Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 25
»Votre seigneurie est sans doute informée de ce que nous venons faire dans ces contrées si éloignées de notre patrie. Nos vaisseaux, après huit à neuf mois de navigation, y apportent tous les ans de l'argent pour acheter des toiles de coton dont nous avons besoin dans notre pays; ils y restent quelques mois, et s'en retournent lorsqu'ils sont chargés. Tout l'or et l'argent répandus dans ces royaumes viennent des Français; sans eux, vous n'auriez pas tiré un sou de toute la contrée, que vous avez trouvée au contraire enrichie par notre commerce. Sur quel fondement votre seigneurie peut-elle donc nous demander de l'argent? et où le prendrions-nous? Nos vaisseaux n'en apportent que ce qu'il en faut pour les charger; nous sommes même obligés souvent, après leur départ, d'en emprunter pour nos dépenses.
»Votre seigneurie me dit que votre roi nous a donné une place considérable; mais elle devrait savoir que, quand nous nous sommes établis à Pondichéry, ce n'était qu'un emplacement de sable qui ne rendait aucun revenu; si d'un village qu'il était alors nous en avons fait une ville, c'est par nos peines et nos travaux; c'est avec les sommes immenses que nous avons dépensées pour la bâtir et la fortifier, dans la seule vue de nous défendre contre ceux qui viendraient injustement nous attaquer.
»Vous dites que vous avez ordre de vous emparer des forteresses de Trichenapaly et de Gindgy; à la bonne heure, si cette proximité n'est pas pour vous une occasion de devenir notre ennemi. Tant que les Mogols ont été maîtres de ces contrées, ils ont toujours traité les Français avec autant d'amitié que de distinction, et nous n'avons reçu d'eux que des faveurs. C'est en vertu de cette union que nous avons recueilli la veuve du nabab Aly-Daoust-Khan, avec toute sa famille, que la frayeur a conduite ici après la bataille où la fortune a secondé votre valeur. Devions-nous leur fermer nos portes, et les laisser exposées aux injures de l'air? Des gens d'honneur ne sont pas capables de cette lâcheté. La femme de Sander-Saheb, fille d'Aly-Daoust-Khan, et soeur de Sabder-Aly-Khan, y est aussi venue avec sa mère et son frère, et les autres ont repris le chemin d'Arcate. Elle voulait passer à Trichenapaly; mais ayant appris que vous en faisiez le siége avec votre armée, elle est demeurée ici.
»Votre seigneurie m'écrit de remettre aux cavaliers que vous enverrez cette dame, son fils, et les richesses qu'ils ont apportées dans cette ville. Vous qui êtes rempli de bravoure et de générosité, que penseriez-vous de moi si j'étais capable de cette bassesse? La femme de Sander-Saheb est dans Pondichéry sous la protection du roi mon maître, et tout ce qu'il y a de Français aux Indes perdrait la vie plutôt que de vous la livrer. Vous me dites qu'elle a ici les trésors de Tanjaour et de Trichenapaly; je ne le crois pas, et je n'y vois aucune apparence, puisque j'ai même été obligé de lui fournir de l'argent pour vivre et pour payer ses domestiques.
»Enfin vous me menacez, si je ne me conforme pas à vos demandes, d'envoyer votre armée contre nous, et d'y venir vous-mêmes. Je me prépare de mon mieux à vous recevoir, et à mériter votre estime, en vous faisant connaître que j'ai l'honneur de commander à la plus brave de toutes les nations de la terre, et qui se défend avec le plus d'intrépidité contre une injuste attaque.
»Je mets au reste ma confiance dans le Dieu tout-puissant, devant lequel les plus formidables armées sont comme la paille légère que le vent emporte et dissipe de tous côtés; j'espère qu'il favorisera la justice de notre cause. J'avais déjà entendu parler de ce qui était arrivé à Bassin; mais cette place n'était pas défendue par des Français.»
Cette réponse est un modèle de noblesse et de modération. Le dernier mot est sublime.
Les précautions que cette lettre annonçait au général des Marattes n'étaient pas une fausse menace; la ville était bien fournie de munitions de guerre et de bouche, et l'on n'y comptait pas moins de quatre à cinq cents pièces d'artillerie. Le gouverneur avait fait descendre tous les équipages des vaisseaux qui se trouvaient dans la rade; il avait armé les employés de la compagnie, et tous les habitans français, dont il avait formé un corps d'infanterie qu'on exerçait tous les jours au service du canon et de la mousqueterie. Enfin il avait choisi parmi les Indiens ceux qui étaient en état de porter les armes, ce qui lui fit environ douze cents Européens, et quatre à cinq mille pions, Malabares ou mahométans. Quoique dans l'occasion il y ait peu de fond à faire sur ces troupes indiennes, la garde qu'on leur faisait monter sur les bastions et sur les courtines soulageait beaucoup la garnison.
On demeura ainsi sous les armes jusqu'au mois d'avril 1741. Le général des Marattes employa ce temps à ravager ou à subjuguer tous les pays voisins; plus occupé néanmoins à faire du butin qu'à prendre des places pour les conserver. Trichenapaly fut celle qui lui opposa le plus de résistance. C'est une ville forte pour les Indes. Elle est environnée d'un bon mur, qui est flanqué d'un grand nombre de tours, avec une fausse braie, ou double enceinte, et un large fossé plein d'eau. Les Marattes, après l'avoir entièrement investie, ouvrirent la tranchée le 15 décembre, et formèrent quatre attaques, qu'ils poussaient rigoureusement en sapant les murailles sous des galeries fort bien construites. Sander-Saheb commençait à s'y trouver extrêmement pressé. Bara-Saheb, son frère, qui défendait le Maduré avec quelques troupes, partit à la tête de sept ou huit mille chevaux pour se jeter dans la ville, et ce secours aurait pu forcer les barbares de lever le siége. Mais ayant appris sa marche, ils envoyèrent au-devant de lui un corps de vingt mille cavaliers et dix mille pions, qui taillèrent en pièces sa petite armée. Il périt lui-même après s'être glorieusement défendu. Son corps fut apporté au général des Marattes, qui parut touché de la perte d'un homme extrêmement bien fait, et qui s'était signalé par une rare valeur. Il l'envoya couvert de riches étoffes à Sander-Saheb son frère pour lui rendre les honneurs de la sépulture. Ce triste événement découragea les assiégés. Ils manquaient depuis long-temps d'argent, de vivres et de munitions. Sander-Saheb, réduit à l'extrémité, prit le parti de se rendre; et le vainqueur, content de sa soumission, lui laissa la vie et la liberté: mais ayant pris possession de la place le dernier jour d'avril 1741, il en abandonna le pillage à son armée.
Pendant le siége, il avait fait marcher du côté de la mer un détachement de quinze ou seize mille hommes, qui attaquèrent Porto-Novo, à sept lieues au sud de Pondichéry, et qui se rendirent facilement maîtres d'une ville qui n'était pas fermée. Ils y enlevèrent tout ce qui se trouvait de marchandises dans les magasins hollandais, anglais et français. Cependant, par le soin qu'on avait eu de faire transporter à Pondichéry la plus grande partie des effets de la compagnie de France, elle ne perdit que trois ou quatre mille pagodes, en toiles bleues qui étaient encore entre les mains des tisserands et des teinturiers. De Porto-Novo, les Marattes passèrent à Goudelour, établissement anglais à quatre lieues au sud de Pondichéry, qu'ils pillèrent malgré le canon du fort Saint-David. Ils vinrent camper ensuite près d'Ankhionac, à une lieue et demie de Pondichéry; mais n'ayant osé s'approcher de la ville, ils allèrent se jeter sur Condgymer et Sadras, deux établissemens des Hollandais dont ils pillèrent les magasins.
Enfin les chefs du détachement écrivirent au gouverneur français. Ils lui envoyèrent même un officier de distinction pour lui renouveler les demandes de leur général, et lui déclarer que, sur son refus, ils avaient ordre d'arrêter tous les vivres qu'on transporterait à Pondichéry, jusqu'au moment où le reste de leur armée; après la prise de Trichenapaly, qui ne pouvait tenir plus de quinze jours, viendrait attaquer régulièrement la place. Le gouverneur reçut fort civilement cet envoyé. Il lui fit voir l'état de la ville et de l'artillerie, la force de la citadelle qu'on pouvait faire sauter d'un moment à l'autre par les mines qu'on y avait disposées, et la quantité des vivres dont la place était munie. Il l'assura qu'il était dans la résolution de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et qu'il ne consentirait jamais à des demandes qu'il n'avait pas le pouvoir d'accorder. Il ajouta qu'il avait fait embarquer sur les vaisseaux qu'il avait dans la rade les marchandises et les meilleurs effets de sa nation; et que si, par une suite d'événemens fâcheux, il voyait ses ressources épuisées, il lui serait facile de monter lui-même à bord avec tout ce qui lui resterait de Français, et de retourner dans sa patrie: d'où les Marattes devaient conclure qu'il y avait peu à gagner pour eux, et beaucoup à perdre. L'officier, qui n'avait jamais vu de ville si bien munie, ne put déguiser son admiration, et se retira fort satisfait des politesses qu'il avait reçues.
Mais une circonstance légère contribua plus que toutes les fortifications de Pondichéry à terminer cette guerre. Comme c'est l'usage aux Indes de faire quelque présent aux étrangers de considération, le gouverneur offrit à l'envoyé des Marattes dix bouteilles de différentes liqueurs de Nancy. Cet officier en fit goûter au général, qui les trouva excellentes. Le général en fit boire à sa maîtresse, qui, les trouvant encore meilleures, le pressa de lui en procurer à toutes sortes de prix. Ragodgi-Bonsolla, fort embarrassé par les instances continuelles d'une femme qu'il aimait uniquement, ne s'adressa point directement au gouverneur, dans la crainte de se commettre ou de lui avoir obligation. Il le fit tenter par des voies détournées; et les offres de ses agens montèrent jusqu'à cent roupies pour chaque bouteille. Le gouverneur, heureusement informé de la cause de cet empressement, feignit d'ignorer d'où venaient des propositions si singulières, et témoigna froidement qu'il ne pensait point à vendre des liqueurs qui n'étaient que pour son usage. Enfin, Ragodgi-Bonsolla, ne pouvant soutenir la mauvaise humeur de sa maîtresse, les fit demander en son nom, avec promesse de reconnaître avantageusement un si grand service. On parut regretter à Pondichéry d'avoir ignoré jusqu'alors les désirs du prince des Marattes; et le gouverneur, se hâtant de lui envoyer trente bouteilles de ses plus fines liqueurs, lui fit dire qu'il était charmé d'avoir quelque chose qui pût lui plaire. Ce présent fut accepté avec une vive joie. Le gouverneur en reçut aussitôt des remercîmens, accompagnés d'un passe-port par lequel on le priait d'envoyer deux de ses officiers pour traiter d'accommodement. Cette passion que ce général avait de satisfaire sa maîtresse l'avait déjà porté à défendre toutes sortes d'insultes contre la ville et les Français.
Deux bramines, gens d'esprit, et solidement attachés à la nation française, furent députés sur-le-champ au camp des Marattes, avec des instructions et le pouvoir de négocier la paix. Ils y apportèrent tant d'adresse et d'habileté, que Ragodgi-Bonsolla promit de se retirer au commencement du mois de mai; et loin de rien exiger des Français, il envoya au gouverneur, avant son départ, un serpent, qui est dans les cours indiennes le témoignage le plus authentique d'une sincère amitié.
Bientôt une conduite si sage et si généreuse attira au gouverneur de Pondichéry des remercîmens et des distinctions fort honorables de la cour même du grand-mogol. Il reçut une lettre du premier ministre de ce grand empire, avec un serpent et des assurances d'une constante faveur pour la nation.
Sabder-Aly-Khan, instruit par la renommée autant que par les lettres de sa mère, des caresses et des honneurs que toute sa famille ne cessait de recevoir à Pondichéry, se crut obligé de signaler sa reconnaissance. Non-seulement il se hâta d'écrire au gouverneur pour lui marquer ce sentiment par des expressions fort nobles et fort touchantes, mais il joignît à ces lettres un paravana, c'est-à-dire un acte formel par lequel il lui cédait personnellement, et non à la compagnie, les aldées ou les terres d'Arkhionac, de Tedouvanatam, de Villanour, avec trois autres villages qui bordent au sud le territoire des Français, et qui produisent un revenu annuel de vingt-cinq mille livres. Il se rendit ensuite à Pondichéry, avec Sander-Saheb son beau-frère.
Sur l'avis qu'on y reçut le 2 septembre que ces deux princes y devaient arriver le soir, le gouverneur fit dresser une tente à la porte de Valdaour. Il envoya au-devant d'eux trois de ses principaux officiers, à la tête d'une compagnie des pions de sa garde, avec des danseuses et des tamtams, qui font toujours l'ornement de ces fêtes. Le nabab, étant arrivé à la tente, y fut reçu par le gouverneur même, qui s'y était rendu avec toute la pompe de sa dignité. Il entra dans la ville pour se rendre d'abord au jardin de la compagnie, où sa mère et sa soeur étaient logées. Les deux premiers jours furent donnés, suivant l'usage des Maures, aux pleurs et aux gémissemens. Dans la visite que le prince fit ensuite au gouverneur, il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, c'est-à-dire au bruit du canon, entre deux haies de la garnison qui était en bataille sur la place. Après avoir passé quelques momens dans la salle d'assemblée, il souhaita d'entretenir en particulier le gouverneur, qui le fit entrer dans une chambre avec quelques seigneurs de sa suite. Sabder employa les termes les plus vifs et les plus affectueux pour exprimer sa reconnaissance, en protestant qu'il n'oublierait jamais l'important service qu'il avait reçu du gouverneur et des Français. Lorsqu'il fut rentré dans la salle commune, on lui offrit le bétel; et, suivant l'usage, à l'égard de ceux qu'on veut honorer singulièrement, on lui versa un peu d'eau rose sur la tête et sur ses habits. Mais, de tous les présens qui lui furent offerts, il ne voulut accepter que deux petits vases en filigrane de vermeil; et, partant fort satisfait des honneurs et des politesses qu'il avait reçus, il envoya dès le même jour au gouverneur un serpent avec le plus beau de ses éléphans.
L'année suivante, lorsque le chevalier Dumas quitta les Indes pour retourner en France, toute la reconnaissance du nabab parut s'accroître avec le chagrin de perdre son bienfaiteur et son ami. Il lui envoya pour monument d'une éternelle amitié l'habillement et l'armure de son père Daoust-Aly-Khan, présent également riche et honorable.
Enfin cette faveur fut couronnée par une autre; ce fut la dignité de nabab et de mansoupdar, qui donnait au chevalier Dumas le commandement de quatre azaris et demi, c'est-à-dire, de quatre mille cinq cents cavaliers mogols, dont il était libre de conserver deux mille pour sa garde, sans être chargé de leur entretien. Elle lui vint de la cour du Mogol, mais sans doute à la recommandation du nabab d'Arcate. Jamais aucun Européen n'avait obtenu cet honneur dans les Indes. Outre l'éclat d'une distinction sans exemple, il en revenait un extrême avantage à la compagnie française, qui allait se trouver défendue par les troupes de l'Indoustan et par les généraux mogols, collègues du gouverneur de Pondichéry. Mais le chevalier Dumas, qui sollicitait depuis deux ans son retour en France, était presqu'à la veille de son départ. Son zèle pour les intérêts de la compagnie lui fit sentir de quelle importance il était de faire passer son titre et ses fonctions aux gouverneurs qui devaient lui succéder. Il tourna tous ses soins vers cette entreprise, et les mêmes raisons qui lui avaient fait obtenir la première grâce, disposèrent les Mogols à lui accorder la seconde. Il en reçut le firman, qui fut expédié au nom du grand visir, généralissime des troupes de l'empire. En résignant le gouvernement de Pondichéry à son successeur dans le cours du mois d'octobre 1741, il le mit en possession du titre de nabab, et le fit reconnaître en qualité de mansoupdar par les quatre mille cinq cents cavaliers dont le commandement est attaché à cette dignité.
On sait généralement que le gouverneur Dupleix porta au plus haut degré l'honneur du nom français dans les Indes, qu'il rendit au nabab Mouzaferzingue des services encore plus essentiels que Dumas n'en avait rendu à Sabder-Aly-Khan, qu'il le rétablit dans ses états par la mort de Nazerzingue son concurrent, tué dans une bataille en 1750; que de nombreuses dépenses et de magnifiques présens furent la récompense de ce service. Dupleix reçut du Mogol le titre de nabab, et des appointemens très-considérables. Il étala dans les Indes un faste capable d'étonner ce peuple même, celui de l'univers à qui la pompe extérieure en impose le plus. Il est mort à Paris dans l'indigence. Il y avait rapporté l'habitude de manières royales qu'il mêlait avec adresse à l'urbanité française qu'il ne blessait pas. Mais, toujours préoccupé du luxe asiatique, il affectait de mépriser le cortége simple et peu nombreux qui accompagne ordinairement nos rois. Il ne faisait pas réflexion que tout grand appareil est difficile à mouvoir, et que ce qui peut convenir au despote immobile et invisible qui se montre une fois l'an à un peuple d'esclaves pourrait embarrasser beaucoup nos monarques, qui, dans leurs palais toujours ouverts, vivent sous les yeux de leurs sujets.
Il suffira de rappeler ici que Pondichéry, prise par les Anglais dans la dernière guerre, et rendue par le traité de paix de 1763, sort peu à peu de ses ruines, et reprend par degrés son ancien commerce, quoiqu'elle n'ait plus la même puissance.
Nous trouvons dans la relation de Dellon, que nous avons déjà citée, l'histoire d'une fourberie très-singulière et très-hardie, qui peut égayer nos lecteurs en finissant cet article.
Un Portugais, dont la fortune était fort dérangée, mais qui avait beaucoup d'esprit et de hardiesse, ayant eu l'occasion de s'assurer qu'il ressemblait parfaitement au comte de Sarjedo, un des plus grands seigneurs de Portugal, conçut le dessein d'une fort audacieuse entreprise. Le véritable comte de Sarjedo, qui était alors à Lisbonne, était fils d'un ancien vice-roi des Indes orientales, et qui s'y était fait aimer par la douceur de son gouvernement. Il avait laissé à Goa un fils naturel qu'il avait enrichi par ses bienfaits, et qui tenait un rang distingué parmi les Portugais des Indes.
C'était avec le fils légitime de ce vice-roi que l'aventurier avait une parfaite ressemblance. Louis de Mendoze Furtado gouvernait alors les Indes. Mais son terme étant expiré, on attendait de jour en jour à Goa qu'il lui vînt un successeur de Lisbonne; et le bruit s'était déjà répandu que don Pèdre, régent de Portugal, pensait à nommer pour cet emploi le jeune comte de Sarjedo, dont le père l'avait rempli avec tant de succès et d'approbation. L'aventurier portugais, voulant profiter de cette circonstance, partit de Lisbonne, se rendit à Londres, y prit un équipage de peu d'éclat et s'embarqua avec deux valets de chambre qui ne le connaissaient pas, sur un vaisseau de la compagnie d'Angleterre, qui avait ordre d'aborder à Madras. Il était convenu de prix avec le capitaine pour son passage et pour celui de ses gens, et le paiement avait été fait d'avance. Il avait fait provision des petites commodités qui sont nécessaires sur mer, et qui servent à gagner l'affection des matelots, telles que de l'eau-de-vie, du vin d'Espagne et du tabac. Pendant les premiers jours, il garda beaucoup de réserve; et l'air de gravité qu'il affecta dans ses manières et dans son langage disposa tout le monde à le croire homme de qualité. Ensuite il fit entendre aux Anglais, quoique par degrés et dans des termes ambigus, qu'il était le comte de Sarjedo. Mais, en approchant de Madras, il prit ouvertement ce nom; et, pour expliquer son déguisement, il ajouta que le prince régent de Portugal, n'ayant pu équiper une flotte assez nombreuse pour le conduire aux Indes avec la pompe et la majesté convenables à son rang, lui avait ordonné de partir incognito, parce que le terme de Mendoza était tout-à-fait expiré.
Les Anglais ajoutèrent de nouveaux honneurs à ceux qu'ils lui avaient déjà rendus, et le traitèrent avec les respects et les cérémonies qu'on observe à l'égard des vice-rois. Ils s'applaudissaient du bonheur qu'ils avaient eu de le porter aux Indes, ne doutant point que sa reconnaissance pour les services qu'ils lui avaient rendus ne le disposât, pendant le temps de son gouvernement, à rendre service à la compagnie, et particulièrement à ceux qui l'avaient obligé. Mais, pour l'exciter encore plus à les favoriser dans l'occasion, à peine fut-il descendu au rivage, que tout le monde s'empressa de lui offrir tout l'argent dont il avait besoin, et c'était justement à quoi le faux comte s'était attendu. Il en prit de toutes mains, des caissiers de la compagnie et de divers particuliers qui s'estimaient trop heureux et trop honorés de la préférence qu'il leur accordait, et qui se repaissaient déjà des grandes espérances dont il avait soin de les flatter. Non-seulement les Anglais lui ouvrirent leurs bourses, mais les Portugais qui étaient établis à Madras, et ceux qui demeuraient dans les lieux voisins vinrent en foule auprès de lui pour lui composer une espèce de cour, sans pouvoir déguiser leur jalousie et l'honneur que les Anglais avaient eu de le recevoir les premiers. Le comte reçut ses nouveaux sujets avec la gravité d'un véritable souverain, et leur tint un langage qui prévint jusqu'aux moindres soupçons.
Les Portugais les plus riches lui offrirent aussi de l'argent, et le supplièrent de ne pas épargner leur bourse. À peine voulaient-ils recevoir les billets qu'il avait la bonté de leur faire; d'autres lui présentèrent des diamans et des bijoux. Il ne refusait rien; mais il avait une manière de recevoir si agréable et si spirituelle, qu'il ne semblait prendre que pour obliger ceux qui lui faisaient des présens. Il se donna des gardes avec un grand nombre de domestiques, et son train répondit bientôt à la grandeur de son rang. Après s'être arrêté l'espace de quinze jours à Madras, il en partit avec un équipage magnifique et une suite nombreuse dont l'entretien lui coûtait peu, parce que, dans tous les lieux de son passage, il n'y avait personne qui ne se crût fort honoré de le recevoir. En passant dans les comptoirs français et hollandais, il eut soin de ne rien refuser de ce qui lui était offert, dans la crainte de les offenser, disait-il, s'il en usait moins civilement avec eux qu'avec les Anglais. Les riches marchands et les personnes de qualité, mahométans ou gentous, suivirent l'exemple des Européens. Chacun cherchait à mériter les bontés d'un nouveau vice-roi qui devait jouir sitôt du pouvoir de nuire ou d'obliger. Il tirait d'ailleurs un extrême avantage de l'estime et de l'affection qu'on avait eues pour le seigneur dont il s'attribuait le nom et la qualité. De tous les vice-rois des Indes, c'était celui qui s'était fait le plus aimer. Il parcourut ainsi toute la côte de Coromandel et celle du Malabar, sans cesser de recevoir de grosses sommes et des présens. Il avait l'adresse d'acheter aussi les pierreries et les raretés qu'il trouvait en chemin, remettant à les payer lorsqu'il serait à Goa.