Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 24
Les mogols, qui avaient étendu leurs conquêtes dans cette partie de l'Inde sous le règne du fameux Aureng-Zeb, avaient laissé subsister les royaumes de Trichenapaly, de Tanjaour, de Maduré, de Maïssour et de Marava. Ces états étaient gouvernés par des princes gentous, tributaires, à la vérité, de l'empereur mogol, mais fiers et lents dans leur dépendance, qui se dispensaient quelquefois de payer le tribut, ou qui attendaient que l'empereur fît marcher ses armées pour les y contraindre. La plupart devaient à la cour de Delhy de très-grosses sommes qu'on avait laissé accumuler par la mollesse de Mahomet-Chah, plus occupé des plaisirs de son sérail que de l'administration, dont il se reposait sur des ministres aussi voluptueux que lui. Daoust-Aly-Khan saisit cette occasion pour attaquer les princes voisins de son gouvernement. Il assembla une armée de vingt-cinq à trente mille chevaux, avec un nombre proportionné d'infanterie, dont il donna le commandement à Sabder et à Sander-Sahed. Leur premier exploit fut la prise de Trichenapaly, grande ville fort peuplée, à trente-cinq lieues au sud-ouest de Pondichéry. Cette capitale, investie par l'armée des Maures, le 6 mars 1736, fut emportée d'assaut le 26 du mois suivant. Sabder en abandonna le gouvernement à Sander-Saheb, son beau-frère, qui prit aussitôt la qualité de nabab.
Après avoir soumis le reste de cette contrée, ils tournèrent leurs armes vers le royaume de Tanjaour, dont ils assiégèrent la capitale. Le roi Sahadgy s'y était renfermé avec toutes les troupes qu'il avait pu rassembler. Cette place est si bien fortifiée, qu'après avoir inutilement poussé leurs attaques pendant près de six mois, ils furent obligés de changer le siége en blocus. Tandis que Sander-Saheb demeura pour y commander, Bara-Saheb, un de ses frères, s'avança au sud avec un détachement de quinze mille chevaux, se rendit maître de tout le pays de Marava, du Maduré et des environs du cap Comorin. Ensuite, remontant le long de la côte de Malabar, il poussa ses conquêtes jusqu'à la province de Travancor. Ce fut dans ces circonstances que Sander-Saheb mit les Français en possession de la terre de Karical.
Tous les princes gentous, alarmés d'une invasion si rapide, implorèrent le secours du roi des Marattes. Ils lui représentèrent que leur religion n'était pas moins menacée que leurs états; et les principaux ministres de ce prince, dont la plupart sont bramines, lui firent un devoir indispensable de s'armer pour une cause si pressante. Il se nommait Maha-Radja. Ses états sont d'une grande étendue. On l'a vu souvent mettre en campagne cent cinquante mille chevaux, et le même nombre de gens de pied, à la tête desquels il ravageait les états du mogol, dont il lirait d'immenses contributions. Les Marattes, ses sujets, sont peu connus de nos géographes. La guerre fait leur principale occupation: ils habitent au sud-est des montagnes qui sont derrière Goa, vers la côte de Malabar. La capitale de leur pays est Satera, ville très-considérable.
Les sollicitations du roi de Tanjaour et des princes du même culte, jointes à l'espérance de piller un pays où depuis long-temps toutes les nations du monde venaient échanger leur or et leur argent pour des marchandises, déterminèrent enfin le roi des Marattes à faire partir une armée de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes d'infanterie, dont il donna le commandement à son fils aîné, Ragodgi-Bonsolla Sena-Saheb-Soubab. Elle se mit en marche au mois d'octobre 1739. Daoust-Aly-Khan, informé de son approche, rappela son fils et son gendre, qui tenaient encore le roi de Tanjaour bloqué dans sa capitale. Il était question de mettre leurs propres états à couvert. Cependant ces deux généraux ne se déterminèrent pas tout d'un coup à s'éloigner de leurs conquêtes, et laissèrent avancer l'ennemi, qui répandait le ravage et la terreur sur son passage. Daoust se hâta de rassembler tout ce qui lui restait de troupes, avec lesquelles il alla se saisir des gorges de la montagne de Canamay, vingt-cinq lieues à l'ouest d'Arcate, défilés très-difficiles, et qu'un petit nombre de troupes peut défendre contre une nombreuse armée.
Les Marattes y arrivèrent au mois de mai 1740. Après avoir reconnu qu'il leur était impossible de forcer le nabab d'Arcate dans son poste, ils campèrent à l'entrée des gorges, d'où ils firent tenter secrètement la fidélité du prince gentou qui gardait un autre passage avec cinq ou six mille hommes, et que Daoust avait cru digne de sa confiance. Ce prince fut bientôt corrompu par les promesses et par l'argent des Marattes. Les bramines levèrent ses difficultés en lui représentant que le succès de cette guerre pouvait ruiner le mahométisme et rétablir la religion de leurs pères. Il consentit à livrer le passage. Les Marattes, continuant d'amuser le nabab par de légères attaques, y firent marcher leurs troupes et s'en saisirent le 19 mai. De là, ils trouvèrent si peu d'obstacles au dessein de le surprendre par-derrière, qu'ils s'approchèrent à deux portées de canon avant qu'il se défiât de son malheur. Lorsqu'on vint l'informer qu'il paraissait du côté d'Arcate un corps de cavalerie qui s'avançait vers le camp, il s'imagina que c'étaient les troupes de son gendre qui venaient le joindre; mais il entendit aussitôt de furieuses décharges de mousqueterie, et la présence du danger lui fit ouvrir les yeux sur la trahison.
Aly-Khan, son second fils, et tous ses officiers généraux, montant aussitôt sur leurs éléphans, se défendirent avec autant d'habileté que de valeur. Mais ils furent accablés d'un si grand feu et d'une si terrible décharge de frondes, que tout ce qu'il y avait de gens autour d'eux périt à leurs pieds ou prit la fuite. Le nabab et son fils, blessés de plusieurs coups, tombèrent morts de leurs éléphans, et leur chute répandit tant de frayeur dans l'armée, que la déroute devint générale. La plupart des officiers furent tués ou foulés aux pieds par les éléphans, qui enfonçaient dans la boue jusqu'à la moitié des jambes. Il était tombé la nuit précédente une grande pluie qui avait détrempé la terre. Plusieurs guerriers, qui étaient de ce combat, assurèrent que jamais champ de bataille n'avait présenté un plus affreux spectacle de chevaux, de chameaux et d'éléphans blessés et furieux, mêlés, renversés avec les officiers et les soldats, jetant d'horribles cris, faisant de vains efforts pour se dégager des bourbiers sanglans où ils étaient enfoncés, achevant d'étouffer ou d'écraser les soldats qui n'avaient pas la force de se retirer.
Gityzor-Khan, général de l'armée mogole, qui avait rendu d'importans services à la compagnie, fut blessé de cinq coups de fusil et d'un coup de fronde qui lui creva un oeil, et le renversa de dessus son éléphant. On doit faire observer qu'une décharge de frondes par le bras des Marattes est aussi redoutable que la plus violente mousqueterie. Les domestiques de Gityzor, l'ayant vu tomber, l'emportèrent avant la fin du combat dans un bois voisin, et ne pensèrent qu'à s'éloigner de l'ennemi. Après dix ou douze jours de marche, ils arrivèrent à Alamparvé, qui se nomme aussi Jorobandel, à sept ou huit lieues de Pondichéry. Les principales blessures de leur maître étaient un coup de fusil qui lui avait coupé la moitié de la langue et fracassé la moitié de la mâchoire; un autre qui pénétrait dans la poitrine, et trois coups dans le dos, avec un oeil crevé. On lui envoya le chirurgien-major de la compagnie, qui passa près de lui vingt-cinq jours sans pouvoir le sauver.
La date de cette affreuse bataille est du 20 mai 1740. Les Marattes y firent un grand nombre de prisonniers, dont les principaux furent Taqua-Saheb, grand-divan, un des gendres de Daoust, et le nabab Eras-Khan-Mirzoutohr, commandant-général de la cavalerie. Dans le pillage du camp, ils enlevèrent la caisse militaire, l'étendard de Mahomet et celui de l'empereur; ils emmenèrent quarante éléphans avec un grand nombre de chevaux. Le corps de Daoust-Aly-Khan fut trouvé parmi les morts; mais on ne put reconnaître celui de son fils, qui avait été sans doute écrasé, comme un grand nombre d'autres, sous les pieds des éléphans.
Le bruit de ce grand événement jeta dans toute la presqu'île de l'Inde une épouvante qui ne peut être représentée. On ne put se le persuader dans Pondichéry qu'à la vue d'une prodigieuse multitude de fugitifs, Maures et Gentous, qui vinrent demander un asile avec des cris et des larmes, comme dans le lieu de toute la côte où ils se flattaient de trouver plus de secours et d'humanité. Bientôt le nombre en devint si grand, que la prudence obligea de fermer les portes de la ville. Le gouverneur y était jour et nuit pour donner ses ordres. Les maisons et les rues se trouvèrent remplies de grains et de bagages. Tous les marchands indiens de la ville et des lieux voisins qui avaient des effets considérables à Arcate et dans les terres, s'empressaient de les mettre à couvert sous la protection des Français. Le 25 mai, qui était le cinquième jour après la bataille, la veuve du nabab Daoust-Aly-Khan, avec toutes les femmes de sa famille et ses enfans, se présentèrent à la porte de Valdaour, avec des instances pour être reçues dans la ville, où elles apportaient tout ce qu'elles avaient ramassé d'or et d'argent, de pierreries et d'autres richesses.
Cette position était délicate pour les Français; ils avaient à craindre que les Marattes, informés du lieu où toute la famille du nabab s'était retirée avec tous ses trésors, ne vinssent attaquer Pondichéry. D'un autre côté, ils étaient perdus d'honneur dans les Indes, s'ils avaient fermé leurs portes à cette famille fugitive, qui commandait depuis long-temps dans la province, et qui n'avait jamais cessé de les favoriser. Ajoutons que, la moindre révolution pouvant changer la face des affaires, et faire reprendre aux Marattes le chemin de leur pays, Sabder-Aly-Khan et toute sa race seraient devenus ennemis irréconciliables de ceux qui leur auraient tourné le dos avec la fortune, et n'auraient pensé qu'à la vengeance. Le gouverneur assembla son conseil. Il n'y déguisa pas les raisons qui rendaient la générosité dangereuse; mais il fit voir avec la même force que l'humanité, l'honneur, la reconnaissance et tous les sentimens qui distinguent la nation française ne permettaient pas de rejeter une famille si respectable et tant de malheureux qui venaient se jeter entre ses bras. L'avis qu'il proposa, comme le sien, fut de les recevoir et de leur accorder la protection de la France. Ce parti fut généralement approuvé du conseil, et confirmé par les applaudissemens de tout ce qu'il y avait de Français à Pondichéry.
On se hâta d'aller avec beaucoup de pompe au-devant de la veuve du nabab. Toute la garnison fut mise sous les armes et borda les remparts. Le gouverneur, accompagné de ses gardes à pied et à cheval, et porté sur un superbe palanquin, se rendit à la porte de Valdaour, où la princesse attendait la décision de son sort. Elle était avec ses filles et ses neveux, sur vingt-deux palanquins, suivis d'un détachement de quinze cents cavaliers, de quatre-vingts éléphans, de trois cents chameaux, et de plus de deux cents voitures traînées par des boeufs, dans lesquelles étaient les gens de leur suite; enfin de deux mille bêtes de charge. Après lui avoir fait connaître combien la nation s'estimait heureuse de pouvoir la servir, on la salua par une décharge du canon de la citadelle. Elle fut menée avec les mêmes honneurs aux logemens qu'on avait déjà préparés pour elle et pour toute sa suite. Il ne manqua rien à la civilité des Français, et tous les officiers mogols en témoignèrent une extrême satisfaction. Jamais la nation française ne s'était acquis plus de gloire aux Indes. Les apparences semblaient promettre plus de sûreté à la veuve du nabab dans les établissemens anglais, hollandais, danois, tels que Porto-Novo, Tranquebar ou Négapatan, qui étaient plus proches et plus puissans que le nôtre. Mais venir d'elle-même, et sans aucune convention, se jeter sous la protection des Français, c'était déclarer hautement qu'elle avait pour eux plus d'estime et de confiance que pour toutes les autres nations de l'Europe.
Cependant Sabder-Aly-Khan, fils aîné du malheureux Daoust, arriva près d'Arcate, deux jours après la bataille, avec un corps de sept à huit cents chevaux. Mais à la première nouvelle de ce désastre, il se vit abandonné de ses troupes, et réduit à se sauver avec quatre de ses gens dans la forteresse de Vélour. Sander-Saheb, son beau-frère, qui était sorti de Trichenapaly avec quatre cents chevaux, apprit aussi cette funeste nouvelle en chemin, et trouva tout le pays soulevé contre les Maures. Plusieurs petits princes, qui portent le titre de paliagaras, se déclarèrent pour les Marattes, jusqu'à tenter de l'enlever pour le livrer entre leurs mains. Il n'eut pas d'autre ressource que de retourner à Trichenapaly, et de s'y renfermer dans la forteresse. Le général des Marattes prit sa marche vers Arcate, dont il se rendit maître sans opposition. La ville fut abandonnée au pillage et consumée en partie par le feu. Divers détachemens, qui furent envoyés pour mettre le pays à contribution, firent éprouver de toutes parts l'avarice et la cruauté du vainqueur. C'est un ancien usage parmi ces barbares que la moitié du butin appartienne à leurs chefs. Ils exercèrent toutes sortes de violences, non-seulement contre les mahométans, mais contre les Gentous mêmes qui avaient imploré leur secours, et qui les regardaient comme les protecteurs de leur religion. Ils portent avec eux des chaises de fer, sur lesquelles ils attachent nus avec des chaînes ceux dont ils veulent découvrir les trésors; et, mettant le feu dessous, ils les brûlent jusqu'à ce qu'ils aient donné tout leur bien. On ne s'imaginerait point combien ils firent périr d'habitans par ce cruel supplice, ou par le poignard qui les vengeait de ceux qui n'avaient rien à leur offrir. Tous les lieux qui essuyèrent leur fureur furent presque entièrement détruits; ce qui avait fait un tort extrême aux manufactures de toile dans un pays où la plupart des Gentous exercent le métier de tisserand, dans lequel ils excellent.
Tandis qu'ils répandaient la désolation dans la province d'Arcate et dans les lieux voisins, Sabder-Aly-Khan, renfermé dans sa forteresse de Vélour, leur fit des propositions d'accommodement. Après quelques négociations, le traité fut conclu à des conditions fort humiliantes. Sabder devait succéder à son père dans la dignité de nabab d'Arcate; mais il s'obligeait de payer aux vainqueurs cent laques ou cinq millions de roupies, à restituer toutes les terres de Trichenapaly et de Tanjaour, à joindre ses troupes aux Marattes, pour en chasser Sander-Saheb qui était encore en possession de la ville, de la forteresse et de tout l'état de Trichenapaly; enfin à servir lui-même d'instrument pour rétablir tous les princes de la côte de Coromandel dans les domaines qu'ils possédaient avant la guerre. Quoique le général maratte n'eût rien de plus favorable à désirer, une autre raison l'avait fait consentir à ce traité. Le roi de Golconde commençait à s'alarmer des ravages qui s'étaient commis dans le Carnate. Il avait résolu d'en arrêter les progrès. Nazerzingue, soubab de Golconde, et fils de Nizam-Elmouk, premier ministre du Mogol, s'était mis en marche avec une armée de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes d'infanterie. En arrivant sur les bords du Quichena, qui n'est qu'à douze journées d'Arcate, il avait été arrêté par le débordement de ce fleuve; mais le général maratte, informé de son approche et du dessein qu'il avait de continuer sa marche après la retraite des eaux, craignit de perdre tous ses avantages à l'arrivée d'un ennemi si redoutable; et cette réflexion le disposa plus facilement à conclure avec Sabder.
La résistance des Français acheva de le déterminer. Avant cette incursion, un Maure distingué par son rang en avait donné avis au gouverneur de Pondichéry, son ami particulier. On ignore comment il s'était procuré ces lumières dans un si grand éloignement. Mais à la nouvelle du premier mouvement des Marattes, le gouverneur français avait pris toutes les mesures de la prudence pour se mettre à couvert. L'enceinte de la ville n'étant point encore achevée du côté de la mer, il avait fait élever une forte muraille pour fermer l'intervalle de quarante à cinquante toises qui sont entre les maisons et le rivage. Il avait rétabli les anciennes fortifications; il en avait construit de nouvelles. La place avait été fournie de vivres et de munitions de guerre. Enfin, lorsque les Marattes étaient entrés dans la province, il avait fait prendre les armes non-seulement à la garnison, mais encore à tous les habitans de la ville qui étaient en état de les porter. Les postes avaient été distribués; et ces préparatifs n'avaient pas peu contribué à attirer à lui tous les habitans des lieux voisins, qui l'avaient regardé comme leur défenseur après la bataille de Canamay.
L'événement justifia ces précautions. Après avoir pris possession d'Arcate, le vainqueur menaça d'attaquer Pondichéry avec toutes ses forces, si les Français ne se hâtaient de l'apaiser par des sommes considérables. Il leur déclara ses intentions par une lettre du 20 janvier 1741, où l'adresse et la fierté étaient également employées. N'ayant reçu, disait-il, aucune réponse à plusieurs lettres qu'il avait écrites au gouverneur, il était porté à le croire ingrat et du nombre de ses ennemis; ce qui le déterminait à faire marcher son armée contre la ville: les Français devaient se souvenir qu'il les avait anciennement placés dans le lieu où ils étaient, et qu'il leur avait donné la ville de Pondichéry; aussi se flattait-il encore que le gouverneur, ouvrant les yeux à la justice, lui enverrait des députés pour convenir du paiement d'une somme; et, dans cette espérance, il voulait bien suspendre les hostilités pendant quelques jours. Suivant l'usage des Marattes et de la plupart des Gentous, qui n'écrivent jamais qu'en termes obscurs, pour ne pas donner occasion de les prendre par leurs paroles, il ajoutait que le porteur de sa lettre avait ordre de s'expliquer plus nettement. En effet, cet envoyé, qui était un homme du pays, dont le gouverneur connaissait la perfidie par des lettres interceptées qu'il avait écrites à son père, demanda au nom des Marattes une somme de cinq cent mille roupies; et de plus, le paiement d'un tribut annuel, dont le général prétendait, sans aucune apparence de vérité, que les Français étaient redevables à sa nation depuis cinquante ans.
Le gouverneur crut devoir une réponse civile à cette lettre; mais il ne parla point des droits chimériques que les Marattes s'attribuaient sur Pondichéry, ni du tribut et de l'intérêt, ni des cinq cent mille roupies qu'ils demandaient avant toute espèce de traité, et qui seraient montées à plus de quinze millions de notre monnaie. Le silence sur des prétentions si ridicules lui parut plus conforme aux maximes des Indiens. Peu de jours après, le général insista sur ses demandes par une nouvelle lettre, qui paraît mériter, comme la seconde réponse du gouverneur français, d'obtenir place dans cette narration.
«_Au gouverneur de Pondichéry, votre ami Ragodgi-Bonsolla-Sena-Saheb-Soubab: Ram Ram,_
»Je suis en bonne santé, il faut me mander l'état de la vôtre.
»Jusqu'à présent je n'avais pas reçu de vos nouvelles; mais Capal-Cassi et Atmarampantoulou viennent d'arriver ici, qui m'en ont dit, et j'en ai appris d'eux.
»Il y a présentement quarante ans que notre grand roi vous a accordé la permission de vous établir à Pondichéry: cependant, quoique notre armée se soit approchée de vous, nous n'avons pas reçu une seule lettre de votre part.
»Notre grand roi, persuadé que vous méritiez son amitié, que les Français étaient des gens de parole, et qui jamais n'auraient manqué envers lui, a remis en votre pouvoir une place considérable. Vous êtes convenu de lui payer annuellement un tribut que vous n'avez jamais acquitté. Enfin, après un si long temps, l'armée des Marattes est venue dans ces cantons. Les Maures étaient enflés d'orgueil; nous les avons châtiés. Nous avons tiré de l'argent d'eux. Vous n'êtes pas à savoir cette nouvelle.
»Nous avons ordre de Maha-Radja, notre roi, de nous emparer des forteresses de Trichenapaly et de Gindgy, et d'y mettre garnison. Nous avons ordre aussi de prendre les tributs qui nous sont dus depuis quarante ans par les villes européennes du bord de la mer. Je suis obligé d'obéir à ces ordres. Quand nous considérons votre conduite et la manière dont le roi vous a fait la faveur de vous donner un établissement dans ses terres, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous vous êtes fait tort en ne lui payant pas ce tribut. Nous avions des égards pour vous, et vous avez agi contre nous. Vous avez donné retraite aux Mogols dans votre ville. Avez-vous bien fait? De plus, Sander-Khan a laissé sous votre protection les casenas de Trichenapaly et de Tanjaour, des pierreries, des éléphans, des chevaux et d'autres choses dont il s'est emparé dans ces royaumes, ainsi que sa famille: cela est-il bien aussi? Si vous voulez que nous soyons amis, il faut que vous nous remettiez ces casenas, ces pierreries, ces éléphans, ces chevaux, la femme et le fils de Sander-Khan. J'enverrai de mes cavaliers, et vous leur remettrez tout. Si vous différez de le faire, nous serons obligés d'aller nous-mêmes vous y forcer, de même qu'au tribut que vous nous devez depuis quarante ans.
»Vous savez aussi ce qui est arrivé dans ce pays à la ville de Bassin. Mon armée est fort nombreuse. Il faut de l'argent pour ses dépenses. Si vous ne vous conformez point à ce que je vous demande, je saurai tirer de vous de quoi payer la solde de toute l'armée. Nos vaisseaux arriveront aussi dans peu de jours. Il faut donc que notre affaire soit terminée au plus tôt.
»Je compte que, pour vous conformer à ma lettre, vous m'enverrez la femme et le fils de Sander-Khan, avec ses éléphans, ses chevaux, ses pierreries et ses casenas.
»Le 15 du mois de Randiam. Je n'ai point autre chose à vous mander.»
Loin d'être effrayé de ces menaces, le gouverneur français y répondit en ces termes:
«_À Ragodgi-Bonsolla, etc._
»Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'en ai reçu une autre de vous. Vos alcoras m'ont dit qu'ils avaient employé vingt-deux jours en chemin, et qu'avant de venir ici ils avaient été à Tanralour. Pendant que vous étiez près d'Arcate, j'ai envoyé deux Français pour vous saluer de ma part; mais ils ont été arrêtés et dépouillés en chemin, ce qui ne leur a pas permis de continuer leur route. Ensuite la nouvelle s'est répandue que vous étiez retourné dans votre pays.
»Vous me dites que nous devons un tribut à votre roi depuis quarante ans; jamais la nation française n'a été assujettie à aucun tribut. Il m'en coûterait la tête, si le roi de France, mon maître, était informé que j'y eusse consenti. Quand les princes du pays ont donné aux Français un terrain sur les sables du bord de la mer pour y bâtir une forteresse et une ville, ils n'ont point exigé d'autres conditions que de laisser subsister les pagodes et la religion des Gentous. Quoique vos armées n'aient point paru de ce côté-ci, nous avons toujours observé de bonne foi ces conditions.