Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Part 26

Chapter 26850 wordsPublic domain

Enfin il approcha de cette capitale de l'empire portugais, où le bruit de son arrivée aux Indes s'était répandu depuis long-temps. Il y était attendu avec impatience; mais il se contenta d'y envoyer un de ses principaux domestiques pour faire quelques civilités de sa part à celui qu'il honorait du nom de son frère, et qui était le fils naturel du vieux comte de Sarjedo. Ce seigneur se trouva incommodé lorsqu'il reçut la lettre du faux comte; et ne pouvant se rendre auprès de lui, il y envoya son fils aîné, que Dellon avait vu à Goa, et dont il parle avec éloge. Le comte lui fit un accueil fort civil, mais en gardant néanmoins toute la fierté que les Portugais observent avec leurs parens naturels. Comme il était fort bien instruit des affaires publiques et de celles de la maison de Sarjedo, il ne laissait rien échapper qui ne servît à confirmer l'opinion qu'on avait de lui. Il fit entendre sans affectation, à celui qu'il nommait son neveu, et à d'autres seigneurs portugais qui étaient venus de Goa pour lui faire leur cour, qu'avant son entrée il était indispensablement obligé d'aller jusqu'à Surate, pour traiter de quelques affaires secrètes avec les ministres du grand-mogol, qui devaient s'y rendre dans la même vue. Cet artifice lui fit éviter de passer à Goa, dont il n'approcha que de dix lieues. Cependant son cortége et sa bourse grossissaient de jour en jour, parce que la noblesse des villes portugaises qui se trouvaient près de son passage se rendaient sans cesse auprès de lui, et que de tous côtés on lui apportait des présens que la civilité ne lui permettait pas de refuser.

Il s'avança vers Daman, où Dellon était depuis quelques mois; mais ce ne fut qu'après avoir fait avertir le gouverneur du jour auquel il y devait arriver. Il avait ordonné aussi qu'on lui préparât un logement hors de la ville, par la seule raison qu'il voulait éviter les cérémonies et les remettre à son retour de Surate. On disposa pour le recevoir une maison que les jésuites ont à un quart de lieue de la ville. Il y alla descendre de son palanquin. Le gouverneur et toute la noblesse du pays s'y étaient rendus pour lui rendre leurs respects, et presque tous les Hollandais s'y rassemblèrent pour avoir l'honneur de le saluer. Un jésuite du collége de Daman, qui avait étudié à Coïmbre avec le véritable comte de Sarjedo, et croyait le connaître parfaitement, ne manqua point de se trouver avec le père recteur pour le recevoir dans la maison qui lui était destinée. Il le vit, il lui parla, et fut si convaincu que c'était le comte de Sarjedo, qu'il n'en conçut aucun doute. Le lendemain de son arrivée, ce fourbe se trouva un peu incommodé d'une indigestion qui lui avait causé quelques douleurs d'entrailles. Il demanda s'il n'y avait pas de médecin dans la ville. On fit appeler Dellon, qui eut à son tour l'honneur de le voir et de lui rendre ses services. Il parut satisfait de ses remèdes. Cependant Dellon observa que ses airs de grandeur étaient affectés. Il fut même surpris que ce fier vice-roi le reprît en public de quelques termes trop peu respectueux, dont il s'était servi en lui parlant, sans considérer qu'un étranger ne pouvait pas savoir toute la délicatesse de la langue portugaise; mais cette facilité à s'offenser ne l'empêcha point de marquer au médecin français beaucoup d'estime et de confiance, et de lui faire de magnifiques promesses qui portèrent ses amis à le féliciter de l'occasion qu'il avait trouvée d'avancer sa fortune. Le comte fut guéri en peu de jours, et ne pensa qu'à continuer son voyage. Cependant il acheta dans la ville quantité de choses précieuses sans les payer. Il reçut de l'argent de divers Portugais; mais il se dispensa d'en donner à personne, et Dellon ne reçut aucun salaire pour ses soins et ses remèdes. Il partit enfin avec sa nombreuse suite. Elle fut même grossie du fils du gouverneur de Daman, qu'il eut la bonté d'y admettre à la prière de son père. Avec ce brillant équipage, il se rendit à Surate, où son premier soin fut de convertir tout son argent en pierreries. Ensuite, laissant toute sa suite dans la ville, il en partit avec un seul homme, sous le prétexte d'une conférence qu'il devait avoir à quelques lieues avec un ministre secret du Mogol. Mais son voyage fut beaucoup plus long qu'on ne se l'imaginait, puisqu'on ne l'a pas revu depuis. Il eut l'honnêteté de faire dire, sept ou huit jours après, à tous les gens de son cortége, qu'ils pouvaient s'en retourner, parce que ses affaires ne lui permettaient pas de revenir sitôt.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

SECONDE PARTIE.--ASIE.

LIVRE PREMIER.

ÎLES DE LA MER DES INDES.

Pag.

CHAPITRE XI.--Voyages et Aventures de Mendez-Pinto, Portugais. 1

CHAP. XII.--Naufrage de Guillaume Bontekoë, capitaine hollandais. 210

LIVRE II.

CONTINENT DE L'INDE.

CHAPITRE PREMIER.--Côte de Malabar. 245

CHAP. II.--Surate. 292

CHAP. III.--Goa. 302

CHAP. IV.--Golconde. 316

CHAP. V.--Établissemens français de la côte de Coromandel. 361

FIN DE LA TABLE.