruine des lantées, qu'ils commencèrent à s'affaiblir, et plusieurs ne pensèrent qu'à chercher leur salut à la nage. Mais Coja-Acem, qui ne s'était pas encore fait reconnaître, accourut alors pour les encourager. Il portait une cotte d'armes écaillée de lames de fer, doublée de satin cramoisi, et bordée d'une frange d'or. Sa voix, qui se fit entendre avec une invocation de son prophète et des imprécations contre nous, ranima si vivement les plus timides, que, s'étant ralliés, ils nous firent tête avec une valeur surprenante. Faria, dont cette résistance ne fit qu'échauffer le courage, excita le nôtre par quelques mots _pleins de foi_, et se précipitant vers le chef des corsaires, qu'il regardait comme le principal objet de sa haine, il lui déchargea sur la tête un si grand coup de sabre, qu'il fendit son bonnet de mailles. Ce coup l'abattit à ses pieds. Aussitôt lui en portant un autre sur les jambes, il le mit hors d'état de se relever. Nos ennemis, qui virent tomber leur chef, poussèrent un grand cri. Ils fondirent si impétueusement sur Faria, qu'ils faillirent l'abattre à son tour; tandis que, nous serrant autour de lui, nous redoublâmes nos efforts pour sauver une vie à laquelle chacun de nous attachait la sienne. Le combat devint si furieux, que dans l'espace d'un demi-quart d'heure nous vîmes tomber sur le corps de Coja-Acem quarante-huit de ces désespérés, et nous perdîmes nous-mêmes quatorze chrétiens, entre lesquels nous eûmes la douleur de compter cinq Portugais. Alors nos ennemis, commençant à perdre courage, se retirèrent en désordre vers la proue, dans le dessein de s'y fortifier. Mais Quiay-Panjam, qui venait de ruiner les lantées, se présenta devant eux pour leur couper cette retraite. Ainsi pressés des deux côtés avec la même furie, il ne leur resta plus d'autre ressource que de se jeter dans les flots. Les nôtres, encouragés par la victoire et par le nom de Jésus-Christ, qui retentissait sur toutes les jonques, achevèrent de les exterminer à mesure qu'ils se précipitaient les uns sur les autres. Il en périt cent cinquante par le fer ou par le feu. La plupart des autres se noyèrent dans leur fuite ou furent assommés à coups d'aviron. On ne fit que cinq prisonniers, qui furent jetés à fond de cale, pieds et poings liés, dans le dessein d'en tirer diverses lumières par la force des tourmens. Mais ils se rendirent entre eux le service de s'égorger à belles dents. Le nombre de nos morts ne monta qu'à cinquante-deux, dont huit étaient de notre nation.

»Après avoir employé une partie du jour à leur rendre les honneurs de la sépulture, Faria fit le tour de l'île pour y chercher ce qui pouvait avoir appartenu au corsaire. Il découvrit dans une vallée fort agréable un village d'environ quarante maisons; et plus loin, sur le bord d'un ruisseau, une pagode où Coja-Acem avait mis ses malades. C'était dans le même lieu que ceux qui avaient échappé aux flots avaient pris le parti de se retirer. À la vue de Faria, qu'ils aperçurent de loin, ils députèrent quelques-uns d'entre eux pour implorer sa miséricorde; mais, fermant l'oreille à leurs prières, il répondit qu'il ne pouvait faire grâce à ceux qui avaient massacré tant de chrétiens: ces misérables étaient au nombre de quatre-vingt-seize. Nous mîmes le feu à six ou sept endroits de la pagode, qui, n'étant composée que de bois sec et couverte de feuilles de palmier, fut bientôt réduite en cendres. Les corsaires, attaqués par les flammes et la fumée, jetèrent des cris pitoyables, et quelques-uns se précipitèrent du haut des fenêtres; mais ils furent reçus sur les pointes de nos piques et de nos dards, et nous eûmes la satisfaction de rassasier notre vengeance.

»La jonque que le corsaire avait enlevée depuis peu de jours aux Portugais de Liampo leur fut restituée avec toutes leurs marchandises: ce qui n'empêcha point que le reste du butin ne montât à plus de cent trente mille taëls. Nous passâmes vingt-quatre jours dans la rivière de Tinlau pour y guérir nos blessés. Faria même avait besoin de ce repos: il avait reçu trois coups dangereux dont il avait négligé de se faire panser dans les premiers soins qu'il avait donnés au bien commun, et dont il eut beaucoup de peine à se rétablir. Mais son courage infatigable s'occupa, dans cet intervalle, du projet d'une autre expédition qu'il avait communiqué à Quiay-Panjam, et qu'il ne remettait pas plus loin qu'à l'entrée du printemps. Il se proposait de retourner dans l'anse de la Cochinchine, pour s'approcher des mines de Quanjaparu, où nous avions appris qu'on tirait quantité d'argent, et qu'il y avait actuellement sur les bords de la rivière six maisons remplies de lingots.

»Nous levâmes l'ancre pour nous avancer vers la pointe de Micuy, d'où notre premier dessein était toujours de nous rendre à Liampo. Un orage du nord-ouest qui nous surprit à cette hauteur exposa toute la flotte au dernier danger. La plus petite de nos jonques, commandée par Nunno-Preto, périt avec sept Portugais et cinquante autres chrétiens. Celle de Faria, qui était la plus grande, et dans laquelle nous avions rassemblé nos plus précieuses marchandises, n'évita le même sort qu'en abandonnant aux flots quantité de richesses; et ceux qui furent chargés de ce triste sacrifice apportèrent si peu d'attention au choix, qu'ils jetèrent dans la mer douze grandes caisses pleines de lingots d'argent. Mais rien ne causa plus d'affliction à Faria que la perte d'une lantée qui s'était brisée sur la côte, et dans laquelle il y avait cinq Portugais qui furent enlevés pour l'esclavage par les habitans d'une ville voisine. Tandis qu'il paraissait insensible à la ruine de sa fortune, il ne pouvait se consoler de voir cinq hommes de sa nation dans la misère. Tous ses soins, après la tempête, se tournèrent à les secourir; et lorsqu'il eut appris que la ville où ils avaient été conduits se nommait Noudaï, et qu'elle n'était pas éloignée du rivage, il promit au ciel d'employer sa vie pour leur rendre la liberté.

»Le reste de ses forces consistait en trois jonques, avec une seule lantée. Il ne balança point à s'engager dans la rivière de Noudaï, où il mouilla vers le soir. Deux petites barques, qui portent sur cette côte le nom de _baloès_, furent employées à sonder le fond, avec ordre de prendre des informations sur la situation de la ville. Elles lui amenèrent huit hommes et deux femmes, dont elles s'étaient saisies, et qui furent regardés aussitôt comme des otages suffisans pour la sûreté des Portugais: mais la confiance diminua beaucoup lorsque ces dix prisonniers eurent déclaré que les Portugais captifs passaient dans la ville pour les voleurs qui avaient causé divers dommages sur les côtes, et qu'ils étaient destinés au supplice. Faria, plein d'une vive inquiétude, se hâta d'écrire au mandarin: sa lettre était civile. Il y joignit un présent de deux cents ducats, qui lui parut une honnête rançon; et chargeant de ses ordres deux des prisonniers, il retint à bord les huit autres.

»La réponse qu'il reçut le lendemain sur le dos de sa lettre était courte et fière: «Que ta bouche vienne se présenter à mes pieds. Après t'avoir entendu, je te ferai justice.» Il comprit que le succès de son entreprise était fort incertain; et rejetant toute idée de violence, avant d'avoir tenté les voies de la douceur et les motifs de l'intérêt, il offrit par une autre députation jusqu'à la somme de deux mille taëls. Dans sa seconde lettre il prenait la qualité de marchand étranger, Portugais de nation, qui allait exercer le commerce à Liampo, et qui était résolu de payer fidèlement les droits. Il ajoutait «que le roi de Portugal son maître, étant lié d'une amitié de frère avec le roi de la Chine, il espérait la même faveur et la même justice que les Chinois recevaient constamment dans les villes portugaises des Indes.» Cette comparaison des deux rois parut si choquante au mandarin, que, sans aucun égard pour le droit des gens, il fit cruellement fouetter ceux qui lui avaient apporté la lettre. Les termes de sa réponse n'ayant pas été moins insultans, Faria, poussé par sa colère autant que par ses promesses, résolut enfin d'attaquer la ville. Il fit la revue de ses soldats, qui montaient encore au nombre de trois cents; le lendemain, s'étant avancé dans la rivière jusqu'à la vue des murs, il y jeta l'ancre, après avoir arboré le pavillon marchand à la manière des Chinois, pour s'épargner de nouvelles explications. Cependant le doute du succès lui fit écrire une troisième lettre au mandarin, dans laquelle, feignant de n'avoir aucun sujet de plainte, il renouvelait l'offre d'une grosse somme et d'une amitié perpétuelle. Mais le malheureux Chinois qu'il avait employé pour cette députation fut déchiré de coups, et renvoyé avec de nouvelles insultes. Alors nous descendîmes au rivage, et marchâmes vers la ville, sans être effrayés d'une foule de peuple qui faisait voltiger plusieurs étendards sur les murs, et qui paraissait nous braver par ses cris: nous n'étions qu'à deux cents pas des portes lorsque nous en vîmes sortir mille ou douze cents hommes à cheval, qui entreprirent d'escarmoucher autour de nous, dans l'espérance apparemment de nous causer de l'épouvante. Mais nous voyant avancer d'un air ferme, ils se rassemblèrent en un corps entre nous et la ville. Nos jonques avaient ordre de faire jouer l'artillerie au signal que Faria devait leur donner. Aussitôt qu'il vit l'ennemi dans cette posture, il fit tirer tout à la fois et ses mousquetaires et ses jonques. Le bruit seul fit tomber une partie de cette cavalerie. Nous continuâmes de marcher, tandis que les uns fuyaient vers le pont de la ville, où leur embarras fut extrême au passage, et que les autres se dispersaient dans les champs voisins. Ceux que nous trouvâmes encore serrés proche du pont essuyèrent une décharge de notre mousqueterie, qui fit mordre la poussière au plus grand nombre, sans qu'un seul eût osé mettre l'épée à la main. Nous approchions de la porte avec un extrême étonnement de la voir si mal défendue; mais nous y rencontrâmes le mandarin qui sortait à la tête de six cents hommes de pied, monté sur un fort beau cheval, et revêtu d'une cuirasse. Il nous fit tête avec assez de vigueur; et son exemple animait ses gens, lorsqu'un coup d'arquebuse, tiré par un de nos valets, le frappa au milieu de l'estomac. Sa chute répandit tant de consternation parmi les Chinois, que, chacun ne pensant qu'à fuir, sans avoir la présence d'esprit de fermer les portes, nous les chassâmes devant nous à grands coups de lances comme une troupe de bestiaux. Ils coururent dans ce désordre le long d'une grande rue qui conduisait vers une autre porte, par où nous les vîmes sortir jusqu'au dernier. Faria eut la prudence d'y laisser une partie de sa troupe pour se mettre à couvert de toute sorte de surprise; tandis que, se faisant conduire à la prison, il alla délivrer de ses propres mains les cinq Portugais qui n'y attendaient que la mort. Ensuite, nous ayant tous rassemblés, et jugeant de l'effroi de nos ennemis par la tranquillité qui régnait autour des murs, il nous accorda une demi-heure pour le pillage. Ce temps fut si bien employé, que le moindre de nos soldats partit chargé de richesses. Quelques-uns emmenèrent de fort belles filles liées quatre à quatre avec les mèches des mousquets. Enfin, l'approche de la nuit pouvant nous exposer à quelque désastre, Faria fit mettre le feu à la ville; elle était bâtie de sapin et d'autres bois si faciles à s'embraser, que la flamme s'y étant bientôt répandue, nous nous retirâmes tranquillement dans nos jonques à la faveur de cette lumière.