Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 3
»Faria ne put entendre ce récit sans se frapper le front d'étonnement: «Mon Dieu! mon Dieu! dit-il, il me semble que ce que j'entends est un songe.» Ensuite, se tournant vers ses soldats il leur raconta l'histoire du corsaire qu'il avait apprise en arrivant aux Indes. C'était un des plus cruels ennemis du nom portugais. Il en avait tué de sa propre main plus de cent; et le butin qu'il avait fait sur eux montait à plus de cent mille ducats. Quoique son nom fût Quiay Tajana, sa vanité lui avait fait prendre celui du capitaine Sardinha, depuis qu'il avait massacré cet officier. Nous demandâmes à l'Arménien ce qu'il était devenu: il nous dit qu'étant fort blessé, il s'était caché dans la soute entre les câbles, avec six ou sept de ses gens. Faria s'y rendit aussitôt, et nous ouvrîmes l'écoutille des câbles. Alors ce brigand désespéré sortit par une autre écoutille, à la tête de ses compagnons, et se jeta si furieusement sur nous, que, malgré l'extrême inégalité du nombre, le combat dura près d'un quart d'heure. Ils ne quittèrent les armes qu'en expirant. Nous ne perdîmes que deux Portugais et sept Indiens de l'équipage; mais vingt furent blessés, et Faria reçut lui-même deux coups de sabre sur la tête et un troisième sur le bras. Après cette sanglante victoire, il fit mettre à la voile, dans la crainte d'être poursuivi. Nous allâmes mouiller le soir sous une petite île déserte, où le partage du butin se fit tranquillement. On trouva dans la jonque cinq cents bahars de poivre, soixante de sandal, quarante de noix muscades et de macis, quatre-vingts d'étain, trente d'ivoire, et d'autres marchandises qui montaient, suivant le cours du commerce, à la valeur de soixante-dix mille ducats. La plus grande partie de l'artillerie était portugaise. Entre quantité de meubles et d'habits de notre nation, nous fûmes surpris de voir des coupes, des chandeliers, des cuillères et de grands bassins d'argent doré. C'était la dépouille de Sardinha, de Juan Oliveyra, et de Barthélemi de Matos, trois de nos plus braves officiers, dont les vaisseaux avaient été la proie du corsaire. Mais la vue de tant de richesses ne diminua point notre compassion pour neuf petits enfans âgés de six à huit ans, qui furent trouvés dans un coin, enchaînés par les mains et les pieds.
»Le lendemain Faria, prenant plus de confiance que jamais à sa fortune, ne fit pas difficulté de retourner vers la côte d'Aynan, où il ne désespérait pas encore de rencontrer Coja-Acem. Cependant, quelques pêcheurs de perles dont il reçut des rafraîchissemens dans la baie de Camoy, lui annoncèrent l'approche d'une flotte chinoise; et le prenant d'ailleurs pour un négociant, malgré quelques soupçons qu'ils ne purent cacher à la vue des étoffes et des meubles précieux qu'ils voyaient entre les mains de ses soldats, ils lui firent une peinture si rebutante des obstacles qu'il trouverait à la Chine, où son dessein était d'aller vendre effectivement ses marchandises, qu'il résolut de chercher quelque autre port. Ses vaisseaux étaient déjà si chargés, qu'il leur arrivait souvent d'échouer sur des bancs de sable dont cette mer est remplie. Cependant il était attendu par de nouveaux obstacles à l'embouchure de la rivière de Tanauquir.
»Pendant qu'il s'efforçait d'y entrer, sur l'espérance que les pêcheurs de Camoy lui avaient donnée d'y trouver un bon port, il fut attaqué par deux grandes jonques, qui descendaient cette rivière à la faveur du vent et de la marée. Leur première salve fut de vingt-six pièces d'artillerie; et se trouvant presque sur nous avant que nous eussions pu les découvrir, elles nous abordèrent avec une redoutable nuée de dards et de flèches. Nous n'évitâmes cette tempête qu'en nous retirant sous le demi-pont, d'où Faria nous fit amuser les ennemis à coups d'arquebuse pendant l'espace d'une demi-heure, pour leur donner le temps d'épuiser leurs munitions. Mais quarante de leurs plus braves gens sautèrent enfin sur notre bord, et nous mirent dans la nécessité de les recevoir. Le combat devint si furieux, que le tillac fut bientôt couvert de morts. Faria fit des prodiges de valeur. Les Indiens, commençant à se refroidir par leur perte, qui était déjà de vingt-six hommes, vingt Portugais prirent ce moment pour se jeter dans la jonque de leurs ennemis, où cette attaque imprévue leur fit trouver peu de résistance. Ainsi, la victoire se déclarant pour eux sur l'un et l'autre bord, ils pensèrent à secourir Borralho, qui était aux prises avec la seconde jonque. Faria lui porta sa fortune avec l'exemple de son courage. Enfin les deux jonques tombèrent en son pouvoir. Il en avait coûté la vie à quatre-vingts Indiens; et par une faveur extraordinaire du ciel, il ne se trouva parmi les morts qu'un seul Portugais et quatorze hommes d'équipage, quoique les blessés fussent en très-grand nombre. Les deux jonques appartenaient aux corsaires chinois.
»Le butin fut estimé environ quarante mille taëls. On trouva dans les deux jonques dix-sept pièces d'artillerie de bronze aux armes de Portugal. Quoique ces deux bâtimens fussent très-bons, Faria se vit obligé d'en faire brûler un, faute de matelots pour le gouverner. Le lendemain il voulut tenter encore une fois d'entrer dans la rivière; mais quelques pêcheurs qu'il avait pris pendant la nuit l'avertirent que le gouverneur de cette province avait toujours été d'intelligence avec le corsaire qui lui cédait le tiers de ses prises pour obtenir sa protection, dont il jouissait depuis long-temps. Cette nouvelle nous fit prendre le parti de chercher un autre port. On se détermina pour Mutipinam, qui est plus éloigné de quarante lieues à l'est, et fréquenté par les marchands de Laos, de Pafuaas et de Gueos.
»Nous fîmes voile avec trois jonques et le premier vaisseau sur lequel nous étions partis de Patane, jusqu'à Tillanumera, où la force des courans nous obligea de mouiller. Après nous y être ennuyés trois jours à l'ancre, la fortune nous y amena vers le soir quatre lantées, espèce de barques à rames, dont l'une portait la fille du gouverneur de Colem, mariée depuis peu au fils d'un seigneur de Pandurée. Elle allait joindre pour la première fois son mari, qui devait venir au-devant d'elle avec un cortége digne de leur rang. Mais ceux qui la conduisaient, ayant pris nos jonques pour celles qu'ils espéraient rencontrer, vinrent tomber entre nos mains. Faria fit cacher tous les Portugais; la jeune mariée, paraissant elle-même, demandait déjà son mari, lorsque, pour répondre, une troupe de nos gens sautèrent dans les lantées et s'en rendirent les maîtres. Nous fîmes passer aussitôt notre prise à bord. Faria se contenta de retenir la jeune mariée, et deux de ses frères qui étaient jeunes, blancs, et de fort bonne mine, avec vingt matelots, qui nous devinrent fort utiles pour la manoeuvre de nos jonques. Sept ou huit hommes qui formaient le cortége, et plusieurs femmes âgées, de celles qui se louent pour chanter et jouer des instrumens, furent laissés sur la côte. Le lendemain, étant partis de ce lieu, nous rencontrâmes la petite flotte du seigneur de Pandurée qui passa près de nous avec des bannières de soie, et faisant retentir l'air du bruit des instrumens, sans se défier que nous enlevions sa femme. Dans le dessein où nous étions de nous rendre à Mutipinam, Faria ne jugea point à propos d'arrêter cette troupe joyeuse, et n'avait même été déterminé que par l'occasion à troubler la joie qui régnait aussi dans les lantées.
»Trois jours après, étant arrivés à la vue de ce port, nous mouillâmes sans bruit dans une anse, à l'embouchure de la rivière, pour nous donner le temps d'en faire sonder l'entrée et de prendre des informations pendant la nuit. Douze soldats qui furent envoyés dans une barque, sous la conduite de Martin Dalpoem, nous amenèrent deux hommes du pays qu'ils avaient enlevés avec beaucoup de précaution. Faria défendit d'employer les tourmens pour tirer d'eux les éclaircissemens qui convenaient à notre sûreté. Ils nous apprirent naturellement que tout était tranquille dans le port, et que depuis neuf jours il y était arrivé quantité de marchands des royaumes voisins. Une si belle occasion de nous défaire de nos marchandises nous fit tourner notre reconnaissance vers le ciel. Nous récitâmes avec beaucoup de dévotion les litanies de la Vierge, et nous promîmes de riches présens à _Notre-Dame du Mont_, qui est proche de Malacca, pour l'embellissement de son église. À la pointe du jour, Faria rendit la liberté aux Indiens, et leur fit quelques présens. Ensuite ayant fait orner les hunes de nos vaisseaux, déployer nos bannières et nos flammes, avec pavillon de marchandise, suivant l'usage du pays, il alla jeter l'ancre dans le port, sous le quai de la ville.
»Nous fûmes reçus comme des marchands de Siam, dont nous avions pris le nom; et sans autre difficulté que celle des droits qui furent réglés à cent pour mille, nous nous défîmes en peu de jours de tout le butin que nous avions acquis au prix de notre sang. On en fit la somme de cent trente mille taëls en lingots d'argent. Malgré toute la diligence qu'on y avait apportée, les habitans furent informés, avant le départ de Faria, du traitement qu'il avait fait au corsaire dans la rivière de Tanauquir. Ils commencèrent alors à nous regarder d'un oeil si différent, que, n'osant plus nous fier à leurs intentions, nous nous hâtâmes de remettre à la voile.
»Faria s'était mis dans la plus grande de nos jonques, avec le titre et le pavillon de général; mais on s'aperçut qu'elle puisait beaucoup d'eau. Diverses informations nous faisaient regarder la rivière de Madel, dans l'île d'Aynan, comme un lieu convenable à nos besoins, par la facilité que nous y devions trouver pour échanger cette jonque et pour la radouber. Nous n'étions arrêtés que par l'éclat de nos expéditions, qui devaient nous y avoir fait beaucoup d'ennemis. Cependant deux considérations nous firent passer sur cette crainte: l'une fut celle de nos forces, qui nous mettaient à couvert de la surprise, et qui nous rendaient capables de nous mesurer avec toutes les puissances qui ne seraient pas celles des rois et des mandarins; l'autre une juste confiance aux motifs de notre général, autant qu'à sa valeur, car son intention n'était que de rendre le change aux corsaires qui avaient ôté la vie et les biens à quantité de chrétiens; et jusqu'alors toutes nos richesses nous paraissaient bien acquises. Après avoir lutté pendant douze jours contre les vents, nous arrivâmes au cap de Poulo-Hindor, nom indien de l'île des Cocos. De là, étant retournés vers la côte du sud, où nous fîmes quelques nouvelles prises, nous entrâmes dans la rivière le 8 septembre. Le ciel, chargé de nuages depuis trois jours, annonçait une de ces tempêtes qui portent le nom des _typhons_, et qui sont fréquentes dans ces mers aux nouvelles lunes. Nous vîmes plusieurs jonques qui cherchaient une retraite, et qui mouillaient dans les anses voisines.
»Un fameux corsaire chinois, redouté des marchands sous le nom d'Hinimilau, entra dans la rivière après nous. Sa jonque était grande et fort élevée. En s'approchant du lieu où nous étions à l'ancre, il nous salua suivant l'usage du pays, sans nous avoir reconnus pour des Portugais. Nous le prenions aussi pour un marchand chinois qui redoutait l'approche du typhon; mais, tandis qu'il passait à la portée de la voix, nous entendîmes crier distinctement dans notre langue: Seigneur Dieu, miséricorde! Ce cri, répété plusieurs fois, nous fit juger qu'il venait de quelques malheureux esclaves de notre nation. Faria, qui pouvait se faire entendre des matelots chinois, leur ordonna d'amener leurs voiles: ils passèrent sans lui répondre; et, jetant l'ancre un quart de lieue plus loin, ils commencèrent alors à jouer du tambour et faire briller leurs cimeterres. Quoique ces bravades semblassent marquer du courage et de la confiance dans quelques secours que nous ignorions, Faria dépêcha vers eux une barque bien équipée: elle revint bientôt avec un grand nombre de blessés qui n'avaient pu se défendre contre une nuée de dards et de pierres qu'on leur avaient lancés du bord. Ce spectacle irrita si vivement Faria, que, faisant lever aussitôt les ancres, il s'approcha de l'ennemi jusqu'à la portée de l'arquebuse. À cette distance, il le salua de trente-six pièces de canon, entre lesquelles il y en avait quelques-unes de batterie qui tiraient des balles de fonte. Toute la résolution des corsaires ne les empêcha point de couper leurs câbles pour se faire échouer sur la rive; mais Faria n'eut pas plus tôt reconnu leur dessein, qu'il les aborda avec furie. Le combat devint terrible. Ils étaient en si grand nombre, que pendant plus d'une demi-heure les forces se soutinrent de part et d'autre avec beaucoup d'égalité; mais enfin les corsaires, las, blessés ou brûlés, se jetèrent tous dans les flots; tandis que, poussant des cris de joie, nous continuâmes de presser une si belle victoire. Notre général voyant périr un grand nombre de ces misérables, qui ne pouvaient résister à l'impétuosité du courant, fit passer quelques soldats dans deux barques, avec ordre de sauver ceux qui voudraient accepter leur secours. On en sauva seize, entre lesquels était Hinimilau, capitaine de la jonque.
»Il fut amené devant Faria, qui fit d'abord panser ses plaies; ensuite il lui demanda ce qu'étaient devenus les Portugais que nous avions entendus sur son bord. Le corsaire répondit fièrement qu'il n'en savait rien; mais la vue des tourmens lui fit changer de langage. Il demanda un verre d'eau, parce que la sécheresse de son gosier lui ôtait l'usage de la voix, en promettant de voir ce qu'il aurait à répondre. On lui apporta de l'eau, dont il but avidement une excessive quantité. Alors, paraissant reprendre sa fierté avec ses forces, il dit à Faria qu'on trouverait ces Portugais dans la chambre de proue. Ils y étaient effectivement, mais égorgés. Ceux qui s'y étaient rendus pour finir leur captivité apportèrent huit corps sur le tillac, une femme avec deux enfans de six ou sept ans, à qui l'on avait coupé brutalement la gorge, et cinq hommes fendus du haut en bas, et les boyaux hors du corps. Faria, touché jusqu'aux larmes d'un si triste spectacle, demanda au corsaire ce qui l'avait pu porter à cette cruauté. Il répondit que c'était une juste punition pour des traîtres qui lui avaient attiré sa disgrâce en se montrant à nous; et que, pour les enfans, il suffisait qu'ils fussent de race portugaise pour avoir mérité la mort. Ses réponses à d'autres questions ne furent pas moins remplies d'extravagance et de fureur. Il se vanta d'avoir massacré un grand nombre de Portugais avec des circonstances si barbares, qu'elles nous firent lever les mains d'étonnement et d'horreur. L'indignation saisit Faria, qui, sans l'honorer du moindre reproche, le fit tuer à ses yeux. Il trouva dans la jonque, en soie, en étoffes, en musc, en porcelaines, etc., la valeur de quarante mille taëls, dont nous nous vîmes forcés de brûler une partie avec le corps même de la jonque, parce qu'ayant perdu quantité de braves matelots, il nous en restait trop peu pour la gouverner.
»Tant d'exploits commençaient à rendre le nom de Faria si terrible, que les capitaines des jonques qui se trouvaient dans le port de Madel, apprenant bientôt cette dernière victoire, et se croyant menacés de la visite du vainqueur, lui firent offrir vingt mille taëls pour obtenir sa protection. Il reçut fort civilement leurs députés; et s'engageant par un serment redoutable non-seulement à les épargner, mais à les défendre dans l'occasion contre les corsaires dont ces mers étaient remplies, il leur accorda des passe-ports réguliers qu'il signa de son nom. Outre la somme qui lui avait été proposée, et qui fut payée fidèlement, un de ses gens, nommé Costa, qu'il revêtit de la qualité de son secrétaire, acquit plus de quatre mille taëls pour la simple expédition des patentes. Après avoir passé quatorze jours dans le port de Madel, nous achevâmes de parcourir toute cette contrée, dans la seule vue de découvrir Coja-Acem. Nuit et jour Faria n'était rempli que de cette idée; il employa six mois entiers à prendre des informations, dont il ne tira pas d'autre fruit que d'avoir visité un grand nombre de havres et de ports.
»Nous tenions la mer depuis si long-temps, que les soldats, ennuyés du travail, prièrent Faria de faire un partage exact du butin, comme il s'y était engagé à Patane, chacun dans le dessein de quitter le métier des armes, et d'aller jouir tranquillement de sa fortune. Cette proposition fit naître de fâcheux différends. Cependant on convint de choisir Siam pour y passer l'hiver, et pour y vendre les marchandises qui restaient à partager. Après avoir juré cet accord, on alla mouiller dans une île assez éloignée de l'anse qu'on abandonnait, et pendant douze jours on y attendit le vent qui devait nous conduire au repos. Il se leva aussi favorable que nous l'avions désiré; mais la nouvelle lune d'octobre le fit changer, pour notre malheur, en une si furieuse tempête, que nous fûmes repoussés avec une violence incroyable contre l'île que nous avions quittée. Nous manquions de câbles, et ceux que nous avions encore étaient à demi pouris. Aussitôt après que la mer avait commencé à s'enfler, et que le vent du sud nous eut pris à découvert en traversant la côte, l'idée du péril qui nous menaçait nous avait fait couper les mâts, et jeter dans les flots quantité de marchandises. Mais la nuit devint si obscure, le temps si froid et l'orage si violent, que, n'espérant plus rien de nos propres efforts, nous fûmes réduits à tout attendre de la miséricorde du ciel. Elle n'était pas due sans doute à nos péchés. Vers deux heures après minuit, un épouvantable tourbillon jeta nos quatre vaisseaux contre la côte, et les brisa sans y laisser une planche entière.
»Il y périt cent quatre-vingt-six hommes. À la pointe du jour, nous nous trouvâmes sur le rivage au nombre de cinquante-trois, entre lesquels nous n'étions que vingt-trois Portugais, moins étonnés de notre naufrage que de nous voir à terre, sans savoir à quel hasard nous avions l'obligation de notre salut. Heureusement Faria fut un de ceux à qui le ciel avait conservé la vie. Nous vîmes avec autant d'effroi que de pitié les cadavres de nos compagnons et de nos amis, dont le bord de la mer était couvert. Faria, déguisant sa douleur, nous exhorta par une courte harangue à ne pas perdre l'espérance. Quoique l'île fût déserte, il nous promit que le bois et le rivage nous fourniraient de quoi nous défendre contre la faim; et loin de renoncer à la fortune, il nous représenta que, la misère même devant être un aiguillon pour le courage, nous ne pouvions trop attendre de l'avenir, en proportionnant cette attente à notre situation.
»Nous employâmes deux jours à donner la sépulture aux morts. Quelques provisions mouillées que nous tirâmes des flots servirent à nous soutenir pendant ce triste office; mais comme ces vivres étaient trempés, la pouriture qui s'y mit bientôt ne nous permit pas d'en faire un long usage. En moins de cinq jours, il nous devint impossible d'en soutenir l'odeur et le goût. Nous nous vîmes forcés d'entrer dans les bois, où, nous trouvant sans armes, il nous servit peu de voir passer quantité de bêtes sauvages que nous ne pouvions espérer de prendre à la course. Le froid et la faim nous avaient déjà si fort affaiblis, que plusieurs de nos compagnons tombaient morts en nous parlant. Faria continuait de nous ranimer par ses exhortations; mais un sombre silence, dans lequel il tombait souvent malgré lui, nous apprenait assez qu'il ne jugeait pas mieux que nous de notre sort. Un jour qu'il s'était assis pour nous faire manger à son exemple quelques plantes sauvages que nous connaissions peu, un oiseau de proie qui s'était élevé derrière la pointe que l'île forme au sud, laissa tomber près de lui un poisson de la longueur d'un pied. Il le prit, et l'ayant fait rôtir aussitôt, il nous pénétra de tendresse et d'admiration, lorsqu'au lieu de le manger lui-même, il le distribua de ses propres mains entre les plus faibles ou les plus malades.
»Ensuite, jetant les yeux vers la pointe d'où l'oiseau était parti, il en découvrit plusieurs autres qui s'élevaient et se baissaient dans leur vol; ce qui lui fit juger qu'il y avait peut-être dans ce lieu quelque proie dont ces animaux se repaissaient. Nous y marchâmes en procession pour attendrir le ciel par nos prières et par nos larmes. En arrivant au sommet de la colline, nous découvrîmes sous nos pieds une vallée fort basse, qui nous parut remplie d'arbres chargés de fruits, et traversée par une rivière d'eau douce. La joie nous avait déjà fait rompre notre procession pour y descendre, lorsque nous aperçûmes un cerf fraîchement égorgé qu'un tigre commençait à dévorer. Nos cris firent aussitôt fuir le tigre, qui nous abandonna sa proie. Étant descendus dans la vallée, nous y fîmes un grand festin de la chair du cerf et des fruits qui s'y offraient en abondance. Nous y prîmes aussi quantité de poissons, soit par notre industrie, soit avec le secours des oiseaux de proie, qui, s'abaissant sur l'eau et se relevant avec un poisson dans leur bec ou dans leurs serres, le laissaient souvent tomber lorsqu'ils étaient épouvantés par nos cris.
»Ces rafraîchissemens rétablirent un peu nos forces; et pendant plusieurs jours l'expérience augmenta notre habileté pour la pêche. Le samedi suivant, à la pointe du jour, nous crûmes découvrir une voile qui s'avançait vers l'île; mais l'air étant fort tranquille, il y avait peu d'apparence qu'elle y dût aborder. Cependant Faria nous fit retourner au rivage où nos vaisseaux s'étaient brisés, et nous n'y fûmes pas une demi-heure sans reconnaître que c'était un véritable bâtiment. Après avoir délibéré sur nos espérances, nous prîmes le parti d'entrer dans un bois voisin, pour nous dérober à la vue de ceux qui paraissaient approcher; ils arrivèrent sans défiance, et nous les reconnûmes pour des Chinois. Leur bâtiment était une belle lantée à rames, qu'ils amarrèrent avec deux câbles de poupe et de proue, pour descendre plus facilement par une planche; environ trente personnes, qui sautèrent aussitôt sur le sable, s'employèrent à faire leur provision d'eau et de bois; quelques-uns s'occupèrent aussi à préparer les alimens, à lutter, et à d'autres exercices. Faria, les voyant sans crainte et sans ordre, jugea qu'il n'était resté personne dans le vaisseau qui fût capable de nous résister. Il nous donna ses ordres, après nous avoir expliqué son dessein; et sur le signe dont il nous avait avertis, nous prîmes notre course ensemble vers la lantée, où nous entrâmes sans aucune opposition. Les deux câbles furent aussitôt lâchés; et tandis que les Chinois accouraient au rivage dans la surprise de cet événement, nous eûmes le temps de nous éloigner à la portée de l'arbalète. Quoiqu'il nous restât peu de crainte à cette distance, nous tirâmes sur eux un fauconneau qui se trouvait dans la lantée; ils prirent tous la fuite vers le bois, pour y déplorer sans doute leur infortune, comme nous y avions passé quinze jours à pleurer la nôtre.